Théâtre complet . Tome II

Corneille ; texte établi par Liliane Picciola · Chapitre 5 sur 25

Pages du PDF

Théâtre complet . Tome II

Acte premier

Acte premier 19 Scène première

 

Polyeucte, Néarque

 

Néarque

Quoi ! Vous vous arrêtez aux songes d'une femme !

De si faibles sujets troublent cette grande âme !

Et ce coeur tant de fois dans la guerre éprouvé

S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé !

Polyeucte

Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance

Qu'un homme doit donner à son extravagance,

Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit

Forme de vains objets que le réveil détruit ;

Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme ;

Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme

Quand, après un long temps qu'elle a su nous charmer,

Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.

Pauline, sans raison dans la douleur plongée,

Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée ;

Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais,

Et tâche à l'empêcher de sortir du palais.

Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes,

Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes,

Et mon coeur, attendri sans être intimidé,

N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé.

L'occasion, Néarque, est−elle si pressante

Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante ?

Par un peu de remise épargnons son ennui,

Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.

Néarque

Avez−vous cependant une pleine assurance

D'avoir assez de vie ou de persévérance ?

Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main,

Promet−il à vos voeux de le pouvoir demain ?

Il est toujours tout juste et tout bon, mais sa grâce

Ne descend pas toujours avec même efficace.

Après certains moments que perdent nos longueurs,

Elle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs ;

Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare ;

Le bras qui la versait en devient plus avare,

Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien

Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.

Celle qui vous pressait de courir au baptême,

Languissante déjà, cesse d'être la même,

Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,

Sa flamme se dissipe et va s'évanouir.

Scène première 20

Polyeucte

Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle,

Et le désir s'accroît quand l'effet se recule.

Ces pleurs, que je regarde avec un oeil d'époux,

Me laissent dans le coeur aussi chrétien que vous.

Mais pour en recevoir le sacré caractère

Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,

Et qui, purgeant notre âme et dessillant nos yeux,

Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux,

Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire,

Comme le bien suprême et le seul où j'aspire,

Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,

Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.

Néarque

Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse :

Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse.

Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler,

Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer ;

D'obstacle sur obstacle il va trouver le vôtre,

Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre,

Et ce songe rempli de noires visions

N'est que le coup d'essai de ses illusions.

Il met tout en usage, et prière et menace,

Il attaque toujours, et jamais ne se lasse,

Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,

Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.

Rompez ses premiers coups, laissez pleurer Pauline.

Dieu ne veut point d'un coeur où le monde domine,

Qui regarde en arrière, et, douteux en son choix,

Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.

Polyeucte

Pour se donner à lui faut−il n'aimer personne ?

Néarque

Nous pouvons tout aimer, il le souffre, il l'ordonne ;

Mais, à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs

Veut le premier amour et les premiers honneurs.

Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême,

Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui−même,

Négliger, pour lui plaire, et femme et biens et rang,

Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.

Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite

Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite !

Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux.

Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux,

Qu'on croit servir l'Etat quand on nous persécute,

Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte,

Comment en pourrez−vous surmonter les douleurs,

Scène première 21 Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs ?

Polyeucte

Vous ne m'étonnez point ; la pitié qui me blesse

Sied bien aux plus grands coeurs, et n'a point de faiblesse.

Sur mes pareils, Néarque, un bel oeil est bien fort :

Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort ;

Et s'il faut affronter les plus cruels supplices,

Y trouver des appas, en faire mes délices,

Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,

M'en donnera la force en me faisant chrétien.

Néarque

Hâtez−vous donc de l'être.

Polyeucte

Oui, j'y cours, cher Néarque :

Je brûle d'en porter la glorieuse marque.

Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir,

Tant ce songe la trouble, à me laisser sortir.

Néarque

Votre retour pour elle en aura plus de charmes :

Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes,

Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux,

Plus elle aura pleuré pour un si cher époux.

Allons, on nous attend.

Polyeucte

Apaisez donc sa crainte,

Et calmez la douleur dont son âme est atteinte :

Elle revient.

Néarque

Fuyez.

Polyeucte

Je ne puis.

Néarque

Il le faut ;

Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,

Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue,

Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.

 

Scène première 22 Scène II