Stello
L’illusion féconde habite dans mon sein.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Elle allait monter.
“Oh! pas vous! pas vous! dit un jeune homme en habit gris, que je n’avais pas remarqué et qui sortit de la foule. Ne montez pas, vous! je vous en supplie.”
Elle s’ arrêta, fit un petit mouvement des épaules comme un enfant qui boude, et mit ses doigts sur sa bouche avec embarras. Elle regrettait sa chaise et la regardait de côté.
En ce moment-là quelqu’un dit: “Mais madame de Saint-Aignan est là.” Aussitôt, avec une vive présence d’esprit et une délicatesse de très bonne grâce, on enleva la chaise, on rompit le cercle, et l’on forma une petite contredanse pour lui cacher cette singulière répétition du drame de la place de la Révolution.
Les femmes allèrent la saluer et l’entourèrent de manière à lui cacher ce jeu, qu’elle haïssait et qui pouvait la frapper dangereusement. C’étaient les égards, les attentions que la jeune duchesse eût reçus à Versailles. Le bon langage ne s’oublie pas. En fermant les yeux, rien n’était changé c’était un salon.
Je remarquai, à travers ces groupes, la figure pâle, un peu usée, triste et passionnée de ce jeune homme qui errait silencieusement à travers tout le monde, la tête basse et les bras croisés. Il avait quitté sur-le-champ mademoiselle de Coigny, et marchait à grands pas, rôdant autour des piliers et lançant sur les murailles et les barreaux de fer les regards d’un lion enfermé. Il y avait dans son costume, dans cet habit gris taillé en uniforme, dans ce col noir et ce gilet croisé, un air d’officier. Costume et visage, cheveux noirs et plats, yeux noirs, tout était très ressemblant. C’était le portrait que j’avais sur moi, c’était André Chénier. Je ne l’avais pas encore vu.
Madame de Saint-Aignan nous rapprocha l’un de l’autre. Elle l’appela, il vint s’asseoir près d’elle; il lui prit la main avec vitesse, la baisa sans rien dire, et se mit à regarder partout avec agitation. De ce moment aussi, elle ne nous répondit plus, et suivit ses yeux avec inquiétude.
Nous formions un petit groupe dans l’ombre, au milieu de la foule qui parlait, marchait et bruissait doucement. On s’éloigna de nous peu à peu, et je remarquai que mademoiselle de Coigny nous évitait. Nous étions assis tous trois sur le banc de bois de chêne, tournant le dos à la table et nous y appuyant. Madame de Saint-Aignan, entre nous deux, se reculait comme pour nous laisser causer, parce qu’elle ne voulait pas parler la première. André de Chénier, qui ne voulait pas non plus lui parler de choses indifférentes, s’avança vers moi, par-devant elle. Je vis que je lui rendrais service en prenant la parole.
“N’est-ce pas un adoucissement à la prison que cette réunion au réfectoire?
—Cela réjouit, comme vous voyez, tous les prisonniers, excepté moi, dit-il avec tristesse; je m’en défie, j’y sens quelque chose de funeste, cela ressemble au repas libre des martyrs.”
Je baissai la tête. J’étais de son avis et ne voulais pas le dire.
“Allons, ne m’effrayez pas, lui dit madame de Saint-Aignan, j’ai assez de raisons de chagrins et de craintes: que je ne vous entende pas dire d’imprudences.”
Et, se penchant à mon oreille, elle ajouta à demi-voix:
“Il y a ici des espions partout, empêchez-le de se compromettre; je ne puis en venir à bout, il me fait trembler pour lui, tous les jours, par ses accès de mauvaise humeur.”
Je levai les yeux au ciel involontairement et sans répondre. Il y eut un moment de silence entre nous trois. Pauvre jeune femme! pensais-je; qu’elles sont donc belles et riantes ces illusions dorées dont nous escorte la jeunesse, puisque tu les vois à tes côtés, dans cette triste maison d’où l’on enlève chaque jour une fournée de malheureux.
André Chénier (puisque son nom est demeuré ainsi façonné par la voix publique, et ce qu’elle fait est immuable) me regarda et pencha la tête de côté avec pitié et attendrissement. Je compris ce geste, et il vit que je le comprenais. Entre gens qui sentent, rien de superflu comme les paroles.—Je suis certain qu’il eût signé la traduction que je fis intérieurement de ce signe:
“Pauvre petite! voulait-il dire, qui croit que je peux encore me compromettre!”
Pour ne pas sortir brusquement de la conversation, maladresse grande devant une personne d’esprit comme madame de Saint-Aignan, je pris le parti de rester dans les idées tracées, mais de les rendre générales.
“J’ai toujours pensé, dis-je à André Chénier que les Poètes avaient des révélations de l’avenir.”
D’abord son oeil brilla et sympathisa avec le mien, mais ce ne fut qu’un éclair; il me regarda ensuite avec défiance.
“Pensez-vous ce que vous dites là? me dit-il; moi, je ne sais jamais si les gens du monde parlent sérieusement ou non car le mal français, c’est le persiflage.
—Je ne suis point seulement un homme du monde, lui dis-je, et je parle toujours sérieusement.
—Eh bien, reprit-il, je vous avoue naïvement que j’y crois. Il est rare que ma première impression, mon premier coup d’oeil, mon premier pressentiment, m’aient trompé.
—Ainsi, interrompit madame de Saint-Aignan en s’efforçant de sourire et pour tourner court sur-le-champ, ainsi vous avez deviné que mademoiselle de Coigny se ferait mal au pied en montant sur la chaise?”
Je fus surpris moi-même de cette promptitude d’un coup d’oeil féminin, qui percerait les murailles quand un peu de jalousie l’anime.
Un salon, avec ses rivalités, ses coteries, ses lectures, ses futilités, ses prétentions, ses grâces et ses défauts, son élévation et ses petitesses, ses aversions et ses inclinations, s’était formé dans cette prison, comme, sur un marais dont l’eau est verdâtre et croupie, se forme lentement une petite île de fleurs que le moindre vent submergera.
André Chénier me sembla seul sentir cette situation qui ne frappait pas les autres détenus. La plus grande partie des hommes s’accoutume à l’oubli du péril, et y prend position comme les habitants du Vésuve dans des cabanes de lave. Ces prisonniers s’étourdissaient sur le sort de leurs compagnons enlevés successivement; peut-être étaient- ils relâchés, peut-être étaient-ils mieux à la Conciergerie; puis ils avaient pris la mort en plaisanterie par bravade d’abord, ensuite par habitude; puis, n’y pensant plus, ils s’étaient mis à songer à autre chose et à recommencer la vie, et leur vie élégante, avec son langage, ses qualités et ses défauts.
“Ah, j’espérais bien, dit André Chénier avec un ton grave et prenant dans ses deux mains l’une des mains de madame de Saint-Aignan, j’espérais bien que nous vous avions caché ce cruel jeu. Je craignais qu’il ne se prolongeât, c’était la mon inquiétude. Et cette belle enfant…
—Enfant, si vous voulez, dit la duchesse en retirant sa main vivement; elle a sur votre esprit plus d’influence que vous ne le croyez vous-même, elle vous fait dire mille imprudences avec son étourderie, et elle est d’une coquetterie qui serait bien effrayante pour sa mère, si elle la voyait. Tenez, regardez-la seulement avec tous ces hommes.”
En effet, mademoiselle de Coigny passait devant nous étourdiment, entre deux hommes à qui elle donnait le bras, et qui riaient de ses propos; d’autres la suivaient, ou la précédaient en marchant à reculons. Elle allait en glissant et en regardant ses pieds, s’avançait en cadence et comme pour se préparer à danser, et dit en passant à M. de Trudaine, comme une suite de conversation.
“... Puisqu’il n’y a plus que les femmes qui sachent tuer avant de mourir, je trouve très naturel que les hommes meurent très humblement, comme vous allez tous faire un de ces jours…”
André de Chénier continuait de parler; mais, comme il rougit et se mordit les lèvres, je vis qu’il avait entendu, et que la jeune captive savait se venger sûrement d’une conversation qu’elle trouvait trop intime.
Et pourtant, avec une délicatesse de femme, madame de Saint-Aignan lui parlait haut, de peur qu’il n’entendît, de peur qu’il ne prît le reproche pour lui, de peur qu’il ne fût piqué d’honneur et ne se laissât emporter à d’imprudents propos.
Je voyais s’approcher de nous de mauvaises figures qui rôdaient derrière les piliers; je voulus couper court à tout ce petit manège qui me donnait de l’humeur, à moi qui venais du dehors et voyais mieux qu’eux tous l’ensemble de leur situation.
“J’ai vu monsieur votre père ce matin”, dis-je brusquement à Chénier.
Il recula d’étonnement.
“Monsieur, me dit-il, je l’ai vu aussi à dix heures.
—Il sortait de chez moi, m’écriai-je; que vous a-t-il dit?
—Quoi! dit André Chénier en se levant, c’est Monsieur qui…”
Le reste fut dit à l’oreille de sa belle voisine.
Je devinai quelles préventions ce pauvre homme avait données à son fils contre moi.
Tout à coup André se leva, marcha vivement, revint, et, se plaçant debout devant madame de Saint-Aignan et moi, croisa les bras, et dit d’une voix haute et violente:
“Puisque vous connaissez ces misérables qui nous déciment, citoyen, vous pouvez leur répéter de ma part tout ce qui m’a fait arrêter et conduire ici, tout ce que j’ai dit dans le Journal de Paris, et ce que j’ai crié aux oreilles de ces sbires déguenillés qui venaient arrêter mon ami chez lui. Vous pouvez leur dire ce que j’ai écrit là, là…
—Au nom du ciel! ne continuez pas”, dit la jeune femme arrêtant son bras. Il tira, malgré elle, un papier de sa poche, et le montra en frappant dessus.
“Qu’ils sont des bourreaux barbouilleurs de lois; que, puisqu’il est écrit que jamais une épée n’étincellera dans mes mains, il me reste ma plume, mon cher trésor; que, si je vis un jour encore, ce sera pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice qui viendra bientôt, pour hâter le triple fouet déjà levé sur ces triumvirs, et que je vous ai dit cela au milieu de mille autres moutons comme moi, qui, pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, seront servis au peuple-roi.”
Aux éclats de sa voix, les prisonniers s’étaient assemblés autour de lui, comme autour du bélier les moutons du troupeau malheureux auquel il les comparait. Un incroyable changement s’était fait en lui. Il me parut avoir grandi tout à coup; l’indignation avait doublé ses yeux et ses regards: il était beau.
Je me tournai du côté de M. de Lagarde, officier aux gardes- françaises. “Le sang est trop ardent aux veines de cette famille, dis-je; je ne puis réussir à l’empêcher de couler.”
En même temps je me levai en haussant les épaules et me retirai à quelques pas.
Le mot de réussir l’avait sans doute frappé, car il se tut sur-le- champ et s’appuya contre un pilier en se mordant les lèvres. Madame de Saint-Aignan n’avait cessé de le regarder comme on regarderait une éruption de l’Etna, sans rien dire et sans tenter de s’y opposer.
Un de ses amis, M. de Roquelaure, qui avait été colonel du régiment de Beauce, vint lui taper sur l’épaule.
“Eh bien, lui dit-il, tu te fâches encore contre cette canaille régnante. Il vaut mieux siffler ces mauvais acteurs, jusqu’à ce que le rideau tombe sur nous d’abord et sur eux ensuite.”
Là-dessus il fit une pirouette, et se mit à table en fredonnant: La vie est un voyage.
Une crécelle bruyante annonça le moment du déjeuner. Une sorte de poissarde, qu’on nommait, je crois, la femme Semé, vint s’établir au milieu de la table pour en faire les honneurs: c’était la femelle de l’animal appelé geôlier, accroupi à la porte d’entrée.
Les prisonniers de cette partie du bâtiment se mirent à table: ils étaient cinquante environ. Saint-Lazare en contenait sept cents. Dès qu’ils furent assis, leur ton changea. Ils s’entre-regardèrent et devinrent tristes. Leurs figures, éclairées par les quatre gros réverbères rouges et enfumés, avaient des reflets lugubres comme ceux des mineurs dans leurs souterrains ou des damnés dans leurs cavernes. La rougeur était noire, la pâleur était enflammée, la fraîcheur était bleuâtre, les yeux flamboyaient. Les conversations devinrent particulières et à demi-voix.
Debout derrière ces convives s’étaient rangés des guichetiers, des porte-clefs, des agents de police et des sans-culottes amateurs, qui venaient jouir du spectacle. Quelques dames de la Halle, portant et traînant leurs enfants, avaient eu le privilège d’assister à cette fête d’un goût tout démocratique. J’eus la révélation de leur entrée par une odeur de poisson qui se répandit et empêcha quelques femmes de manger devant ces princesses du ruisseau et de l’égout.
Ces gracieux spectateurs avaient à la fois l’air farouche et hébété: ils semblaient s’être attendus à autre chose qu’à ces conversations paisibles, à ces apartés décents, que les gens bien élevés ont à table, partout et en tout temps. Comme on ne leur montrait pas le poing, ils ne savaient que dire. Ils gardèrent un silence idiot, et quelques-uns se cachèrent en reconnaissant à cette table ceux dont ils avaient servi et volé les cuisiniers.
Mademoiselle de Coigny s’était fait un rempart de cinq ou six jeunes gens qui s’étaient placés en cercle autour d’elle pour la garantir du souffle de ces harengères, et, prenant un bouillon debout, comme elle aurait pu faire au bal, elle se moquait de la galerie avec son air accoutumé d’insouciance et de hauteur.
Madame de Saint-Aignan ne déjeunait pas, elle grondait André Chénier, et je vis qu’elle me montrait à plusieurs reprises, comme pour lui dire qu’il avait fait une sortie fort déplacée avec un de ses amis. Il fronçait le sourcil et baissait la tête avec un air de douceur et de condescendance. Elle me fit signe d’approcher; je revins.
“Voici M. de Chénier, me dit-elle, qui prétend que la douceur et le silence de tous ces jacobins sont de mauvais symptômes. Empêchez-le donc de tomber dans ses accès de colère.”
Ses yeux étaient suppliants; je voyais qu’elle voulait nous rapprocher. André Chénier l’y aida avec grâce et me dit le premier, avec assez d’enjouement:
“Vous avez vu l’Angleterre, monsieur; si vous y retournez jamais et que vous rencontriez Edmund Burke, vous pouvez bien l’assurer que je me repens de l’avoir critiqué car il avait bien raison de nous prédire le règne des portefaix. Cette commission vous est, j’espère, moins désagréable que l’autre.—Que voulez-vous! la prison n’adoucit pas le caractère.”
Il me tendit la main et, à la manière dont je la serrai, il me sentit son ami.
En ce moment même, un bruit pesant, rauque et sourd, fit trembler les plats et les verres, trembler les vitres et trembler les femmes. Tout se tut. C’était le roulement des chariots. Leur son était connu, comme celui du tonnerre l’est de toute oreille qui l’a une fois entendu; leur son n’était pas celui des roues ordinaires, il avait quelque chose du grincement des chaînes rouillées et du bruit de la dernière pelletée de terre sur nos bières. Leur son me fit mal à la plante des pieds.
“Hé! mangez donc, les citoyennes!” dit la grossière voix de la femme Semé.
Ni mouvement ni réponse.—Nos bras étaient restés dans la position où les avait saisis ce roulement fatal. Nous ressemblions à ces familles étouffées de Pompéi et d’Herculanum que l’on trouva dans l’attitude où la mort les avait surprises.
La Semé avait beau redoubler d’assiettes, de fourchettes et de couteaux, rien ne remuait, tant était grand l’étonnement de cette cruauté. Leur avoir donné un jour de réunion à table, leur avoir permis des embrassements et des épanchements de quelques heures, leur avoir laissé oublier la tristesse, les misères d’une prison solitaire, leur avoir laissé goûter la confidence, savourer l’amitié, l’esprit et même un peu d’amour, et tout cela pour faire voir et entendre à tous la mort de chacun c’était trop! c’était vraiment là un jeu d’hyènes affamées ou de jacobins hydrophobes.
Les grandes portes du réfectoire s’ouvrirent avec bruit, et vomirent trois commissaires en habits sales et longs, en bottes à revers, en écharpes rouges, suivis d’une nouvelle troupe de bandits à bonnets rouges, armés de longues piques. Ils se ruèrent en avant avec des cris de joie, en battant des mains, comme pour l’ouverture d’un grand spectacle. Ce qu’ils virent les arrêta tout court, et les égorgés déconcertèrent encore les égorgeurs par leur contenance; car leur surprise ne dura qu’un instant, l’excès du mépris leur vint donner à tous une force nouvelle. Ils se sentirent tellement au-dessus de leurs ennemis, qu’ils en eurent presque de la joie, et tous leurs regards se portaient avec fermeté et curiosité même sur celui des commissaires qui s’approcha, un papier à la main, pour faire une lecture. C’était un appel nominal. Dès qu’un nom était prononcé, deux hommes s’avançaient et enlevaient de sa place le prisonnier désigné. Il était remis aux gendarmes à cheval au dehors, et on le chargeait sur un des chariots. L’accusation était d’avoir conspiré dans la prison contre le peuple et d’avoir projeté l’assassinat des représentants et du comité de salut public. La première personne accusée fut une femme de quatre-vingts ans, l’abbesse de Montmartre, madame de Montmorency; elle se leva avec peine, et, quand elle fut debout, salua avec un sourire paisible tous les convives. Les plus proches lui baisèrent la main. Personne ne pleura, car, à cette époque, la vue du sang rendait les yeux secs.—Elle sortit en disant “Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font”. Un morne silence régnait dans la salle.
On entendit au dehors des huées féroces qui annoncèrent qu’elle paraissait devant la foule, et des pierres vinrent frapper les fenêtres et les murs, lancées sans doute contre la première prisonnière. Au milieu de ce bruit, je distinguai même l’explosion d’une arme à feu. Quelquefois la gendarmerie était obligée de résister pour conserver aux prisonniers vingt-quatre heures de vie.
L’appel continua. Le deuxième nom fut celui d’un jeune homme de vingt-trois ans, M. de Coatarel, autant que je puis me souvenir de son nom, lequel était accusé d’avoir un fils émigré qui portait les armes contre la patrie. L’accusé n’était même pas marié. Il éclata de rire à cette lecture, serra la main à ses amis et partit.—Mêmes cris au dehors.
Même silence à la table sinistre d’où l’on arrachait les assistants un à un; ils attendaient à leur poste comme des soldats attendent le boulet. Chaque fois qu’un prisonnier partait, on enlevait son couvert, et ceux qui restaient s’approchaient de leurs nouveaux voisins en souriant amèrement.
André Chénier était resté debout près de madame de Saint-Aignan, et j’étais près d’eux. Comme il arrive que, sur un navire menacé de naufrage, l’équipage se presse spontanément autour de l’homme qu’on sait le plus puissant en génie et en fermeté, les prisonniers s’étaient d’eux-mêmes groupés autour de ce jeune homme. Il restait les bras croisés et les yeux élevés au ciel, comme pour se demander s’il était possible que le ciel souffrît de telles choses, à moins que le ciel ne fût vide.
Mademoiselle de Coigny voyait, à chaque appel, se retirer un de ses gardiens, et peu à peu elle se trouva presque seule à l’autre bout de la salle. Alors elle vint en suivant le bord de la table, qui devenait déserte; et, s’appuyant sur ce bord, elle arriva jusqu’où nous étions et s’assit à notre ombre, comme une pauvre enfant délaissée qu’elle était. Son noble visage avait conservé sa fierté; mais la nature succombait en elle, et ses faibles bras tremblaient comme ses jambes sous elle. La bonne madame de Saint-Aignan lui tendit la main. Elle vint se jeter dans ses bras et fondit en larmes malgré elle.
La voix rude et impitoyable du commissaire continuait son appel. Cet homme prolongeait le supplice par son affectation à prononcer lentement et à suspendre longtemps les noms de baptême, syllabe par syllabe puis il laissait tout à coup tomber le nom de famille comme une hache sur le cou.
Il accompagnait le passage du prisonnier d’un jurement qui était le signal des huées prolongées.—Il était rouge de vin et ne me parut pas solide sur ses jambes.
Pendant que cet homme lisait, je remarquai une tête de femme qui s’avançait à sa droite dans la foule et presque sous son bras, et, fort au-dessus de cette tête, une longue figure d’homme qui lisait facilement d’en haut. C’était Rose d’un côté, et de l’autre mon canonnier Blaireau. Rose me paraissait curieuse et joyeuse comme les commères de la Halle qui lui donnaient le bras. Je la détestai profondément. Pour Blaireau, il avait son air de somnolence ordinaire, et son habit de canonnier me parut lui valoir une grande considération parmi les gens à pique et à bonnet qui l’environnaient. La liste que tenait le commissaire était composée de plusieurs papiers mal griffonnés, et que ce digne agent ne savait pas mieux lire qu’on n’avait su les écrire. Blaireau s’avança avec zèle, comme pour l’aider, et lui prit par égard son chapeau, qui le gênait. Je crus m’apercevoir qu’en même temps Rose ramassait quelque papier par terre; mais le mouvement fut si prompt et l’ombre était si noire dans cette partie du réfectoire, que je ne fus pas sûr de ce que j’avais vu.
La lecture continuait. Les hommes, les femmes, les enfants mêmes, se levaient et passaient comme des ombres. La table était presque vide, et devenait énorme et sinistre par tous les convives absents. Trente- cinq venaient de passer les quinze qui restaient, disséminés un à un, deux à deux, avec huit ou dix places entre eux, ressemblaient à des arbres oubliés dans l’abattis d’une forêt. Tout à coup le commissaire se tut. Il était au bout de sa liste, on respirait. Je poussai, pour ma part, un soupir de soulagement.
André Chénier dit: “Continuez donc, je suis là.”
Le commissaire le regarda d’un oeil hébété. Il chercha dans son chapeau, dans ses poches, à sa ceinture, et, ne trouvant rien, dit qu’on appelât l’huissier du tribunal révolutionnaire. Cet huissier vint. Nous étions en suspens. L’huissier était un homme pâle et triste comme les cochers du corbillard.
“Je vais compter le troupeau, dit-il au commissaire; si tu n’as pas toute la fournée, tant pis pour toi.
—Ah! dit le commissaire troublé, il y a encore Beauvilliers Saint- Aignan, ex-duc, âgé de vingt-sept ans…”
Il allait répéter tout le signalement, lorsque l’autre l’interrompit en lui disant qu’il se trompait de logement et qu’il avait trop bu. En effet, il avait confondu, dans son recrutement des ombres, le second bâtiment avec le premier, où la jeune femme avait été laissée seule depuis un mois. Là-dessus ils sortirent, l’un en menaçant, l’autre en chancelant. La cohue poissarde les suivit. La joie retentit au dehors et éclata par des coups de pierres et de bâton.
Les portes refermées, je regardai la salle déserte, et je vis que madame de Saint-Aignan ne quittait pas l’attitude qu’elle avait prise pendant la dernière lecture: ses bras appuyés sur la table, sa tête sur ses bras.—Mademoiselle de Coigny releva et ouvrit ses yeux humides comme une belle nymphe qui sort des eaux. André Chénier me dit tout bas en désignant la jeune duchesse
“J’espère qu’elle n’a pas entendu le nom de son mari; ne lui parlons pas, laissons-la pleurer.
—Vous voyez, lui dis-je, que monsieur votre frère, qu’on accuse d’indifférence, se conduit bien en ne remuant pas. Vous avez été arrêté sans mandat, il le sait, il se tait; il fait bien: votre nom n’est sur aucune liste. Si on le prononçait, ce serait l’y faire inscrire. C’est un temps à passer, votre frère le sait.
—Oh! mon frère!” dit-il. Et il secoua longtemps la tête en la baissant avec un air de doute et de tristesse. Je vis pour la seule fois une larme rouler entre les cils de ses yeux et y mourir.
Il sortit de là brusquement.
“Mon père n’est pas si prudent, dit-il avec ironie. Il s’expose, lui. Il est allé ce matin lui-même chez Robespierre demander ma liberté.
—Ah! grand Dieu! m’écriai-je en frappant des mains, je m’en doutais.”
Je pris vivement mon chapeau. Il me saisit le bras.
“Restez donc, cria-t-il; elle est sans connaissance.”
En effet, madame de Saînt-Aignan était évanouie.
Mademoiselle de Coigny s’empressa. Deux femmes qui restaient encore vinrent les aider. La geôlière même s’en mêla, pour un louis que je lui glissai. Elle commençait à revenir. Le temps pressait. Je partis sans dire adieu à personne et laissant tout le monde mécontent de moi, comme cela m’arrive partout et toujours. Le dernier mot que j’entendis fut celui de mademoiselle de Coigny, qui dit d’un air de pitié forcée et un peu maligne à la petite baronne de Soyecourt:
“Ce pauvre monsieur Chénier! que je le plains d’être si dévoué à une femme mariée et si profondément attachée à son mari et à ses devoirs!”
CHAPITRE XXIX
LE CAISSON
Je marchais, je courais dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, emporté par la crainte d’arriver trop tard et un peu par la pente de la rue. Je faisais passer et repasser devant mes yeux les tableaux qu’ils venaient de voir. Je les resserrais en mon âme, je les résumais, je les plaçais entre le point de vue et le point de distance. Je commençai sur eux ce travail d’optique philosophique auquel je soumets toute la vie. J’allais vite, ma tête et ma canne en avant. Les verres de mon optique étaient arrangés. Mon idée générale enveloppait de toutes parts les objets que je venais de voir et que j’y rangeais avec un ordre sévère. Je construisais intérieurement un admirable système sur les voies de la Providence qui avait réservé un poète pour un temps meilleur et avait voulu que sa mission sur la terre fût entièrement accomplie; que son coeur ne fût pas déchiré par la mort de l’une de ces faibles femmes, toutes deux enivrées de sa poésie, éclairées de sa lumière, animées par son souffle, émues par sa voix, dominées par son regard, et dont l’une était aimée, dont l’autre le serait peut-être un jour. Je sentais que c’était beaucoup d’avoir gagné une journée dans ces temps de meurtre, et je calculais les chances du renversement du triumvirat et du comité de salut public. Je lui comptais peu de jours de vie; et je pensais bien pouvoir faire durer mes trois chers prisonniers plus que cette bande gouvernante. De quoi s’agissait-il? De les faire oublier. Nous étions au 5 thermidor. Je réussirais bien à occuper d’autre chose que d’eux mon second malade, Robespierre, quand je devrais lui faire croire qu’il était plus mal encore, pour le ramener à lui-même. Il s’agissait, pour tout cela, d’arriver à temps.
Je cherchais inutilement une voiture des yeux.
Il y en avait peu dans les rues, cette année-là. Malheur à qui eût osé s’y faire rouler sur le pavé brûlant de l’an II de la république! Cependant j’entendis derrière moi le bruit de deux chevaux et de quatre roues qui me suivaient et s’arrêtèrent. Je me retournai, et je vis planer au-dessus de ma tête la bénigne figure de Blaireau.
“O figure endormie, figure longue, figure simple, figure dandinante, figure désoeuvrée, figure jaune! que me veux-tu? m’écriai-je.
—Pardon si je vous dérange, me dit-il en ricanant, mais j’ai là un petit papier pour vous. C’est la citoyenne Rose qui l’a trouvé, comme ça, sous son pied.”
Et il s’amusait, en parlant, à frotter son grand soulier dans le ruisseau.
Je pris le papier avec humeur, et je lus avec joie et avec l’épouvante si grande du danger passé:
“Suite:
“C.-L.-S. Soyecourt, âgée de trente ans, née à Paris, ex-baronne, veuve d’Inisdal, rue du Petit-Vaugirard.
“F.-C.-L. Maillé, âgé de dix-sept ans, fils de l’ex-vicomte.
“André Chénier, âgé de trente et un ans, né à Constantinople, homme de lettres, rue de Cléry.
“Créquy de Montmorency, âgé de soixante ans, né à Chitzlembert, en Allemagne, ex-noble.
“M. Bérenger, âgée de vingt-quatre ans, femme Beauvilliers-Saint- Aignan, rue de Grenelle-Saint-Germain.
“L.-J. Dervilly, quarante-trois ans, épicier, rue Mouffetard.
“F. Coigny, seize ans et huit mois, fille de l’ex-noble du nom, rue de l’Université.
“C-J. Dorival, ex-ermite.”
Et vingt autres noms encore. Je ne continuai pas: c’était le reste de la liste, c’était la liste perdue, la liste que l’imbécile commissaire avait cherchée dans son chapeau d’ivrogne.
Je la déchirai, je la broyai, je la mis en mille pièces entre mes doigts, et je mangeai les pièces entre mes dents. Ensuite, regardant mon grand canonnier, je lui serrai la main avec… oui, ma foi, je puis le dire, oui, vraiment, avec… attendrissement.
—Bah! dit Stello en se frottant les yeux.
—Oui, avec attendrissement. Et lui, il se grattait la tête comme un grand niais désoeuvré, et me dit en ayant l’air de s’éveiller:
“C’est drôle! il paraît que l’huissier, le grand pâle, s’est fâché contre le commissaire, le gros rouge, et l’a mis dans sa charrette à la place des autres détenus. C’est drôle!
—Un mort supplémentaire! c’est juste, dis-je. Où vas-tu?
—Ah! je conduis ce caisson-là au Champ de Mars.
—Tu me mèneras bien, dis-je, rue Saint-Honoré?
—Ah! mon Dieu! montez! Qu’est-ce que ça me fait? Aujourd’hui le roi n’est pas…
C’était son mot; mais il ne l’acheva pas et se mordit la bouche.
Le soldat du train attendait son camarade. Le camarade Blaireau retourna, en boitant, au caisson, en ôta la poussière avec la manche de son habit, commença par monter et se placer dessus à cheval, me tendit la main, me mit derrière lui en croupe sur le caisson, et nous partîmes au galop.
J’arrivai en dix minutes rue Saint-Honoré, chez Robespierre, et je ne comprends pas encore comment il s’est fait que je n’y sois pas arrivé écartelé.
CHAPITRE XXX
LA MAISON DE M. DE ROBESPIERRE, AVOCAT AU PARLEMENT
Dans cette maison grise où j’allais entrer, maison d’un menuisier nommé Duplay, autant qu’il m’en souvient, maison très simple d’apparence, que l’ex-avocat au Parlement occupait depuis longtemps, et qu’on peut voir encore, je crois, rien ne faisait deviner la demeure du maître passager de la France, si ce n’était l’abandon même dans lequel elle semblait être. Tous les volets en étaient fermés du haut en bas. La porte cochère fermée, les persiennes de tous les étages fermées. On n’entendait sortir aucune voix de cette maison. Elle semblait aveugle et muette.
Des groupes de femmes, causant devant les portes, comme toujours à Paris durant les troubles, se montraient de loin cette maison et se parlaient à l’oreille. De temps à autre, la porte s’ouvrait pour laisser sortir un gendarme, un sans-culotte ou un espion (souvent femelle). Alors les groupes se séparaient et les parleurs rentraient vite chez eux. Les voitures faisaient un demi-cercle et passaient au pas devant la porte. On avait jeté de la paille sur le pavé. On eût dit que la peste y était.
Aussitôt que j’eus posé la main sur le marteau, la porte fut ouverte et le portier accourut avec frayeur, craignant que son marteau ne fût retombé trop lourdement. Je lui demandai sur-le-champ s’il n’était pas venu un vieillard de telle et telle façon, décrivant M. de Chénier de mon mieux. Le portier prit une figure de marbre avec une promptitude de comédien. Il secoua la tête négativement.
“Je n’ai pas vu ça”, me dit-il.
J’insistai; je lui dis: “Souvenez-vous bien de tous ceux qui sont venus ce matin.”—Je le pressai, je l’interrogeai, je le retournai en tous sens.
“Je n’ai pas vu ça.
Voilà tout ce que j’en pus tirer. Un petit garçon déguenillé se cachait derrière lui, et s’amusait à jeter des cailloux sur mes bas de soie. Je reconnus celui qu’on m’avait envoyé à son air méchant. Je montai chez l’incorruptible par un escalier assez obscur. Les clefs étaient sur toutes les portes on allait de chambre en chambre sans trouver personne. Dans la quatrième seulement, deux nègres assis et deux secrétaires écrivant éternellement sans lever la tête. Je jetai un coup d’oeil, en passant, sur leurs tables. Il y avait là terriblement de listes nominales. Cela me fit mal à la plante des pieds, comme la vue du sang et le bruit des chariots.
Je fus introduit en silence, après avoir marché silencieusement sur un tapis silencieux aussi, quoique fort usé.
La chambre était éclairée par un jour blafard et triste. Elle donnait sur la cour, et de grands rideaux d’un vert sombre en atténuaient encore la lumière, en assourdissaient l’air, en épaississaient les murailles. Le reflet du mur de la cour, frappé de soleil, éclairait seul cette grande chambre. Sur un fauteuil de cuir vert, devant un grand bureau d’acajou, mon second malade de la journée était assis, tenant un journal anglais d’une main, de l’autre faisant fondre le sucre dans une tasse de camomille avec une petite cuiller d’argent.
Vous pouvez très bien vous représenter Robespierre. On voit beaucoup d’hommes de bureau qui lui ressemblent, et aucun grand caractère de visage n’apportait l’émotion avec sa présence. Il avait trente-cinq ans, la figure écrasée entre le front et le menton, comme si deux mains eussent voulu les rapprocher de force au-dessus du nez. Ce visage était d’une pâleur de papier, mate et comme plâtrée. La grêle de la petite vérole y était profondément empreinte. Le sang ni la bile n’y circulaient. Ses yeux petits, mornes, éteints, ne regardaient jamais en face, et un clignotement perpétuel et déplaisant les rapetissait encore, quand, par hasard, ses lunettes vertes ne les cachaient pas entièrement. Sa bouche était contractée convulsivement par une sorte de grimace souriante, pincée et ridée, qui le fit comparer par Mirabeau à un chat qui a bu du vinaigre. Sa chevelure était pimpante, pompeuse et prétentieuse. Ses doigts, ses épaules, son cou, étaient continuellement et involontairement crispés, secoués et tordus lorsque de petites convulsions nerveuses et irritées venaient le saisir. Il était habillé dès le matin, et je ne le surpris jamais en négligé. Ce jour-là, un habit de soie jaune rayée de blanc, une veste à fleurs, un jabot, des bas de soie blancs, des souliers à boucles, lui donnaient un air fort galant.
Il se leva avec sa politesse accoutumée, et fit deux pas vers moi, en ôtant ses lunettes vertes, qu’il posa gravement sur sa table. Il me salua en homme comme il faut, s’assit encore et me tendit la main.
Moi, je ne la pris pas comme d’un ami, mais comme d’un malade, et, relevant ses manchettes, je lui tâtai le pouls.
“De la fièvre, dis-je.
—Cela n’est pas impossible” dit-il en pinçant les lèvres. Et il se leva brusquement il fit deux tours dans la chambre avec un pas ferme et vif, en se frottant les mains; puis il dit: “Bah!” et il s’assit.
“Mettez-vous là, dit-il, citoyen, et écoutez cela. N’est-ce pas étrange?”
A chaque mot, il me regardait par-dessus ses lunettes vertes.
“N’est-ce pas singulier? qu’en pensez-vous? Ce petit duc d’York qui me fait insulter dans ses papiers!”
Il frappait de la main sur la gazette anglaise et ses longues colonnes.
“Voilà une fausse colère, me dis-je; mettons-nous en garde.”
Les tyrans, poursuivit-il d’une voix aigre et criarde, les tyrans ne peuvent supposer la liberté nulle part. C’est une chose humiliante pour l’humanité. Voyez cette expression répétée à chaque page. Quelle affectation!”
Et il jeta devant moi la gazette.
“Voyez, continua-t-il en me montrant du doigt le mot indiqué, voyez: Robespierre’s army. Robespierre’s troops! Comme si j’avais des armées! comme si j’étais roi, moi! comme si la France était Robespierre! comme si tout venait de moi et retournait à moi! Les troupes de Robespierre! Quelle injustice! Quelle calomnie! Hein?”
Puis, reprenant sa tasse de camomille et relevant ses lunettes vertes pour m’observer en dessous:
“J’espère qu’ici on ne se sert jamais de ces incroyables expressions? Vous ne les avez jamais entendues, n’est-ce pas?—Cela se dit-il dans la rue?—Non! c’est Pitt lui-même qui dicte cette opinion injurieuse pour moi!—Qui me fait donner le nom de dictateur en France? les contre-révolutionnaires, les anciens Dantonistes et les Hébertistes qui restent encore à la Convention; les fripons comme l’Hermina, que je dénoncerai à la tribune; des valets de Georges d’Angleterre, des conspirateurs qui veulent me faire haïr par le peuple, parce qu’ils savent la pureté de mon civisme et que je dénonce leurs vices tous les jours; des Verrès, des Catilina, qui n’ont cessé d’attaquer le gouver- nement républicain, comme Desmoulins, Ronsin et Chaumette.—Ces animaux immondes qu’on nomme des rois sont bien insolents de vouloir me mettre une couronne sur la tête! Est-ce pour qu’elle tombe comme la leur un jour? Il est dur qu’ils soient obéis ici par de faux républicains, par des voleurs qui me font des crimes de mes vertus.—Il y a six semaines que je suis malade, vous le savez bien, et que je ne parais plus au Comité de salut public. Où donc est ma dictature? N’importe! La coalition qui me poursuit la voit partout; je suis un surveillant trop incommode et trop intègre. Cette coalition a commencé dès le moment de la naissance du gouvernement. Elle réunit tous les fripons et les scélérats. Elle a osé faire publier dans les rues que j’étais arrêté. Tué! oui; mais arrêté? je ne le serai pas.—Cette coalition a dit toutes les absurdités; que Saint-Just voulait sauver l’aristocratie, parce qu’il est né noble.—Eh! qu’importe comment il est né, s’il vit et meurt avec les bons principes? N’est-ce pas lui qui a proposé et fait passer à la Convention le décret du bannissement des ex-nobles, en les déclarant ennemis irréconciliables de la Révolution? Cette coalition a voulu ridiculiser la fête de l’être suprême et l’histoire de Catherine Théos; cette coalition contre moi seul m’accuse de toutes les morts, ressuscite tous les stratagèmes des Brissotins: ce que j’ai dit le jour de la fête valait cependant mieux que les doctrines de Chaumette et de Fouché, n’est-ce pas?
Je fis un signe de tête; il continua.
“Je veux, moi, qu’on ôte des tombeaux leur maxime impie que la mort est un sommeil, pour y graver: La mort est le commencement de l’immortalité.”
Je vis dans ces phrases le prélude d’un discours prochain. Il en essayait les accords sur moi dans la conversation, à la façon de bien des discoureurs de ma connaissance.
Il sourit avec satisfaction, et but sa tasse. Il la replaça sur son bureau avec un air d’orateur à la tribune; et, comme je n’avais pas répondu à son idée, il y revint par un autre chemin, parce qu’il lui fallait absolument réponse et flatterie.
“Je sais que vous êtes de mon avis, citoyen, quoique vous ayez bien des choses des hommes d’autrefois. Mais vous êtes pur, c’est beaucoup. Je suis bien sûr au moins que vous n’aimeriez pas plus que moi le Despotisme militaire; et, si l’on ne m’écoute pas, vous le verrez arriver: il prendra les rênes de la Révolution si je les laisse flotter, et renversera la représentation avilie.
—Ceci me paraît très juste, citoyen”, répondis-je. En effet, ce n’était pas si mal, et c’était prophétique.
Il fit encore son sourire de chat.
“Vous aimeriez encore mieux mon Despotisme, à moi, j’en suis sûr, hein?”
Je dis en grimaçant aussi: “Eh!... mais!...” avec tout le vague qu’on peut mettre dans ces mots flottants.
“Ce serait, continua-t-il, celui d’un citoyen, d’un homme votre égal, qui y serait arrivé par la route de la vertu, et n’a jamais eu qu’une crainte, celle d’être souillé par le voisinage impur des hommes pervers qui s’introduisent parmi les sincères amis de l’humanité.”
Il caressait de la langue et des lèvres cette jolie petite longue phrase comme un miel délicieux.
“Vous avez, dis-je, beaucoup moins de voisins à présent, n’est-ce pas? On ne vous coudoie guère.”
Il se pinça les lèvres, et plaça ses lunettes vertes droit sur les yeux pour cacher le regard.
“Parce que je vis dans la retraite, dit-il, depuis quelque temps. Mais je n’en suis pas moins calomnié.”
Tout en parlant, il prit un crayon et griffonna quelque chose sur un papier. J’ai appris cinq jours après que ce papier était une liste de guillotine, et ce quelque chose… mon nom.
Il sourit, et se pencha en arrière.
“Hélas! oui, calomnié, poursuivit-il car, à parler sans plaisanterie, je n’aime que l’égalité, comme vous le savez, et vous devez le voir plus que jamais à l’indignation que m’inspirent ces papiers émanés des arsenaux de la tyrannie.”
Il froissa et foula avec un air tragique ces grands journaux anglais; mais je remarquai bien qu’il se gardait de les déchirer.
“Ah! Maximilien, me dis-je, tu les reliras seul plus d’une fois, et tu baiseras ardemment ces mots superbes et magiques pour toi: les troupes de Robespierre!”
Après sa petite comédie et la mienne, il se leva et marcha dans sa chambre en agitant convulsivement ses doigts, ses épaules et son cou.
Je me levai et marchai à côté de lui.
“Je voudrais vous donner ceci à lire avant de vous parler de ma santé, dit-il, et en causer avec vous. Vous connaissez mon amitié pour l’auteur. C’est un projet de Saint-Just. Vous verrez. Je l’attends ce matin; nous en causerons. Il doit être arrivé à Paris à présent, ajouta-t-il en tirant sa montre; je vais le savoir. Asseyez- vous, et lisez ceci. Je reviendrai.”
Il me donna un gros cahier chargé d’une écriture hardie et hâtée, et sortit brusquement, comme s’il se fût enfui. Je tenais le cahier, mais je regardais la porte par laquelle il était sorti, et je réfléchissais à lui. Je le connaissais de longue date. Aujourd’hui je le voyais étrangement inquiet. Il allait entreprendre quelque chose ou craignait quelque entreprise. J’entrevis, dans la chambre où il passait, des figures d’agents secrets que j ‘avais vues plusieurs fois à ma suite, et je remarquai un bruit de pas comme de gens qui montaient et descendaient sans cesse depuis mon arrivée. Les voix étaient très basses. J’essayai d’entendre, mais vainement, et je renonçai à écouter. J’avoue que j’étais plus près de la crainte que de la confiance. Je voulus sortir de la chambre par où j’étais entré; mais, soit méprise, soit précaution, on avait fermé la porte sur moi: j’étais enfermé.
Quand une chose est décidée, je n’y pense plus. Je m’assis, et je parcourus ce brouillon avec lequel Robespierre m’avait laissé en tête à tête.
CHAPITRE XXXI
UN LÉGISLATEUR
Ce n’était rien moins, monsieur, que des institutions immuables, éternelles, qu’il s’agissait de donner à la France, et lestement préparées pour elle par le citoyen Saint-Just, âgé de vingt-six ans.
Je lus d’abord avec distraction; puis les idées me montèrent aux yeux, et je fus stupéfait de ce que je voyais.
“O naïf massacreur! ô candide bourreau! m’écriai-je involontairement, que tu es un charmant enfant! Eh! d’où viens-tu, beau berger? serait-ce pas de l’Arcadie? de quels rochers descendent tes chèvres, ô Alexis?”
Et en parlant ainsi je lisais:
“On laisse les enfants à la nature.
“Les enfants sont vêtus de toile en toutes les saisons.
“Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes et de laitage.
“Les hommes qui auront vécu sans reproche porteront une écharpe blanche à soixante ans.
“L’homme et la femme qui s’aiment sont époux.
“S’ils n’ont point d’enfants, ils peuvent tenir leur engagement secret.
“Tout homme âgé de vingt et un ans est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis.
“Les amis porteront le deuil l’un de l’autre.
“Les amis creusent la tombe l’un de l’autre.
“Les amis sont placés les uns près des autres dans les combats.
“Celui qui dit qu’il ne croit pas à l’amitié, ou qui n’a pas d’ami, est banni.
“Un homme convaincu d’ingratitude est banni.”
“Quelles émigrations!” dis-je.
“Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis.
“Les meurtriers sont vêtus de noir toute leur vie, et seront mis à mort s’ils quittent cet habit.”
“Âme innocente et douce, m’écriai-je, que nous sommes ingrats de t’accuser! Tes pensées sont pures comme une goutte de rosée sur une feuille de rose, et nous nous plaignons pour quelques charretées d’hommes que tu envoies au couteau chaque jour à la même heure! Et tu ne les vois seulement pas, ni ne les touches, bon jeune homme! Tu écris seulement leurs noms sur du papier!—moins que cela tu vois une liste, et tu signes!—moins que cela encore tu ne la lis pas, et tu signes!”
Ensuite je ris longtemps et beaucoup, du rire joyeux que vous savez, en parcourant ces institutions dites républicaines, et que vous pourrez lire quand vous voudrez; ces lois de l’âge d’or, auxquelles ce béat cruel voulait ployer de force notre âge d’airain. Robe d’enfant dans laquelle il voulait faire tenir cette nation grande et vieillie. Pour l’y fourrer, il coupait la tête et les bras.
Lisez cela, vous le pourrez plus à votre aise que je ne le pouvais dans la chambre de Robespierre; et si vous pensez, avec votre habituelle pitié, que ce jeune homme était à plaindre, en vérité vous me trouverez de votre avis cette fois, car la folie est la plus grande des infortunes.
Hélas il y a des folies sombres et sérieuses, qui ne jettent les hommes dans aucun discours insensé, qui ne les sortent guère du ton accoutumé du langage des autres, qui laissent la vue claire, libre et précise de tout, hors celle d’un point sombre et fatal. Ces folies sont froides, ces folies sont posées et réfléchies. Elles singent le sens commun à s’y méprendre, elles effrayent et imposent, elles ne sont pas facilement découvertes, leur masque est épais, mais elles sont.
Et que faut-il pour les donner? Un rien, un petit déplacement imprévu dans la position d’un rêveur trop précoce.
Prenez au hasard, au fond d’un collège, quelque grand jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, tout plein de ses Spartiates et de ses Romains délayés dans de vieilles phrases, tout roide de son droit ancien et de son droit moderne, ne connaissant du monde actuel et de ses moeurs que ses camarades et leurs moeurs, bien irrité de voir passer des voitures où il ne monte pas, méprisant les femmes parce qu’il ne connaît que les plus viles, et confondant les faiblesses de l’amour tendre et élégant avec les dévergondages crapuleux de la rue; jugeant tout un corps d’après un membre, tout un sexe d’après un être, et s’étudiant à former dans sa tête quelque synthèse universelle bonne à faire de lui un sage profond pour toute sa vie; prenez-le dans ce moment, et faites-lui cadeau d’une petite guillotine en lui disant:
“Mon petit ami, voici un instrument au moyen duquel vous vous ferez obéir de toute la nation; il ne s’agit que de tirer cela et de pousser ceci. C’est bien simple.”
Après avoir un peu réfléchi, il prendra d’une main son papier d’écolier et de l’autre le joujou; et voyant qu’en effet on a peur, il tirera et poussera jusqu’à ce qu’on l’écrase lui et sa mécanique.
Et à peine s’il sera un méchant homme.—Non; il sera même, à la rigueur, un homme vertueux. Mais c’est qu’il aura tant lu dans de beaux livres: juste sévérité; salutaire massacre; et de vos plus chers parents saintement homicides, et périsse l’univers plutôt qu’un principe! et surtout: la vertu expiatrice de l’effusion du sang; idée monstrueuse, fille de la crainte, que, ma foi! il croit en lui et, tout en répétant à lui-même: Justum et tenacem propositi virum, il arrive à l’impassibilité des douleurs d’autrui, il prend cette impassibilité pour grandeur et courage, et… il exécute.
Tout le malheur sera dans le tour de roue de la Fortune qui l’aura mis en haut et lui aura trop tôt donné cette chose fatale entre toutes: LE POUVOIR.
CHAPITRE XXXII
SUR LA SUBSTITUTION DES SOUFFRANCES EXPIATOIRES
Ici le Docteur-Noir s’interrompit, et reprit après un moment de stupeur et de réflexion:
—Un des mots que ma bouche vient de prononcer m’a tout à coup arrêté, monsieur, et me force de contempler avec effroi deux pensées extrêmes qui viennent de se toucher et de s’unir devant moi, sur mes pas.
En ce temps-là même dont je parle, au temps du vertueux Saint-Just (car il était, dit-on, sans vices, sinon sans crimes), vivait et écrivait un autre homme vertueux, implacable adversaire de la Révolution. Cet autre Esprit sombre, Esprit falsificateur, je ne dis pas faux, car il avait conscience du vrai; cet Esprit obstiné, impitoyable, audacieux et subtil, armé comme le sphinx, jusqu’aux ongles et jusqu’aux dents, de sophismes métaphysiques et énigmatiques, cuirassé de dogmes de fer, empanaché d’oracles nébuleux et foudroyants; cet autre Esprit grondait comme un orage prophétique et menaçant, et tournait autour de la France. Il avait nom: Joseph de Maistre.
Or, parmi beaucoup de livres sur l’avenir de la France, deviné phase par phase; sur le gouvernement temporel de la Providence, sur le principe générateur des constitutions, sur le Pape, sur les décrets de l’injustice divine et sur l’inquisition; voulant démontrer, sonder, dévoiler aux yeux des hommes les sinistres fondations qu’il donnait (problème éternel!) à l’Autorité de l’homme sur l’homme, voici en substance ce qu’il écrivait:
La chair est coupable, maudite, et ennemie de Dieu.—Le sang est un fluide vivant. Le ciel ne peut être apaisé que par le sang. —L’innocent peut payer pour le coupable. Les anciens croyaient que les dieux accouraient partout où le sang coulait sur les autels; les premiers docteurs chrétiens crurent que les anges accouraient partout où coulait le sang de la véritable victime.—L’effusion du sang est expiatrice. Ces vérités sont innées.—La Croix atteste le SALUT PAR LE SANG.
Et, depuis, Origène a dit justement qu’il y avait deux Rédemptions: celle du Christ qui racheta l’univers, et les Rédemptions diminuées, qui rachètent par le sang celui des nations. Ce sacrifice sanglant de quelques hommes pour tous se perpétuera jusqu’à la fin du monde. Et les nations pourront se racheter éternellement par la substitution des souffrances expiatoires.
C’était ainsi qu’un homme doué des plus hardies et des plus trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fasciné l’Europe, était arrivé à rattacher au pied même de la Croix le premier anneau d’une chaîne effrayante et interminable de sophismes ambitieux et impies, qu’il semblait adorer consciencieusement, et qu’il avait fini peut-être par regarder du fond du coeur comme les rayons d’une sainte vérité. C’était à genoux sans doute et en se frappant la poitrine qu’il s’écriait:
“La terre, continuellement imbibée de sang, n’est qu’un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin jusqu’à l’extinction du mal!—Le bourreau est la pierre angulaire de la société: sa mission est sacrée.—L’inquisition est bonne, douce et conservatrice.
“La bulle In coena Domini est de source divine; c’est elle qui excommunie les hérétiques et les appelants aux futurs conciles. Eh! pourquoi un concile, grand Dieu! quand le pilori suffit!
“Le sentiment de la terreur d’une puissance irritée a toujours subsisté.
“La guerre est divine: elle doit régner éternellement pour purger le monde.—Les races sauvages sont dévouées et frappées d’anathème. J’ignore leur crime, ô Seigneur! mais, puisqu’elles sont malheureuses et insensées, elles sont criminelles et justement punies de quelque faute d’un ancien chef. Les Européens, au siècle de Colomb, eurent raison de ne pas les compter dans l’espèce humaine comme leurs semblables.
“La Terre est un autel qui doit être éternellement imbibé de sang.”
O Pieux Impie! qu’avez-vous fait?
Jusqu’à cet Esprit falsificateur, l’idée de la Rédemption de la race coupable s’était arrêtée au Calvaire. Là, Dieu immolé par Dieu avait lui-même crié: Tout est consommé.
N’était-ce pas assez du sang divin pour le salut de la chair humaine?
Non.—L’orgueil humain sera éternellement tourmenté du désir de trouver au Pouvoir temporel absolu une base incontestable, et il est dit que toujours les sophistes tourbillonneront autour de ce problème, et s’y viendront brûler les ailes. Qu’ils soient tous absous, excepté ceux qui osent toucher à la vie! la vie, le feu sacré, le feu trois fois saint, que le Créateur lui seul a le droit de reprendre! droit terrible de la peine sinistre, que je conteste même à la justice!
Non.—Il a fallu à l’impitoyable sophistiqueur souffler, comme un alchimiste patient, sur la poussière des premiers livres, sur les cendres des premiers docteurs, sur la poudre des bûchers indiens et des repas anthropophages, pour en faire sortir l’étincelle incendiaire de la fatale idée.—Il lui a fallu trouver et écrire en relief les paroles de cet Origène, qui fut un Abeilard volontaire: première immolation et premier sophisme, dont il crut découvrir aussi le principe dans l’Évangile; cet obscur et paradoxal Origène, docteur en l’an 190 de J.C., dont les principes à demi platoniciens furent loués depuis sa mort par six saints (parmi eux saint Athanase et saint Chrysostome), et condamnés par trois saints, un empereur et un pape (parmi eux saint Jérôme et Justinien).-Il a fallu que le cerveau de l’un des derniers catholiques fouillât bien avant dans le crâne de l’un des premiers chrétiens pour en tirer cette fatale théorie de la réversibilité et du salut par le sang. Et cela pour replâtrer l’édifice démantelé de l’Église romaine et l’organisation démembrée du moyen âge! Et cela tandis que l’inutilité du sang pour la fondation des systèmes et des pouvoirs se démontrait tous les jours en place publique de Paris! Et cela tandis qu’avec les mêmes axiomes quelques scélérats, lui-même l’écrivait, renversaient quelques scélérats en disant aussi: l’Éternel, la Vertu, la Terreur!
Armez de couteaux aussi tranchants ces deux Autorités, et dites-moi laquelle imbibera l’autel avec le plus large arrosoir de sang!
Et prévoyait-il, le prophète orthodoxe, que de son temps même croîtrait et se multiplierait à l’infini la monstrueuse famille de ses Sophismes, et que, parmi les petits de cette tigresse race, il s’en trouverait dont le cri serait celui-ci: