Tropique du Cancer

Henry Miller · Chapitre 9 sur 16 · partie 1/3

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Tropique du Cancer

Chapitre VIII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

À une heure trente je me rendis chez Van Norden, comme convenu. Il m’avait averti que s’il ne répondait pas, cela voudrait dire qu’il était couché avec quelqu’un, probablement sa Géorgienne.

De toute façon, il y était, confortablement bordé, mais avec son air de lassitude habituel. Il s’éveille en pestant contre lui-même, contre son boulot, ou contre la vie. Il s’éveille, rongé d’ennui et tout déconfit, chagriné de penser qu’il n’est pas mort pendant la nuit.

Je m’installe près de la fenêtre et lui donne tous les encouragements possibles. C’est une besogne fatigante. Il faut véritablement le persuader, à force de douceur, de sortir du lit. Le matin – matin signifie pour lui une heure quelconque entre une et cinq heures de l’après-midi – le matin, dis-je, il se laisse aller à la rêverie. C’est surtout du passé qu’il rêve. Il rêve à ses poules. Il s’efforce de se rappeler ce qu’elles ressentaient, ce qu’elles lui disaient à certains moments critiques, où il les avait baisées, et ainsi de suite. Et, couché dans son lit, là, à ricaner et à maudire, il manipule ses doigts de ce curieux air de dégoût, comme s’il voulait vous donner l’impression que son dégoût est trop fort pour les mots. Au-dessus du lit, pend une poche de caoutchouc pour injections qu’il garde là à tout hasard – pour ces pucelles qu’il traque comme un roussin. Même après qu’il a couché avec une de ces créatures mythiques, il continue de l’appeler pucelle, et ne lui donne presque jamais son nom. « Ma pucelle », dira-t-il, tout comme il dit « ma Géorgienne ». Quand il va au cabinet, il déclare : « Si ma Géorgienne s’amène, dis-lui d’attendre. Dis que je te l’ai dit. Et tu sais, si elle te fait envie, tu peux y aller. J’en ai marre. »

Il louche vers le temps et pousse un profond soupir. S’il pleut, il dit : « Ce foutu climat m’emmerde, ça vous rend malade ! » Et si le soleil resplendit : « Ce foutu soleil m’emmerde, ça vous donne mal aux yeux ! Comme il commence à se raser, il s’aperçoit tout à coup qu’il n’y a pas de serviette propre. « Que le diable emporte cet hôtel de merde ! dit-il, ils sont trop rats pour vous donner une serviette propre chaque jour ! » Peu importe qu’il fasse ceci ou cela, qu’il aille ici ou là, les choses vont toujours au pire. Ou bien c’est le pays de merde, ou ce boulot de merde, ou alors quelque poule de merde qui le fout à plat.

« Mes dents sont toutes pourries, dit-il en se gargarisant. C’est ce foutu pain de merde qu’on vous donne à bouffer ici ! » Il ouvre la bouche toute grande et tire sur sa lèvre inférieure. « Tu vois ? J’en ai fait arracher six hier. Il me faudra bientôt un autre râtelier. Voilà ce que tu gagnes à boulonner pour vivre. Quand j’étais sur le trimard, j’avais toutes mes dents.

Mes yeux étaient brillants et clairs. Regarde-moi ça maintenant ! C’est tout juste si je peux encore faire une poule ! Bon Dieu, ce que j’aimerais, ce serait de trouver quelque rombière pleine aux as – comme ce malin petit con de Carl. Il t’a montré les lettres qu’elle lui envoie ? Tu la connais, toi ? Il n’a jamais voulu me dire son nom, le salaud ! Il a peur que je la lui soulève ! » Il se racle la gorge encore une fois, puis regarde longuement les trous dans ses gencives. « Tu as de la veine, dit-il avec amertume, tu as des amis, au moins ! Moi, je n’ai personne, à part ce malin petit con qui me fait perdre la boule avec sa rombière au fric. »

« Écoute, me dit-il, tu connais par hasard une poule qui s’appelle Norma ? Elle passe toute la sainte journée au Dôme. Je crois que c’est une gousse. Je l’avais ici, hier, à lui peloter le cul. Elle n’a rien voulu savoir. Je l’avais même sur le lit. Je lui avais ôté sa culotte… et puis ça m’a dégoûté. Moi, mon salaud, ça m’emmerde de me débattre de cette façon. Ça vaut pas le coup. Ou elles veulent, ou elles veulent pas… c’est idiot de perdre son temps à tourniquer avec elles. Pendant que tu fais la bataille avec une petite pute comme ça, il y a peut-être une douzaine de poules sur la terrasse qui ne demandent qu’à être troulachées. C’est un fait ! Elles rappliquent toutes ici pour se faire troulacher. Elles pensent que la France est un lieu de débauche… les pauvres crétines ! Tu sais, ces institutrices de l’Ouest, elles sont toutes vierges vraiment… je te le jure ! Elles sont là, assises sur leur derrière tout le jour, à ne penser qu’à ça. T’as pas besoin de les travailler beaucoup. Elles en meurent d’envie. J’avais une femme mariée l’autre jour qui m’a dit qu’elle n’avait pas baisé depuis six mois. Tu imagines ça ? Merde alors ! Elle avait le feu au cul ! J’ai cru qu’elle allait m’arracher la queue ! Et à geindre tout le temps ! “Tu… ? Tu… ?” elle disait ça sans arrêt, comme si elle était folle. Et tu sais ce qu’elle voulait faire, cette pute ? Elle voulait venir s’installer ici ! Imagine ça ! Elle me demandait si je l’aimais ! Je ne connaissais même pas son nom. Je ne connais jamais leurs noms… Je ne veux pas les connaître. Et les mariées !… Merde alors, si tu voyais toutes les conasses mariées que j’amène ici, tu n’aurais jamais plus d’illusions. Elles sont pires que les pucelles, les femmes mariées. Elles n’attendent pas que tu commences les opérations – elles te la sortent toutes seules ! Et puis après, elles te parlent d’amour. C’est répugnant ! Je te le dis, je commence à les avoir en horreur, vraiment, ces salopes !

Il se remet à regarder par la fenêtre. Il pleuvote. Il n’a pas cessé de crachiner depuis cinq jours.

— On va au Dôme, Joe ? Je l’appelle Joe parce qu’il m’appelle Joe. Lorsque Carl est avec nous, il est Joe lui aussi. Tout le monde s’appelle Joe c’est bien plus simple ainsi. C’est aussi un avertissement agréable à ne pas se prendre trop au sérieux. Peu importe, Joe n’a pas envie d’aller au Dôme – il a une trop grosse ardoise là-bas. Il veut aller à la Coupole. Il veut d’abord faire un petit tour de promenade autour des maisons.

— Mais il flotte, Joe !

— Je sais, mais qu’est-ce que ça peut foutre ! Il faut que je fasse ma promenade hygiénique. Il faut que je m’expulse la merde des tripes. » Quand il dit ça, j’ai l’impression que le monde entier est enroulé là, dans son ventre, et qu’il y pourrit.

Tout en s’habillant, il retombe dans cet état semi-comateux. Le voilà debout, un bras dans sa manche, et son chapeau de traviole, et il commence à rêver tout haut. Il rêve de la Riviera, du soleil, d’une vie entière de farniente… Tout ce que je demande à la vie, dit-il, c’est une flopée de livres, une flopée de rêves, et une flopée de poules. » Et comme il marmonne ces mots d’un air pensif, il me regarde avec le sourire le plus doux et le plus insidieux. « Tu aimes ce sourire ? dit-il, et il ajoute avec dégoût : « Merde alors ! Si je pouvais seulement dégotter quelque rombière pleine aux as pour lui sourire de cette façon ! »

« Il n’y a plus qu’une rombière à fric pour me sauver maintenant, dit-il d’un ton de lassitude absolu. On se fatigue de courir après des poules nouvelles tout le temps. Ça devient mécanique. L’emmerdant, vois-tu, c’est que je peux pas tomber amoureux. Je suis trop égoïste. Les femmes m’aident à rêver, c’est tout. C’est un vice, comme le boire ou l’opium. Il m’en faut une nouvelle tous les jours, sinon, j’en tombe malade. Je pense trop. Parfois, je m’étonne moi-même, de ce que je réussis si vite – et comme ça veut vraiment pas dire grand-chose. Je le fais automatiquement. Parfois, je ne pense pas du tout aux femmes, puis, tout à coup, j’en vois une qui me regarde, et vlan ! voilà que ça recommence ! Avant de me rendre compte de ce que je fais, je l’ai amenée dans ma chambre. Je ne sais même plus ce que je leur dis. Je les fais monter ici je leur mets la main au cul, et avant que je sache où j’en suis, tout est fini ! C’est comme un rêve… Tu comprends ce que je veux dire ? »

Il n’aime pas beaucoup les Françaises. Il ne peut même pas les souffrir. « Ou bien elles veulent du pognon, ou elles veulent que tu les épouses. Au fond, c’est toutes des putains. J’aime mieux me battre avec une pucelle, dit-il. Elles vous donnent un peu d’illusion. Elles se défendent, au moins ! » N’empêche que, comme nous jetons un coup d’œil à la terrasse, il s’y trouve à peine une grue qu’il n’ait pas baisée une fois ou une autre. Debout au comptoir, il me les montre du doigt, une à une, passe leur anatomie en revue, décrit leurs bons et leurs mauvais côtés. « Elles sont toutes frigides », dit-il. Et il commence à caresser l’air de ses mains, évoquant les belles pucelles bien juteuses qui en meurent d’envie…

Au milieu de ses rêveries, il s’arrête brusquement, et, me saisissant le bras avec animation, il me désigne une baleine de femme qui vient juste de s’effondrer dans un fauteuil. « Voilà ma Danoise, grogne-t-il. Tu vises ce cul ? Danoise ! Ce qu’elle aime ça ! Elle me supplie, c’est bien simple !… Viens ici… regarde là maintenant, de côté ! Regarde ce cul, je t’en prie ! Formidable ! Je te dis que quand elle grimpe sur moi, je peux à peine en faire le tour de mes bras. Il fait disparaître le monde entier. Elle me donne l’impression que je suis une petite punaise qui s’insinue en elle. Je comprends pas pourquoi j’ai le béguin. Je suppose que ça doit être son cul. C’est si extravagant ! Et les plis ! Tu peux pas oublier un cul comme ça ! C’est un fait… un fait réel ! Les autres, elles peuvent t’emmerder, ou te donner quelques secondes d’illusion, mais celle-là – avec son cul – merde alors ! Tu peux pas la compter pour rien ! C’est comme si tu te foutais au lit avec un monument par-dessus ! »

La Danoise semble l’avoir électrisé. Toute nonchalance a maintenant disparu de lui. Les yeux lui sortent de la tête. Et naturellement, une chose lui en rappelle une autre. Il veut sortir de ce putain d’hôtel parce que le bruit le dérange. Il veut écrire un livre pour avoir de quoi s’occuper l’esprit. Mais alors ce foutu putain de boulot se met en travers. « Ça vous enlève tout, ce putain de travail ! Je ne veux pas écrire sur Montparnasse… Je veux écrire ma vie, mes pensées. Je veux m’expulser la merde des tripes… Écoute, tu la vois, celle-là, là-bas ? Je l’ai eue il y a longtemps. Elle était près des Halles. Une drôle de pute. Elle se mettait sur le bord du lit et relevait sa robe. T’as jamais essayé comme ça ? Pas mauvais. Elle ne me pressait pas, non plus. Elle se rejetait en arrière et tripotait son chapeau tandis que je lui foutais ma pine au cul. Et quand je lâchais tout, elle me disait d’un air ennuyé : “Tu as fini ?” Comme si ça ne faisait aucune différence. Naturellement, ça ne fait aucune différence, je le sais foutrement bien !… mais ce sang-froid qu’elle avait !… Ça me plaisait assez, d’ailleurs… c’était fascinant, tu comprends ? Quand elle va s’essuyer, elle se met à chanter. Et en sortant de l’hôtel, elle te chante encore !… Elle n’a pas même dit au revoir. Et elle fout le camp en balançant son bibi et en fredonnant comme ça ! En voilà une grue ! À y réfléchir, elle baisait bien. Je crois que je la préfère à ma pucelle. Il y a quelque chose de dépravé à baiser une poule qui s’en fout comme de sa première chemise. Ça vous échauffe le sang… » Puis, après un moment de réflexion, il ajoute : « Peux-tu imaginer ce qu’elle serait si elle avait du sentiment ? »

« Écoute, dit-il, je veux que tu viennes au club demain après-midi avec moi. On danse.

— Pas libre demain, Joe. J’ai promis à Carl…

— Écoute, envoie-le donc au bain, ce con !… Je veux que tu me fasse une faveur. Voilà, c’est comme ça… (Il se remet à caresser l’air de ses mains.) J’ai une poule fin cuite… elle m’a promis de passer la nuit avec moi dès que je serai libre… mais je suis pas tout à fait sûr d’elle encore. Elle a sa mère, tu comprends… une emmerdeuse de peintresse, elle me crève le tympan avec ses histoires toutes les fois que je la vois. Je crois que la vérité c’est que la mère est jalouse. Je ne crois pas qu’elle dirait non si je la baisais, elle, en premier. Tu comprends la situation, hein ?… Alors j’ai pensé que peut-être tu refuserais pas de baiser la mère… elle n’est pas si mal que ça… Si j’avais pas vu la fille, j’aurais pu en faire mes choux gras moi-même. La fille est jeune et jolie, et fraîche, tu vois ce que je veux dire ?… Elle sent le propre…

— Écoute, Joe, tu ferais mieux de demander à quelqu’un d’autre…

— Ah ! parle pas comme ça ! Je sais ce que tu penses… ça n’est qu’une petite faveur que je te demande. Je sais pas comment me dépêtrer de la vieille. D’abord j’ai pensé à lui saouler la gueule et je la planquerai après… mais je crois pas que la petite aimerait ça. C’est des sentimentales… Elles viennent du Minnesota ou quelque part par là. En tout cas, tu peux toujours venir demain et me réveiller, hein ? Sinon, je reste endormi. Et puis, j’ai besoin de toi pour m’aider à trouver une chambre. Tu sais que je suis bon à rien. Trouve-moi une chambre dans une rue tranquille, pas loin d’ici. Il faut que je reste par ici… Ici, j’ai du crédit… Écoute, promets-moi de faire ça pour moi – je te payerai un dîner de temps en temps. De toute façon, rapplique, parce que je deviens fou à parler avec ces idiotes. Je veux te parler de Havelock Ellis. Merde ! Voilà trois semaines que j’ai le livre, et je l’ai même pas ouvert ! On s’encrasse ici. Tu le croirais pas, j’ai jamais été au Louvre ni à la Comédie-Française ! Ça vaut-il la peine d’y foutre les pieds ? Tout de même, ça vous change les idées, je suppose. Qu’est-ce que tu fous, tout seul, tout le jour ? Tu t’emmerdes pas ? Comment tu pratiques pour baiser ? Écoute !… viens ici !… ne fous pas le camp encore !… Je suis seul… Tu veux que je te dise une chose ?… Si ça continue encore une année, je deviens dingo ! Il faut que je sorte de ce putain de patelin… Rien à faire pour moi ici… Je sais que ça devient moche maintenant, en Amérique, mais tout de même… Ici, on perd la boule… tous ces petits merdeux assis sur leurs culs toute la journée à faire les fanfarons de leur boulot et y en a pas un qui vaille un pet de lapin… C’est tous des ratés – voilà pourquoi ils sont venus ici. Écoute, Joe, t’as jamais le mal du pays, toi ? T’es un drôle de type, toi… on dirait que tu te plais ici… Qu’est-ce que tu y vois, je voudrais bien le savoir !… Je voudrais bien cesser de penser à moi-même ! Je suis tout recroquevillé, là-dedans… C’est comme un nœud dans la panse !… Écoute, je sais que je t’emmerde ferme, mais il faut que je cause à quelqu’un. Je peux pas causer à des types du journal… tu sais quels crétins ils sont… tous à mettre leurs noms en gros… Et Carl, ce petit con, il est tellement égoïste ! Moi, je pense à moi, mais je suis pas égoïste. Y a une différence ! Je suis névrosé, soit ! Je peux pas cesser de penser à moi-même… c’est pas que je me considère si important, non, c’est que je peux pas penser à autre chose, voilà tout. Si je pouvais tomber amoureux d’une femme, ça pourrait aller… Mais je peux pas trouver une femme qui m’intéresse. Je suis dans un de ces pétrins, tu peux bien voir !… Qu’est-ce que tu me conseilles de faire ? Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? Écoute, je veux pas te retenir plus longtemps, mais viens me réveiller demain matin, à une heure et demie, veux-tu ? Je te donnerai un petit bakchich si tu me cires les souliers… Ah ! Écoute, t’as pas une chemise de reste, par hasard, une propre ?… Si oui, apporte-la, veux-tu ? Merde alors ! Je me ratatine les couilles à ce boulot, et il est pas foutu de me procurer une liquette propre ! Ils nous possèdent tous ici comme un troupeau de nègres ! Merde alors ! Je vais me balader… je vais m’expulser la merde des tripes !… N’oublie pas, demain !… »

Depuis six mois ou plus, ça continue, la correspondance avec la poule au fric, Irène. Ces jours-ci, je suis allé voir Carl tous les jours afin d’en terminer avec cette affaire, parce que, si ce n’était que d’Irène, ça pourrait continuer indéfiniment. Les tout derniers jours, il y a eu une parfaite avalanche de lettres de part et d’autre. La dernière lettre que nous avons envoyée avait presque quarante pages, et était écrite en trois langues. C’était un pot-pourri, cette dernière lettre – des bouts de vieux romans, des tranches du supplément du dimanche, des versions retapées de vieilles lettres à Llona et à Tania, des à-peu-près défigurés de Rabelais et de Pétrone – bref, nous en avions mis un sacré coup ! Finalement, Irène décide de sortir de sa coquille. Finalement, arrive une lettre donnant un rendez-vous à son hôtel. Carl fait dans ses culottes. C’est une chose d’écrire une lettre à une femme que vous ne connaissez pas – et c’en est une autre entièrement différente de lui rendre visite et de lui faire la cour. Au dernier moment, il tremble tellement que j’ai peur de devoir me substituer à lui. Quand nous descendons du taxi en face de son hôtel, il est si tremblant, que je dois d’abord lui faire faire le tour du pâté de maisons. Il a déjà pris deux pernods, mais ça ne lui a pas produit le moindre effet. La vue de l’hôtel suffit pour l’anéantir : c’est un endroit prétentieux avec un de ces immenses vestibules déserts où les Anglaises peuvent rester pendant des heures, le regard vide. Afin de m’assurer qu’il n’allait pas s’enfuir, je ne m’éloignai pas pendant que le portier téléphonait pour l’annoncer. Irène était chez elle, et l’attendait. En prenant l’ascenseur, il me jeta un dernier regard désespéré, un de ces appels muets comme en ont les chiens quand vous leur passez un nœud coulant autour du cou. En sortant par la porte tournante, je pensais à Van Norden…

Je rentre à l’hôtel et j’attends un coup de téléphone. Il n’a qu’une heure, et il m’a promis de me dire le résultat avant d’aller au bureau. Je regarde les copies des lettres que nous lui avons envoyées. J’essaye d’imaginer la situation telle qu’elle est réellement, mais je n’y parviens pas. Ses lettres sont bien mieux que les nôtres – elles sont sincères, c’est évident. Mais maintenant, ils se sont mesurés. Je me demande s’il fait toujours dans ses culottes.

Le téléphone retentit. Sa voix a un timbre étrange, aigu, comme s’il avait peur et jubilait tout à la fois. Il me demande de le remplacer au bureau. « Dis ce que tu voudras à ce salaud ! Dis-lui que je suis en train de crever !… »

« Écoute, Carl, est-ce que tu peux me dire… ? »

« Allô ! C’est vous Henry Miller ? » Une voix de femme ! C’est Irène ! Elle me dit Allô ! Sa voix a un timbre magnifique dans l’appareil… magnifique ! Pendant quelques instants je suis frappé de panique. Je ne sais que lui dire. J’aimerais lui dire : « Écoutez, Irène, je crois que vous êtes belle… je crois que vous êtes merveilleuse ! » J’aimerais lui dire une chose vraie, si bête qu’elle puisse paraître, parce que maintenant que j’entends sa voix, tout est changé. Mais avant que je puisse rassembler mes esprits, Carl a repris l’appareil et me dit de son étrange voix aiguë : « Tu lui plais, Joe ! Je lui ai tellement parlé de toi !… » Au bureau, je dois tenir la copie pour Van Norden. Au moment du repos, il me tire à l’écart. Il a les dents serrées et paraît torturé.

« Alors, il crève, ce petit con, hein ? Allons, dis-moi la vérité ! »

— Je crois qu’il est allé voir sa rombière au fric », je réponds avec calme.

« Quoi ! Tu veux dire qu’il est allé chez elle ? » Il paraît hors de lui. « Dis-moi, où habite-t-elle ? Comment elle s’appelle ? Je feins l’ignorance. « Écoute, dit-il, tu es un chic type. Pourquoi diable tu me laisses en dehors de cette histoire ? »

Afin de l’apaiser, je finis par lui promettre de tout lui dire dès que j’aurais les détails de Carl. Moi-même, je meurs d’envie de voir Carl.

Vers midi le lendemain, je frappe à sa porte. Il est déjà debout, en train de se savonner la barbe. On ne peut rien dire d’après l’expression de sa figure. Pas même s’il va me dire la vérité. Le soleil coule à flots par la fenêtre ouverte, les oiseaux gazouillent, et pourtant, je ne sais pourquoi, la chambre a l’air plus nue et plus misérable que jamais. Le parquet est tout barbouillé de mousse de savon, et sur le porte-serviettes pendent les deux torchons sales qu’on ne change jamais. Et pourtant Carl n’est pas changé non plus, et cela m’intrigue plus que tout. Ce matin, le monde entier devrait être changé, en bien ou en mal, mais changé, radicalement changé. Et pourtant Carl est debout, là, à se savonner la figure, et pas un seul détail qui ne soit pareil.

« Assieds-toi… assieds-toi là, sur le lit, dit-il. Tu vas tout savoir… mais attends un peu… attends un peu… » Il se remet à se barbouiller le visage, puis, repasse son rasoir. Il fait même une remarque au sujet de l’eau… pas d’eau chaude encore !

« Écoute, Carl, je suis sur des charbons ardents. Tu peux me torturer après si tu veux, mais dis-moi maintenant, dis-moi une chose… c’était bon ou mauvais ? »

Il se détourne du miroir, le blaireau à la main, et me fait un étrange sourire. « Attends ! Je vais tout te raconter ! »

— Ça veut dire que c’est raté ?

— Non, dit-il, en traînant sur les mots, ça n’était pas raté, et ça n’a pas été réussi non plus… À propos, tu as arrangé la chose pour moi au bureau ? Qu’est-ce que tu leur as dit ? »

Je me rends compte qu’il est inutile d’essayer de lui extraire la vérité. Quand il sera bien disposé, il me parlera. Pas avant. Je me couche sur le lit, muet comme une carpe. Il continue à se raser.

Subitement, à propos de rien, il commence à parler. À bâtons rompus d’abord, et puis de plus en plus clairement, résolument, en mettant l’accent où il faut. C’est une lutte pour sortir la chose, mais il semble décidé à tout dire. Il fait comme s’il avait un poids à se lever de la conscience. Il me rappelle même le regard qu’il me donna quand il montait dans le puits de l’ascenseur. Il insiste et s’attarde sur ce point, comme pour impliquer que tout était contenu dans ce dernier instant, et que, à supposer qu’il ait eu le pouvoir de changer les choses, jamais il n’eût mis le pied en dehors de l’ascenseur.

Elle était en robe de chambre quand il entra. Il y avait un seau à champagne sur la coiffeuse. La chambre était assez sombre et la voix charmante. Il me donne tous les détails sur la chambre, sur le champagne, comment le garçon déboucha la bouteille, le bruit qu’elle fit, la façon dont sa robe de chambre froufrouta lorsqu’elle s’avança vers lui pour l’accueillir – il me dit tout, sauf ce que je brûle d’entendre.

Il était près de huit heures quand il arriva chez elle. À huit heures et demie, il était un peu agité, préoccupé par son bureau. C’était presque neuf heures quand je t’ai téléphoné, n’est-ce pas ? dit-il.

— Oui, environ…

— J’étais nerveux, tu comprends…

— Je le sais. Continue… »

Je ne sais pas si je dois le croire ou non, surtout après ces lettres que nous avons cuisinées. Je ne sais même pas si j’ai correctement entendu, parce que tout ce qu’il m’a dit a un air fantastique. Et pourtant, ça semble vrai, aussi, étant donné le genre de type qu’il est. Et puis je me rappelle sa voix au téléphone, cet étrange mélange de terreur et de jubilation. Mais pourquoi n’est-il pas plus jubilant maintenant ? Il ne cesse de sourire maintenant, comme une petite punaise rose qui est repue. « Il était neuf heures, répète-t-il, quand je t’ai sonné, n’est-ce pas ? » Je fais oui de la tête avec lassitude. Oui, c’était neuf heures. Il est certain maintenant qu’il était neuf heures parce qu’il se rappelle d’avoir tiré sa montre. En tout cas, lorsqu’il a tiré sa montre pour la seconde fois, il était dix heures. À dix heures, elle était allongée sur le divan, se tenant les nichons dans les mains. C’est ainsi qu’il me raconte la chose, par petits bouts. À onze heures, tout était arrangé : ils allaient s’enfuir, à Bornéo. Que son mari aille se faire foutre ! Du reste, elle ne l’avait jamais aimé. Elle n’aurait jamais écrit la première lettre si le mari n’avait pas été vieux et sans passion. « Et puis elle me dit : “Mais dites-moi, chéri, comment savez-vous que vous ne vous lasserez pas de moi ?” »

À quoi j’éclate de rire. Ça me semble absurde, je ne peux pas m’en empêcher.

« Et tu as répondu ? »

— Qu’est-ce que tu crois que j’ai répondu ? J’ai dit : comment pourrait-on jamais se lasser de vous ? »

Et puis il me décrit ce qui s’est passé ensuite, comment il s’est baissé pour lui embrasser les seins, et comment, après qu’il les eût embrassés, il les refourra dans son corsage, à moins qu’on appelle ça autrement. Et ensuite, une autre coupe de champagne.

Vers minuit, le garçon s’amène avec de la bière et des sandwichs – des sandwichs au caviar. Et tout le temps, dit-il, il mourait d’envie de pisser. Il avait pu bander un moment, mais ça lui avait passé. Tout le temps sa vessie est prête à éclater, mais il imagine, le malin petit con qu’il est, que la situation commande la discrétion.

À une heure et demie, elle a envie de prendre une voiture et de faire un tour au Bois. Lui, n’a qu’une pensée en tête : comment faire pour pisser ? « Je vous aime… je vous adore, dit-il. J’irai partout où vous voudrez – Stamboul, Singapour, Honolulu. Seulement, il faut que je m’en aille… il se fait tard… »

Il me raconte tout ça dans sa petite chambre sordide, tandis que le soleil coule à flots et que les oiseaux gazouillent à qui mieux mieux. Je ne sais même pas si elle était belle ou non. Il ne le sait même pas lui-même, l’imbécile ! Il croit plutôt que non. La chambre était dans la pénombre, et il y avait ce champagne et ses nerfs tout chiffonnés.

— Mais tu devrais bien en savoir quelque chose, si tout ce que tu me racontes n’est pas un mensonge éhonté !

— Attends un peu, dit-il. Attends ! Laisse-moi réfléchir… Non ! Elle n’était pas belle ! J’en suis sûr maintenant. Elle avait une mèche de cheveux gris sur le front… je me rappelle. Mais ça serait rien – je l’avais presque oublié, vois-tu ! Non, c’était ses bras – ils étaient maigres… ils étaient maigres et fragiles. Il commence à arpenter la pièce. Soudain il s’arrête court. Si seulement elle avait dix ans de moins ! Je pourrais passer sur cette boucle de cheveux gris !… et même sur les bras frêles… Mais elle est trop vieille. Tu comprends, avec une poule comme ça, chaque année compte. Ça n’est pas un an de plus qu’elle aura l’an prochain… ce sera dix ! Encore une année, et ce sera vingt ! Et moi, j’aurais l’air de plus en plus jeune tout le temps – du moins encore pendant cinq ans…

— Mais comment ça a-t-il fini ? demandai-je.

— C’est justement ça !… ça n’a pas fini ! J’ai promis de la voir mardi vers cinq heures. Ça c’est moche, tu comprends ? Elle avait des rides sur la figure qui seront pires en plein jour. Je pense qu’elle veut que je la baise mardi. Mais baiser en plein jour, ça se fait pas avec une poule comme ça. Surtout dans un hôtel pareil ! J’aimerais mieux le faire ma nuit de congé… mais je n’ai pas congé mardi. Et ce n’est pas tout ! Je lui ai promis une lettre entre-temps. Comment vais-je lui écrire une lettre maintenant ? Je n’ai rien à dire !… Merde ! Si seulement elle avait dix ans de moins ! Crois-tu que je doive partir avec elle… pour Bornéo ou le diable sait où elle veut m’emmener ? Qu’est-ce que je ferais avec une rombière à fric comme ça sur les bras ? Je sais pas chasser. J’ai peur des fusils et des trucs de ce genre. Et puis aussi, elle voudra que je là baise nuit et jour… faudra chasser et baiser sans arrêt ! Impossible !

— Peut-être ça sera pas aussi mauvais que tu le crois… Elle t’achètera des cravates et toutes sortes de trucs…

— Peut-être tu pourrais venir avec nous, hein ? Je lui ai parlé de toi…

— Tu lui as dit que j’avais pas le sou ?… que j’avais besoin de tout ?

— Je lui ai tout dit. Merde alors ! Tout ça serait si épatant, si seulement elle avait quelques années de moins ! Elle m’a dit qu’elle allait sur les quarante. Ça veut dire cinquante ou soixante ! C’est comme si tu couchais avec ta mère !… On peut pas faire ça… c’est impossible !

— Mais enfin, elle doit bien avoir quelque charme ?… Tu m’as dit que tu avais embrassé ses seins ?…

— Embrasser les seins… qu’est-ce que c’est ! Et puis, il faisait noir, je te dis ! » En mettant son pantalon, un bouton tombe. « Regarde-moi ça ! Il s’en va en pièces ce putain de costume. Il y a sept ans que je le porte… Il est vrai que je l’ai jamais payé. Il a été bon, mais maintenant il pue. Et cette garce m’achèterait des costumes aussi… tout ce que je voudrais sans doute… Mais c’est ce que je n’aime pas, avoir une femme qui casque pour moi. Je l’ai jamais fait de ma vie. C’est ton idée, à toi. Moi, j’aimerais mieux vivre seul ! Après tout, merde ! elle est pas si mal cette chambre ! Qu’est-ce que tu lui reproches ? Elle est foutrement mieux que la sienne, non ? Je n’aime pas son hôtel chic ! Je suis contre des hôtels comme ça. Je le lui ai dit. Elle m’a dit qu’elle se fichait de vivre ici ou là… elle m’a dit qu’elle viendrait vivre avec moi si je voulais. Tu te la figures venant habiter ici avec ses énormes malles et ses cartons à chapeau et toutes ses saloperies qu’elle traîne après elle ? Elle a trop de choses – trop de robes, trop de flacons, et tout ça !… Sa chambre, c’est une clinique ! Si elle s’égratigne le petit doigt, c’est sérieux ! Et puis il lui faut des massages et se faire onduler les cheveux, et ne pas manger ceci et ne pas manger cela ! Écoute, Joe, elle serait pas mal si elle avait quelques années de moins. On peut tout pardonner à une poule jeune. Elle n’a pas besoin d’être intelligente. Elles sont bien mieux quand elles sont bêtes. Mais une vieille rombière, même si elle est très intelligente, même si elle est la femme la plus charmante du monde, ça ne fait absolument aucune différence. Une poule jeune, c’est un placement ; une vieille c’est une perte sèche. Tout ce qu’elles peuvent faire, c’est de vous acheter des choses. Mais ça leur fout pas une once de chair sur les bras ni une goutte de foutre entre les cuisses. Elle n’est pas mal Irène, c’est vrai. Même que je crois qu’elle te plairait. Avec toi, c’est différent. Tu n’aurais pas à la baiser. Tu peux te payer le luxe qu’elle te plaise. Peut-être que tu n’aimerais pas toutes ces robes et les fioles et le reste, mais tu serais tolérant. Tu ne t’ennuierais pas avec elle ça je te l’affirme. Elle est même intéressante, si on peut dire. Mais elle est flétrie. Ses nichons sont encore pas mal… mais ses bras ! Je lui ai dit que je t’amènerais un jour. Je lui ai beaucoup parlé de toi. Je ne savais pas que lui dire. Peut-être qu’elle te plaira, surtout habillée. Je sais pas…

— Écoute, elle a de la galette, tu dis ? Elle me plaira ! Je me fous de son âge, pourvu que ce soit pas une vieille sorcière.

— Ça n’est pas une sorcière ! Qu’est-ce que tu racontes ! Elle est charmante, je te le dis ! Elle parle très bien. Elle est très bien, aussi… seulement ses bras…

— D’accord, si elle est comme tu dis, d’accord ! C’est moi qui la baiserais, si tu ne veux pas ! Dis-le-lui. Mais en douce, cependant… avec des femmes comme elle, faut aller doucement en affaires. Tu m’amèneras, et les choses s’arrangeront toutes seules ! Fais des compliments de moi à perte de vue. Fais le jaloux… Merde alors ! Peut-être que nous la baiserons tous les deux !… Et nous irons dans toutes sortes d’endroits, et on mangera ensemble et on se baladera et on ira à la chasse et on portera de beaux costumes ! Si elle a envie d’aller à Bornéo, qu’elle nous emmène! Moi non plus je ne sais pas tirer un coup de fusil, mais qu’est-ce que ça fout ? Elle s’en fout, elle aussi, d’ailleurs ! Tout ce qu’elle veut, c’est qu’on la baise, n’est-ce pas ? Tu es là à me parler de ses bras tout le temps… tu n’as pas besoin de les regarder tout le temps, hein ? Regarde-moi cette literie ! Et ce miroir ! Tu appelles ça vivre ? Tu veux continuer à faire le délicat et tu peux vivre comme un pou toute ta vie ? Tu peux même pas payer ta note d’hôtel… et tu as une place encore ! C’est pas une façon de vivre. Je m’en fous qu’elle ait soixante-dix ans, moi !…, ça vaut encore mieux que tout ceci !…

— Alors, dit Joe, tu la baiseras pour moi… et tout ira sur des roulettes… Peut-être que je baiserai moi aussi de temps en temps, mon soir de congé… Il y a quatre jours que je n’ai pas pu chier comme il faut. Il y a quelque chose qui me colle au cul, comme des raisins…

— Tu as des hémorroïdes, voilà tout…

— Je perds mes cheveux, et je devrais aller chez le dentiste. On dirait que je tombe en pièces… Je lui ai dit quel chic type tu es. Tu feras les choses pour moi, hein ? Tu n’es pas trop délicat, n’est-ce pas ? Si nous allons à Bornéo, je ne veux plus avoir d’hémorroïdes. Peut-être que je ferai quelque chose d’autre… quelque chose de pire… la fièvre… ou le choléra… Merde ! Il vaut mieux mourir d’une bonne maladie comme ça que de pisser ta vie goutte à goutte dans un journal avec des raisins au trou du cul et des boutons qui pendouillent de ton pantalon ! J’aimerais être riche, fût-ce seulement une semaine, et aller à l’hôpital avec une bonne maladie, une maladie fatale, et avoir des fleurs dans ma chambre et des infirmières dansant tout autour et des télégrammes qu’on m’enverrait. On prend bien soin de toi, si tu es riche ! On te lave avec du coton à rame et on te peigne les cheveux. Tu parles, si je le sais ! Et peut-être que j’aurais la chance de ne pas mourir du tout. Peut-être que je serais paralysé toute ma vie… impotent… et je resterais dans un fauteuil roulant. Mais même alors, on me soignerait pareil… même si je n’avais plus d’argent. Quand tu es infirme – vraiment infirme – on te laisse pas mourir de faim. On te donne un lit propre pour y dormir, et on te change les serviettes tous les jours. Tandis qu’ainsi, personne ne s’intéresse à toi, surtout si tu as une place. Les gens pensent qu’on doit être heureux quand on a une place. Qu’est-ce que tu aimerais mieux – être infirme toute ta vie, avoir une place… ou épouser une vieille rombière ? Tu aimerais mieux épouser la rombière, je vois ça ! Tu ne penses qu’à bouffer ! Mais en supposant que tu l’épouses, et que tu ne puisses plus bander du tout – ça vous arrive parfois ! – qu’est-ce que tu ferais alors ? Tu serais à sa merci ! Tu serais obligé de lui manger dans la main, comme un toutou ! Tu aimerais ça, toi ? Ou peut-être que tu penses pas à ces choses-là. Moi, je pense à tout ! Je pense aux costumes que je choisirais et aux endroits où j’aimerais aller, mais je pense aussi au reste. C’est l’important ! À quoi servent les cravates de fantaisie et les beaux costumes si tu ne peux plus bander ? Tu peux même pas la tromper, parce qu’elle sera sur tes talons tout le temps. Non, le mieux serait de l’épouser, et de chopper une maladie tout de suite. Pourvu que ce soit pas la syphilis. Le choléra, si tu veux, ou la fièvre jaune. De façon à ce que, si un miracle arrivait, si ta vie était épargnée, tu sois infirme pour le reste de tes jours. Alors tu n’aurais plus à t’inquiéter de la baiser, et pas non plus au sujet du loyer. Il est probable qu’elle t’achèterait un beau fauteuil roulant avec des roues caoutchoutées et toutes sortes de leviers. Tu pourrais même te servir de tes mains, je veux dire assez pour écrire. Ou tu pourrais avoir une secrétaire, d’ailleurs. Voilà ! être malade comme ça, c’est la meilleure solution pour un écrivain. Qu’est-ce qu’on a à foutre de ses bras et de ses jambes ? On n’a pas besoin de bras et de jambes pour écrire. On a besoin de sécurité… de paix… de protection. Tous ces héros qui défilent dans leurs chaises roulantes, quel dommage qu’ils ne soient pas écrivains ! Si seulement on pouvait être sûr, quand on va à la guerre, d’avoir les deux jambes emportées… si on pouvait en être sûr, je dirais : que la guerre éclate demain ! Je m’en fous de toutes leurs médailles – ils pourraient bien les garder leurs médailles ! Tout ce que je veux, c’est un bon fauteuil roulant et trois repas par jour ! Alors je leur en foutrais des trucs à lire, à tous ces cons ! »

 

Le lendemain, à une heure et demie, je rends visite à Van Norden. C’est son jour de congé, ou plutôt sa nuit. Il a laissé un mot à Carl, disant que j’aille l’aider à déménager aujourd’hui.

Je le trouve dans un état de dépression inaccoutumé. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit, me dit-il. Il a quelque chose dans la cervelle, quelque chose qui le ronge. Je ne suis pas long à découvrir ce que c’est. Il a attendu impatiemment mon arrivée pour le sortir.

« Ce type, commence-t-il, voulant signifier Carl, ce type est un artiste. Il m’a décrit chaque détail minutieusement. Il m’a tout raconté avec tant de précision que je sais que tout ça n’est qu’un foutu mensonge… mais je ne peux pas m’en débarrasser l’esprit. Tu sais bien comment mon esprit travaille. »

Il s’interrompt pour me demander si Carl m’a raconté toute l’histoire. Il ne doute pas le moins du monde que Carl puisse m’avoir raconté une version, et à lui une autre. Il semble penser que l’histoire a été inventée pour le torturer lui personnellement. Ce qui l’ennuie, ce n’est pas tellement que tout ça ne soit que pure invention. C’est « les images », comme il dit, que Carl lui a laissées dans la tête qui le possèdent. Les images sont réelles, même si toute l’histoire est fausse. Et par ailleurs, le fait qu’il y ait véritablement une riche rombière sur la scène et que Carl lui ait réellement rendu visite, ça c’est indéniable. Ce qui s’est réellement passé est secondaire. Il prend pour un fait acquis que Carl le lui a vraiment mis. Mais ce qui le pousse au désespoir, c’est la pensée que ce que Carl lui a décrit ait pu être possible !

C’est bien de ce type, dit-il, de me raconter qu’il le lui a mis six ou sept fois. Je sais que c’est des bobards et ça me touche pas beaucoup, mais quand il me raconte qu’elle a loué une voiture et l’a conduit au Bois et qu’ils se sont servis de la pelisse du mari en guise de couverture, c’est trop fort ! Je suppose qu’il t’a dit que le chauffeur attendait respectueusement… et dis-moi, est-ce qu’il t’a dit que le moteur ronflait tout ce temps ? Merde alors ! il a merveilleusement agencé ça ! c’est un de ces petits détails qui rendent les choses psychologiquement réelles ! On ne peut pas le tirer de sa tête après coup ! Et il me l’a dit si sagement, si naturellement ! Je me demande s’il y a pensé avant, ou si c’est juste sorti de sa tête, hop ! comme ça, spontanément ? C’est un si fieffé petit menteur qu’on ne peut pas s’y fier… c’est comme quand il vous écrit une lettre, un de ces bouquets qu’il fabrique la nuit ! Je peux pas comprendre comment un type peut vous écrire des lettres pareilles ! Je ne pige pas la mentalité qui se cache derrière… c’est une forme de la masturbation, qu’est-ce que tu en penses ? »

Mais avant que j’aie pu formuler une opinion, ou même lui rire au nez, Van Norden continue son monologue.

« Écoute, je suppose qu’il t’a raconté… Est-ce qu’il t’a dit comment il l’a embrassée sur le balcon au clair de lune ? Ça a l’air banal quand on le raconte, mais la façon dont il l’a dit !… Je le vois très bien là, ce petit con, avec la femme dans ses bras, et il lui écrit déjà une autre lettre, un autre bouquet sur les toits de Paris, et toutes ces couillonnades qu’il vole à des autres Français. Ce type ne te dit jamais rien d’original, je m’en suis aperçu. Il te reste à trouver la clé… découvrir sa dernière lecture… et c’est difficile, parce qu’il est cachottier en diable. Écoute, si je savais pas que tu y es allé avec lui, je croirais même pas que la femme existe. Un type comme ça pourrait très bien s’écrire des lettres à lui-même. Et pourtant, il a de la veine… Il est tellement menu, si frêle, il a des airs si romantiques, que les femmes ont le béguin de temps en temps… elles l’adoptent, comme qui dirait… elles le plaignent… Et il y a des idiotes qui aiment recevoir des fleurs… ça leur donne de l’importance… Mais cette femme-là est intelligente, à ce qu’il dit. Tu devrais savoir, toi qui as vu ses lettres. Qu’est-ce que tu crois qu’une femme comme elle a pu voir en lui ? Je comprends qu’elle soit prise par les lettres… mais qu’est-ce que tu crois qu’elle a ressenti quand elle l’a vu ?

« Mais écoute, tout ça n’est pas l’important. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont il le raconte. Tu sais comme il enjolive les choses… eh bien ! après cette scène sur le balcon (il me la présente comme hors-d’œuvre, tu comprends) après ça, d’après lui, ils sont rentrés, et il a défait son pyjama… Pourquoi souris-tu ? Il s’est foutu de moi ? »

— Non ! non ! Tu racontes exactement ce qu’il m’a dit. Continue !

— Après ça, – ici Van Norden est forcé de sourire lui-même – après ça, fais bien attention, il me raconte comment elle était assise dans le fauteuil, les jambes en l’air… complètement à poil… et lui, assis par terre à la regarder, à lui dire comme elle est belle… est-ce qu’il t’a dit qu’elle ressemble à un Matisse ?… Attends un peu !… je voudrais me rappeler exactement ce qu’il a dit. Il a eu une petite phrase pleine d’astuce sur une odalisque… qu’est-ce que c’est donc une odalisque ? Il l’a dite en français, voilà pourquoi c’est difficile de se rappeler sa foutue remarque… mais c’était pas trop mal. La sorte de chose qu’il pourrait bien dire, quoi ! Et elle sans doute a cru que c’était original… Elle doit croire qu’il est poète ou je ne sais quoi. Mais écoute, tout ça n’est rien… Je lui accorde de l’imagination. C’est ce qui est arrivé après, qui me rend fou ! Toute la nuit, je me suis retourné dans mon lit, à jouer avec ces images qu’il m’a laissées dans la tête ! Je peux pas m’en débarrasser. Ça me paraît si réel, que si c’était faux, je pourrais l’étrangler, ce salaud ! On n’a pas le droit d’inventer des choses comme ça ! Ou alors, c’est qu’on est malade…

« Mais j’arrive à ce moment où, qu’il dit ! il s’est mis à genoux, et, avec ses deux doigts osseux, il s’est mis à lui ouvrir le sexe. Tu te rappelles ça ? Il dit qu’elle était assise, là, les jambes ballantes sur les bras du fauteuil, et tout à coup, dit-il, il lui est venu une inspiration. Ça s’est passé après qu’il l’eût déjà baisée une ou deux fois… après qu’il eût fait ce petit laïus sur Matisse. Il tombe à genoux – écoute bien ! – et avec ses deux doigts… avec le bout seulement, fais bien attention… il sépare les petits pétales… squish-squish… juste comme ça ! Un petit bruit gluant… presque imperceptible… squish-squish ! Merde alors ! je l’ai entendu toute la nuit ! Et puis, il dit – comme si ça me suffisait pas ! – il dit qu’il lui a fourré la tête dans le minet ! Et à ce moment-là, merde alors ! voilà qu’elle lui balance les jambes autour du cou et l’emprisonne là ! C’est ça qui m’a eu ! Imagine ! Imagine une belle femme, une femme sensible comme elle, lui balançant les jambes autour du cou, à lui ! Il y a quelque chose d’irrespirable à ça ! Et c’est si fantastique que ça paraît convaincant ! S’il ne m’avait parlé que du champagne, et de la promenade au Bois, et même de cette scène sur le balcon, j’aurais pu l’oublier. Mais cette chose est si incroyable qu’elle n’a plus l’air d’un mensonge. Je ne peux pas croire qu’il ait lu quelque chose comme ça quelque part, et je ne vois pas ce qui aurait pu lui donner l’idée s’il n’y avait pas un peu de vérité là-dedans. Avec un petit con comme lui, vois-tu, tout peut arriver. Il peut ne pas l’avoir baisée du tout, mais elle peut l’avoir laissé la chatouiller… on ne sait jamais avec ces poules pleines de fric ce qu’elles peuvent attendre de vous… »

Quand il se tire enfin de son lit et commence à se raser, l’après-midi est déjà bien avancé. J’ai finalement réussi à lui détourner l’esprit de ce sujet, et à l’amener à son déménagement. La bonne entre pour voir s’il est prêt – il doit avoir débarrassé la chambre à midi, en principe. Mais il est tout juste en train d’enfiler son pantalon. Je suis un peu surpris qu’il ne s’excuse pas, ou ne se détourne pas. Le voyant là, debout, en train de boutonner nonchalamment sa braguette tout en lui donnant des ordres, je me mets à rigoler. « Fais pas attention à elle, dit-il, en lui jetant un regard de suprême mépris, c’est une grosse truie. Pince-lui le cul, si tu veux. Elle ne dira rien. » Puis, s’adressant à elle, en anglais, il dit : « Viens ici, chameau, mets ta main là-dessus ! » À ces mots, je ne puis davantage me contenir. J’éclate de rire, crise de rire hystérique qui est contagieux pour la bonne aussi, bien qu’elle ne comprenne pas ce qui se passe. Elle commence à enlever les tableaux et les photographies – ce sont les siennes propres surtout – qui tapissent le mur. « Toi ! dit-il, dressant le pouce, viens ici ! Voilà un souvenir de moi ! – il arrache une photo du mur – quand je serai parti, tu pourras t’en torcher le cul ! Tu vois ! dit-il, se tournant vers moi, elle est stupide comme une mule ! Elle n’aurait pas l’air plus intelligent si je le disais en français. » La bonne est là, debout, bouche bée ; évidemment, elle est convaincue qu’il est piqué. « Hé ! lui hurle-t-il, comme si elle était dure d’oreille, hé ! toi ! Oui ! Toi ! Comme ça !… – et il prend la photo, sa propre photo, et s’en torche le cul. Comme ça ! Compris ?… Il faut lui faire les gestes », conclut-il, faisant la lippe avec dégoût.

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