Stop-Crève

Cavanna · Chapitre 2 sur 3 · partie 3/3

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Stop-Crève

Stop-Crève

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

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Si le vieillissement était uniquement le résultat d’une accumulation de microtraumatismes dont chaque être vivant recevrait, par unité de surface, la même quantité dans le même laps de temps, tous les êtres vivants devraient vieillir de la même quantité dans le même temps, quelle que soit leur espèce. Or l’homme est vieux à soixante-dix ans, le chien à quinze, l’éléphant à deux cents, la tortue à je ne sais plus combien mais beaucoup, le corbeau, paraît-il, propose encore la botte aux corbottes girondes alors qu’il est quasi centenaire. L’âge du vieillissement est donc déterminé par l’espèce. Pas seulement par le temps absolu d’exposition. Et qu’est-ce que

vous dites de ça8 ?

Encore ceci. Il n’est pas facile d’observer des organismes ayant passé toute leur vie sous dix mètres de plomb, mais il en existe qui vivent en permanence sous des centaines de mètres d’eau, ce qui équivaut, et même très largement. Alors j’aimerais bien savoir si les poissons des grandes profondeurs vieillissent moins que les autres. Ohé, Cousteau, t’entends ?

 

*

 

Je vous l’ai dit, je vous le répète : pour la première fois, il n’est pas absolument stupide d’envisager pour un avenir proche une approche empirique de la suppression (ou du moins du recul, mais ce serait déjà un début) du vieillissement, donc de la mort. De la seule vraie mort angoissante, parce que visible chaque jour dans ses progrès, qui sont les stigmates de la vieillesse. L’autre, la mort fortuite, on n’y croit pas, donc pas d’angoisse. Vous connaissez d’avance le nombre d’accidents de la circulation du prochain week-end. Cela vous empêchera-t-il de prendre la route ? * cas moins strictement déterminée (cas des fameux séquoias cinq fois millénaires). Celle, aussi, des unicellulaires. Peut-être existe-t-il des mécanismes immunitaires ou autoréparateurs contre le vieillissement ou ses effets, mécanismes plus ou moins efficaces selon les espèces mais tous finalement surclassés, puisque tout être vivant meurt.

On se plaît à imaginer la vieillesse comme un « âge » de la vie semblable aux autres. Il y a l’enfance, il y a l’adolescence, il y a l’âge adulte, et il y a, tout naturellement, dans la foulée, la vieillesse. Non. Pas « naturellement ». La vieillesse est une anomalie. Par rapport à un être vivant « normal », puisque la vieillesse est un début de mort, donc l’antithèse de la vie.

La vieillesse est une maladie, voilà la vérité. Si un tuberculeux est un « anormal » par rapport à un individu sain, alors un vieillard aussi est un

anormal, et qu’il faut guérir9.

 

*

 

Attention, il ne s’agit pas de « gérontologie », ou je ne sais comment ça s’appelle, fille de la médecine et de la sociologie qui s’est fixée pour but de colmater vaille que vaille les ravages du temps, d’adapter tant bien que mal les vieux à cet univers de jeunes où tout les agresse. De les « prolonger ». Cela, c’est l’équivalent de la méthode Braille pour les aveugles. Ça permet de survivre vaguement. Ça ne rend pas les yeux.

Il ne s’agit pas de prolonger l’horreur, de la farder. Il s’agit de la supprimer. À bas la mort !

Il est louable de soulager les détresses. Il est louable d’aider les malades de vieillesse à moins souffrir. Il est louable de donner des prothèses aux victimes des séquelles de la polio. Cela ne doit pas nous cacher l’essentiel, qui est de chercher à éliminer la polio. Et la vieillesse.

Ayons le courage de regarder les choses en face. On se fout de nous avec ces images d’Épinal de la vieillesse calme et sereine, l’arrivée au port, tout le répertoire. Non. Les bons vieux, ça n’existe pas. La vieillesse heureuse, telle qu’on se la rêve, dans la jolie maison fleurie, c’est une illusion d’homme encore jeune, une illusion entretenue, un tranquillisant, une bonne conscience, un opium. La vieillesse entourée de fleurs, c’est la décrépitude décorée. Leur sérénité, c’est les sens émoussés, le cerveau paresseux, le gâtisme tout doucettement qui s’installe. La vieillesse heureuse, c’est « Les Vieux », de Jacques Brel. (Je pense que c’est bien ce titre-là.) Tout homme de bon sens devrait être bouleversé d’horreur, et en permanence, devant le sort qui l’attend s’il a la « chance » de vivre assez longtemps.

Mourir de sa « belle mort ». Il n’y a pas de belle mort. La mort par vieillesse est la plus hideuse de toutes.

 

*

 

Vous savez, je gueule, je gueule… je ne crois guère au miracle. La chose sera pour dans le siècle qui vient. Sûr. Rageant, non ? Et pas moyen d’avancer la pendule.

Les hommes s’intéressent aux sujets qu’il faut au moment qu’il faut. Au pas de l’oie. Pensez à l’astronautique. Avant l’heure, c’est pas l’heure. Pourtant si on s’y mettait…

Eh, bon. On crèvera. Comme les autres, ceux d’avant nous. Pas comme les autres, ceux d’après. Pas de pot, on est juste sur la charnière, mais du mauvais côté. On crèvera. Mais pas de bon cœur, merde. Comptez pas sur moi pour faire un bon petit vieux bien souriant convenable. Je crèverai, mais révolté. Bon dieu, ce que je vous haïrai, vous, les jeunots de ce temps-là ! Les crocs-enjambe que je vous ferai avec ma canne ! Je serai peut-être un vieillard, mais je vous jure que ce sera malgré moi. Et que ça se saura !

 

*

 

Tenez, au moment où j’écris, ma mère est dans la pièce à côté. Elle gueule à fendre l’âme. Elle est tombée, il y a trois jours, en faisant son ménage. Hémiplégie. Vous savez ce que c’est ? La moitié du corps paralysé. La voilà couchée, impotente, faut la nourrir à la becquée, comme un bébé, la porter sur le seau, dix fois par nuit, la laver, tout le bazar. Quatre-vingts ans. Ben, oui. Avec ça, percluse de rhumatismes qui la font hurler de douleur presque sans répit. Que voulez-vous, c’est l’âge, diront les mecs bien dans leur peau, bien dans la vie. On peut pas être et avoir été. Ducon ! Au moment où tu n’es plus qu’une loque hurlante, tu n’as jamais été. Jamais été jeune, jamais aimé, jamais couru dans les prés fleuris, jamais existé. Tu es ce que tu es. Au présent. Ce que tu as été, tu ne l’as jamais été. Souvenirs, fumées, rien. Au moment où tu souffres, tu n’es que souffrance.

 

*

Il faut guérir de la mort. On le peut. Rien de ce qui est raisonnablement concevable n’est impossible. Faut s’y mettre. À fond.

Faites-moi pas rigoler avec la pollution, la politique et le reste. Venez voir ma petite vieille gueuler dans son lit. Et si vous en concluez, bonnes âmes, qu’il faut adoucir le sort des vieillards, barrez-vous de là ou je vous fous mon pied dans la gueule.

 

7 D’accidents lésant la « mémoire » où est inscrit le « programme » qui maintient l’intégrité du corps, de chaque cellule du corps, les rapports des cellules entre elles, des tissus entre eux, des organes entre eux, répare les dégâts dus aux agressions diverses et reconstitue les tissus lésés (pas tous. Chez les mammifères, du moins), par activation de la multiplication cellulaire, absolument tels qu’il est prévu qu’ils doivent être dans les données de cette « mémoire » biologique. Cette mémoire infaillible, c’est l’arrangement dans un certain ordre significatif des molécules des nucléotides (adénine, guanine, thymine, cytosine) se succédant trois par trois le long du filament d’ADN enroulé dans le noyau de toute cellule vivante. La vie, c’est l’ADN. L’espèce, c’est l’ADN. L’individu, c’est l’ADN. Le corps, son allure, son psychisme : modalités de hasard, conséquences de tel ou tel arrangement fortuit (mais viable) entre séquences des molécules constitutives de la supermolécule d’ADN. Un accident bousculant cet édifice peut causer des perturbations graves à la cellule concernée. La plupart du temps, cet accident perturbe le métabolisme de la cellule, qui meurt et est évacuée. Il arrive aussi que la cellule n’en meure pas, mais ne soit plus apte à assurer correctement sa fonction dans l’organisme. Par exemple, s’il s’agit d’une cellule productrice de globules rouges, il peut se faire qu’elle produise des globules incapables de fixer l’oxygène. La perturbation (mutation), désormais inscrite dans le code de l’ADN de la cellule, sera transmise, après chaque division, aux cellules-filles de cette cellule, puis à leur propre lignée, multipliant ainsi les globules rouges inaptes. Si la mutation porte sur les mécanismes limitant la fréquence de division de la cellule, celle-ci se multipliera sans frein, et voilà le début d’un cancer.

8 Deux hommes du même âge ont deux choses en commun : ils appartiennent tous deux à l’espèce homo (sapiens), et ont été en vie pendant exactement la même durée. Le temps d’« exposition » à la cause du vieillissement, quelle qu’elle puisse être, donne le même résultat dans une même espèce. Les différences de rapidité du vieillissement suivant les espèces sont (peut-être !) dues à un noyau cellulaire mieux protégé (quelle que puisse être la nature de l’agression et, donc, de la protection). Peut-être aussi des organismes moins différenciés (plus « frustres », si vous tenez à hiérarchiser) supportent-ils mieux des bousculades dans les séquences de leurs nucléotides. (Tu coupes une patte à un lézard, ou à un crabe, elle repousse. À un ver, tu peux même couper la tête, elle repousse.) Il serait bon de se poser la question de la longévité des végétaux, en particulier celle des arbres, qui paraît très fluctuante, en tout

9 Un tuberculeux n’est pas un « anormal » pour le bacille de Koch. Il est une réserve naturelle de nourriture tout ce qu’il y a de normale. Qui est le plus « normal » : le tuberculeux ou le bacille de Koch ? La norme, c’est ce qui m’arrange, eh oui.

 

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Une idée émise, discutée, admise, on la pose là et on essaie d’aller plus loin. On va se la contempler, assis en rond, tout épatés tout fiers d’avoir pondu ça, se pousser des petits cris oh comme elle est belle, et chatoyante, et qu’est-ce qu’elle fait bien sur la cheminée du salon… Vous, ce que vous voulez, c’est que je vous raconte la belle histoire, encore et encore, comment que ça sera quand on mourra plus, et comme quoi tout bien pesé c’est bien plus avantageux de pas mourir quoique à la réflexion ça posera certains problèmes, et qu’est-ce que c’est important, vraiment, ce truc-là, y a rien au-dessus, raconte, grand-père, raconte. Et vous rêvez, le pouce dans la bouche, et vous voilà bien contents bien sages jusqu’à la prochaine fois. Ça va comme ça.

Voyez-vous, quand on a compris que la vie ne vaut rien si elle est limitée dans le temps et si le quart de cette vie n’est qu’une décrépitude galopante, quand on a compris ça et qu’on s’est dit ensuite qu’on est à une époque où, pour la première fois depuis les milliards d’années que la vie est apparue sur cette boule, elle peut, la vie, envisager la possibilité d’agir, fût-ce empiriquement, fût-ce en bricolant grossier, sur elle-même, et qu’elle ne le fait pas, et qu’elle le fera demain mais merde ça sera trop tard pour la conscience qui a conscience de ça en ce moment même et qui vous cause, alors on est un peu sonné. D’où marasme léger. Ça passera. C’est déjà passé. Vous me direz : agis, Ducon. Fais quelque chose. N’importe quoi. J’ai fait : je vous ai expliqué tout ça. Je vous l’ai gueulé, même. J’ai dit : Ohé, les biologistes ! Les biologistes ont fait : Peuh ! Faudrait des biologistes jeunes, des biologistes pas encore biologistes, des qui se feraient biologistes justement rien que pour se concentrer là-dessus et y mettre le paquet. C’est ça que j’aurais dû faire, au temps de ma jeunesse calleuse : biologiste. Mais – las ! – je roulais des brouettes de briques, et j’étais bien con, et tant pis pour ma gueule, je serai pas de la première promotion d’immortels. Vous, vous avez encore votre chance. Lâchez tout, quoi que vous fassiez, et foncez sur la biologie. Vous serez coincé par le système, les mandarins, les concours, la carrière, la peur du ridicule ? Démerdez-vous. Commencez par leur pomper leur savoir, étudiez, bien bien, et puis faites bande à part. Convainquez des potes biologistes comme vous, trouvez du fric, il en faut, des masses, persuadez quelques magnats à cigare que ne pas crever, ou tout au moins ne crever que par accident, en pleine perpétuelle jeunesse, et à une date aussi reculée que le hasard le permettra, que ça n’est pas plus con d’investir son pognon là-dedans que dans des mickeys en plastique ou dans des chasseurs bombardiers. Je vous dis ça, vous en ferez ce que vous voudrez, moi je m’en fous. Égoïste ! Pardi. Comme si on avait le choix…

Cogito ergo et la suite. Je pense, donc je suis, pour ceux qui ont appris le latin derrière une brouette de briques. Ça veut dire : il n’y a qu’une chose dont on puisse être sûr, c’est que le ON qui pense en ce moment et se pose des questions existe. Puisqu’il, précisément, pense. Premier point. Certitude. C’est bon, ça. C’est du solide. Ça commence bien. Très très bien. On continue. Second point. Il n’y a pas de second point. Merde. Plus loin, c’est les sables mouvants. Essayons. Je pense, et je parle. Non. J’ai conscience que quelqu’un, que j’appelle « je », parle. Rien ne me prouve que c’est vrai que ce « je » parle, ni même qu’il existe. Hors de la conscience d’être, rien de sûr. Merde, merde. Tout l’extérieur, toi, lui, la forêt, le ciel, la table, mon propre corps, tout ça ne m’est connu que par l’intermédiaire de mes sens. Oui, même mon propre corps. Tout ça est un décor, qui existe ou n’existe pas « objectivement », ça n’a aucune importance. Il n’existe qu’autant que ma conscience existe pour en avoir conscience. Rien ne peut me prouver son existence ailleurs que dans ma conscience, autrement que comme modalité de ma conscience, de moi, que comme attribut de moi. Moi cessant d’exister, l’univers cesse d’exister. Mais, Ducon, c’est pareil pour tout le monde. Peux pas le savoir, puisque je n’ai aucun moyen de vérifier l’existence réelle des autres, et que de toute façon, réelle ou pas, cette existence n’EST pas s’il n’y a pas ma conscience pour la constater. Alors ? Alors, quand « je » disparaîtrai, tout disparaîtra. Pour toi, Ducon. Pour toi seulement. Nous, on vivra, et ça, on le sait bien, nous autres, vu que des consciences qui ont disparu, comme tu dis, il y en a eu quelques milliers de milliards, depuis que le monde est monde, et que ça n’a pas empêché la Terre de tourner, ni les autres consciences de manger, de boire et de faire des petits. Et même de se payer le luxe de se poser des questions à la con, et la preuve.

Je vais vous dire. Une conscience (je devrais dire « ma » conscience, mais, puisque je vous écris, ou plutôt puisque j’ai conscience de vous écrire, il faut bien que je le fasse, le pas en avant dans les sables mouvants, et que, donc, je suppose que vous existiez. Ça s’appelle un postulat, je crois. Mais, encore une fois, rien ne le prouve. Oh, dis, Ducon, t’as pas fini de réinventer la philosophie ? Et pas la plus moderne, tu sais !), une, donc, conscience, c’est un accident incroyable. Je n’existais pas, j’existe. Mais, à peine existant, j’apprends que je suis voué de nouveau à l’inexistence. Bien sûr, je ne le SENS pas, je ne le sais que par information extérieure à ma conscience. J’existe, j’ai toujours existé, j’existerai toujours. Voilà ce que je sens. Même pas. Le passé, le futur, je ne le sens pas. Je n’en ai pas vraiment conscience. Je les imagine, j’ai des informations. Ces informations me disent que je n’existerai plus, que cette conscience qui fonctionne et que je suis, que je suis au moment où elle fonctionne et parce qu’elle fonctionne, cessera de fonctionner, et moi d’être. Ça me gâche tout. Et si vous croyez me consoler en me disant que je revivrai « ailleurs », ou que je me continuerai dans mes enfants, ou dans le souvenir que je laisserai dans la mémoire de ceux qui, etc., laissez-moi vous répondre que tout ça c’est du trompe-faim, du consolationnisme, et que, pour qu’un consolationnisme fonctionne, la condition essentielle et primordiale est que l’intéressé ne sache pas que c’est du consolationnisme. C’est aussi le propre de la foi, de toutes les mythologies, et même de toutes les activités humaines : masquer l’essentiel derrière les essentiels-bidons. Tout n’est que passe-temps, trompe-faim, cache-mort. Tout ce qui n’est pas éviter de mourir, c’est-à-dire de vieillir. De vieillir biologiquement. Suffit pas de se garder vert et pimpant, bon pied bon œil, jeune de cœur, toute cette littérature… Tout le reste, pfui… Ça ne fonctionne qu’à condition de se crever les yeux. Tout, donc : la révolution, la pollution, l’arrivisme, la foi, la contre-révolution… Ce ne sont que jeux passionnants, adaptés au tempérament de chacun et aux conditions de milieu, mais rien de plus. Comme le tiercé, la concurrence capitaliste, la guerre, la résistance. Il n’y a qu’un impératif : éviter la souffrance. La sienne. Ceux – comme moi – qui ont horreur de faire souffrir et ne peuvent supporter que d’autres souffrent, c’est simplement que l’introduction de la notion « souffrance d’autrui » dans leur conscience y provoque une souffrance intolérable.

Tiens, un conseil. Savoir ce qui convient à ton type de conscience. Le faire, sans te laisser bourrer le mou, ni par les autres ni par toi-même. Savoir en tout cas que tout ça n’a pas d’importance. Tu tues le temps. Si ça te suffit pas, si t’as compris quel seul jeu vaut la seule chandelle, vas-y. Tu sais quelle est la seule voie. Compte pas sur moi. J’ai loupé le coche. Compris trop tard. Et si tu réussis, tâche que je le sache pas. Ça me ferait trop chier que ÇA marche et que ça ne soit pas pour moi.

 

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Ça devait arriver. Je l’ai bien cherché. J’ai blasphémé. J’ai renié. J’ai conchié. Vous n’alliez pas laisser passer ça. Et en effet ! En pleine gueule, vous me l’avez renvoyé. Par retour du courrier. « Tout n’est, osai-je écrire, que trompe-faim, passe-temps, cache-mort. Tout ce qui n’est pas éviter de mourir, c’est-à-dire de vieillir. De vieillir biologiquement. Tout le reste, pfui… Ça ne fonctionne qu’à la condition de s’être d’abord crevé les yeux. Tout, donc : la révolution, la pollution, l’arrivisme, la foi… » J’ai osé. La révolution, tu te rends compte ? La pollution ! Sacrilège des sacrilèges. Là, non, tu vas trop loin. Je refuse d’en lire davantage. Il y a quand même des choses essentielles, merde. Des Choses Essentielles. Non. Il y en a une. Il n’y en a qu’une. Celle que je vous ai dite. Stop-crève, oui. Mais non, ballots, pas parce que la trouille me fait m’hypnotiser là-dessus. La trouille de la mort, je l’ai, bien sûr. Raisonnablement. Comme toi, comme l’autre. Peut-être même un peu moins que toi, si ça se trouve. Et même si je l’avais, verdâtre, panique, la trouille, même si, eh bien, d’abord y aurait pas de honte – la honte, connais pas –, ensuite ça m’empêcherait pas, à mes moments lucides – on en a toujours, ici ou là –, d’examiner l’objet sous la froide petite lumière de l’objectivité – eh oui, la v’là – d’examiner, donc, l’objet, trouille comprise. Et d’arriver à la même conclusion. Parce que cette conclusion, c’est la seule conclusion 1) logique, et 2) qui tienne compte d’absolument toutes les données du problème. On va pas y revenir.

 

*

 

Autre chose. J’ai dit : « Convainquez des magnats à cigare. Faut du fric, beaucoup de fric. » On n’est pas près de me le pardonner… Alors, tu préfères les magnats ? Et à cigare, encore ? La petite démerde individuelle dans la grande merde, quoi ? Et pourquoi pas la démerde tous ensemble, par la révolution ?

Je vais vous dire. La révolution, elle se fout de ce genre de problèmes. Elle ne s’est même jamais posé la question. Et viendrait-elle à en entendre parler, elle se fendrait bien la pêche, la révolution. Petits soucis morbides de petit bourgeois obsédé par l’odeur de la merde sans se rendre compte que c’est parce qu’il a le nez plongé dans son propre trou du cul. Voilà comment qu’elle cause, la révolution. La révolution pense collectif. Les individus ne l’intéressent pas. Les individus passent, la collectivité reste. La révolution sculpte dans l’histoire, en pleine pâte. La révolution est le fait d’hommes dits « d’action », à l’activité débordante, à l’imagination restreinte circonscrivant bien l’objectif, à la ténacité de bouledogue. La révolution est leur essentiel-bidon à eux. Ils veulent croire, ils croient, que, le lendemain du grand soir, tout ira au poil, l’homme sera devenu un ange, les problèmes se seront résolus d’eux-mêmes, les méchants seront ou tués ou bons. Et quand, au petit matin, ils se retrouvent coincés quelque part dans la hiérarchie d’un État flic et ultra-flic, ils se disent que ben oui, quoi, pas de pot, il reste des bavures, des bourgeois-morpions cramponnés dans les coins noirs, sans compter l’ennemi de l’extérieur qu’on a oublié d’y penser avant, et alors on peut pas comme ça du jour au lendemain démobiliser les camarades miliciens, ni cisailler les camarades barbelés, ni foutre au feu la camarade guillotine. Faut rester vigilants, et croire de toutes ses forces au camarade Chef qui sait ce qu’il faut faire pour déjouer ces fumiers de contre-révolutionnaires, et se battre, et en baver, et se mettre la ceinture, et craindre le flic, et être flic, et défiler bien sages bien enthousiastes sur la place Rouge, ou sur la place de l’Orient Radieux, ou sur la place de la Peau des Magnanimes Couilles du Camarade Chef Président Glorieux Guide Indispensable, et c’est pas demain qu’on pourra gambader dans les pâquerettes youkaïdi youkaïda, mais c’est pour après-demain, en tout cas pour dans pas longtemps, ça approche, camarade, ça approche. Et ils crèvent, et le camarade Chef crève, et d’autres prennent la relève, et crèvent, et ça continue, et tous ont été blousés par l’essentiel-bidon, mais ne l’ont pas su, et donc ont vécu, c’est-à-dire ont tué le temps, et c’est le principal. À condition de ne pas savoir que l’essentiel-bidon n’est qu’un essentiel, justement, bidon. Une des propriétés fondamentales des essentiels-bidons, c’est d’être interchangeables. Les corniauds qui se laissent bouffer aux lions pour ne pas se prosterner devant la statue de César étaient tout aussi persuadés de l’essentialité de leur essentiel que les grosses brutes partant pour la Croisade, ou que les sans-culotte mourant pour la – qu’ils croyaient – liberté, ou que les gars du palais d’Hiver, ou que les marins de Kronstadt, ou que les petits Hitlerjugend de quatorze ans qui attendaient les chars russes, chacun dans son petit trou creusé avec sa petite pelle, pâles et tremblants mais résolus, bons petits boy-scouts, ça, madame, sûrs qu’ils allaient sauver la Hallemagne héternelle, et qui sont devenus des petites flaques de jus malpropre avant même d’avoir eu le temps d’appuyer sur le truc du machin, et bien fait pour leur gueule, quand on est con on est con, j’espère seulement que leur petit essentiel-bidon a fonctionné jusqu’au bout à la satisfaction générale et leur a tenu lieu de maman, j’ai bon cœur, au fond. Mais tu ne crois donc en rien, salaud ? En rien, c’est bien ça, m’sieur. Vous avez tout compris. Ne pas croire. Jamais. Croire, c’est abdiquer. Croire, c’est figer le réel tel qu’on voudrait qu’il soit, c’est conduire en fermant les yeux, c’est tendre son cul, résigné au viol. Oui. Ça devient lyrique, ton histoire.

 

*

 

La pollution. Problème plus immédiat que le précédent, si toutefois il y a des degrés dans ce genre de choses. Plus immédiat en importance, je veux dire. Chronologiquement, je sais pas. Vous comprenez, voilà la chose : pourra-t-on agir sur la pollution croissante, c’est-à-dire en fin de compte sur le délire de production irresponsable qui va galopant et galopant, sans passer par la prise en main des leviers de commande, c’est-à-dire par la révolution ? Oui, mais aura-t-on le temps de faire la révolution avant qu’il soit « écologiquement » trop tard ? Et la révolution, ça se fait pas tout seul. Faut être beaucoup, et tirer bien ensemble. La pollution n’est pas le souci numéro un des révolutionnaires, vous savez. Obsédés par le politique et le social. Ta pollution, dans le tourbillon des bagarres, contre-bagarres, épurations et remous divers, elle passera à l’as. T’auras juste apporté ton petit coup de main à la Cause, celle qui aura triomphé. Si elle triomphe. Et, une fois fait, plus moyen d’ouvrir sa gueule, sauf pour chanter les louanges des temps nouveaux, puisque, la révolution ayant gagné, tout va bien.

Ceci, vous l’aurez remarqué, répond également au gars de tout à l’heure qui me reprochait de ne pas opter pour la conquête de l’immortalité par la voie fraîche et joyeuse de la révolution. Faudrait avant tout convaincre les masses, ou plutôt les tribuns des masses, et rien que ça, déjà, vous voyez le travail ! Je ne me vois pas essayant d’expliquer à Séguy, ou à Marchais, ou à Krivine, ou à Geismar, que l’essentiel numéro un est de vaincre la mort. Si qu’ils se marreraient, les farouches !

Alors, Fournier est un con10 ? J’ai pas dit ça. Disons qu’il se fourvoie dans le partiel. S’est mis à militer. Depuis, piétine. Agit. L’action, c’est les œillères. Se fixer un but, bien circonscrit, et n’en plus démordre. Pas jouer les touche-à-tout. Seulement, à ne voir qu’un aspect des choses, on ne voit rien. Universaliser, bon dieu de merde ! On n’universalisera jamais assez !

Dilemme. D’une part : à quoi bon conquérir l’immortalité et la jeunesse perpétuelle si, en même temps, on t’empoisonne et si la mort par intoxication devient fatale et remplace la mort par vieillesse ? Et si, du même coup, la Terre devient laide et chiante ?

D’autre part, et réciproquement : à quoi bon s’emmerder à rendre moins laide une existence vouée de toute façon à la décrépitude et à la mort ?

Ma réponse : d’abord l’immortalité. Le reste, on le colmate tant bien que mal en attendant. Parce que la brièveté de la vie est le problème qui conditionne tous les autres. Là, attention, il faut de l’imagination. Concentrez-vous bien bien, vous verrez ce que je vois. La vie d’un adulte n’étant plus une fatale progression vers l’asticot en passant par le sucrage des fraises, le terme de cette vie étant imprévisible et reculé dans les profondeurs de l’avenir aussi loin que le permettront le hasard et les petits cochons, tout prend une autre, comme on dit à la télé, dimension. Tout prend sa vraie dimension. Tout, du coup, vaut la peine. Il y en aura bien un ou deux d’entre vous qui comprendront ça. J’aurai pas perdu mon temps.

Mais, me dit Fournier, même si la tâche anti-pollutive est gigantesque et de longue haleine, même si on n’en, comme disait Louise Michel, savoure pas les fruits, nos enfants en profiteront. Les générations futures nous devront leurs bonnes joues rouges sur fond de verdure émaillée de pâquerettes. Les générations futures ! Nos enfants ! Essentiels-bidons. Cinéma intime. Cache-mort. Me fous des générations futures et je vous dis pourquoi, et je vous l’ai d’ailleurs déjà dit : le futur n’existe pas. Puisque je ne serai pas là pour me le faire exister. (Voir plus haut démonstration complète. Une démonstration comme ça, c’est tellement beau, ça se fait qu’une fois dans la vie.) Je suis la caméra et le spectateur. Moi plus là, plus de spectacle. Pas seulement : plus de monde. Je cesse d’exister, le monde cesse d’exister. Et essayez donc de me prouver le contraire. Attention, je dis prouver. Même Descartes s’y est cassé le pif. Quand il s’est rendu compte de la portée de ce qu’il avait osé entrevoir, la trouille l’a pris, il a couru en hurlant se cacher sous les jupes de son confesseur.

 

10 Fournier (Pierre). Copain à moi. Un des fleurons de Charlie hebdo. Fondateur de La Gueule ouverte. Pionnier de l’écologie. Mort en 1973, à trente-cinq ans.

 

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Et « Stop-Crève » ? me demandez-vous. De temps en temps. De loin en loin. Un peu plus souvent, depuis quelque temps. C’est que la mort est à la mode, alors ça vous remet ça en tête. Ça me fait plaisir d’un côté, ça prouve qu’il y a parmi vous des fidèles, des vieux de la vieille. D’un autre côté, du côté du gros bout, ça me navre. C’est bien pourquoi j’avais arrêté. C’est pas que vous n’aimiez pas. Ça vous intéressait, ça oui, mais comme ça. Vous aimez bien qu’on en cause, que je vous amuse. Un sujet passionnant. Qui fait rêver. On y croit l’espace d’un instant, comme aux contes de fées. Bref, vous n’avez rien vu. Bouseux.

Et moi, pas assez acharné. J’ai baissé les bras. Pourtant, j’y crois, dur comme fer. Pardon pour le mot malheureux. Je veux dire : j’en suis rationnellement convaincu. Qu’il est possible de ne pas vieillir, donc de ne pas mourir, tout au moins d’usure, de décrépitude. Que cela sera un jour. Bientôt. Trop tard pour toi, pour moi, si on laisse les choses suivre leur train-train… Alors ? De toute façon, on n’a pas le choix, et ça, vous ne l’avez pas compris, ou pas assez, ou pas durablement. C’est ma faute. J’aurais dû remettre ça, répéter, répéter sans relâche, rabâcher, tant pis, vous écœurer, mais c’est qu’alors vous étiez des cons et qu’en avais-je à foutre, enfoncer le clou, encore et encore. Il y aurait fallu un Fournier. (Vous vous rappelez qui c’est ?) Je n’ai pas sa ténacité de bouledogue accroché à un fond de pantalon. Horreur de rabâcher. Supporte pas de m’emmerder. Tant pis. Tant pis pour vous, tant pis pour moi. Enfin, bon, vous voyez, de temps en temps, j’ai un hoquet, un rot de mauvaise conscience. Ce papier en est un.

On n’a pas le choix. On n’a pas choisi de naître, pourtant on est là. On n’a pas choisi d’avoir conscience d’être, pourtant on l’a. On n’a pas choisi d’être voué à la vieillesse, à la pourriture vivante et à la mort au bout, pourtant on l’est. On n’a pas choisi de savoir tout ça, pourtant on le sait. Et, le sachant, rien ne peut être comme si on ne le savait pas. On n’a pas le choix : l’unique tâche non ridicule qui s’offre à l’activité de l’homme, seul être vivant à avoir atteint ce seuil de conscience autoréflexive, est de refuser la mort. La seule façon non névrotique de cohabiter avec l’idée de sa propre mort est d’envisager la possibilité de la supprimer, et d’y œuvrer. De la supprimer physiquement.

 

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En bref : la mort est une maladie. Une anomalie. (Oui, je sais, rien n’est anormal, rien n’est normal, tout est. Puisque c’est. Il n’y a pas quelque part une norme « décidée » par une autorité supérieure, quelle qu’elle soit, la baptisât-on « lois de la nature ». Il n’y a pas de lois de la nature, il n’y a qu’une façon d’être, qui ne pouvait pas être autre, puisqu’elle est. Tout le reste est métaphysique. Prendre les choses comme elles sont, faire avec ce qu’on a, sans se préoccuper de savoir si c’est « normal », « naturel », ou conforme à je ne sais quel plan préalable, majestueux et transcendant. Comprendre le comment, laisser tomber le pourquoi. Il n’y a pas de pourquoi. L’avenir se crée au fur et à mesure, il n’y a pas de direction préconçue. Tout est « naturel », puisque la nature, c’est ce qui est. Tu la fermes, cette parenthèse ?)

La mort, pour autant qu’on sache, a toujours accompagné la vie. Ce n’est pas une raison pour que ça continue. Et justement, nous sommes parvenus au moment où, pour la première fois, on peut envisager de pouvoir un jour prendre les choses en main. Nous sommes à la, comme on dit chez les bons auteurs, croisée des chemins. Question de décennies. La connaissance de la cellule vivante a formidablement progressé depuis une trentaine d’années. Pourtant, la biologie est une science pauvre, peu caressée par les pouvoirs. Les sciences physiques, grâce à leurs fructueuses applications industrielles et militaires, sont, elles, choyées. Et puis, elles sont infiniment plus simples. Elles ont donc pris une avance énorme sur les sciences du vivant. N’empêche. Si l’on décidait de mettre le paquet sur un projet « Stop-Crève » comme on l’a mis sur la première bombe atomique ou sur la conquête de l’espace, on obtiendrait, ici comme là, des résultats spectaculaires. Décréter la biologie cellulaire et, en particulier, l’étude du vieillissement, sciences prioritaires. Organiser une coopération mondiale. Se répartir les tâches. Construire des labos, former des chercheurs. Confronter les résultats. On l’a bien fait, à l’échelon national, pour fabriquer une bombe…

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La mort n’est pas la fin « logique », la conséquence « fatale », « normale », de la vie. La vie est programmée (s’est programmée) pour exclure la mort. Si la mort survient cependant, c’est par suite d’erreurs de programmation, ou d’incidents de parcours. (C’est la même chose, un peu plus tôt, un peu plus tard.) La vieillesse et la mort par vieillesse sont des accidents, des anomalies, si l’on pose que la norme, c’est la vie. Nous posons comme norme, comme système de référence, ce qui nous fait plaisir. La norme est donc, de notre point de vue intéressé, la vie, notre vie à chacun de nous tout seul, dans la perfection de son fonctionnement, c’est-à-dire la jeunesse, et dans la plénitude de nos facultés, c’est-à-dire l’âge d’un adulte jeune et en pleine santé. La vie n’est qu’un avatar de la matière, un accident de hasard. La mort en est un autre. Prenons le bon, laissons l’autre. La tuberculose aussi est, comme tout, un accident de hasard, une chose « naturelle ». Le diabète aussi. N’empêche qu’on a baisé la tuberculose, qu’on tient le diabète en respect, sans nous soucier s’il est « naturel » que les bacilles de Koch soient assassinés dans la fleur de l’âge ou que le pancréas défaillant soit remplacé par la seringue à insuline.

Enfonçons le clou : on n’a pas le choix. Baiser la mort est le seul but logique de la vie. Le seul but non stupide, non illusoire. Ne pas mourir. Voilà le grand jeu qui nous est proposé. Tous les autres buts, même ceux que nous croyons les plus « sacrés », ne sont que leurres, trompe-faim, cache-angoisse, tue-le-temps, dérision. Toute vie qui sait qu’elle doit mourir n’a qu’un objectif possible : ne pas mourir. Au moins, essayer. (Sauf souffrance insupportable et irrémédiable, mais ceci est une autre paire de manches.)

 

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On nous a, tout au long de l’histoire, proposé des buts suprêmes, des justifications flatteuses à l’« aventure humaine ». Car nous avons besoin d’un but. L’homme ne veut pas être né pour simplement vivre et mourir. Il se cherche des missions, des raisons d’être. Il veut être né pour quelque chose. Quelque chose qui, si possible, « le dépasse ». L’homme est volontiers mégalo. Venir au monde, bouffer, chier sa merde, semer sa graine, repartir, ça ne le satisfait pas. D’où les divagations des religions, des philosophies et des idéologies de masse, ces religions sans dieux : « salut » dans l’au-delà des religions à survie, idéaux moraux, « marche en avant » de l’humanité, sacrifice à la patrie, à la cause, aspiration vers un amour (sexuel) surhumain, etc. Verbiage. Excitation lyrique. Consolationnisme. Carotte à l’âne. Le salut ne saurait être qu’individuel et matériel. Par individuel, je veux dire que le bonheur, la paix intime, ne se partage pas. On peut s’unir pour le conquérir, on le déguste seul. Même si la présence des autres, et des autres également heureux, y concourt. La sensation, objectif final, est personnelle, strictement.

 

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On est seul dans sa peau. Que dis-je ? Ta peau même t’est étrangère. Tes doigts, les images dans tes yeux, la faim dans ton estomac : messages, et finalement sensations dans ton moi. Illusions, pourquoi pas ? L’extérieur commence dès que tu essaies d’ajouter un mot, une virgule, à cette phrase : « Je pense, donc je suis. » Seule affirmation qui n’a pas à être prouvée. Pis : seule qui puisse être, raisonnablement, formulée. Rien au-delà. Je pense, donc je suis. Traduction : j’ai conscience d’être, donc j’existe, avoir conscience d’exister c’est exister, c’est tout ce dont je puis être certain, et seulement au moment où j’en ai conscience, c’est-à-dire où je me pose la question. Si tu essaies d’y ajouter la moindre chose, tu es obligé de supposer que cette chose est, objectivement, existante, et de faire comme si. Tu n’as rien, absolument rien, pour te le prouver, puisque tout est, en fin de compte, sensation et prise de conscience de cette sensation. Il est impossible qu’il puisse un jour y avoir une preuve objective de l’existence d’autre chose que ta propre conscience d’exister.

Mais où m’envolè-je ? La mort est à la mode. Ça passera. Toute mode passe. Pour l’instant, elle envahit les devantures des librairies, elle passe même son nez camus entre deux hymnes à une lessive à la radio, à la télé. Mais ce sont toujours les sempiternels déconnages « culturels » résignés, lyriques, insolites, érudits, poétiques… Les mêmes rodomontades… « Les rites mortuaires des tribus du Sud-Yombibi au deuxième millénaire », « La mort dans le folklore bas-breton », « Les humoristes devant la mort », « La mort en tant que facteur socio-économique dans la prise de conscience de la crise du capitalisme dans les classes petites-bourgeoises », « La vie commence à la mort, Dieu me l’a dit »… Merde. Il n’y a qu’une façon d’aborder la mort, c’est de la tuer.

 

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