Tom Jones ou l'Histoire d'un enfant trouvé - Tome II

Henry Fielding · Chapitre 51 sur 100

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Tom Jones ou l'Histoire d'un enfant trouvé - Tome II

CHAPITRE V. Histoire de mistress Miller.

CHAPITRE V.

 

Histoire de mistress Miller.

Jones, ce jour-là, dîna fort bien pour un malade ; il mangea plus de la moitié d’une épaule de mouton. Dans l’après-midi, mistress Miller l’invita à prendre le thé. L’excellente femme avait su, par l’indiscrétion de Partridge, ou par quelque autre moyen, ses rapports avec M. Allworthy, et elle ne pouvait sup-porter la pensée de se séparer de lui d’un air fâché.

Jones accepta son invitation. Après le thé elle renvoya ses filles et s’exprima ainsi : « En vérité, monsieur, il arrive dans ce monde des choses bien surprenantes. N’en est-ce pas une fort étrange que j’aie dans ma maison un parent de M. Allworthy, sans m’en être doutée jusqu’à présent ? Hélas ! vous ne sauriez vous figurer quel protecteur a été pour moi et pour les miens ce digne gentilhomme. Oui, monsieur, je ne rougis point de l’avouer, c’est à sa bonté que je dois d’avoir été préservée du malheur de mourir de faim, et de laisser après moi deux pauvres petites orphelines sans secours, sans appui, abandonnées à la pitié, ou plutôt à la cruelle indifférence du monde.

« Quoique je sois réduite aujourd’hui à louer des chambres garnies pour vivre, je suis née d’une honnête famille, et j’ai reçu une bonne éducation. Mon père était officier, il mourut dans un grade élevé ; mais il n’avait que ses appointements pour vivre ; et comme cette ressource finit avec lui, sa mort nous laissa dans la misère. Nous étions trois sœurs. L’une de nous eut le bonheur de mourir bientôt après de la petite vérole. Une dame daigna prendre la seconde, par charité, dit-elle, pour lui tenir compa-gnie. Sa mère avait été servante chez mon aïeule ; mais ayant

– 291 – hérité de son père de grands biens acquis par l’usure, elle avait épousé un homme riche et de qualité. Cette dame accabla ma sœur des plus durs traitements, lui rappelant sans cesse avec ai-greur sa naissance et sa pauvreté, la traitant par dérision de demoiselle ; enfin elle l’abreuva de tant d’amertume, que la malheureuse ne tarda pas à mourir aussi. La fortune se montra moins rigoureuse envers moi. Dans l’année qui suivit la mort de mon père, j’épousai un ministre qui m’aimait depuis longtemps, et qu’on accueillait fort mal chez nous, pour cette raison ; car mon pauvre père, sans avoir un schelling à nous donner, nous élevait en filles de condition ; il nous considérait et voulait que nous nous considérassions nous-mêmes, comme si nous avions été de riches héritières. Mon amant oublia tous les mauvais trai-tements qu’il avait reçus de lui. Dès qu’il me vit libre, il me de-manda ma main avec ardeur ; et moi qui l’avais toujours aimé, et qui l’estimais maintenant plus que jamais, je me rendis à ses vœux. Je passai cinq années avec lui dans un bonheur parfait ; mais, hélas ! ô cruelle, cruelle fortune, tu nous séparas pour ja-mais ; tu ravis à mon amour le meilleur des époux, et à mes filles le plus tendre des pères. Ô mes chers enfants, vous n’avez pas connu le bien que vous avez perdu ! J’ai honte de ma fai-blesse, M. Jones, mais je ne puis parler de cet excellent homme sans répandre des larmes.

– C’est moi plutôt, madame, dit Jones, qui devrais avoir honte de n’en pas verser avec vous.

– Eh bien, monsieur, continua-t-elle, je tombai alors dans un état pire que celui où m’avait laissée la mort de mon père. Outre le profond chagrin qui m’accablait, il me fallait pourvoir aux besoins de deux enfants ; et mon dénûment était extrême. Le grand, le bon, le noble M. Allworthy, qui avait un peu connu mon mari, apprit par hasard ma détresse ; il m’écrivit sur-le-champ la lettre que voici. Je dois et je veux vous la lire.

« Madame,

 

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« Je vous fais bien sincèrement mon compliment de condo-léance sur la perte douloureuse que vous venez d’éprouver. Votre raison et les excellentes leçons que vous avez reçues du plus digne des hommes, vous aideront mieux à la supporter, que tous les conseils que je pourrais vous donner. J’aime à croire aussi qu’une personne dont on m’a toujours parlé comme de la meilleure des mères, ne permettra pas qu’un excès d’affliction l’empêche de remplir ses devoirs envers de pauvres enfants qui ont seuls, aujourd’hui, besoin de sa tendresse.

« Cependant, comme vous devez être en ce moment hors d’état de vous occuper d’affaires, vous me pardonnerez d’avoir chargé quelqu’un de passer chez vous, et de vous remettre vingt guinées que je vous prie d’accepter, en attendant que j’aie le plaisir de vous voir.

« Veuillez me croire, madame, etc. »

« Je reçus cette lettre quinze jours après la perte irrépa-rable dont je vous ai parlé, et dans la quinzaine suivante M. Allworthy… le digne, le respectable M. Allworthy vint me faire une visite. Il m’établit dans cette maison, il me donna une somme d’argent considérable pour la meubler, et m’assura une rente de cinquante livres sterling que j’ai toujours touchée exac-tement depuis. Jugez donc, M. Jones, de la reconnaissance, de la vénération que je dois à l’homme généreux qui a conservé mes jours et ceux de ces chers enfants, pour l’amour desquels j’attache encore quelque prix à la vie. Je sais le cas que M. Allworthy fait de tous, et les égards que vous méritez. Ne croyez pas que j’y manque, en vous priant de rompre toute liai-son avec des femmes sans mœurs. Vous êtes jeune, et vous ne connaissez pas la moitié de leurs artifices. Ne me sachez point mauvais gré, monsieur, de ce que je vous ai dit au sujet de ma maison. Vous sentez que, dans l’intérêt de mes pauvres filles, je n’y puis souffrir un commerce suspect. D’ailleurs, M. Allworthy ne me pardonnerait pas de le favoriser, surtout lorsqu’il s’agit de vous.

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– Ne prenez pas la peine, madame, dit Jones, de vous excu-ser davantage. Je vous proteste que vous ne m’avez nullement offensé ; mais comme personne n’a plus de respect que moi pour M. Allworthy, permettez que je vous tire d’une erreur dont sa réputation pourrait souffrir. Je ne suis point son parent.

– Hélas ! monsieur, je le sais ; je sais très-bien qui vous êtes. M. Allworthy m’a tout conté ; mais fussiez-vous son propre fils, il n’aurait pu me parler de vous avec plus d’intérêt. Ne rou-gissez pas, monsieur, de votre naissance ; il n’y a pas un hon-nête homme, croyez-moi, qui vous en estime moins. Non, M. Jones, ces mots, naissance déshonorante, sont vides de sens, à moins, comme le disait mon cher et digne époux, que le dés-honneur ne s’attache au père et à la mère ; car il ne peut rejaillir sur les enfants, pour une action dont ils sont innocents.

– Je vois, madame, dit Jones en poussant un profond sou-pir, que vous me connaissez en effet, et que M. Allworthy a jugé à propos de vous parler de moi. Le récit touchant que vous m’avez fait de votre histoire, m’engage à vous communiquer quelques particularités de la mienne, que vous ignorez. »

Mistress Miller ayant montré un vif désir d’en être ins-truite, Jones lui raconta toutes ses aventures ; mais il n’y mêla pas une seule fois le nom de Sophie.

Il existe entre les cœurs honnêtes une sorte de sympathie qui leur inspire une prompte et mutuelle confiance. Mistress Miller ne douta point de la sincérité de Jones, et lui témoigna beaucoup de compassion et d’intérêt. Elle commençait à lui faire quelques observations, lorsque Jones l’interrompit. L’heure de son rendez-vous approchait, il la pria de permettre qu’il eût le soir avec lady Bellaston une seconde entrevue qui se-rait, dit-il, la dernière dans sa maison. En même temps il l’assura que cette dame était une personne de distinction, et qu’il ne se passerait rien entre eux que de très-innocent : or nous croyons fermement qu’il avait l’intention de tenir sa pa-role.

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Mistress Miller s’étant à la fin laissé gagner, Jones remonta dans sa chambre, où il attendit vainement lady Bellaston jusqu’à minuit.

Nous avons dit, et l’on a dû s’en apercevoir, que cette dame avait une grande affection pour Jones. Peut-être sera-t-on sur-pris qu’informée de son indisposition, elle ait manqué pour la première fois au rendez-vous qu’elle lui avait donné, et dans une circonstance qui semblait exiger plus particulièrement les soins de l’amitié. Si la conduite de lady Bellaston paraît peu naturelle, ce n’est pas à nous qu’il faut s’en prendre ; nous ne faisons que rapporter les faits avec exactitude.

 

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