Théâtre complet . Tome II

Corneille ; texte établi par Liliane Picciola · Chapitre 25 sur 25 · partie 1/3

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Théâtre complet . Tome II

• Héraclius

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

empereur d'Orient

 

Tragédie

 

Héraclius empereur d'Orient 512 Adresse

 

A Mgr Séguier, Chancelier de France

MONSEIGNEUR,

Je sais que cette tragédie n'est pas d'un genre assez relevé pour espérer légitimement que vous y daigniez jeter les yeux et que, pour offrir quelque chose à Votre Grandeur qui n'en fût pas entièrement indigne, j'aurais eu besoin d'une parfaite peinture de toute la vertu d'un Caton ou d'un Sénèque ; mais comme je tâchais d'amasser des forces pour ce grand dessein, les nouvelles faveurs que j'ai reçues de vous m'ont donné une juste impatience de les publier, et les applaudissements qui ont suivi les représentations de ce poème m'ont fait présumer que sa bonne fortune pourrait suppléer à son peu de mérite. La curiosité que son récit a laissé dans les esprits pour sa lecture m'a flatté aisément, jusques à me persuader que je ne pouvais prendre une plus heureuse occasion de leur faire savoir combien je vous suis redevable, et j'ai précipité ma reconnaissance quand j'ai considéré qu'autant que je la différerais pour m'en acquitter plus dignement, autant je demeurerais dans les apparences d'une ingratitude inexcusable envers vous. Mais quand même les dernières obligations que je vous ai ne m'auraient pas fait cette glorieuse violence, il faut que je vous avoue ingénument que les intérêts de ma propre réputation m'en imposaient une très pressante nécessité. Le bonheur de mes ouvrages ne la porte en aucun lieu où elle ne demeure fort douteuse et où l'on ne se défie, avec raison, de ce qu'en dit la voix publique, parce qu'aucun d'eux n'y fait connaître l'honneur que j'ai d'être connu de vous. Cependant on sait par toute l'Europe l'accueil favorable que Votre Grandeur fait aux gens de lettres ; que l'accès auprès de vous est ouvert et libre à tous ceux que les sciences ou les talents de l'esprit élèvent au−dessus du commun ; que les caresses dont vous les honorez sont les marques les plus indubitables et les plus solides de ce qu'ils valent et qu'enfin nos plus belles muses, que feu Monseigneur le cardinal de Richelieu avait choisies de sa main pour en composer un corps tout d'esprits, seraient encore inconsolables de sa perte, si elles n'avaient trouvé chez Votre Grandeur la même protection qu'elles rencontraient chez son Eminence. Quelle apparence donc qu'en quelque climat où notre langue puisse avoir entrée, on puisse croire qu'un homme mérite quelque véritable estime, si ses travaux n'y portent les assurances de l'état que vous en faites dans les hommages qu'il vous en doit ? Trouvez bon, MONSEIGNEUR, que celui−ci, plus heureux que le reste des miens, affranchisse mon nom de la honte de ne vous en avoir point encore rendu, et que, pour affermir ce peu de réputation qu'ils m'ont acquis, il tire mes lecteurs d'un doute si légitime, en leur apprenant non seulement que je ne vous suis pas tout à fait inconnu, mais aussi même que votre bonté ne dédaigne pas de répandre sur moi votre bienveillance et vos grâces, de sorte que, quand votre vertu ne me donnerait pas toutes les passions imaginables pour votre service, je serais le plus ingrat de tous les hommes, si je n'étais toute ma vie très véritablement,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

CORNEILLE.

 

Adresse 513 Au lecteur

 

Voici une hardie entreprise sur l'histoire, dont vous ne reconnaîtrez aucune chose dans cette tragédie que l'ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas, et Héraclius. J'ai falsifié la naissance de ce dernier, mais ce n'a été qu'en sa faveur et pour lui en donner une plus illustre, le faisant fils de l'empereur Maurice, bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'Afrique de même nom que lui. J'ai prolongé la durée de l'empire de son prédécesseur de douze années et lui ai donné un fils, quoique l'histoire n'en parle point, mais seulement d'une fille nommée Domitia, qu'il maria à un Priscus ou Crispus. J'ai prolongé de même la vie de l'impératrice Constantine et, comme j'ai fait régner ce tyran vingt ans au lieu de huit, je n'ai fait mourir cette princesse que dans la quinzième année de sa tyrannie, quoiqu'il l'eût sacrifiée à sa sûreté avec ses filles dès la cinquième. Je ne me mettrai pas en peine de justifier cette licence que j'ai prise : l'événement l'a assez justifiée et les exemples des anciens que j'ai rapportés sur Rodogune semblent l'autoriser suffisamment ; mais, à parler sans fard, je ne voudrais pas conseiller à personne de la tirer en exemple. C'est beaucoup hasarder, et l'on n'est pas toujours heureux ; et, dans un dessein de cette nature, ce qu'un bon succès fait passer pour une ingénieuse hardiesse, un mauvais le fait prendre pour une témérité ridicule.

Baronius, parlant de la mort de l'empereur Maurice et de celle de ses fils, que Phocas faisait immoler à sa vue, rapporte une circonstance très rare, dont j'ai pris l'occasion de former le noeud de cette tragédie, à qui elle sert de fondement. Cette nourrice eut tant de zèle pour ce malheureux prince, qu'elle exposa son propre fils au supplice, au lieu d'un des siens qu'on lui avait donné à nourrir. Maurice reconnut l'échange et l'empêcha par une considération pieuse que cette extermination de toute sa famille était un juste jugement de Dieu, auquel il n'eût pas cru satisfaire s'il eût souffert que le sang d'un autre eût payé pour celui d'un de ses fils. Mais, quant à ce qui était de la mère, elle avait surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince, et l'on peut dire que son enfant était mort pour son regard. Comme j'ai cru que cette action était assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire, j'ai fait de cette nourrice une gouvernante. J'ai supposé que l'échange avait eu son effet, et de cet enfant sauvé par la supposition d'un autre, j'en ai fait Héraclius, le successeur de Phocas. Bien plus, j'ai feint que cette Léontine, ne croyant pas pouvoir cacher longtemps cet enfant que Maurice avait commis à sa fidélité, vu la recherche exacte que Phocas en faisait faire, et se voyant même déjà soupçonnée et prête à être découverte, se voulut mettre dans les bonnes grâces de ce tyran en lui allant offrir ce petit prince dont il était en peine, au lieu duquel elle lui livra son propre fils Léonce. J'ai ajouté que par cette action Phocas fut tellement gagné qu'il crut ne pouvoir remettre son fils Martian aux mains d'une personne qui lui fût plus acquise, d'autant que ce qu'elle venait de faire l'avait jetée, à ce qu'il croyait, dans une haine irréconciliable avec les amis de Maurice, qu'il avait seuls à craindre. Cette faveur où je la mets auprès de lui donne lieu à un second échange d'Héraclius, qu'elle nourrissait comme son fils sous le nom de Léonce, avec Martian, que Phocas lui avait confié. Je lui fais prendre l'occasion de l'éloignement de ce tyran, que j'arrête trois ans, sans revenir, à la guerre contre les Perses et, à son retour, je fais qu'elle lui donne Héraclius pour son fils, qui est dorénavant élevé auprès de lui sous le nom de Martian, pendant qu'elle retient le vrai Martian auprès d'elle et le nourrit sous le nom de Léonce, qu'elle avait exposé pour l'autre. Comme ces deux princes sont grands et que Phocas, abusé par ce dernier échange, presse Héraclius d'épouser Pulchérie, fille de Maurice, qu'il avait réservée exprès seule de toute sa famille, afin qu'elle portât par ce mariage le droit et les titres de l'empire dans sa maison, Léontine, pour empêcher cette alliance incestueuse du frère et de la soeur, avertit Héraclius de sa naissance. Je serais trop long si je voulais ici toucher le reste des incidents d'un poème si embarrassé, et me contenterai de vous avoir donné ces lumières afin que vous en puissiez commencer la lecture avec moins d'obscurité. Vous vous souviendrez seulement qu'Héraclius passe pour Martian, fils de Phocas, et Martian pour Léonce, fils de Léontine, et qu'Héraclius sait qui il est, et qui est ce faux Léonce, mais que le vrai Martian, Phocas, ni Pulchérie, n'en savent rien, non plus que le reste des acteurs, hormis Léontine et sa fille Eudoxe.

Au lecteur 514

On m'a fait quelque scrupule de ce qu'il n'est pas vraisemblable qu'une mère expose son fils à la mort pour en préserver un autre ; à quoi j'ai deux réponses à faire : la première que notre unique docteur Aristote nous permet de mettre quelquefois des choses qui même soient contre la raison et l'apparence, pourvu que ce soit hors de l'action, ou, pour me servir des termes latins de ses interprètes, extra fabulam, comme est ici cette supposition d'enfant, et nous donne pour exemple Oedipe, qui ayant tué un roi de Thèbes, l'ignore encore vingt ans après ; l'autre, que l'action étant vraie du côté de la mère, comme je l'ai remarqué tantôt, il ne faut plus s'informer si elle est vraisemblable, étant certain que toutes les vérités sont recevables dans la poésie, quoiqu'elle ne soit pas obligée à les suivre. La liberté qu'elle a de s'en écarter n'est pas une nécessité, et la vraisemblance n'est qu'une condition nécessaire à la disposition, et non pas au choix du sujet ni des incidents qui sont appuyés de l'histoire. Tout ce qui entre dans le poème doit être croyable et il l'est, selon Aristote, par l'un de ces trois moyens : la vérité, la vraisemblance, ou l'opinion commune. J'irai plus outre, et quoique peut−être on voudra prendre cette proposition pour un paradoxe, je ne craindrai point d'avancer que le sujet d'une belle tragédie doit n'être pas vraisemblable. La preuve en est aisée par le même Aristote, qui ne veut pas qu'on en compose une d'un ennemi qui tue son ennemi, parce que, bien que cela soit fort vraisemblable, il n'excite dans l'âme des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les deux passions de la tragédie : mais il nous renvoie la choisir dans les événements extraordinaires qui se passent entre personnes proches comme d'un père qui tue son fils, une femme son mari, un frère sa soeur, ce qui, n'étant jamais vraisemblable, doit avoir l'autorité de l'histoire ou de l'opinion commune pour être cru, si bien qu'il n'est pas permis d'inventer un sujet de cette nature. C'est la raison qu'il donne de ce que les anciens traitaient presque mêmes sujets, d'autant qu'ils rencontraient peu de familles où fussent arrivés de pareils désordres, qui font les belles et puissantes oppositions du devoir et de la passion.

Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre plus au long sur cette matière ; j'en ai dit ces deux mots en passant, par une nécessité de me défendre d'une objection qui détruirait tout mon ouvrage puisqu'elle va en saper le fondement, et non par ambition d'étaler mes maximes, qui peut−être ne sont pas généralement avouées des savants. Aussi ne donné−je ici mes opinions qu'à la mode de M. de Montaigne, non pour bonnes, mais pour miennes. Je m'en suis bien trouvé jusqu'à présent mais je ne tiens pas impossible qu'on réussisse mieux en suivant les contraires.

 

Au lecteur 515 Examen

 

Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que celle de Rodogune et je puis dire que c'est un heureux original dont il s'est fait beaucoup de belles copies sitôt qu'il a paru : Sa conduite diffère de celle−là, en ce que les narrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occasion en divers lieux avec adresse, et toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu'il y en ait pas une de sang−froid, comme celle de Laonice. Elles sont éparses ici dans tout le poème, et ne font connaître à la fois que ce qu'il est besoin qu'on sache pour l'intelligence de la scène qui suit. Ainsi, dès la première, Phocas, alarmé du bruit qui court qu'Héraclius est vivant, récite les particularités de sa mort pour montrer la fausseté de ce bruit, et Crispe, son gendre, en lui proposant un remède aux troubles qu'il appréhende, fait connaître comme, en perdant toute la famille de Maurice, il a réservé Pulchérie pour la faire épouser à son fils Martian, et le pousse d'autant plus à presser ce mariage, que ce prince court chaque jour de grands périls à la guerre, et que sans Léonce il fût demeuré au dernier combat. C'est par là qu'il instruit les auditeurs de l'obligation qu'a le vrai Héraclius, qui passe pour Martian, au vrai Martian, qui passe pour Léonce ; et cela sert de fondement à l'offre volontaire qu'il fait de sa vie au quatrième acte, pour le sauver du péril où l'expose cette erreur des noms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant de l'aversion que les deux parties témoignent à ce mariage, impute celle de Pulchérie à l'instruction qu'elle a reçue de sa mère, et apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu'il l'a laissée trop vivre après la mort de l'empereur Maurice, son mari. Il fallait tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui, mais je n'ai pu avoir assez d'adresse pour faire entendre les équivoques ingénieux dont est rempli tout ce que dit Héraclius à la fin de ce premier acte, et on ne les peut comprendre que par une réflexion après que la pièce est finie, et qu'il est entièrement reconnu, ou dans une seconde représentation.

Surtout, la manière dont Eudoxe fait connaître, au second acte, le double échange que sa mère a fait des deux princes, est une des choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume. Léontine l'accuse d'avoir révélé le secret d'Héraclius et d'être cause du bruit qui court qui le met en péril de sa vie ; pour s'en justifier, elle explique tout ce qu'elle en sait, et conclut que, puisqu'on n'en publie pas tant, il faut que ce bruit ait pour auteur quelqu'un qui n'en sache pas tant qu'elle. Il est vrai que cette narration est si courte qu'elle laisserait beaucoup d'obscurité si Héraclius ne l'expliquait plus au long, au quatrième acte, quand il est besoin que cette vérité fasse son plein effet, mais elle n'en pouvait pas dire davantage à une personne qui savait cette histoire mieux qu'elle, et ce peu qu'elle en dit suffit à jeter une lumière parfaite de ces échanges, qu'il n'est pas besoin alors d'éclaircir plus entièrement.

L'artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore celui−ci : Exupère y fait connaître tout son dessein à Léontine, mais d'une façon qui n'empêche point cette femme avisée de le soupçonner de fourberie et de n'avoir autre dessein que de tirer d'elle le secret d'Héraclius pour le perdre. L'auditeur lui−même en demeure dans la défiance, et ne sait qu'en juger, mais, après que la conspiration a eu son effet par la mort de Phocas, cette confidence anticipée exempte Exupère de se purger de tous les justes soupçons qu'on avait eus de lui, et délivre l'auditeur d'un récit qui lui aurait été fort ennuyeux après le denouement de la pièce, où toute la patience que peut avoir sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui prétendent l'être.

Le stratagème d'Exupère, avec toute son industrie, a quelque chose un peu délicat, et d'une nature à ne se faire qu'au théâtre, où l'auteur est maître des événements qu'il tient dans sa main, et non pas dans la vie civile, où les hommes en disposent selon leurs intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas et le fait arrêter prisonnier, son intention est fort bonne, et lui réussit, mais il n'y avait que moi qui lui pût répondre du succès. Il acquiert la confiance du tyran par là, et se fait remettre entre les mains la garde d'Héraclius et sa conduite au supplice, mais le contraire pouvait arriver, et Phocas, au lieu de déférer à ses avis qui le résolvent

Examen 516 à faire couper la tête à ce prince en la place publique, pouvait s'en défaire sur l'heure et se défier de lui et de ses amis comme de gens qu'il avait offensés et dont il ne devait jamais espérer un zèle bien sincère à le servir. La mutinerie qu'il excite, dont il lui amène les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imaginée avec justesse ; mais jusque−là toute sa conduite est de ces choses qu'il faut souffrir au théâtre, parce qu'elles ont un éclat dont la surprise éblouit et qu'il ne ferait pas bon tirer en exemple pour conduire une action véritable sur leur plan.

Je ne sais si on voudra me pardonner d'avoir fait une pièce d'invention sous des noms véritables, mais je ne crois pas qu'Aristote le défende, et j'en trouve assez d'exemples chez les anciens. Les deux Electre de Sophocle et d'Euripide aboutissent à la même action par des moyens si divers qu'il faut de nécessité que l'une des deux soit entièrement inventée ; l'Iphigénie in Tauris a la mine d'être de même nature, et l'Hélène, où Euripide suppose qu'elle n'a jamais été à Troie, et que Pâris n'y a enlevé qu'un fantôme qui lui ressemblait, ne peut avoir aucune action épisodique ni principale qui ne parte de la seule imagination de son auteur.

Je n'ai conservé ici, pour toute vérité historique, que l'ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius ; j'ai falsifié la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus illustre, en le faisant fils de Maurice bien qu'il ne le fût que d'un prêteur d'Afrique, qui portait même nom que lui. J'ai prolongé de douze ans la durée de l'empire de Phocas et lui ai donné Martian pour fils, quoique l'histoire ne parle que d'une fille, nommée Domitia, qu'il maria à Crispe, dont je fais un de mes personnages. Ce fils et Héraclius, qui sont confondus l'un avec l'autre par les échanges de Léontine, n'auraient pas été en état d'agir si je ne l'eusse fait régner que les huit ans qu'il régna, puisque, pour faire ces échanges, il fallait qu'ils fussent tous deux au berceau quand il commença de régner. C'est par cette même raison que j'ai prolongé la vie de l'impératrice Constantine, que je n'ai fait mourir qu'en la quinzième année de sa tyrannie, bien qu'il l'eût immolée à sa sûreté dès la cinquième, et je l'ai fait afin qu'elle pût avoir une fille capable de recevoir ses instructions en mourant, et d'un âge proportionné à celui du prince qu'on lui voulait faire épouser.

La supposition que fait Léontine d'un de ses fils pour mourir au lieu d'Héraclius n'est point vraisemblable, mais elle est historique, et n'a point besoin de vraisemblance, puisqu'elle a l'appui de la vérité qui la rend croyable, quelque répugnance qu'y veuillent apporter les difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice, et je l'ai trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne plus illustre, et qui soutient mieux la dignité du théâtre. L'empereur Maurice reconnut cette supposition et l'empêcha d'avoir son effet, pour ne s'opposer pas au juste jugement de Dieu, qui voulait exterminer toute sa famille ; mais, quant à ce qui est de la mère, elle avait surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince, et comme on pouvait dire que son fils était mort pour son regard, je me suis cru assez autorisé par ce qu'elle avait voulu faire à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveautés surprenantes de ce sujet.

Il lui faut la même indulgence pour l'unité de lieu qu'à Rodogune. La plupart des poèmes qui suivent en ont besoin, et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L'unité de jour n'a rien de violenté, et l'action se pourrait passer en cinq ou six heures, mais le poème est si embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention. J'ai vu de fort bons esprits et des personnes des plus qualifiées de la cour se plaindre de ce que sa représentation fatiguait autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire, mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en remporter une entière intelligence.

 

Examen 517 Acteurs

 

Phocas, empereur d'Orient.

Héraclius, fils de l'empereur Maurice, cru Martian fils de Phocas, amant d'Eudoxe. Martian, fils de Phocas, cru Léonce fils de Léontine, amant de Pulchérie. Pulchérie, fille de l'empereur Maurice, maîtresse de Martian.

Léontine, dame de Constantinople, autrefois gouvernante d'Héraclius et de Martian. Eudoxe, fille de Léontine et maîtresse d'Héraclius.

Crispe, gendre de Phocas.

Exupère, patricien de Constantinople.

Amyntas, ami d'Exupère.

Un page de Léontine.

La scène est à Constantinople

 

Acteurs 518 Acte premier

 

Acte premier 519 Scène première

 

Phocas, Crispe

 

Phocas

Crispe, il n'est que trop vrai, la plus belle couronne

N'a que de faux brillants dont l'éclat l'environne,

Et celui dont le ciel pour un sceptre fait choix,

Jusqu'à ce qu'il le porte, en ignore le poids.

Mille et mille douceurs y semblent attachées,

Qui ne sont qu'un amas d'amertumes cachées.

Qui croit les posséder les sent s'évanouir

Et la peur de les perdre empêche d'en jouir ;

Surtout, qui, comme moi, d'une obscure naissance

Monte par la révolte à la toute−puissance,

Qui, de simple soldat à l'empire élevé,

Ne l'a que par le crime acquis et conservé ;

Autant que sa fureur s'est immolé de têtes,

Autant dessus la sienne il croit voir de tempêtes,

Et comme il n'a semé qu'épouvante et qu'horreur,

Il n'en recueille enfin que trouble et que terreur

J'en ai semé beaucoup, et depuis quatre lustres

Mon trône n'est fondé que sur des morts illustres,

Et j'ai mis au tombeau, pour régner sans effroi,

Tout ce que j'en ai vu de plus digne que moi.

Mais le sang répandu de l'empereur Maurice,

Ses cinq fils, à ses yeux envoyés au supplice,

En vain en ont été les premiers fondements,

Si pour m'ôter ce trône ils servent d'instruments :

On en fait revivre un au bout de vingt années ;

Byzance ouvre, dis−tu, l'oreille à ces menées,

Et le peuple, amoureux de tout ce qui me nuit,

D'une croyance avide embrasse ce faux bruit,

Impatient déjà de se laisser séduire

Au premier imposteur armé pour me détruire,

Qui, s'osant revêtir de ce fantôme aimé,

Voudra servir d'idole à son zèle charmé.

Mais sais−tu sous quel nom ce fâcheux bruit s'excite ?

Crispe

Il nomme Héraclius celui qu'il ressuscite.

Phocas

Quiconque en est l'auteur devait mieux l'inventer.

Le nom d'Héraclius doit peu m'épouvanter ;

Sa mort est trop certaine, et fut trop remarquable

Pour craindre un grand effet d'une si vaine fable ;

Il n'avait que six mois, et, lui perçant le flanc,

On en fit dégoutter plus de lait que de sang.

Scène première 520 Et ce prodige affreux, dont je tremblai dans l'âme,

Fut aussitôt suivi de la mort de ma femme.

Il me souvient encor qu'il fut deux jours caché

Et que sans Léontine on l'eût longtemps cherché :

Il fut livré par elle, à qui, pour récompense,

Je donnai de mon fils à gouverner l'enfance

Du jeune Martian, qui, d'âge presque égal,

Etait resté sans mère en ce moment fatal.

Juge par là combien ce conte est ridicule.

Crispe

Tout ridicule, il plaît, et le peuple est crédule.

Mais avant qu'à ce conte il se laisse emporter,

Il vous est trop aisé de le faire avorter :

Quand vous fîtes périr Maurice et sa famille,

Il vous en plut, seigneur, réserver une fille,

Et résoudre dès lors qu'elle aurait pour époux

Ce prince destiné pour régner après vous.

Le peuple en sa personne aime encore et révère

Et son père Maurice et son aïeul Tibère,

Et vous verra sans trouble en occuper le rang

S'il voit tomber leur sceptre au reste de leur sang.

Non, il ne courra plus après l'ombre du frère

S'il voit monter la soeur sur le trône du père.

Mais pressez cet hymen : le prince aux champs de Mars,

Chaque jour, chaque instant, s'offre à mille hasards,

Et n'eût été Léonce, en la dernière guerre,

Ce dessein avec lui serait tombé par terre,

Puisque, sans la valeur de ce jeune guerrier,

Martian demeurait ou mort ou prisonnier.

Avant que d'y périr, s'il faut qu'il y périsse,

Qu'il vous laisse un neveu qui le soit de Maurice,

Et qui, réunissant l'une et l'autre maison,

Tire chez vous l'amour qu'on garde pour son nom.

Phocas

Hélas ! De quoi me sert ce dessein salutaire,

Si pour en voir l'effet tout me devient contraire ?

Pulchérie et mon fils ne se montrent d'accord

Qu'à fuir cet hyménée à l'égal de la mort,

Et les aversions entre eux deux mutuelles

Les font d'intelligence à se montrer rebelles.

La princesse surtout frémit à mon aspect,

Et, quoiqu'elle étudie un peu de faux respect,

Le souvenir des siens, l'orgueil de sa naissance,

L'emporte à tous moments à braver ma puissance.

Sa mère, que longtemps je voulus épargner,

Et qu'en vain par douceur j'espérai de gagner,

L'a de la sorte instruite ; et ce que je vois suivre

Me punit bien du trop que je la laissai vivre.

 

Scène première 521 Crispe

Il faut agir de force avec de tels esprits,

Seigneur, et qui les flatte endurcit leurs mépris ;

La violence est juste où la douceur est vaine.

Phocas

C'est par là qu'aujourd'hui je veux dompter sa haine.

Je l'ai mandée exprès, non plus pour la flatter,

Mais pour prendre mon ordre et pour l'exécuter.

Crispe

Elle entre.

 

Scène première 522 Scène II

 

Phocas, Pulchérie, Crispe

 

Phocas

Enfin, Madame, il est temps de vous rendre.

Le besoin de l'Etat défend de plus attendre ;

Il lui faut des Césars, et je me suis promis

D'en voir naître bientôt de vous et de mon fils.

Ce n'est pas exiger grande reconnaissance

Des soins que mes bontés ont pris de votre enfance,

De vouloir qu'aujourd'hui, pour prix de mes bienfaits,

Vous daigniez accepter les dons que je vous fais.

Ils ne font point de honte au rang le plus sublime ;

Ma couronne et mon fils valent bien quelque estime.

Je vous les offre encore après tant de refus,

Mais apprenez aussi que je n'en souffre plus,

Que, de force ou de gré, je me veux satisfaire,

Qu'il me faut craindre en maître ou me chérir en père,

Et que, si votre orgueil s'obstine à me haïr,

Qui ne peut être aimé se peut faire obéir.

Pulchérie

J'ai rendu jusqu'ici cette reconnaissance

A ces soins tant vantés d'élever mon enfance,

Que tant qu'on m'a laissée en quelque liberté,

J'ai voulu me défendre avec civilité,

Mais, puisqu'on use enfin d'un pouvoir tyrannique

Je vois bien qu'à mon tour il faut que je m'explique,

Que je me montre entière à l'injuste fureur,

Et parle à mon tyran en fille d'empereur.

Il fallait me cacher avec quelque artifice

Que j'étais Pulchérie et fille de Maurice

Si tu faisais dessein de m'éblouir les yeux

Jusqu'à prendre tes dons pour des dons précieux.

Vois quels sont ces présents dont le refus t'étonne :

Tu me donnes, dis−tu, ton fils et ta couronne,

Mais que me donnes−tu, puisque l'une est à moi

Et l'autre en est indigne, étant sorti de toi ?

Ta libéralité me fait peine à comprendre :

Tu parles de donner, quand tu ne fais que rendre,

Et puisque avecque moi tu veux le couronner,

Tu ne me rends mon bien que pour te le donner.

Tu veux que cet hymen, que tu m'oses prescrire,

Porte dans ta maison les titres de l'empire,

Et de cruel tyran, d'infâme ravisseur,

Te fasse vrai monarque, et juste possesseur.

Ne reproche donc plus à mon âme indignée

Qu'en perdant tous les miens tu m'as seule épargnée :

Scène II 523 Cette feinte douceur, cette ombre d'amitié,

Vint de ta politique, et non de ta pitié ;

Ton intérêt dès lors fit seul cette réserve ;

Tu m'as laissé la vie afin qu'elle te serve,

Et, mal sûr dans un trône où tu crains l'avenir,

Tu ne m'y veux placer que pour t'y maintenir ;

Tu ne m'y fais monter que de peur d'en descendre.

Mais connais Pulchérie, et cesse de prétendre :

Je sais qu'il m'appartient, ce trône où tu te sieds,

Que c'est à moi d'y voir tout le monde à mes pieds ;

Mais comme il est encor teint du sang de mon père,

S'il n'est lavé du tien, il ne saurait me plaire ;

Et ta mort, que mes voeux s'efforcent de hâter,

Est l'unique degré par où j'y veux monter.

Voilà quelle je suis, et quelle je veux être.

Qu'un autre t'aime en père ou te redoute en maître,

Le coeur de Pulchérie est trop haut et trop franc

Pour craindre ou pour flatter le bourreau de son sang.

Phocas

J'ai forcé ma colère à te prêter silence

Pour voir à quel excès irait ton insolence.

J'ai vu ce qui t'abuse, et me fait mépriser,

Et t'aime encore assez pour te désabuser.

N'estime plus mon sceptre usurpé sur ton père,

Ni que pour l'appuyer ta main soit nécessaire :

Depuis vingt ans je règne, et je règne sans toi,

Et j'en eus tout le droit du choix qu'on fit de moi.

Le trône où je me sieds n'est pas un bien de race :

L'armée a ses raisons pour remplir cette place ;

Son choix en est le titre ; et tel est notre sort,

Qu'une autre élection nous condamne à la mort.

Celle qu'on fit de moi fut l'arrêt de Maurice ;

J'en vis avec regret le triste sacrifice ;

Au repos de l'Etat il fallut l'accorder ;

Mon coeur, qui résistait, fut contraint de céder.

Mais pour remettre un jour l'empire en sa famille

Je fis ce que je pus : je conservai sa fille,

Et, sans avoir besoin de titre ni d'appui,

Je te fais part d'un bien qui n'était plus à lui.

Pulchérie

Un chétif centenier des troupes de Mysie,

Qu'un gros de mutinés élut par fantaisie,

Oser arrogamment se vanter à mes yeux

D'être juste seigneur du bien de mes aïeux !

Lui qui n'a pour l'empire autre droit que ses crimes,

Lui qui de tous les miens fit autant de victimes,

Croire s'être lavé d'un si noir attentat

En imputant leur perte au repos de l'Etat !

Il fait plus, il me croit digne de cette excuse !

Scène II 524 Souffre, souffre à ton tour que je te désabuse,

Apprends que si jadis quelques séditions

Usurpèrent le droit de ces élections,

L'empire était chez nous un bien héréditaire :

Maurice ne l'obtint qu'en gendre de Tibère,

Et l'on voit depuis lui remonter mon destin

Jusqu'au grand Théodose, et jusqu'à Constantin,

Et je pourrais avoir l'âme assez abattue...

Phocas

Eh bien, si tu le veux, je te le restitue,

Cet empire, et consens encor que ta fierté

Impute à mes remords l'effet de ma bonté :

Dis que je te le rends, et te fais des caresses

Pour apaiser des tiens les ombres vengeresses,

Et tout ce qui pourra, sous quelque autre couleur,

Autoriser ta haine et flatter ta douleur.

Par un dernier effort je veux souffrir la rage

Qu'allume dans ton coeur cette sanglante image.

Mais que t'a fait mon fils ? Etait−il, au berceau,

Des tiens que je perdis le juge ou le bourreau ?

Tant de vertus qu'en lui le monde entier admire

Ne l'ont−elles pas fait trop digne de l'empire ?

En ai−je eu quelque espoir qu'il n'ait assez rempli ?

Et voit−on sous le ciel prince plus accompli ?

Un coeur comme le tien, si grand, si magnanime...

Pulchérie

Va, je ne confonds point ses vertus et ton crime.

Comme ma haine est juste et ne m'aveugle pas,

J'en vois assez en lui pour les plus grands Etats ;

J'admire chaque jour les preuves qu'il en donne ;

J'honore sa valeur, j'estime sa personne,

Et penche d'autant plus à lui vouloir du bien

Que, s'en voyant indigne, il ne demande rien,

Que ses longues froideurs témoignent qu'il s'irrite

De ce qu'on veut de moi par delà son mérite,

Et que de tes projets son coeur triste et confus

Pour m'en faire justice approuve mes refus.

Ce fils si vertueux d'un père si coupable,

S'il ne devait régner, me pourrait être aimable,

Et cette grandeur même où tu veux le porter

Est l'unique motif qui m'y fait résister.

Après l'assassinat de ma famille entière,

Quand tu ne m'as laissé père, mère, ni frère,

Que j'en fasse ton fils légitime héritier !

Que j'assure par là leur trône au meurtrier !

Non, non. Si tu me crois le coeur si magnanime

Qu'il ose séparer ses vertus de ton crime,

Sépare tes parents, et ne m'offre aujourd'hui

Que ton fils sans le sceptre, ou le sceptre sans lui.

Scène II 525 Avise, et si tu crains qu'il te fût trop infâme

De remettre l'empire en la main d'une femme,

Tu peux dès aujourd'hui le voir mieux occupé.

Le ciel me rend un frère à ta rage échappé ;

On dit qu'Héraclius est tout prêt de paraître.

Tyran, descends du trône, et fais place à ton maître.

Phocas

A ce compte, arrogante, un fantôme nouveau

Qu'un murmure confus fait sortir du tombeau,

Te donne cette audace et cette confiance !

Ce bruit s'est fait déjà digne de ta croyance.

Mais...

Pulchérie

Je sais qu'il est faux : pour t'assurer ce rang

Ta rage eut trop de soin de verser tout mon sang.

Mais la soif de ta perte, en cette conjoncture,

Me fait aimer l'auteur d'une belle imposture :

Au seul nom de Maurice il te fera trembler ;

Puisqu'il se dit son fils, il veut lui ressembler,

Et cette ressemblance où son courage aspire

Mérite mieux que toi de gouverner l'empire.

J'irai par mon suffrage affermir cette erreur,

L'avouer pour mon frère et pour mon empereur,

Et dedans son parti jeter tout l'avantage

Du peuple convaincu par mon premier hommage.

Toi, si quelque remords te donne un juste effroi,

Sors du trône, et te laisse abuser comme moi.

Prends cette occasion de te faire justice.

Phocas

Oui, je me la ferai bientôt par ton supplice.

Ma bonté ne peut plus arrêter mon devoir :

Ma patience a fait par delà son pouvoir.

Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage,

Et l'audace impunie enfle trop un courage.

Tonne, menace, brave, espère en de faux bruits,

Fortifie, affermis ceux qu'ils auront séduits,

Dans ton âme à ton gré change ma destinée,

Mais choisis pour demain la mort ou l'hyménée.

Pulchérie

Il n'est pas pour ce choix besoin d'un grand effort

A qui hait l'hyménée et ne craint point la mort.

Dans les deux scènes suivantes, Héraclius passe pour Martian, et Martian pour Léonce. Héraclius se connaît, mais Martian ne se connaît pas.

 

Scène II 526 Scène III

 

Phocas, Pulchérie, Héraclius, Crispe

 

Phocas, à Pulchérie.

Dis, si tu veux, encor que ton coeur la souhaite.

à Héraclius.

Approche, Martian, que je te le répète :

Cette ingrate furie, après tant de mépris,

Conspire encore la perte et du père et du fils ;

Elle−même a semé cette erreur populaire

D'un faux Héraclius qu'elle accepte pour frère,

Mais quoi qu'à ces mutins elle puisse imposer,

Demain ils la verront mourir ou t'épouser.

Héraclius

Seigneur...

Phocas

Garde sur toi d'attirer ma colère.

Héraclius

Dussé−je mal user de cet amour de père,

Etant ce que je suis, je me dois quelque effort

Pour vous dire, Seigneur, que c'est vous faire tort,

Et que c'est trop montrer d'injuste défiance

De ne pouvoir régner que par son alliance

Sans prendre un nouveau droit du nom de son époux,

Ma naissance suffit pour régner après vous :

J'ai du coeur, et tiendrais l'empire même infâme

S'il fallait le tenir de la main d'une femme.

Phocas

Eh bien ! Elle mourra, tu n'en as pas besoin.

Héraclius

De vous−même, Seigneur, daignez mieux prendre soin.

Le peuple aime Maurice : en perdre ce qui reste

Nous rendrait ce tumulte au dernier point funeste ;

Au nom d'Héraclius à demi soulevé,

Vous verriez par sa mort le désordre achevé.

Il vaut mieux la priver du rang qu'elle rejette,

Faire régner une autre, et la laisser sujette,

Et d'un parti plus bas punissant son orgueil...

Phocas

Quand Maurice peut tout du creux de son cercueil,

A ce fils supposé, dont il me faut défendre,

Tu parles d'ajouter un véritable gendre !

Scène III 527

Héraclius

Seigneur, j'ai des amis chez qui cette moitié...

Phocas

A l'épreuve d'un sceptre il n'est point d'amitié,

Point qui ne s'éblouisse à l'éclat de sa pompe,

Point qu'après son hymen sa haine ne corrompe.

Elle mourra, te dis−je.

Pulchérie, à Héraclius.

Ah ! ne m'empêchez pas

De rejoindre les miens par un heureux trépas !

La vapeur de mon sang ira grossir la foudre

Que Dieu tient déjà prête à le réduire en poudre ;

Et ma mort, en servant de comble à tant d'horreurs...

Phocas

Par ses remercîments juge de ses fureurs.

J'ai prononcé l'arrêt, il faut que l'effet suive.

Résous−la de t'aimer, si tu veux qu'elle vive ;

Sinon, j'en jure encore et ne t'écoute plus,

Son trépas dès demain punira ses refus.

 

Scène III 528 Scène IV

 

Pulchérie, Héraclius, Martian

 

Héraclius

En vain il se promet que, sous cette menace,

J'espère en votre coeur surprendre quelque place :

Votre refus est juste et j'en sais les raisons.

Ce n'est pas à nous deux d'unir les deux maisons ;

D'autres destins, Madame, attendent l'un et l'autre ;

Ma foi m'engage ailleurs aussi bien que la vôtre.

Vous aurez en Léonce un digne possesseur ;

Je serai trop heureux d'en posséder la soeur.

Ce guerrier vous adore, et vous l'aimez de même ;

Je suis aimé d'Eudoxe autant comme je l'aime.

Léontine, leur mère, est propice à nos voeux ;

Et quelque effort qu'on fasse à rompre ces beaux noeuds,

D'un amour si parfait les chaînes sont si belles

Que nos captivités doivent être éternelles.

Pulchérie

Seigneur, vous connaissez ce coeur infortuné :

Léonce y peut beaucoup ; vous me l'avez donné,

Et votre main illustre augmente le mérite

Des vertus dont l'éclat pour lui me sollicite.

Mais à d'autres pensers il me faut recourir :

Il n'est plus temps d'aimer alors qu'il faut mourir,

Et quand à ce départ une âme se prépare...

Héraclius

Redoutez un peu moins les rigueurs d'un barbare.

Pardonnez−moi ce mot : pour vous servir d'appui

J'ai peine à reconnaître encore un père en lui.

Résolu de périr pour vous sauver la vie,

Je sens tous mes respects céder à cette envie ;

Je ne suis plus son fils s'il en veut à vos jours,

Et mon coeur tout entier vole à votre secours.

Pulchérie

C'est donc avec raison que je commence à craindre,

Non la mort, non l'hymen où l'on me veut contraindre,

Mais ce péril extrême où, pour me secourir,

Je vois votre grand coeur aveuglément courir.

Martian

Ah, mon prince ! Ah, Madame ! Il vaut mieux vous résoudre, Par un heureux hymen, à dissiper ce foudre.

Au nom de votre amour et de votre amitié,

Prenez de votre sort tous deux quelque pitié.

Scène IV 529 Que la vertu du fils, si pleine et si sincère,

Vainque la juste horreur que vous avez du père,

Et, pour mon intérêt, n'exposez pas tous deux...

Héraclius

Que me dis−tu, Léonce ? Et qu'est−ce que tu veux ?

Tu m'as sauvé la vie, et, pour reconnaissance,

Je voudrais à tes feux ôter leur récompense,

Et, ministre insolent d'un prince furieux,

Couvrir de cette honte un nom si glorieux,

Ingrat à mon ami, perfide à ce que j'aime,

Cruel à la princesse, odieux à moi−même !

Je te connais, Léonce, et mieux que tu ne crois ;

Je sais ce que tu vaux, et ce que je te dois.

Son bonheur est le mien, Madame, et je vous donne

Léonce et Martian en la même personne ;

C'est Martian en lui que vous favorisez.

Opposons la constance aux périls opposés.

Je vais près de Phocas essayer la prière,

Et, si je n'en obtiens la grâce tout entière,

Malgré le nom de père, et le titre de fils,

Je deviens le plus grand de tous ses ennemis.

Oui, si sa cruauté s'obstine à votre perte,

J'irai pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte ;

Et puisse, si le ciel m'y voit rien épargner,

Un faux Héraclius en ma place régner !

Adieu, Madame.

Pulchérie

Adieu, Prince trop magnanime.

Héraclius s'en va, et Pulchérie continue.

Prince digne en effet d'un trône acquis sans crime,

Digne d'un autre père. Ah ! Phocas ! Ah ! Tyran !

Se peut−il que ton sang ait formé Martian ?

Mais allons, cher Léonce, admirant son courage,

Tâcher de notre part à repousser l'orage :

Tu t'es fait des amis, je sais des mécontents,

Le peuple est ébranlé, ne perdons point de temps.

L'honneur te le commande et l'amour t'y convie.

Martian

Pour otage en ses mains ce tigre a votre vie

Continuer : partie 2 sur 3