Stello
L’illusion féconde habite dans mon sein.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
“Si la substitution des souffrances expiatoires est juste, ce n’est pas assez, pour le salut des peuples, des substitutions et des dévouements volontaires et très rares. L’innocent immolé pour le coupable sauve sa nation; donc il est juste et bon qu’il soit immolé par elle et pour elle; et lorsque cela fut, cela fut bien.”
Entendez-vous le cri de la bête carnassière, sous la voix de l’homme? —Voyez-vous par quelles courbes, partis de deux points opposés, ces purs idéologues sont arrivés d’en bas et d’en haut à un même point où ils se touchent: à l’échafaud? Voyez-vous comme ils honorent et caressent le Meurtre?—Que le Meurtre est beau, que le Meurtre est bon, qu’il est facile et commode, pourvu qu’il soit bien interprété! Comme le Meurtre peut devenir joli en des bouches bien faites et quelque peu meublées de paroles impudentes et d’arguties philosophiques! Savez-vous s’il se naturalise moins sur ces langues parleuses que sur celles qui lèchent le sang? Pour moi je ne le sais pas.
Demandez-le (si cela s’évoque) aux massacreurs de tous les temps. Qu’ils viennent de l’Orient et de l’Occident! Venez en haillons, venez en soutane, venez en cuirasse, venez, tueurs d’un homme et tueurs de cent mille; depuis la Saint-Barthélemy jusqu’aux septembrisades, de Jacques Clément et de Ravaillac à Louvel, de des Adrets et Montluc à Marat et Schneider; venez, vous trouverez ici des amis, mais je n’en serai pas.
Ici le Docteur-Noir rit longtemps; puis il soupira en se recueillant et reprit…
—Ah! monsieur, c’est ici surtout qu’il faut, comme vous, prendre en pitié.
Dans cette violente passion de tout rattacher, à tout prix, à une cause, à une synthèse, de laquelle on descend à tout, et par laquelle tout s’explique, je vois encore l’extrême faiblesse des hommes qui, pareils à des enfants qui vont dans l’ombre, se sentent tous saisis de frayeur, parce qu’ils ne voient pas le fond de l’abîme que ni Dieu créateur ni Dieu sauveur n’ont voulu nous faire connaître. Ainsi je trouve que ceux-là mêmes qui se croient les plus forts, en construisant le plus de systèmes, sont les plus faibles et les plus effrayés de l’analyse, dont ils ne peuvent supporter la vue, parce qu’elle s’arrête à des effets certains, et ne contemple qu’à travers l’ombre, dont le ciel a voulu l’envelopper, la Cause… la Cause pour toujours incertaine.
Or, je vous le dis, ce n’est pas dans l’Analyse que les esprits justes, les seuls dignes d’estime, ont puisé et puiseront jamais les idées durables, les idées qui frappent par le sentiment de bien-être que donne la rare et pure présence du vrai.
L’Analyse est la destinée de l’éternelle ignorante, l’Âme humaine.
L’Analyse est une sonde. Jetée profondément dans l’Océan, elle épouvante et désespère le Faible; mais elle rassure et conduit le Fort, qui la tient fermement en main.
Ici le Docteur-Noir, passant les doigts sur son front et ses yeux, comme pour oublier, effacer, ou suspendre ses méditations intérieures, reprit ainsi le fil de son récit:
CHAPITRE XXXIII
LA PROMENADE CROISÉE
J’avais fini par m’amuser des Institutions de Saint-Just, au point d’oublier totalement le lieu où j’étais. Je me plongeai avec délices dans une distraction complète, ayant dès longtemps fait l’abnégation totale d’une vie qui fut toujours triste. Tout à coup la porte par laquelle j’étais entré s’ouvrit encore. Un homme de trente ans environ, d’une belle figure, d’une taille haute, l’air militaire et orgueilleux, entra sans beaucoup de cérémonie. Ses bottes à l’écuyère, ses éperons, sa cravache, son large gilet blanc ouvert, sa cravate noire dénouée, l’auraient fait prendre pour un jeune général.
“Ah! tu ne sais donc pas si on peut lui parler? dit-il en continuant de s’adresser au nègre qui lui avait ouvert la porte. Dis-lui que c’est l’auteur de Caïus Gracchus et de Timoléon.”
Le nègre sortit, ne répondit rien et l’enferma avec moi. L’ancien officier de dragons en fut quitte pour sa fanfaronnade, et entra jusqu’à la cheminée en frappant du talon.
“Y a-t-il longtemps que tu attends, citoyen? me dit-il. J’espère que, comme représentant, le citoyen Robespierre me recevra bientôt et m’expédiera avant les autres. Je n’ai qu’un mot à lui dire, moi.”
Il se retourna et arrangea ses cheveux devant la glace. “Je ne suis pas un solliciteur, moi.—Moi, je dis tout haut ce que je pense, et, sous le régime des tyrans Bourbons comme sous celui-ci, je n’ai pas fait mystère de mes opinions, moi.”
Je posai mes papiers sur la table, et je le regardai avec un air de surprise qui lui en donna un peu à lui-même.
“Je n’aurais pas cru, lui dis-je sans me déranger, que vous vinssiez ainsi pour votre plaisir.”
Il quitta tout d’un coup son air de matador, et se mit dans un fauteuil près de moi:
“Ah çà! franchement, me dit-il à voix basse, êtes-vous appelé comme je le suis, je ne sais pourquoi?”
Je remarquai en cette occasion ce qui arrivait souvent alors, c’est que le tutoiement était une sorte de langage de comédie qu’on récitait comme un rôle, et que l’on quittait pour parler sérieusement.
“Oui, lui dis-je, je suis appelé, mais comme les médecins le sont souvent cela m’inquiète peu, pour moi, du moins, ajoutai-je en appuyant sur ces derniers mots.
—Ah! pour vous!” me dit-il en époussetant ses bottes avec sa cravache.
Puis il se leva et marcha dans la chambre en toussant avec un peu de mauvaise humeur.
Il revînt.
“Savez-vous s’il est en affaire? me dit-il.
—Je le suppose, répondis-je, citoyen Chénier.”
Il me prit la main impétueusement.
“Çà, me dit-il, vous ne m’avez pas l’air d’un espion. Qu’est-ce que l’on me veut ici? Si vous savez quelque chose, dites-le-moi.”
J’étais sur les épines; je sentais qu’on allait entrer, que peut- être on voyait, que certainement on écoutait. La Terreur était dans l’air, partout, et surtout dans cette chambre. Je me levai et marchai, pour qu’au moins on entendît de longs silences, et que la conversation ne parût pas suivie. Il me comprit et marcha dans la chambre dans le sens opposé. Nous allions d’un pas mesuré, comme deux soldats en faction qui se croisent; chacun de nous prit, aux yeux l’un de l’autre, l’air de réfléchir en lui-même, et disait un mot en passant; l’autre répondait en passant.
Je me frottai les mains.
“Il se pourrait, dis-je assez bas, en ne faisant semblant de rien et allant de la porte à la cheminée, qu’on nous eût réunis à dessein.” Et très haut:
“Joli appartement!”
Il revint de la cheminée à la porte, et, en me rencontrant au milieu, dit:
“Je le crois.” Puis en levant la tête: “Cela donne sur la cour.”
Je passai.
“J’ai vu votre père et votre frère, ce matin” dis-je. Et en criant: “Quel beau temps il fait!”
Il repassa.
“Je le savais; mon père et moi nous ne nous voyons plus, et j’espère qu’André ne sera pas longtemps là.—Un ciel magnifique.”
Je le croisai encore.
“Tallien, dis-je, Courtois, Barras, Clauzel, sont de bons citoyens.” Et avec enthousiasme: “C’est un beau sujet que Timoléon!”
Il me croisa en revenant.
“Et Barras, Collot-d’Herbois, Loiseau, Bourdon, Barrère, Boissy- d’Anglas…—J’aimais encore mieux mon Fénelon.”
Je hâtai la marche.
“Ceci peut durer encore quelques jours.—On dit les vers bien beaux.” Il vint à grands pas et me coudoya.
“Les triumvirs ne passeront pas quatre jours.—Je l’ai lu chez la citoyenne Vestris.”
Cette fois, je lui serrai la main en traversant.
“Gardez-vous de nommer votre frère, on n’y pense pas.—On dit le dénouement bien beau.”
A la dernière passe, il me reprit chaudement la main.
“Il n’est sur aucune liste; je ne le nommerai pas.—Il faut faire le mort. Le 9, je l’irai délivrer de ma main.—Je crains qu’il ne soit trop prévu.”
Ce fut la dernière traversée. On ouvrit; nous étions aux deux bouts de la chambre.
CHAPITRE XXXIV
UN PETIT DIVERTISSEMENT
Robespierre entra, il tenait Saint-Just par la main; celui-ci, vêtu d’une redingote poudreuse, pâle et défait, arrivait à Paris. Robespierre jeta sur nous deux un coup d’oeil rapide sous ses lunettes, et la distance où il nous vit l’un de l’autre me parut lui plaire; il sourit en pinçant les lèvres.
“Citoyens, voici un voyageur de votre connaissance” dit-il.
Nous nous saluâmes tous trois, Joseph Chénier fronçant le sourcil, Saint-Just avec un signe de tête brusque et hautain, moi gravement comme un moine.
Saint-Just s’assit à côté de Robespierre, celui-ci sur son fauteuil de cuir, devant son bureau, nous en face. Il y eut un long silence. Je regardai les trois personnages tour à tour. Chénier se renversait et se balançait avec un air de fierté, mais un peu d’embarras, sur sa chaise, comme rêvant à mille choses étrangères. Saint-Just, l’air parfaitement calme, penchait sur l’épaule sa belle tête mélancolique, régulière et douce, chargée de cheveux châtains flottants et bouclés; ses grands yeux s’élevaient au ciel, et il soupirait. Il avait l’air d’un jeune saint.—Les persécuteurs prennent souvent des manières de victimes. Robespierre nous regardait comme un chat ferait de trois souris qu’il aurait prises.
“Voilà, dit Robespierre d’un air de fête, notre ami Saint-Just qui revient de l’armée. Il y a écrasé la trahison, il en fera autant ici. C’est une surprise, on ne l’attendait pas, n’est-ce pas, Chénier?”
Et il le regarda de côté, comme pour jouir de sa contrainte.
“Tu m’as fait demander, citoyen? dit Marie-Joseph Chénier avec humeur; si c’est pour affaire, dépêchons-nous, on m’attend à la Convention.
—Je voulais, dit Robespierre d’un air empesé en me désignant, te faire rencontrer avec cet excellent homme qui porte tant d’intérêt à ta famille.”
J’étais pris. Marie-Joseph et moi nous nous regardâmes, et nous nous révélâmes toutes nos craintes par ce coup d’oeil. Je voulus rompre les chiens.
“Ma foi, dis-je, j’aime les lettres, moi, et Fénelon…
—Ah! à propos, interrompit Robespierre, je te fais compliment, Chénier, du succès de ton Timoléon dans les ci-devant salons où tu en fais la lecture.—Tu ne connais pas cela, toi?” dit-il à Saint-Just avec ironie.
Celui-ci sourit d’un air de mépris, et se mit à secouer la poussière de ses bottes avec le pan de sa longue redingote, sans daigner répondre.
“Bah! bah! dit Joseph Chénier en me regardant, c’est trop peu de chose pour lui.”
Il voulait dire cela avec indifférence, mais le sang d’auteur lui monta aux joues.
Saint-Just, aussi parfaitement calme qu’à l’ordinaire, leva les yeux sur Chénier, et le contempla comme avec admiration.
“Un membre de la Convention qui s’amuse à cela en l’an II de la République me paraît un prodige, dit-il.
—Ma foi, quand on n’a pas la haute main dans les affaires, dit Joseph Chénier, c’est encore ce qu’on peut faire de mieux pour la nation.
Saint-Just haussa les épaules.
Robespierre tira sa montre, comme attendant quelque chose, et dit d’un air pédant:
“Tu sais, citoyen Chénier, mon opinion sur les écrivains. Je t’excepte, parce que je connais tes vertus républicaines; mais, en général, je les regarde comme les plus dangereux ennemis de la patrie. Il faut une volonté une. Nous en sommes là. Il la faut républicaine, et pour cela il ne faut que des écrivains républicains; le reste corrompt le peuple. Il faut le rallier, ce peuple, et vaincre les bourgeois, de qui viennent nos dangers intérieurs. Il faut que le peuple s’allie à la Convention et elle à lui; que les sans-culottes soient payés et tolérés, et restent dans les villes. Qui s’oppose à mes vues? Les écrivains, les faiseurs de vers qui font du dédain rimé, qui crient: O mon âme! fuyons dans les déserts; ces gens-là découragent. La Convention doit traiter tous ceux qui ne sont pas utiles à la République comme des contre-révolutionnaires.
—C’est bien sévère, dit Marie-Joseph assez effrayé, mais plus piqué encore.
—Oh! je ne parle pas pour toi, poursuivit Robespierre d’un ton mielleux et radouci; toi, tu as été un guerrier, tu es législateur, et, quand tu ne sais que faire, Poète.
—Pas du tout! pas du tout! dit Joseph, singulièrement vexé; je suis au contraire né Poète, et j’ai perdu mon temps à l’armée et à la Convention.” J’avoue que, malgré la gravité de la situation, je ne pus m’empêcher de sourire de son embarras.
Son frère aurait pu parler ainsi; mais Joseph, selon moi, se trompait un peu sur lui-même; aussi l’Incorruptible, qui était au fond de mon avis, poursuivit pour le tourmenter: “Allons! allons! dit-il avec une galanterie fausse et fade, allons, tu es trop modeste, tu refuses deux couronnes de Laurier pour une couronne de Roses pompon.
—Mais il me semblait que tu aimais ces fleurs-là toi-même autrefois, citoyen! dit Chénier; j ‘ai lu de toi des couplets fort agréables sur une coupe et un festin. Il y avait
O Dieux! que vois-je, mes amis? Un crime trop notoire. O malheur affreux! O scandale honteux! J’ose le dire à peine; Pour vous j’en rougis, Pour moi j’en gémis, Ma coupe n’est pas pleine.
“Et puis un certain madrigal où il y avait:
Garde toujours ta modestie; Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarmée: Tu n’en seras que mieux aimée Si tu crains de ne l’être pas.
“C’était joli! et nous avons aussi deux discours sur la peine de mort, l’un contre, l’autre pour; et puis un éloge de Gresset, où il y avait cette belle phrase, que je me rappelle encore tout entière:
“Oh! lisez le Vert-Vert, vous qui aspirez au mérite de badiner et d’écrire avec grâce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l’amusement, et vous connaîtrez de nouvelles sources de plaisirs. Oui, tant que la langue française subsistera, le Vert-Vert trouvera des admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d’un perroquet occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée plongée dans un éternel oubli, parce qu’elle n’a point trouvé une plume digne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Vert-Vert, ta gloire passera à la postérité la plus reculée! O Gresset! tu fus le plus grand des poètes!—répandons des fleurs, etc., etc., etc.”
“C’était fort agréable.
“J’ai encore cela chez moi, imprimé sous le nom de M. de Robespierre, avocat en parlement.”
L’homme n’était pas commode à persifler. Il fit de sa face de chat une face de tigre, et crispa les ongles.
Saint-Just, ennuyé, et voulant l’interrompre, lui prit le bras.
“A quelle heure t’attend-on aux Jacobins?
—Plus tard, dit Robespierre avec humeur; laisse-moi, je m’amuse.”
Le rire dont il accompagna ce mot fit claquer ses dents.
“J’attends quelqu’un, ajouta-t-il.—Mais toi, Saint-Just, que fais-tu des Poètes?
—Je te l’ai lu, dit Saint-Just, ils ont un dixième chapitre de mes institutions.
—Eh bien! qu’y font-ils?”
Saint-Just fit une moue de mépris, et regarda autour de lui à ses pieds, comme s’il eût cherché une épingle perdue sur le tapis.
“Mais… dit-il, des hymnes qu’on leur commandera le premier jour de chaque mois, en l’honneur de l’Éternel et des bons citoyens, comme le voulait Platon. Le 1er de Germinal, ils célébreront la nature et le peuple; en Floréal, l’amour et les époux; en Prairial, la victoire; en Messidor, l’adoption; en Thermidor, la jeunesse; en Fructidor, le bonheur; en Vendémiaire, la vieillesse; en Brumaire, l’âme immortelle; en Primaire, la sagesse; en Nivôse, la patrie; en Pluviôse, le travail, et en Ventôse, les amis.”
Robespierre applaudit.
“C’est parfaitement réglé, dit-il.
—Et: l’inspiration ou la mort”, dit Joseph Chénier en riant.
Saint-Just se leva gravement.
“Eh! pourquoi pas, dit-il, si leurs vertus patriotiques ne les enflamment pas! Il n’y a que deux principes: la Vertu ou la Terreur.”
Ensuite il baissa la tête, et demeura tranquillement le dos à la cheminée, comme ayant tout dit, et convaincu dans sa conscience qu’il savait toutes choses. Son calme était parfait, sa voix inaltérable et sa physionomie candide, extatique et régulière.
“Voilà l’homme que j’appellerais un Poète, dit Robespierre en le montrant, il voit en grand, lui; il ne s’amuse pas à des formes de style plus ou moins habiles; il jette des mots comme des éclairs dans les ténèbres de l’avenir, et il sent que la destinée des hommes secondaires qui s’occupent du détail des idées est de mettre en oeuvre les nôtres; que nulle race n’est plus dangereuse pour la liberté, plus ennemie de l’égalité, que celle des aristocrates de l’intelligence, dont les réputations isolées exercent une influence partielle, dangereuse, et contraire à l’unité qui doit tout régir.”
Après sa phrase, il nous regarda.—Nous nous regardions.—Nous étions stupéfaits. Saint-Just approuvait du geste, et caressait ces opinions jalouses et dominatrices, opinions que se feront toujours les pouvoirs qui s’acquièrent par l’action et le mouvement, pour tacher de dompter ces puissances mystérieuses et indépendantes qui ne se forment que par la méditation qui produit leurs oeuvres, et l’admiration qu’elles excitent.
Les parvenus, favoris de la fortune, seront éternellement irrités, comme Aman, contre ces sévères Mardochées qui viennent s’asseoir, couverts de cendre, sur les degrés de leurs palais, refusant seuls de les adorer, et les forçant parfois de descendre de leur cheval et de tenir en main la bride du leur.
Joseph Chénier ne savait comment revenir de l’étonnement où il était d’entendre de pareilles choses. Enfin le caractère emporté de sa famille prit le dessus.
“Au fait, me dit-il, j’ai connu dans ma vie des poètes à qui il ne manquait pour l’être qu’une chose, c’était la poésie.”
Robespierre cassa une plume dans ses doigts et prit un journal, comme n’ayant pas entendu.
Saint-Just, qui était au fond assez naïf et tout d’une pièce comme un écolier non dégrossi, prit la chose au sérieux, et il se mit à parler de lui même avec une satisfaction sans bornes et une innocence qui m’affligeait pour lui:
“Le citoyen Chénier a raison, dit-il en regardant fixement le mur devant lui, sans voir autre chose que son idée: je sens bien que j’étais poète, moi, quand j’ai dit:
“Les grands hommes ne meurent pas dans leur lit.—Et—Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau.—Et—Je méprise la poussière qui me compose, et qui vous parle.—Et—La société n’est pas l’ouvrage de l’homme.—Et—Le bien même est souvent un moyen d’intrigue; soyons ingrats si nous voulons sauver la patrie.
—Ce sont, dis-je, belles maximes et paradoxes plus ou moins spartiates et non plus ou moins connus, mais non de la poésie.”
Saînt-Just me tourna le dos brusquement et avec humeur.
Nous nous tûmes tous quatre.
La conversation en était arrivée à ce point où l’on ne pouvait plus ajouter un mot qui ne fût un coup, et Marie-Joseph et moi n’étions pas les plus accoutumés à frapper.
Nous sortîmes d’embarras d’une manière imprévue, car tout à coup Robespierre prit une petite clochette sur son bureau et sonna vivement. Un nègre entra et introduisit un homme âgé, qui, à peine laissé dans la chambre, resta saisi d’étonnement et d’effroi.
“Voici encore quelqu’un de votre connaissance, dit Robespierre; je vous ai préparé à tous une petite entrevue.”
C’était M. de Chénier en présence de son fils. Je frémis de tout mon corps. Le père recula. Le fils baissa les yeux, puis me regarda. Robespierre riait. Saint-Just le regardait pour deviner.
Ce fut le vieillard qui rompit le silence le premier. Tout dépendait de lui, et personne ne pouvait plus le faire taire ou le faire parler. Nous attendîmes, comme on attend un coup de hache.
Il s’avança avec dignité vers son fils.
“Il y a longtemps que je ne vous ai vu, Monsieur, dit-il; je vous fais l’honneur de croire que vous venez pour le même motif que moi.”
Ce Marie-Joseph Chénier, si hautain, si grand, si fort, si farouche, était ployé en deux par la contrainte et la douleur.
“Mon père, dit-il lentement, en pesant sur chaque syllabe, mon Dieu! mon père, avez-vous bien réfléchi à ce que vous allez dire?”
Le père ouvrit la bouche, le fils se hâta de parler haut pour étouffer sa voix.
“Je sais… je devine… à peu près… à peu de chose près l’affaire…”
Et se tournant vers Robespierre en souriant:
“Affaire bien légère, futile, en vérité…”
Et à son père:
“Dont vous voulez parler. Mais je crois que vous auriez pu me la remettre entre les mains. Je suis député… moi… Je sais…
—Monsieur, je sais ce que vous êtes, dit M. de Chénier…
—Non, en vérité, dit Joseph en s’approchant, vous n’en savez rien, absolument rien. Il y a si longtemps, citoyens, qu’il n’a voulu me voir, mon pauvre père! Il ne sait pas seulement ce qui se passe dans la République. Je suis sûr que ce qu’il vient de vous dire, il n’en est pas même bien certain.”
Et il lui marcha sur le pied. Mais le vieillard se recula de lui.
“C’est votre devoir, Monsieur, que je veux remplir moi-même, puisque vous ne le faites pas.
—Oh ! Dieu du ciel et de la terre! s’écria Marie-Joseph au supplice.
—Ne sont-ils pas curieux tous les deux? dit Robespierre à Saint- Just d’une voix aigre et en jouissant horriblement. Qu’ont-ils donc à crier tant?
—J’ai, dit le vieux père en s’avançant vers Robespierre, j’ai le désespoir dans le coeur en voyant…”
Je me levai pour l’arrêter par le bras.
“Citoyen, dit Joseph Chénier à Robespierre, permets-moi de te parler en particulier, ou d’emmener mon père d’ici un moment. Je le crois malade et un peu troublé.
—Impie, dit le vieillard, veux-tu être aussi mauvais fils que mauvais…?
—Monsieur, dis-je en lui coupant la parole, il était inutile de me consulter ce matin.
—Non, non! dit Robespierre avec sa voix aiguë et son incroyable sang-froid; non, ma foi, je ne veux pas que ton père me quitte, Chénier! Je lui ai donné audience; il faut bien que j’écoute.
—Et pourquoi donc veux-tu qu’il s’en aille?—Que crains-tu donc qu’il m’apprenne?—Ne sais-je pas à peu près tout ce qui se passe, et même tes ordonnances du matin, docteur?
—C’est fini!” dis-je en retombant accablé sur ma chaise.
Marie-Joseph, par un dernier effort, s’avança hardiment et se plaça de force entre son père et Robespierre.
“Après tout, dit-il à celui-ci, nous sommes égaux, nous sommes frères, n’est-ce pas? Eh bien, moi, je puis te dire, citoyen, des choses que tout autre qu’un représentant à la Convention nationale n’aurait pas le droit de te dire, n’est-ce pas?—Eh bien, je te dis que mon bon père que voici, mon bon vieux père, qui me déteste à présent, parce que je suis député, va te conter quelque affaire de
famille bien au-dessous de tes graves occupations, vois-tu, citoyen Robespierre! Tu as de grandes affaires, toi, tu es seul, tu marches seul; toutes ces choses d’intérieur, ces petites brouilleries, tu les ignores, heureusement pour toi. Tu ne dois pas t’en occuper.”
Et il le pressait par les deux mains.
“Non, je ne veux pas absolument que tu l’écoutes, vois-tu; je ne veux pas.” Et, faisant le rieur: “Mais c’est que ce sont de vraies niaiseries qu’il va te dire.”
Et en bavardant plus bas:
“Quelque plainte de ma conduite passée, de vieilles, vieilles idées monarchiques qu’il a. Je ne sais quoi, moi. Écoute, mon ami, toi, notre grand citoyen, notre maître!—oui, je le pense franchement, notre maître!—va, va à tes affaires, à l’Assemblée où l’on t’écoute; —ou plutôt, tiens, renvoie-nous.—Oui, tiens, franchement, mets-nous à la porte nous sommes de trop.—Messieurs, nous sommes indiscrets, partons.”
Il prenait son chapeau, pâle et haletant, couvert de sueur, tremblant.
“Allons, docteur; allons, mon père, j’ai à vous parler. Nous sommes indiscrets.—Et Saint-Just, donc, qui arrive de si loin pour le voir! de l’armée du Nord! N’est-il pas vrai, Saint-Just?”
Il allait, il venait, il avait les larmes aux yeux; il prenait Robespierre par le bras, son père par les épaules il était fou.
Robespierre se leva, et, avec un air de bonté perfide, tendit la main au vieillard par-devant son fils.—Le père crut tout sauvé; nous sentîmes tout perdu. M. de Chénier s’attendrit de ce seul geste, comme font les vieillards faibles.
“Oh! vous êtes bon! s’écria-t-il. C’est un système que vous avez, n’est-ce pas? c’est un système qui fait qu’on vous croit mauvais. Rendez-moi mon fils aîné, Monsieur de Robespierre! Rendez-le-moi, je vous en conjure; il est à Saint-Lazare. C’est bien le meilleur des deux, allez; vous ne le connaissez pas! il vous admire beaucoup, et il admire tous ces messieurs aussi; il m’en parle souvent. Il n’est point exagéré du tout, quoi qu’on ait pu vous dire. Celui-ci a peur de se compromettre, et ne vous a pas parlé; mais moi, qui suis père, Monsieur, et qui suis bien vieux, je n’ai pas peur. D’ailleurs, vous êtes un homme comme il faut, il ne s’agit que de voir votre air et vos manières; et avec un homme comme vous on s’entend toujours, n’est- ce pas?”
Puis à son fils:
“Ne me faites point de signes! ne m’interrompez pas! vous m’importunez! laissez Monsieur agir selon son coeur il s’entend un peu mieux que vous en gouvernement, peut-être! Vous avez toujours été jaloux d’André, dès votre enfance. Laissez-moi, ne me parlez pas.”
Le malheureux frère! il n’aurait pas parlé, il était muet de douleur, et moi aussi.
“Ah! dit Robespierre en s’asseyant et ôtant ses lunettes paisiblement et avec soulagement; voilà donc leur grande affaire! Dis donc, Saint- Just! ne s’imaginaient-ils pas que j’ignorais l’emprisonnement du petit frère? Ces gens-là me croient fou, en vérité. Seulement il est bien vrai que je ne me serais pas occupé de lui d’ici a quelques jours. Eh bien, ajouta- t-il en prenant sa plume et griffonnant, on va faire passer l’affaire de ton fils.
—Voilà! dis-je en étouffant.
—Comment! passer? dit le père interdit.
—Oui, citoyen, dit Saint-Just en lui expliquant froidement la chose, passer au tribunal révolutionnaire, où il pourra se défendre.
—Et André? dit M. de Chénier.
—Lui, répondit Saint-Just, à la Conciergerie.
—Mais il n’y avait pas de mandat d’arrêt contre André! dit son père.
—Eh bien, il dira cela au tribunal, répondit Robespierre; tant mieux pour lui.”
Et en parlant il écrivait toujours.
“Mais à quoi bon l’y envoyer? disait le pauvre vieillard.
—Pour qu’il se justifie, répondait aussi froidement Robespierre, écrivant toujours.
—Mais l’écoutera-t-on?” dit Marie-Joseph.
Robespierre mit ses lunettes et le regarda fixement: ses yeux luisaient sous leurs yeux verts comme ceux des hiboux.
“Soupçonnes-tu l’intégrité du tribunal révolutionnaire?” dit-il.
Marie-Joseph baissa la tête, et dit: “Non!” en soupirant profondément.
Saint-Just dit gravement:
“Le tribunal absout quelquefois.
—Quelquefois! dit le père tremblant et debout.
—Dis donc, Saint-Just, reprit Robespierre en recommençant à écrire, sais-tu que c’est aussi un Poète, celui-là? Justement nous parlions d’eux, et ils parlent de nous tiens, voilà une gentillesse de sa façon. C’est tout nouveau, n’est-il pas vrai, Docteur? dis donc, Saint-Just, il nous appelle bourreaux, barbouilleurs de lois.
—Rien que cela!” dit Saint-Just en prenant le papier, que je ne reconnus que trop, et qu’il avait fait dérober par ses merveilleux espions.
Tout à coup Robespierre tira sa montre, se leva brusquement et dit: “Deux heures!”
Il nous salua, et courut à la porte de sa chambre par laquelle il était entré avec Saint-Just. Il l’ouvrit, entra le premier et à demi dans l’autre appartement, où j’aperçus des hommes, et laissant sa main sur la clef comme avec une sorte de crainte et prêt à nous fermer la porte au nez, dit d’une voix aigre, fausse et ferme:
“Ceci est seulement pour vous faire voir que je sais tout ce qui se passe assez promptement.”
Puis, se tournant vers Saint-Just, qui le suivait paisiblement avec un sourire ineffable de douceur:
“dis donc, Saint-Just, je crois que je m’entends aussi bien que les Poètes à composer des scènes de famille.
—Attends, Maximilien! cria Marie-Joseph en lui montrant le poing et en s’en allant par la porte opposée, qui, cette fois, s’ouvrit d’elle-même, je vais à la Convention avec Tallien!
—Et moi aux Jacobins, dit Robespierre avec sécheresse et orgueil.
—Avec Saint-Just”, ajouta Saint-Just d’une voix terrible.
En suivant Marie-Joseph pour sortir de la tanière:
“Reprenez votre second fils, dis-je au père; car vous venez de tuer l’aîné.”
Et nous sortîmes sans oser nous retourner pour le voir.
CHAPITRE XXXV
UN SOIR D’ÉTÉ
Ma première action fut de cacher Joseph Chénier. Personne alors, malgré la Terreur, ne refusait son toit à une tête menacée. Je trouvai vingt maisons. J’en choisis une pour Marie-Joseph. Il s’y laissa conduire en pleurant comme un enfant. Caché le jour, il courait la nuit chez tous les représentants, ses amis, pour leur donner du courage. Il était navré de douleur, il ne parlait plus que pour hâter le renversement de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon. Il ne vivait plus que de cette idée. Je m’y livrai comme lui, comme lui je me cachai. J’étais partout, excepté chez moi. Quand Joseph Chénier se rendait à la Convention, il entrait et sortait entouré d’amis et de représentants auxquels on n’osait toucher. Une fois dehors, on le faisait disparaître, et la troupe même des espions de Robespierre, la plus subtile volée de sauterelles qui jamais se soit abattue sur Paris comme une plaie, ne put trouver sa trace. La tête d’André Chénier dépendait d’une question de temps.
Il s’agissait de savoir ce qui mûrirait le plus vite, ou la colère de Robespierre, ou la colère des conjurés. Dès la première nuit qui suivit cette triste scène, du 5 au 6 Thermidor, nous visitâmes tous ceux qu’on nomma depuis thermidoriens, tous, depuis Tallien jusqu’à Barras, depuis Lecointre jusqu’à Vadier. Nous les unissions d’intention sans les rassembler.—Chacun était décidé, mais tous ne l’étaient pas.
Je revins triste. Voici le résultat de ce que j’ai vu:
La République était minée et contre-minée. La mine de Robespierre partait de l’Hôtel de Ville: la contre-mine de Tallien, des Tuileries. Le jour où les mineurs se rencontreraient serait le jour de l’explosion. Mais il y avait unité du côté de Robespierre, désunion dans les conventionnels qui attendaient son attaque. Nos efforts pour les presser de commencer n’aboutirent cette nuit et la nuit suivante, du 6 au 7, qu’à des conférences timides et partielles. Les Jacobins étaient prêts dès longtemps. La Convention voulait attendre les premiers coups. Le 7, quand le jour vint, on en était là.
Paris sentait la terre remuer sous lui. L’événement futur se respirait dans les carrefours, comme il arrive toujours ici. Les places étaient encombrées de parleurs. Les portes étaient béantes. Les fenêtres questionnaient les rues.
Nous n’avions rien pu savoir de Saint-Lazare. Je m’y étais montré. On m’avait fermé la porte avec fureur, et presque arrêté. J’avais perdu la journée en recherches vaines. Vers six heures du soir, des groupes couraient les places publiques. Des hommes agités jetaient une nouvelle dans les rassemblements et s’enfuyaient. On disait: “Les Sections vont prendre les armes. On conspire à la Convention.—Les Jacobins conspirent.—
La Commune suspend les décrets de la Convention.
—Les canonniers viennent de passer.”
On criait:
“Grande pétition des Jacobins à la Convention en faveur du peuple.”
Quelquefois toute une rue courait et s’enfuyait sans savoir pourquoi, comme balayée par le vent. Alors les enfants tombaient, les femmes criaient, les volets des boutiques se fermaient, et puis le silence régnait pour un peu de temps, jusqu’à ce qu’un nouveau trouble vînt tout remuer.
Le soleil était voilé comme par un commencement d’orage. La chaleur était étouffante. Je rôdai autour de ma maison de la place de la Révolution, et, pensant tout d’un coup qu’après deux nuits ce serait là qu’on me chercherait le moins, je passai l’arcade, et j’entrai. Toutes les portes étaient ouvertes; les portiers dans les rues. Je montai, j’entrai seul; je trouvai tout comme je l’avais laissé: mes livres épars et un peu poudreux, mes fenêtres ouvertes. Je me reposai un moment près de la fenêtre qui donnait sur la place.
Tout en réfléchissant, je regardais d’en haut ces Tuileries éternellement régnantes et tristes, avec leurs marronniers verts, et la longue maison sur la longue terrasse des Feuillants; les arbres des Champs-Élysées, tout blancs de poussière; la place toute noire de têtes d’hommes, et, au milieu, l’une devant l’autre, deux choses de bois peint: la statue de la Liberté et la Guillotine.
Cette soirée était pesante. Plus le soleil se cachait derrière les arbres et sous le nuage lourd et bleu en se couchant, plus il lançait des rayons obliques et coupés sur les bonnets rouges et les chapeaux noirs, lueurs tristes qui donnaient à cette foule agitée l’aspect d’une mer sombre tachetée par des flaques de sang. Les voix confuses n’arrivaient plus à la hauteur de mes fenêtres les plus voisines du toit que comme la voix des vagues de l’Océan, et le roulement lointain du tonnerre ajoutait à cette sombre illusion. Les murmures prirent tout à coup un accroissement prodigieux; et je vis toutes les têtes et les bras se tourner vers les boulevards, que je ne pouvais apercevoir. Quelque chose qui venait de là excitait les cris et les huées, le mouvement et la lutte. Je me penchai inutilement, rien ne paraissait, et les cris ne cessaient pas. Un désir invincible de voir me fit oublier ma situation je voulus sortir, mais j’entendis sur l’escalier une querelle qui me fit bientôt fermer la porte. Des hommes voulaient monter, et le portier, convaincu de mon absence, leur montrait, par ses clefs doubles, que je n’habitais plus la maison. Deux voix nouvelles survinrent et dirent que c’était vrai, qu’on avait tout retourné il y avait une heure. J’étais arrivé à temps. On descendait avec grand regret. A leurs imprécations je reconnus de quelle part étaient venus ces hommes. Force me fut de retourner tristement à ma fenêtre, prisonnier chez moi.
Le grand bruit croissait de minute en minute, et un bruit supérieur s’approchait de la place, comme le bruit des canons au milieu de la fusillade. Un flot immense de peuple armé de piques enfonça la vaste mer du peuple désarmé de la place, et je vis enfin la cause de ce tumulte sinistre.
C’était une charrette, mais une charrette peinte de rouge et chargée de quatre-vingts corps vivants.
Ils étaient tous debout, pressés l’un contre l’autre. Toutes les tailles, tous les âges étaient liés en faisceau. Tous avaient la tête découverte, et l’on voyait des cheveux blancs, des têtes sans cheveux, de petites têtes blondes à hauteur de ceinture, des robes blanches, des habits de paysans, d’officiers, de prêtres, de bourgeois; j’aperçus même deux femmes qui portaient leur enfant à la mamelle et nourrissaient jusqu’à la fin, comme pour léguer à leurs fils tout leur lait, tout leur sang et toute leur vie, qu’on allait prendre. Je vous l’ai dit, cela s’appelait une fournée.
La charge était si pesante, que trois chevaux ne pouvaient la traîner. D’ailleurs, et c’était la cause du bruit, à chaque pas on arrêtait la voiture, et le peuple jetait de grands cris. Les chevaux reculaient l’un sur l’autre, et la charrette était comme assiégée. Alors, par-dessus leurs gardes, les condamnés tendaient les bras à leurs amis.
On eût dit une nacelle surchargée qui va faire naufrage et que du bord on veut sauver. A chaque essai des gendarmes et des Sans- Culottes pour marcher en avant, le peuple jetait un cri immense et refoulait le cortège avec toutes ses poitrines et toutes ses épaules; et, interposant devant l’arrêt son tardif et terrible veto, il criait d’une voix longue, confuse, croissante, qui venait à la fois de la Seine, des ponts, des quais, des avenues, des arbres, des bornes et des pavés:
“NON! NON! NON!”
A chacune de ces grandes marées d’hommes, la charrette se balançait sur ses roues comme un vaisseau sur ses ancres, et elle était presque soulevée avec toute sa charge. J’espérais toujours la voir verser. Le coeur me battait violemment. J’étais tout entier hors de ma fenêtre, enivré, étourdi par la grandeur du spectacle. Je ne respirais pas. J’avais toute l’âme et toute la vie dans les yeux.
Dans l’exaltation où m’élevait cette grande vue, il me semblait que le ciel et la terre y étaient acteurs. De temps à autre venait du nuage un petit éclair, comme un signal. La face noire des Tuileries devenait rouge et sanglante, les deux grands carrés d’arbres se renversaient en arrière comme ayant horreur. Alors le peuple gémissait; et, après sa grande voix, celle du nuage reprenait et roulait tristement.
L’ombre commençait à s’étendre, celle de l’orage avant celle de la nuit. Une poussière sèche volait au-dessus des têtes et cachait souvent à mes yeux tout le tableau. Cependant je ne pouvais arracher ma vue de cette charrette ballottée. Je lui tendais les bras d’en haut, je jetais des cris inentendus; j’invoquais le peuple! Je lui disais “Courage!” et ensuite je regardais si le ciel ne ferait pas quelque chose.
Je m’écriai:
“Encore trois jours! encore trois jours! ô Providence! ô Destin! ô Puissances à jamais inconnues! ô vous le Dieu! vous les Esprits! vous les Maîtres! les Éternels! si vous entendez, arrêtez-les pour trois jours encore!”
La charrette allait toujours pas à pas, lentement, heurtée, arrêtée, mais, hélas! en avant. Les troupes s’accroissaient autour d’elle. Entre la Guillotine et la Liberté, des baïonnettes luisaient en masse. Là semblait être le port où la chaloupe était attendue. Le peuple, las du sang, le peuple irrité, murmurait davantage, mais il agissait moins qu’en commençant. Je tremblai, mes dents se choquèrent.
Avec mes yeux, j’avais vu l’ensemble du tableau; pour voir le détail, je pris une longue-vue. La charrette était déjà éloignée de moi, en avant. J’y reconnus pourtant un homme en habit gris, les mains derrière le dos. Je ne sais si elles étaient attachées. Je ne doutai pas que ce ne fût André Chénier. La voiture s’arrêta encore. On se battait. Je vis un homme en bonnet rouge monter sur les planches de la Guillotine et arranger un panier.
Ma vue se troublait je quittai ma lunette pour essuyer le verre et mes yeux.
L’aspect général de la place changeait à mesure que la lutte changeait de terrain. Chaque pas que les chevaux gagnaient semblait au peuple une défaite qu’il éprouvait. Les cris étaient moins furieux et plus douloureux. La foule s’accroissait pourtant et empêchait la marche plus que jamais par le nombre plus que par la résistance.
Je repris la longue-vue, et je revis les malheureux embarqués qui dominaient de tout le corps les têtes de la multitude. J’aurais pu les compter en ce moment. Les femmes m’étaient inconnues. J’y distinguai de pauvres paysannes, mais non les femmes que je craignais d’y voir. Les hommes, je les ai vus à Saint-Lazare. André causait en regardant le soleil couchant. Mon âme s’unit à la sienne; et tandis que mon oeil suivait de loin le mouvement de ses lèvres, ma bouche disait tout haut ses derniers vers:
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire Anime la fin d’un beau jour, Au pied de l’échafaud, j’essaie encore ma lyre. Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Tout à coup un mouvement violent qu’il fit me força de quitter ma lunette et de regarder toute la place, où je n’entendais plus de cris.
Le mouvement de la multitude était devenu rétrograde tout à coup.
Les quais, si remplis, si encombrés, se vidaient. Les masses se coupaient en groupes, les groupes en familles, les familles en individus. Aux extrémités de la place, on courait pour s’enfuir dans une grande poussière. Les femmes couvraient leurs têtes et leurs enfants de leurs robes. La colère était éteinte… Il pleuvait.
Qui connaît Paris comprendra ceci. Moi, je l’ai vu. Depuis encore je l’ai revu dans des circonstances graves et grandes.
Aux cris tumultueux, aux jurements, aux longues vociférations, succédèrent des murmures plaintifs qui semblaient un sinistre adieu, de lentes et rares exclamations, dont les notes prolongées, basses et descendantes, exprimaient l’abandon de la résistance et gémissaient sur leur faiblesse. La Nation, humiliée, ployait le dos et roulait par troupeaux entre une fausse statue, une Liberté qui n’était que l’image d’une image, et un réel Échafaud teint de son meilleur sang.
Ceux qui se pressaient voulaient voir ou voulaient s’enfuir. Nul ne voulait rien empêcher. Les bourreaux saisirent le moment. La mer était calme, et leur hideuse barque arriva à bon port. La Guillotine leva son bras.
En ce moment plus aucune voix, plus aucun mouvement sur l’étendue de la place. Le bruit clair et monotone d’une large pluie était le seul qui se fît entendre, comme celui d’un immense arrosoir. Les larges rayons d’eau s’étendaient devant mes yeux et sillonnaient l’espace. Mes jambes tremblaient il me fut nécessaire d’être à genoux.
Là je regardais et j’écoutais sans respirer. La pluie était encore assez transparente pour que ma lunette me fît apercevoir la couleur du vêtement qui s’élevait entre les poteaux. Je voyais aussi un jour blanc entre le bras et le billot et, quand une ombre comblait cet intervalle, je fermais les yeux. Un grand cri des spectateurs m’avertissait de les rouvrir.
Trente-deux fois je baissai la tête ainsi, disant une prière désespérée, que nulle oreille humaine n’entendra jamais, et que moi seul j’ai pu concevoir.
Après le trente-troisième cri, je vis l’habit gris tout debout. Cette fois je résolus d’honorer le courage de son génie en ayant le courage de voir toute sa mort je me levai.
La tête roula, et ce qu’il avait là s’enfuit avec le sang.
CHAPITRE XXXVI
UN TOUR DE ROUE
Ici le Docteur-Noir fut quelque temps sans pouvoir continuer. Tout à coup il se leva et dit ce qui suit en marchant vivement dans la chambre de Stello:
—Une rage incroyable me saisit alors! Je sortis violemment de ma chambre en criant sur l’escalier “Les bourreaux! les scélérats! livrez-moi si vous voulez! venez me chercher! me voilà!”—Et j’allongeais ma tête, comme la présentant au couteau. J’étais dans le délire.
Eh! que faisais-je?—Je ne trouvai sur les marches de l’escalier que deux petits enfants, ceux du portier. Leur innocente présence m’arrêta. Ils se tenaient par la main, et, tout effrayés de me voir, se serraient contre la muraille pour me laisser passer comme un fou que j’étais. Je m’arrêtai et je me demandai où j’allais, et comment cette mort transportait ainsi celui qui avait tant vu mourir.—Je redevins à l’instant maître de moi; et, me repentant profondément d’avoir été assez insensé pour espérer pendant un quart d’heure de ma vie, je redevins l’impassible spectateur de choses que je fus toujours.—J’interrogeai ces enfants sur mon canonnier; il était venu depuis le 5 thermidor tous les matins, à huit heures; il avait brossé mes habits et dormi près du poêle. Ensuite, ne me voyant pas venir, il était parti sans questionner personne.—Je demandai aux enfants où était leur père. Il était allé sur la place voir la cérémonie. Moi, je l’avais trop bien vue.
Je descendis plus lentement, et, pour satisfaire le désir violent qui me restait, celui de voir comment se conduirait la Destinée, et si elle aurait l’audace d’ajouter le triomphe général de Robespierre à ce triomphe partiel. Je n’en aurais pas été surpris.
La foule était si grande encore et si attentive sur la place, que je sortis, sans être vu, par ma grande porte, ouverte et vide. Là je me mis à marcher, les yeux baissés, sans sentir la pluie. La nuit ne tarda pas à venir. Je marchais toujours en pensant. Partout j’entendais à mes oreilles les cris populaires, le roulement lointain de l’orage, le bruissement régulier de la pluie. Partout je croyais voir la Statue et l’Échafaud se regardant tristement par-dessus les têtes vivantes et les têtes coupées. J’avais la fièvre. Continuellement j’étais arrêté dans les rues par des troupes qui passaient, par des hommes qui couraient en foule. Je m’arrêtais, je laissais passer, et mes yeux baissés ne pouvaient regarder que le pavé luisant, glissant et lavé par la pluie. Je voyais mes pieds marcher, et je ne savais pas où ils allaient. Je réfléchissais sagement, je raisonnais logiquement, je voyais nettement et j’agissais en insensé. L’air avait été rafraîchi, la pluie avait séché dans les rues et sur moi sans que je m’en fusse aperçu. Je suivais les quais, je passais les ponts, je les repassais, cherchant à marcher seul sans être coudoyé, et je ne pouvais y réussir. J’avais du peuple à côté de moi, du peuple devant, du peuple derrière; du peuple dans la tête, du peuple partout: c’était insupportable. On me croisait, on me poussait, on me serrait. Je m’arrêtais alors, et je m’asseyais sur une borne ou une barrière: je continuais à réfléchir. Tous les traits du tableau me revenaient plus colorés devant les yeux; je revoyais les Tuileries rouges, la place houleuse et noire, le gros nuage et la grande Statue et la grande Guillotine se regardant. Alors je partais de nouveau; le peuple me reprenait, me heurtait et me roulait encore. Je le fuyais machinalement, mais sans être importuné; au contraire, la foule berce et endort. J’aurais voulu qu’elle s’occupât de moi pour être délivré par l’extérieur de l’intérieur de moi-même. La moitié de la nuit se passa ainsi dans un vagabondage de fou. Enfin, comme je m’étais assis sur le parapet d’un quai, et que l’on m’y pressait encore, je levai les yeux et regardai autour de moi et devant moi. J’étais devant l’Hôtel de Ville; je le reconnus à ce cadran lumineux, éteint depuis, rallumé nouvellement tel qu’on le voit, et qui, tout rouge alors, ressemblait de loin à une large lune de sang sur laquelle des heures magiques étaient marquées. Le cadran disait minuit et vingt minutes; je crus rêver. Ce qui m’étonna surtout fut de voir réellement autour de moi une quantité d’hommes assemblés. Sur la Grève, sur les quais, partout on allait sans savoir où. Devant l’Hôtel de Ville surtout on regardait une grande fenêtre éclairée. C’était celle du Conseil de la Commune. Sur les marches du vieux palais était rangé un bataillon épais d’hommes en bonnets rouges, armés de piques et chantant la Marseillaise; le reste du peuple était dans la stupeur et parlait à voix basse.
Je pris la sinistre résolution d’aller chez Joseph Chénier. J’arrivai bientôt à une étroite rue de l’île Saint-Louis, où il s’était réfugié. Une vieille femme, notre confidente, qui m’ouvrit en tremblant après m’avoir fait longtemps attendre, me dit “qu’il dormait; qu’il était bien content de sa journée; qu’il avait reçu dix Représentants sans oser sortir que demain on allait attaquer Robespierre, et que, le 9, il irait avec moi délivrer M. André; qu’il prenait des forces”.
L’éveiller pour lui dire: “Ton frère est mort; tu arriveras trop tard. Tu crieras: Mon frère! et l’on ne te répondra pas; tu diras: Je voulais le sauver,—et l’on ne te croira jamais, ni pendant ta vie ni après ta mort! et tous les jours on t’écrira: Caïn, qu’as-tu fait de ton frère?”
L’éveiller pour lui dire cela non!
“Qu’il prenne des forces, dis-je, il en aura besoin demain.”
Et je recommençai dans la rue ma nocturne marche, résolu de ne pas entrer chez moi que l’événement ne fût accompli. Je passai la nuit à rôder de l’Hôtel de Ville au Palais-National, des Tuileries à l’Hôtel de Ville. Tout Paris semblait aussi bivouaquer.
Le jour, 8 thermidor, se leva bientôt, très brillant. Ce fut un bien long jour que celui-là. Je vis du dehors le combat intérieur du grand corps de la République. Au Palais-National, contre l’ordinaire, le silence était sur la place et le bruit dans le château. Le peuple attendit encore son arrêt tout le jour, mais vainement. Les partis se formaient. La Commune enrôlait des Sections entières de la garde nationale. Les Jacobins étaient ardents à pérorer dans les groupes.
On portait des armes; on les entendait essayer par des explosions inquiétantes. La nuit revint, et l’on apprit seulement que Robespierre était plus fort que jamais, et qu’il avait frappé d’un discours puissant ses ennemis de la Convention. Quoi! il ne tomberait pas! quoi! il vivrait, il tuerait, il régnerait!—Qui aurait eu, cette autre nuit, un toit, un lit, un sommeil?—Personne autour de moi ne s’en souvint, et moi je ne quittai pas la place. J’y vécus, j’y pris racine.
Il arriva enfin le second jour, le jour de crise, et mes yeux fatigués le saluèrent de loin. La Dispute foudroyante hurla tout le jour encore dans le palais qu’elle faisait trembler. Quand un cri, quand un mot s’envolait au dehors, il bouleversait Paris, et tout changeait de face. Les dés étaient jetés sur le tapis, et les têtes aussi.—Quelquefois un des pâles joueurs venait respirer et s’essuyer le front à une fenêtre; alors le peuple lui demandait avec anxiété qui avait gagné la partie où il était joué lui-même.
Tout à coup on apprend, avec la fin du jour et de la séance, on apprend qu’un cri étrange, inattendu, imprévu, inouï, a été jeté: A bas le tyran! et que Robespierre est en prison. La guerre commence aussitôt. Chacun court à son poste. Les tambours roulent, les armes brillent, les cris s’élèvent.—L’Hôtel de Ville gémit avec son tocsin, et semble appeler son maître.—Les Tuileries se hérissent de fer, Robespierre reconquis règne en son palais, l’Assemblée dans le sien. Toute la nuit, la Commune et la Convention appellent à leur secours, et mutuellement s’excommunient.
Le peuple était flottant entre ces deux puissances. Les citoyens erraient par les rues, s’appelant, s’interrogeant, se trompant et craignant de se perdre eux-mêmes et la nation; beaucoup demeuraient en place et, frappant le pavé de la crosse de leurs fusils, s’y appuyaient le menton en attendant le jour et la vérité.
Il était minuit. J’étais sur la place du Carrousel, lorsque dix pièces de canon y arrivèrent. A la lueur des mèches allumées et de quelques torches, je vis que les officiers plaçaient leurs pièces avec indifférence sur la place, comme en un parc d’artillerie, les unes braquées contre le Louvre, les autres vers la rivière. Ils n’avaient, dans les ordres qu’ils donnaient, aucune intention décidée. Ils s’arrêtèrent et descendirent de cheval, ne sachant guère à la disposition de qui ils venaient se mettre. Les canonniers se couchèrent à terre. Comme je m’approchais d’eux, j’en remarquai un, le plus fatigué peut-être, mais à coup sûr le plus grand de tous, qui s’était établi commodément sur l’affût de sa pièce et commençait à ronfler déjà. Je le secouai par le bras: c’était mon paisible canonnier, c’était Blaireau.
Il se gratta la tête un moment avec un peu d’embarras, me regarda sous le nez, puis, me reconnaissant, se releva de toute son étendue assez languissamment. Ses camarades, habitués à le vénérer comme chef de pièce, vinrent pour l’aider à quelque manoeuvre. Il allongea un peu ses bras et ses jambes pour se dégourdir, et leur dit:
“Oh! restez, restez; allez, ce n’est rien: c’est le citoyen que voilà qui vient boire un peu la goutte avec moi. Hein!”
Les camarades recouchés ou éloignés:
“Eh bien, dis-je, mon grand Blaireau, qu’est-ce donc qui arrive aujourd’hui?”
Il prit la mèche de son canon et s’amusa a y allumer sa pipe.
“Oh! c’est pas grand’chose, me dit-il.
—Diable!” dis-je.
Il huma sa pipe avec bruit et la mit en train.
“Oh! mon Dieu! mon Dieu, mon Dieu, non! pas la peine de faire attention à ça!”
Il tourna la tête par-dessus ses hautes épaules pour regarder d’un air de mépris le palais national des Tuileries, avec toutes ses fenêtres éclairées.
“C’est, me dit-il, un tas d’avocats qui se chamaillent là-bas! Et c’est tout.
—Ah! ça ne te fait pas d’autre effet, à toi? lui dis-je, en prenant un ton cavalier et voulant lui frapper sur l’épaule, mais n’y arrivant pas.
—Pas davantage”, me dit Blaireau avec un air de supériorité incontestable.
Je m’assis sur son affût, et je rentrai en moi-même. J’avais honte de mon peu de philosophie à côté de lui.
Cependant j’avais peine à ne pas faire attention à ce que je voyais. Le Carrousel se chargeait de bataillons qui venaient se serrer en masse devant les Tuileries, et se reconnaissaient avec précaution. C’étaient la section de la Montagne, celle de Guillaume-Tell, celles des Gardes-françaises et de la Fontaine-Grenelle qui se rangeaient autour de la Convention. Était-ce pour la cerner ou la défendre?
Comme je me faisais cette question, des chevaux accoururent. Ils enflammaient le pavé de leurs pieds. Ils vinrent droit aux canonniers.
Un gros homme, qu’on distinguait mal à la lueur des torches, et qui beuglait d’une étrange façon, devançait tous les autres. Il brandissait un grand sabre courbe, et criait de loin:
“Citoyens canonniers, à vos pièces!—Je suis le général Henriot. Criez: Vive Robespierre! mes enfants. Les traîtres sont là! enfants. Brûlez-leur un peu la moustache! Hein! faudra voir s’ils feront aller les bons enfants comme ils voudront. Hein! c’est que je suis là, moi. —Hein! vous me connaissez bien, mes fils, pas vrai?”
Pas un mot de réponse. Il chancelait sur son cheval, et, se renversant en arrière, soutenait son gros corps sur les rênes et faisait cabrer le pauvre animal, qui n’en pouvait plus.
“Eh bien, où sont donc les officiers ici? mille dieux! continuait-il. Vive la nation! Dieu de Dieu! et Robespierre! les amis nous sommes des Sans-Culottes et des bons garçons, qui ne nous mouchons pas du pied, n’est-ce pas?—Vous me connaissez bien?—Hein! vous savez, canonniers, que je n’ai pas froid aux yeux, moi! Tournez-moi vos pièces sur cette baraque, où sont tous les filous et les gredins de la Convention.”
Un officier s’approcha et lui dit: “Salut!—Va te coucher. Je n’en suis pas.—Ni vu ni connu,—tu m’ennuies.”