Tous Accros Aux écrans
Préface
Nous connaissons l’alcoolisme, les effets dévastateurs des drogues.
Alexis Peschard, addictologue incontournable dans le champ de la
prévention en milieu professionnel et chef d’entreprise, nous apprend à
mettre des mots sur les comportements addictifs du quotidien en lien avec
les nouvelles technologies, plates-formes d’achats, écrans, etc.
Il existe un point commun entre une bière le matin, les yeux rougis par
l’écran d’un smartphone à minuit, la réponse à un mail professionnel au
cœur des vacances : le fonctionnement de notre cerveau et le rapport
particulier qu’il entretient avec le plaisir, le manque et, au bout du chemin
des neurotransmetteurs, la dépendance. Les neurosciences nous ont appris
que la recherche de plaisir a une face sombre : la quête de la récompense
active des circuits moléculaires qui nous fait perdre la liberté de dire non,
nous rendant dépendants au point de renoncer à nos intérêts personnels,
familiaux ou professionnels.
Les deux siècles passés ont connu les dépendances aux drogues et à
l’alcool. Le premier quart du e XXI siècle nous plonge dans des dépendances
d’un genre nouveau. Les murs de nos nouvelles prisons ne sont pas des
produits dangereux, identifiés comme tels – tabac, alcool, drogues. Le nom
générique de ces « toxicomanies » post-industrielles est « cyber‐
dépendance ». Ce sont des addictions sans substance, à vrai dire sans
matérialité. Elles naissent aussi vite que les innovations numériques, elles
sont très attractives, dévastatrices chez certains.
Il faut du temps à l’esprit humain pour saisir l’ampleur et les
particularités d’une problématique nouvelle. Nous avons tendance à limiter
nos analyses à ce que nous connaissons déjà. La cyberdépendance n’est pas
réductible aux addictions du e XXI siècle. Pour une raison aussi simple que
concrète : elle est véhiculée par un écran d’ordinateur, un smartphone, une
tablette numérique, autant dire par ce qui nous relie à nos collègues de
travail, à nos enfants, à nos amis, pour entretenir cette nouvelle sociabilité, pour travailler, pour faire nos courses. Et à des systèmes de traitement de
l’information qui se posent déjà comme une extension de notre cerveau.
Séductions supplémentaires, la cyberdépendance se confond avec ce que la
société propose de plus dynamique, positif et indispensable à la réussite
individuelle et collective : la révolution numérique.
Les révolutions techniques sécrètent un environnement qui facilite les
maladies qui leur sont propres. La révolution industrielle, et ses
concentrations urbaines, a fait le lit de la tuberculose. La révolution
numérique nous plonge, depuis une décennie à peine, dans des mondes sans
réalité matérielle, des relations interpersonnelles médiées par des réseaux,
un travail éloigné des collègues. Certes, elle favorise la sédentarité et ses
conséquences cardio-vasculaires bien connues, mais elle génère également
des troubles qui lui sont propres, conséquences de la disponibilité sans
limites de la tentation, sans référence au réel. Les troubles qu’elle engendre
ne sont pas seulement la conséquence de fragilités personnelles. Les
cyberdépendances ne sont pas la simple conséquence de fragilités
personnelles prédisposantes, mais la résultante de mécanismes propres qu’il
nous faut décoder. C’est une entreprise passionnante, qui nous renseigne sur
l’étonnante adaptabilité des humains aux conditions nouvelles de vie, mais
aussi à nos failles. Le chirurgien vasculaire et spécialiste des troubles de
l’érection qui écrit ces lignes sait combien la cyberdépendance à la
pornographie sur smartphone est une menace pour l’équilibre affectif et
sexuel de toute la génération qui se construit.
Gageons que, comme la révolution industrielle a créé les épidémies
meurtrières de tuberculose et aussi généré la pensée et les outils qui ont
permis l’identification du bacille de Koch, les vaccins et antibiotiques, la
révolution numérique nous apportera les moyens d’appréhender et de traiter
les cyberdépendances. Encore faut-il que les individus et les décideurs
mesurent les responsabilités sociétales qui leur incombent. Apprendre à
identifier, d’abord. Alexis Peschard explique avec l’acuité du praticien et du
préventeur deux difficultés. La première, que l’intrication des
cyberdépendances avec notre vie numérique quotidienne rend difficile la
détection d’une cyberdépendance : la différence est ténue entre un employé
motivé rivé au smartphone de son entreprise et une victime d’addiction au
travail aliénée au point de mettre sa santé et sa vie personnelle en danger. La seconde est qu’il est d’autant plus difficile de se soustraire à l’objet de la
dépendance que les outils numériques sont avec nous tout le temps et
partout. Il est donc très compliqué d’éviter l’objet de la tentation et de
progresser vers la guérison ou l’abstinence.
Il est temps de transmettre les informations dont nous disposons déjà,
les premiers outils d’évaluation des cyber dépendances et conseils adaptés
pour prévenir ces risques. Les usagers du monde moderne doivent être
informés et formés, en citoyens, parents, responsables d’entreprise, pour
protéger ceux dont ils sont responsables, ceux dont ils organisent
l’exposition à ce qui peut devenir un poison immatériel.
Bonne lecture !
Pr Éric Allaire,
membre de l’Académie nationale de chirurgie, ancien directeur d’unité au CNRS,
ancien président du conseil scientifique de la Fondation de l’Avenir pour la recherche
médicale
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