Stop-Crève
Stop-Crève
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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AVANT-PROPOS À LA PRÉSENTE
ÉDITION
La première édition de ce petit livre parut en 1976 chez Jean-Jacques Pauvert, éditeur acharné à vouloir que l’édition soit autre chose que de l’épicerie en gros et mal récompensé de son acharnement puisque de sa maison il ne reste actuellement qu’un label passé en d’autres mains, label dont la survie même est un hommage à Jean-Jacques Pauvert.
Cette première édition était faite d’articles mis bout à bout, tels qu’ils avaient été publiés en leur temps dans Charlie hebdo. Je n’y ai rien changé quant à l’essentiel. J’ai simplement mis un peu d’ordre, supprimé beaucoup de redites (il en reste) ainsi que certaines allusions trop marquées par une actualité désormais désuète.
J’ai d’abord eu la tentation de réécrire le tout en corrigeant ce que le ton avait de trop hirsute, de trop familier, disons le mot : de pas convenable. Pour être pris au sérieux, il faut écrire sérieux. Et puis non. Il n’y a pas deux façons d’être soi-même, une pour le sérieux, une pour la blague, une pour la semaine, une pour le dimanche, une pour quand on cause au peuple chez le bistrot, une pour quand on lui cause dans le poste… Moi qui abhorre avoir une tenue différente pour les différentes circonstances de la vie, je ne vais pas me mettre à avoir un langage différent. Je suis comme je suis, je ne pense pas que le faux col apporte quelque chose à l’argument, si mon parler populacier vous rend impossible la lecture attentive, tant pis pour moi, tant pis pour vous. Mais il valait mieux que vous sachiez avant.
Il se peut que mes propos vous semblent souvent un peu bien outrecuidants, provenant d’un non-spécialiste, et même d’un autodidacte (c’est comme ça qu’on m’appelle, un quart admiratif, trois quarts se foutant de ma gueule). Je n’ai pas la prétention de creuser la chose au-delà des notions avec lesquelles l’« honnête homme » de la fin du XXe siècle est supposé être familiarisé. Il s’est dit et écrit, ces temps-ci, des tas de choses sur la mort. La mort est à la mode. Les plus grands noms n’ont pas dédaigné apporter leur pierre. Avec érudition, avec conviction, avec émotion. Parfois avec grand talent. Pour ne rien dire. Rien de rien. Les habituelles variations sur le vieux thème. Les lieux communs éculés redécouverts avec extase et remis au goût du jour. Attitudes courageuses ou mystiques, rodomontades, sanglots, sérénités de bonne compagnie, mots d’auteur qui vont loin… Rien ! Plus ils sont vieux ou près de la mort, plus ils éprouvent le besoin de proférer de solennelles âneries sur la vieillesse et la mort. Balivernes ! Envolées ! Philosophie à deux ronds ! Poésie !
Je n’ai rien contre la poésie. Mais la poésie n’a jamais guéri un rhume de cerveau. Encore moins cette maladie autrement redoutable, la vieillesse.
La vieillesse, la mort. Prenons-les donc par le bon bout : par les cornes. Regardons-les dans les yeux. Si nous n’avons rien à en dire, n’en disons rien. Mais nous avons tous au moins ceci à en dire : c’est pas bon. Ou alors nous sommes des victimes charmées des auteurs lénifiants dont je parlais tout à l’heure : hypnotisés jusqu’à la moelle, et alors, bon, dans ce cas, tout va bien.
La question suivante, c’est : qu’est-ce qu’on fait ? On peut agir ? Si oui, allons-y. Sinon, tant pis. D’autres avant nous, des milliards d’autres, ont vieilli et sont morts, et n’en ont pas fait tout un plat. Nous ferons comme eux. La grimace.
Je me vois obligé de préciser – on m’a tant de fois triomphalement jeté le diagnostic à la figure – que je ne suis pas spécialement angoissé par l’idée de mon propre vieillissement et de ma propre mort, laquelle sera probablement abominable, c’est le cas le plus fréquent. Enfin, pas plus angoissé que quiconque. (Autant que je sache. Je ne suis pas mon analyste, comme on dit chez Lacan.) J’y pense, oui, à l’occasion. Souvent, car l’occasion c’est souvent. Comme tout le monde, je suppose. Ça ne me ronge pas les sangs. Je trouve que c’est dommage, ça oui. Pas vous, peut-être ? Osez donc me dire ça en face.
Autre précaution oratoire. Il est bien entendu que je ne parle pas ici des moyens de rendre l’homme « immortel », mais bien de contrecarrer, voire de supprimer, le vieillissement cellulaire de la « belle » mort jusqu’à des lointains imprévisibles. Quand il m’arrive d’employer le mot « immortalité », par un raccourci commode et qui fait image, c’est en fait cela que je veux dire.
Au passage, il m’arrivera d’effleurer des questions qui m’amusent beaucoup, comme celle de l’inexistence de quoi que ce soit en dehors de l’entité pensante qui se pose la question… C’est passionnant, vous savez, un peu vertigineux, délicieusement.
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AVANT-PROPOS À L’ÉDITION DE 1976
Ce livre tout entier n’est qu’un avant-propos. Je préfère vous le dire tout de suite, avant que vous ne vous en aperceviez vous-mêmes et que vous ne vous fâchiez.
Le présent avant-propos est donc un avant-propos à la puissance deux. Chose remarquable.
Jean-Jacques Pauvert m’a demandé de mettre ensemble les beuglements pathétiques que, de loin en loin, je me laisse aller à pousser dans la page de Charlie hebdo (autrefois L’Hebdo Hara-Kiri) qu’il m’est assigné de remplir une fois par semaine.
Chacun a son dada, son coin secret de folie douce qui l’empêche de devenir complètement fou. Le mien s’appelle « Stop-Crève ». Chacun a son dada, mais chacun n’a pas la chance de pouvoir raconter sa folie douce à tout venant. Moi, si. De temps en temps, ça me reprend. Je me dis que c’est pas possible, un autre doux dingue finira bien par entrer en résonance, des tas de dingues, et ça va rouler. Oui…
Ce que je leur raconte ? Ce que je leur propose ? Ce que, maintenant, je vous propose ? La grande aventure. Le but. Le seul : ne pas crever. Ne pas se laisser avoir. Pour la première fois, une raison de vivre, la seule qui ne soit pas dérisoire : vivre. Tu te rends compte ?
Tu es toujours là ? C’est gentil. Tu ricanes goguenard ? C’est bon pour la santé. Ça t’excite pas des masses ? Juste un brin de curiosité, hm ? Bien sûr, bien sûr… Ça ne fait rien. Je continuerai, de temps en temps, à lancer mon petit hameçon au bout de ma petite ligne. Et puisque Jean-Jacques Pauvert (en voilà un !) m’offre aujourd’hui un vrai beau bouquin sérieux pour mettre tout ça dedans, allons-y.
*
Donc ce livre, je m’en excuse, n’est pas un vrai livre. C’est un recueil. Ce que j’y appelle « chapitres », ce sont des articles, écrits parfois à de longs intervalles les uns des autres. J’avais d’abord pensé refondre tout ça, le structurer, élaguer, mettre en ordre, enfin, faire un travail propre, quoi. Je suis paresseux. C’est peu dire. Feignant, oui. Si je ne l’étais, je serais en ce moment à œuvrer à « Stop-Crève », de mes mains, de mes dents, et pas en train de vous en parler. Alors, bon, réflexion faite, j’ai choisi – ma flemme a choisi – de vous donner ça comme c’est venu, ou presque, à la petite semaine, avec dedans les naïvetés, pour ne pas dire les conneries, dont certaines aujourd’hui me font rougir. Avec les redites. Car, forcément, ça rabâche. Martelage voulu. C’est tellement énorme, le lecteur est tellement peu préparé à l’accepter, qu’il faut enfoncer le clou, encore et encore. Et puis, je vous l’ai dit, il y a eu de longs silences entre chaque article. Il fallait bien mettre au courant le type qui prenait le train en marche. Mais chaque article (chaque, ici, chapitre), pour répétitif qu’il puisse être, n’en contient pas moins toujours quelque chose qui ne se trouve pas dans les autres. Des tas de choses. J’ai glissé des notes interstitielles par-ci par-là. Après tout, ce n’est pas une thèse ni une communication à une société savante. Rien qu’un cri. Qui cherche un écho.
Je ne me prends pas pour un prophète. Ce que je dis là, tout le monde y a pensé, une fois ou l’autre. Sans s’y arrêter. Tabou. Bien forcé : il n’y a que le désespoir au bout. N’y avait. Tout est là, dans ce passage du présent à l’imparfait. Pas prophète ni précurseur. Pas qualifié. Un, disons, éveilleur. Un qui vous dit : « Osez. »
Je pense que nous sommes juste au vrai bon moment pour passer du désespoir sans faille à l’ose espérer tout pâle tout vacillant mais ose. C’est-à-dire juste un tout petit peu avant le vrai bon moment, un tout petit peu trop tôt. Plus tôt, on ne pouvait pas. Tout à l’heure, on pourra. Maintenant, on ne peut pas encore, mais on peut y penser, et si on y pense très fort, et si on ose oser, on fera avancer la pendule.
Je ne demande pas des résultats immédiats. L’élixir de jouvence… Mouais. Je voudrais juste qu’on s’y mette. Puisque c’est le seul but un peu excitant. Enfin, pour moi. Pour d’autres aussi, certainement, sinon d’emblée, du moins après avoir lu ça, en tout cas je le souhaite. N’en aurais-je éveillé qu’un…
*
Moment furtif de l’évolution, aboutissement d’une longue lignée d’êtres, point de convergence de hasards en cascade, maillon d’une chaîne… Voilà ce que tu es, chétif. M’en fous. S’il ne tenait qu’à moi : maillon terminal. La chaîne qui continue sans moi ne m’intéresse pas. N’existe pas. Au sens absolu du verbe.
Faire prendre conscience de ça à des tas de types, le plus de types possible. Qu’ils y pensent et en arrivent à ceci, qui est le seul vrai matérialisme poussé jusqu’au bout de ses conséquences logiques : là où je ne suis pas il n’y a rien. Quiconque renâcle et cale en route, pour raisons métaphysiques, morales, sociales, sentimentales, esthètes ou autres n’est pas vraiment matérialiste puisqu’il « fait comme si » il y avait quelque chose de transcendant à la simple prise de conscience du moi, une espèce de devoir de se placer dans un certain contexte (imaginaire) où l’on aurait un rôle (sur les autres, pour les autres, contre les autres, en tout cas par rapport aux autres) à jouer. Je suis, ça me suffit. Je suis, je veux continuer à être, à être tel que je suis, mieux que je suis si possible. Or, seul, je ne peux rien, donc j’ameute. Et que faire d’autre ?
Et si je ne fais que gueuler dans le vide, du moins aurai-je gueulé. C’est tout ce que je sais faire. De beaux gueulements. Peut-être même pas beaux.
Cet avant-propos, à la relecture, me semble un peu bien badin. Ce n’est pas comme ça que je le voyais. Saleté de pudeur… Ne vous y trompez pas. Ce livre est sérieux. Ce livre est grave. Ce livre est pathétique.
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1
J’ai une idée. Une idée tellement grosse qu’elle me fait peur. Elle me dépasse. Je ne sais trop par quel bout commencer pour vous en parler, j’ai peur de m’y prendre mal, de vous faire rigoler comme des cons, et à partir de là, ça serait foutu, mon idée. Flinguée, rétamée, ça ne pardonne pas, va te cacher, gugusse, on voit ton cul par le trou, et je courrais pleurer sous mon lit en me jurant que jamais plus, et l’humanité ne serait encore pas sauvée ce coup-ci, bien fait pour elle, la salope.
Et puis, tant pis, je me lance.
*
Voilà. Vous, moi, l’autre, nous tous, enfin, on vit. Ça veut dire qu’on a commencé un jour, qu’on finira un autre jour. Avant, c’était tout noir. Après, ça sera tout noir. On est dans le train, entre deux tunnels. On a droit à un petit coup de lumière entre deux éternités de nuit. C’est atroce. Et on accepte. Bien forcés. Voire.
Autre image. On est dans un camp. De concentration, évidemment. Au bout, tout là-bas, il y a la sortie, l’unique sortie : le four crématoire avec, devant la porte, le gros type qui tient le revolver. On y passera tous.
On le sait. Tous les jours, des copains sont happés par le type. Lui, toi, l’autre. Demain, moi. Ou après-demain. Mais on y passera tous. C’est abominable. Et on accepte.
On pense à autre chose. On lutte. On construit. On mange, on travaille, on baise, on aime, on se saoule, on hait, on fait son salut, on philosophe, on laisse un nom dans le dictionnaire, on se meuble avec goût, on orne son esprit, on fait du sport pour rester jeune, on se met du rouge pour rester belle. On se ment. La vérité, la voici : TOUTE VIE QUI SAIT QU’ELLE DOIT FINIR N’EST QU’UNE AGONIE. Attendez ! Ne vous sauvez pas ! Pas encore ! Vous allez voir. Tout ça, vous le savez, bien sûr. Seulement, vous ne voulez pas y penser. Ça ne mène nulle part qu’au désespoir. C’est un mur. C’est malsain. Mais attendez, justement. Moi, c’est d’espoir que je veux vous parler.
L’homme est le seul animal qui connaisse l’angoisse de la mort, parce qu’il est le seul qui SAIT qu’il mourra. Il le sait parce qu’il a vu mourir les autres hommes et qu’étant homme lui-même il y passera donc aussi. Il le sait, mais ne le SENT pas. Tous ses instincts sont des instincts de vie. Il repousse éperdument l’idée même de la mort, de la non-existence, s’appliquant à lui-même. Il ne peut pas l’imaginer. Pourtant il SAIT, avec sa raison, qu’il mourra. D’où conflit. D’où angoisse. D’où mensonges optimistes pour calmer l’angoisse. Réponse religieuse : La mort n’est qu’un passage : tu vivras éternellement, APRÈS. Réponses semi-résignées : Tu revivras dans tes fils. Tu vivras dans tes œuvres, dans la mémoire des hommes, etc. Pieux mensonge ou résignation, l’homme n’a que ce choix. Non : n’AVAIT que ce choix. Vous m’avez suivi jusqu’ici ? Merci. Vous êtes chouettes, au fond. On continue.
Jusqu’à l’homme – du moins sur cette planète – la vie existait sans en avoir conscience. L’homme sut qu’il était. Il sut que ne plus être, lorsqu’on a été, est la pire chose, la seule vraie malédiction. (Plutôt : être et savoir qu’un jour on ne sera plus.) Il ne pouvait que constater, et subir. Il n’avait aucun moyen d’agir sur la durée de son existence. Pendant des millénaires.
Mais aujourd’hui, tout cela peut changer. Tout cela VA changer. Le problème est : voulez-vous être dans le coup ?
*
Tout être vivant multicellulaire naît, croît, vieillit et meurt. C’est le processus « naturel », c’est-à-dire celui que le hasard des conjonctures spontanées suscita, peu à peu, cahin-caha. On a tellement l’habitude qu’on trouve cela très normal, « naturel », justement. Les objets, les machines, eux aussi, sont d’abord neufs, puis s’usent, se délabrent, finissent par être hors d’usage. C’est comme ça, c’est la loi. On commence à un bout, on finit à l’autre.
Eh bien, cette comparaison ne vaut rien. LA MATIÈRE VIVANTE NE S’USE PAS, ELLE. Les tissus dont sont faits nos organes sont des colonies de cellules qui se renouvellent constamment, qui, donc, devraient être toujours « neuves » (mises à part, peut-être, les cellules nerveuses, et encore…). Si elles vieillissent cependant, c’est parce que quelque chose d’insolite se produit, quelque chose qui n’a rien à voir avec notre notion d’« usure ». Nous nous mettons peut-être à vieillir comme un fruit mûrit : parce qu’un déclenchement intime s’est produit, provoqué par l’intervention d’un certain facteur (dans le cas du fruit, il s’agit d’une hormone végétale commandée par l’ensoleillement). Ce « certain facteur », s’il existe, c’est dans l’intimité de nos cellules qu’il faut le chercher. On ne m’a d’ailleurs pas attendu.
Mais c’est peut-être ça, et c’est peut-être (plus probablement) autre chose. Le déclenchement du processus qui conduit à la maturité est programmé dans le code génétique porté par l’ADN (acide désoxyribonucléique) qui constitue l’essentiel du noyau de toute cellule vivante. La croissance, la puberté, l’arrêt de la croissance, la ménopause, entre autres, sont aussi des processus commandés par des enchaînements hormonaux programmés pour se produire lorsque certaines conditions du milieu (intérieur ou extérieur) sont réunies. Le vieillissement, lui, semble bien être un accident non prévu, non programmé, non organisé. Les événements biologiques « programmés » ont pour caractéristique commune d’être attendus, de survenir dans un organisme prêt à les accueillir. Les bouleversements qu’ils apportent sont, après des périodes parfois difficiles, amortis, intégrés dans un nouvel état d’équilibre. La vieillesse, non. Elle surgit comme une agression (une agression lente) dans un organisme nullement préparé à l’accueillir. Ni à la combattre. La vieillesse est une maladie qui ne déclenche pas le grand branle-bas en deux temps (destruction de l’agresseur – réparation des dégâts) que déclenche tout facteur pathogène. Elle est, semble-t-il, passivement subie, acceptée, par un organisme sans réaction. Comme les maladies dégénératives (diabète, varices, ulcères d’estomac…) où, nul agent extérieur n’étant en cause, tout se passe comme si l’organisme était son propre agresseur et ne se défendait pas contre lui-même. Agression lente, donc, aux effets insensibles à court terme, mais qui se cumulent et, allant toujours dans le même sens, celui de la dégradation, finissent par produire, à l’échelle macroscopique, ces ravages irréversibles, ces « irréparables outrages », cette fragilisation des organes de plus en plus propice aux accidents de parcours, dont la dernière étape est effectivement l’accident fatal.
On cherche donc. Mais comme ça, au fil du train-train scientifique, sans que la question ait plus d’importance que des milliers d’autres. Alors qu’elle est LA QUESTION, la seule essentielle, celle dont dépendent toutes les autres.
C’est quand même excitant, non ? Il est hors de doute que l’homme arrivera très bientôt à connaître suffisamment bien les mécanismes vitaux pour supprimer le vieillissement, c’est-à-dire prolonger la vie, et même, théoriquement – je veux dire sauf accident –, la prolonger indéfiniment. À côté de ça, les voyages dans la Lune, hein…
Les gouvernements des deux plus puissants États du monde ont pu consacrer à l’astronautique des débauches colossales d’argent, de science,
de risques. Pour des foutaises1. Je vous propose une cause qui vaut autrement la peine. Il faut exiger une mobilisation totale de l’humanité pour la prolongation de la vie. Décréter la biologie science prioritaire. Former des biologistes en masse, édifier des laboratoires, déclarer la guerre à la mort. Nous, tout ce que nous pouvons faire, c’est gueuler, être de plus en plus nombreux à gueuler.
*
Tous les bons cons ne manqueront pas de sortir leurs éternels gnangnans :
– Dieu a voulu que l’homme meure afin d’être sauvé ou damné.
– On ne transgresse pas les lois de la Nature.
– Si on vivait tout le temps, on finirait par s’ennuyer.
– On est déjà trop sur la Terre, que sera-ce si l’on ne meurt plus ?
– C’est la brièveté de la vie qui fait la grandeur tragique et la beauté pathétique du destin de l’homme.
– Si les hommes ont la possibilité de vivre éternellement, ils n’oseront plus faire le moindre geste de peur d’un accident.
– Si on ne mourait plus, tout s’arrêterait, tout se figerait dans une immobilité définitive.
– Il ne faudrait pas que tout le monde y ait droit, mais seulement les élites.
– Il y a des tâches plus urgentes : la faim dans le monde, la paix, la justice, le socialisme…
– C’est l’exaltation de l’égoïsme.
Ces objections, on les verra une autre fois, si vraiment le sujet ne vous emmerde pas. Tout ça n’est qu’un premier jet, mal ficelé, hirsute, comme c’est venu. Ça va peut-être vous sembler d’un primarisme épais d’autodidacte de village un peu illuminé sur les bords. C’est peut-être ce que c’est effectivement. Dans ce cas, ça ne fera jamais qu’une connerie de plus dans l’océan de conneries qui s’impriment tous les jours. Le monde n’en mourra pas. Mais si ÇA MARCHAIT, dites donc ? Si, en masse, vous m’écriviez pour me dire « T’as raison, Toto » ? Si vous en parliez aux qualifiés ?
Et je vais vous dire une chose. Ou bien on se laisse crever, et on crève. Ou bien on se bagarre, et peut-être qu’on crève quand même. Mais PEUT-ÊTRE que non. Et ce tout petit peut-être-là vaut tous les sacrifices, quand on pense à l’enjeu qui est au bout.
1 En réalité parce que, ayant tous deux, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, mis la main sur un certain nombre de responsables allemands des recherches en matière de fusées intercontinentales, ils se trouvaient en position de se détruire mutuellement. La course à la Lune n’était qu’un exercice de tir pour leurs engins. Ne pas se laisser distancer ! Par la suite, les satellites artificiels se révélèrent tellement riches en applications (surtout militaires) que la course à l’espace est devenue ce qu’elle est.
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2
Trouver quels sont les causes et le mécanisme de sénescence.
Reculer artificiellement son apparition, pour commencer, ce qui donnerait déjà du temps pour faire mieux encore, et comme ça jusqu’à parvenir – théoriquement – à une existence quasi immortelle, en tout cas perpétuellement « jeune ». Je vous disais que non seulement cette idée est, dès aujourd’hui, acceptable en toute logique, mais que nous devons bien nous fourrer dans la tête que sa réalisation effective fait partie d’un avenir pas tellement lointain. Nos enfants, peut-être, y auront droit. À moins qu’une joyeuseté nucléaire ou bactériologique ne nous ait d’ici là ramenés à un genre de vie plus rustique.
Il faut bien nous mettre ça dans le crâne : c’est pour demain, et nous sommes peut-être, nous, les adultes de la seconde moitié du XXe siècle, la génération la plus cocue de tous les temps, celle devant le pif de laquelle passera le gâteau. Ça devient shakespearien.
Répétons-nous bien que le prolongement de la vie n’est peut-être pas plus éloigné que ne l’était le voyage dans la Lune il y a, disons, trente ans. Bien sûr, par rapport aux sciences purement « physiques », la biologie est très en retard. Parce qu’elle est une discipline excessivement complexe. Mais « complexité » signifie seulement une très grande quantité de phénomènes simples, donc une information extrêmement éparpillée. Ce n’est qu’une question de méthode, de personnel, d’ordinateurs, de coopération et, surtout, d’envie intense de parvenir à quelque chose. Ce ne saurait être le fait d’un savant, même génial, même doté de capitaux gigantesques, dans un grand laboratoire secret, style Frankenstein. Je ne prétends pas non plus qu’il suffit qu’un laboratoire pharmaceutique s’y mette pour que, demain, l’élixir d’éternelle jouvence apparaisse sur le marché, remboursé par la Sécurité sociale. L’affaire ne peut être que mondiale, et suppose une organisation et une division du travail de premier ordre.
J’ai parlé de mobilisation de l’humanité, de trust des cerveaux. Jamais aucun grand dessein n’en aura valu autant la peine. Moi, il me semble que rien n’est plus excitant. Je m’étais risqué à vous en parler, comme ça, entre deux ricanements. Eh bien, vous m’avez écrit. En masse. Et même que vous êtes, quasi tous, vachement pour ! Oh, bien sûr, avec prudence, quant-à-soi, j’y vas t’y-j’y vas t’y pas et fais gaffe où tu mets le pied… Toujours peur du seau d’eau au-dessus de la porte. Sûr que c’est encore un canular. Non, ce n’est pas un canular.
Vous avez écrit. Ça prouve que, vous aussi, vous y pensiez. Pardi, qui n’y pense pas ? Pourtant, vous n’avez pas encore commencé à redescendre la pente. Vous êtes presque tous des jeunes. Ça, ça me plaît. Ah, coquins, comme je le savais bien que vous ne vouliez pas crever sans gigoter un peu ! Vous n’osiez pas le dire, c’est inconvenant, c’est lâche – lâche est la pire injure, l’ignominie suprême. Ayez donc le courage d’être lâches ! Il n’existe qu’une seule vraie tare : la bêtise –, mais vous y pensiez tous, et c’est bien normal.
Du coup, me voilà très impressionné. Causons.
G. F., tu me parles de mon angoisse métaphysique ! Métaphysique mon cul. Ce n’est pas l’au-delà qui m’inquiète, ni de savoir s’il existe un « pourquoi » de la vie et un « parce que », ni si l’univers est une crotte de chien moulée par le trou du cul du hasard ou un mécanisme de haute précision créé par je ne sais qui en vue de je ne sais quel dessein tordu à choisir dans le bric-à-brac des marchands de religions et autres exploiteurs, précisément, de cette angoisse qu’ils s’emploient, eux, à rendre « métaphysique ». Précisons donc, puisqu’il paraît que c’est nécessaire. Je n’ai pas peur de mourir. Enfin, pas trop. Simplement, je trouve que c’est trop con ! Ça me fait chier de ne plus exister, voilà. J’aime vivre, moi. C’est bon, la vie. C’est bon d’avoir faim, d’avoir soif, de manger, de boire, d’aimer, d’être aimé, de ne plus l’être, d’avoir peur, de se rassurer, d’ouvrir mes longues jambes maigres et de sentir le trottoir courir dessous, de regarder les pensées cavaler dans ma tête, de me dire que ça, c’est le monde, et que ça, c’est moi, et que je suis dedans, et qu’on va drôlement bien ensemble, merde. C’est bon, c’est bon ! Alors, puisque ça a commencé, je ne veux pas que ça finisse. Fallait pas m’y faire goûter.
Wolinski ne veut pas mourir idiot. Moi, je ne veux pas mourir du tout.
*
Dans vos lettres revient trop souvent le mot « gérontologie ». Bon dieu, me fais-je si mal comprendre ? Il ne s’agit pas de prolonger des vieillards à coups de replâtrage, de greffes et de toute cette prothèse de pis-aller. Un vieillard est un presque mort, plus il est vieux plus il est cadavre. Je répète que le problème est de découvrir s’il existe un facteur précis qui, à un
certain moment de la vie2, intervient pour ralentir puis inverser le métabolisme cellulaire et, s’il existe, quel il est. Dans ce cas, le problème se réduirait à trouver le moyen d’empêcher que ne se déclenche le vieillissement. Point n’est besoin pour cela de connaître l’alpha et l’oméga du phénomène de la vie. Il s’agit, provisoirement, d’empirisme. Mais les neuf dixièmes de la médecine ne sont-ils pas qu’empirisme ?
Prolonger la vie, c’est prolonger la jeunesse. Ceci dit, si l’on trouve aussi le moyen de rajeunir les vieux, yippee !
*
Maintenant, ceux qui m’objectent la Nature, avec un N majuscule. Une nature, soit dit en passant, qui m’a bien l’air de n’être qu’un des déguisements du grand Zeus à l’usage des libres penseurs qui n’osent pas traverser la rue tout seuls. Un dieu laïque, quoi. Ceux-là, je voudrais bien qu’ils me disent ce que c’est que l’ordre « naturel » des choses. Il n’y a pas d’ordre préétabli. L’ordre naturel, c’est ce qui arrive, un point c’est tout. Si l’on avait pris garde de violer ce que l’on appelle l’ordre naturel, on ne construirait pas de maisons, on ne sèmerait pas de blé, on laisserait les microbes bouffer les tubards (les microbes, c’est naturel, non ?), on laisserait gueuler les cancéreux, on irait à pied, on ne ferait pas de feu, on ne se nourrirait que de mûres sauvages en se piquant sans avoir le droit d’extraire les épines et de lapins attrapés à la course et tués à coups de dents.
Quand la « nature » nous fait bobo, nous n’hésitons pas à la contrer. Et nous avons bien raison. Une espèce qui ne peut plus contrer la nature crève. C’est ce que firent les énormes dinosaures, dévorés vivants par les petites bêtes aux dents pointues qui n’étaient pas là le jour d’avant. C’est ce que font aujourd’hui les derniers aigles royaux, massacrés méthodiquement par les fusils à lunette et par la connerie des chasseurs. Car le fusil à lunette aussi, c’est la nature, et aussi la connerie des chasseurs.
*
Bon. Ça va pour aujourd’hui. Pour en finir, disons que voici un but. L’homme a besoin d’un but. Jusqu’ici, il s’en créait de plus ou moins cons, mais il lui fallait une carotte. Celui que je vous propose est le plus grand, le plus exaltant. C’est peu dire. Il est le SEUL but. Tous les autres projets humains ne sont que dérision. Tout lui est subordonné. Des tas de types ont donné joyeusement leur vie pour des tas de balivernes. Que ferons-nous pour la seule chose qui vaille la peine ?
Vous imaginez ? C’est pour le coup qu’on pourrait parler, sans lyrisme de pacotille, de la Grande Aventure de l’Humanité.
*
Pratiquement ?
Sais pas. Pour l’instant, je gueule. C’est la première chose à faire. Premier stade : prise de conscience. Les moyens, on y pensera, le moment venu.
Éveiller les pouvoirs publics ? Bien trop cons. Ne voient pas plus loin que la politique de clocher. Pourtant, c’est par eux qu’il faudra en passer. Créer mouvement d’opinion. Former mafia entre nous, internationale ? Pourquoi pas. Donnez idées. Peux pas faire tout le boulot.
Mais c’est marrant, non ?
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P.-S. : Plusieurs me disent : « Égoïste ! Pensons d’abord à ceux qui ont faim, à arrêter la guerre, etc. » Et alors ? L’un n’empêche pas l’autre.
2 Ce n’est qu’une hypothèse, probablement pas la bonne. Il semble bien que le vieillissement commence à la naissance biologique, c’est-à-dire aussitôt après la fusion du spermatozoïde et de l’ovule en un œuf, individu nouveau. (Et même avant : pourquoi le spermatozoïde et l’ovule en seraient-ils préservés ? Mais bon, ne prenons l’individu qu’à partir du moment où il existe en tant que tel. Il faut bien commencer quelque part.) Il semble (remarquez ma prudence !) que la cause du vieillissement, quelle qu’elle soit, agit sans cesse, que nous baignons dedans, dans une espèce de « champ de vieillissement » aussi universel, pour nous, êtres vivants pluricellulaires, que la pesanteur. Tout au moins sur cette petite boule qui est notre séjour assigné. Pour vous faire une idée, supposons qu’il s’agisse d’un bombardement de notre corps par des corpuscules élémentaires. C’est pas plus idiot à imaginer qu’autre chose, nous sommes effectivement plongés en permanence dans un tel bombardement. La densité du tir et l’énergie moyenne des corpuscules bombardeurs sont à peu près constantes. Plus la cible est grosse, plus il y a de coups au but. Plus la cible est exposée longtemps au tir, plus il y a de coups au but. Nous sommes une cible de plus en plus grosse. (Nous passons du volume d’une cellule unique au volume d’un pépère adulte, soit un facteur de croissance de cent mille milliards de fois.) Si, pour nous fixer les idées, nous posons qu’un être humain adulte occupant le volume habituel reçoit mille impacts par minute, ce nombre devient trois ou quatre fois plus petit si nous considérons un individu de volume trois ou quatre fois moindre : un enfant. Il devient de plus en plus petit quand nous remontons le temps jusqu’au fœtus, pour décroître vertigineusement quand nous passons du fœtus à l’embryon. Au stade « morula », le globule formé de quelques dizaines de cellules agglomérées qu’est alors le petit être occupe un volume microscopique, et les probabilités d’impact sont pratiquement nulles. Pas absolument nulles, cependant. Et comme ces impacts sont alors très destructeurs, puisqu’ils frappent des zones qui, pour extrêmement réduites qu’elles soient, n’en donneront pas moins naissance, plus tard, après différenciation, à des membres, des organes entiers, voire à des systèmes (nerveux, circulatoire, etc.) ou même à un tissu d’où procède toute une série d’organes (épithélium, etc.), les conséquences en sont d’autant plus tragiques. On explique ainsi certaines monstruosités congénitales.
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Toute vie qui sait qu’elle doit finir n’est qu’une agonie. Nous, hommes, ne pouvons pas ne pas savoir que notre vie finira. Nous pouvons faire semblant de penser à autre chose, nous saouler de rodomontades à panache (« Courte mais belle ! ») ou de chimères consolatrices (« La vraie vie commence après la mort », « Je revivrai dans mes fils », « Je suis un maillon de l’Humanité en marche »…), ou nous jeter à corps perdu dans les dérivatifs (ambition, jouissance, étude, dévouement, débauche, jardinage, collection de timbres…), ou, tout simplement, gober des mouches à l’ombre, tout ça n’est qu’adaptation plus ou moins réussie, tout ça ne fonctionne que si l’on est doué pour ne pas penser à l’essentiel, ou pour n’y pas penser plus souvent qu’il n’est compatible avec une digestion sans histoires. « Et voilà, vous écriez-vous tout joice, t’es un petit tourmenté, papa, un triste fouille-merde hypocondre ! Vis, que diable ! Bouffe, baise, bosse, rote, pète, intéresse-toi au football, ou à la politique, ou aux bébés phoques, ou au folklore qu’est en train de mourir, hélas, hélas. Fais comme nous. La mort, on n’a pas que ça à penser, merde. On n’a pas le temps d’en avoir peur. »
Peur ! Voilà le mot qui fait mouche. Oh, mais, vous ne m’aurez pas. Je les contrôle, mes réflexes. Et puis d’abord, j’ai pas tellement peur de la mort. Pas plus que vous. Peut-être moins, à bien regarder. Et même si j’avais peur ? Non. Ce qui me paraît con, con, con, c’est de savoir que cette tranche de vie qui m’est tombée dessus, elle finira un jour. Bon, je vous ai déjà dit tout ça.
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En deux mots : rien n’est fatal, rien n’est NATUREL, ou plutôt tout l’est, la mort ni plus ni moins que la pesanteur ou la typhoïde. Pas plus, pas moins. On vainc très bien la pesanteur et la typhoïde. C’est pas naturel de vaincre la typhoïde. Je veux dire, au sens où les ballots emploient le mot naturel. Ce « naturel »-là serait de se laisser bouffer par les petits microbes si tout plein naturels.
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La mort. La mort, la vraie, la moche, la seule, c’est la vieillesse.
La vieillesse est une maladie. Maladie universelle, maladie qui n’a encore épargné personne depuis bien avant Adam, maladie honorable, honorée, parfois vantée, parfois désirée (hmm…). Maladie implacable, répugnante, incurable, dont l’aboutissement normal est la mort, si l’on n’y porte pas un remède. Remède, on ne l’y a guère porté jusqu’ici. Quelques tentatives : les greffes de couilles de gorilles du père Voronoff, l’embryon de poulet, de, si je ne me trompe, Bogomoletz, le yaourt-miracle de Metchnikoff, le sang de petites filles aussi vierges que possible du Moyen Âge (avec la variante des garçonnets, préférée par Gilles de Rais, qui se croyait savant et n’était que
pédale), louables efforts, hélas isolés, hélas hurluberlus3. Ce n’est pas une raison. Pendant des siècles, on a soigné la tuberculose en faisant avaler des limaces vivantes aux malheureux quinteux. N’empêche que la tuberculose était curable et que, du jour où l’on s’y est mis sérieusement, on a fini par trouver le truc. Ce n’est pas parce que la lutte contre la vieillesse a été jusqu’ici affaire de bricoleurs avides de résultats illusoires mais immédiats, donc rémunérateurs, qu’on doit jeter le manche après la cognée.
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La vie est trop courte. Ce qui a une limite est toujours trop court. Je veux dire, une limite prévisible, à dix ou quinze ans près. Existant, c’est trop con de ne plus exister un jour. Trop con, voilà. Il ne s’agit pas de peur.
De frustration, plutôt. Personne ne nous l’a donnée, la vie. Nous sommes là par hasard. Eh bien, prenons les commandes. Virons le hasard du poste de pilotage et cap sur l’avenir. Pas l’avenir pour les autres, pour ces fameuses générations futures qu’ont tellement plus besoin que nous d’être heureuses. J’emmerde le futur et ses générations. Un futur où je ne serai pas n’existe pas. Le présent seul existe, et il n’existe que pour moi. L’univers et tous ses gadgets, vous, l’autre, ma main, tout ça n’existe qu’autant que je le perçois. Moi mort, moi ne percevant plus, plus de perception, plus d’objets, plus d’univers, plus de vous. Alors, je n’ai qu’une chose à faire, si je ne suis pas un inconscient ou un velléitaire : prolonger ce moi le plus loin possible dans le futur, et encore, et encore, jusqu’à ce qu’un gros caillou me tombe sur l’occiput, ou autre chose, mais en tout cas je vous jure que ce ne sera pas de ma faute.
Bien sûr, l’accident finirait toujours par nous baiser, pas aujourd’hui demain, comme disent les Russes. Mais l’accident, c’est la mort fraîche et joyeuse, imprévisible, donc toujours suffisamment improbable pour nous laisser le cœur en fête (pensez-vous à la mort possible quand vous prenez la route, le samedi ? et pourtant…), et en tout cas pas la lente pourriture étalée sur vingt ans, trente ans ou davantage, qui s’appelle « mourir de sa belle mort ». Belle ? Ben, merde…
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De la quasi-impossibilité de faire admettre à l’interlocuteur, fût-il débordant de bonne volonté, cette constatation que pourtant bien des philosophes ont formulée avant Descartes et depuis, à savoir que, soi (qui pense en ce moment) cessant d’exister, rien n’existe plus.
Pis : rien, tout à coup, n’a jamais existé (puisqu’il n’y a plus de mémoire). Il est, à ce stade, immanquablement rétorqué : « Mais je SAIS que, moi disparu, tout continuera d’exister, le monde, les autres, même si je ne les perçois pas. » Tu sais, eh oui. C’est-à-dire que tout cela, ce futur sans toi dont tu parles, n’est que savoir en toi (analogie, imagination, projection, souvenirs extrapolés), émanation de toi. De même que le passé (mémoire). De même que le présent, qui n’est en dernier ressort (mais peut-être en premier : tu n’as aucun moyen de t’en assurer) que perception dans ta machine à percevoir. Tout ce que tu vois, tout ce que tu sens, tout ce que tu sais du monde extérieur à toi n’est que subjectivité.
J’ai bien rarement pu franchir ce goulot d’étranglement. Aussi coopérant puisse-t-il être, là l’interlocuteur renâcle. D’abord parce qu’il a peur devant ce grand trou noir soudain béant sous ses pieds, ensuite parce qu’il se raccroche au bon sens de tous les jours comme à une nounou, et puis parce que ce n’est pas moral. Penser ainsi, c’est pécher par orgueil et égoïsme. C’est sûrement même malsain. Des mots sinistres surgissent : mégalomanie, hypertrophie du moi, schizophrénie… Ouh, les sales bêtes, elles ont du poil aux pattes !
Mais, bon sang, ne mesurez-vous donc pas jusqu’où plonge le « Je pense, donc je suis » ? Le véritable matérialisme (ou positivisme, ou ce que vous voudrez, me chicanez pas sur les mots) ne consiste-t-il pas à aller jusqu’au bout de l’observation et du raisonnement en respectant les règles de la cohérence ? Si je vais jusqu’au bout de la constatation fondamentale, qui précède toutes les autres et avant laquelle on ne peut en poser d’autre, à savoir que rien de ce qui existe ne m’est tangible hors de la sensation que j’ai en moi que cela existe et que la seule certitude qui me soit permise est celle de l’évidence de ma propre existence, à moi, entité qui, en ce moment, se prouve à elle-même, et à elle-même seule, son existence en se posant la question de cette existence, la seule tâche non absurde qui se propose à moi est celle de prolonger cette existence d’où procède, je le répète, pour moi – mais qu’y a-t-il hors moi ? – l’existence, ou l’illusion de l’existence, de tout le reste.