Tropique du Cancer
Chapitre VIII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Il la regarde, impuissant, à mesure qu’elle jette ses affaires dans les grosses valises. « Par ici ! embarque ça aussi ! » dit-il en lui passant la brosse à dents et la poche de caoutchouc. La moitié de ses affaires gisent sur le parquet. Les valises sont bourrées à éclater, et il n’y a pas de place pour mettre les tableaux et les livres, ainsi que les bouteilles qui sont à moitié vides.
« Assieds-toi une minute, dit-il. Nous avons tout le temps. Ça demande réflexion. Si tu n’étais pas venu, je ne serais jamais sorti d’ici. Tu vois comme je suis bon à rien ! Fais-moi penser à emporter ces ampoules… elles m’appartiennent. Cette corbeille à papier m’appartient aussi. Ils vous font vivre comme des porcs, ces salauds ! » La bonne est descendue chercher de la ficelle. « Attends un peu ! tu verras ! elle va me faire payer la ficelle ! ne serait-ce que trois sous ! Ils ne vous coudraient pas un bouton de culotte ici sans vous faire payer. Les pingres d’avarasses ! » Il prend une bouteille de calvados sur la cheminée et me fait signe d’empoigner l’autre. « Inutile de les emporter dans le nouvel hôtel. Faut les écouler ici ! Mais ne lui fais rien boire à elle ! La salope ! je ne veux pas lui laisser même un morceau de papier-cul ! J’aimerais les ruiner tous avant de partir ! Écoute, pisse par terre si tu veux. Je voudrais bien chier dans le tiroir de la commode ! » Il se sent si dégoûté de lui-même et de tout, qu’il ne sait quoi faire pour exprimer ses sentiments. Il se dirige vers le lit la bouteille à la main, et, retirant les couvertures, il asperge le matelas de calvados. Non content de cela, il pioche avec le talon dans le matelas ! Malheureusement, il n’a pas de boue au talon. Finalement, il se saisit du drap et il en essuie ses souliers. « Ça leur donnera du travail ! » murmure-t-il d’un ton vengeur. Puis, prenant une bonne lampée, il rejette la tête en arrière et se gargarise, et après qu’il s’est bien gargarisé, il crache le tout sur le miroir. « Voilà pour vous, sales pingres ! Vous essuierez ça quand je serai parti ! » Il va et vient en marmonnant. Voyant ses chaussettes déchirées sur le parquet, il les ramasse et les déchiquette. Les tableaux le mettent en rage, eux aussi. Il en ramasse un – un portrait de lui-même, fait par quelque lesbienne qu’il connaissait – et passe son pied à travers. « La vache !… Tu sais ce qu’elle a eu le culot de me demander ? Elle m’a demandé de lui envoyer mes poules quand j’en aurai fini ! Elle ne m’a jamais donné un sou pour lui avoir fait un article. Elle a cru que j’admirais son œuvre sincèrement ! Je ne lui aurais jamais tiré ce portrait si je ne lui avais pas promis de la mettre bien avec cette poule du Minnesota. Elle en était folle… elle nous suivait comme une chienne en chaleur… on ne pouvait pas s’en débarrasser de cette salope ! Elle m’a emmerdé que c’est pas croyable. C’en était au point que j’avais presque peur d’amener une poule ici, peur qu’elle ne se jette sur moi. Je montais en catimini, comme un cambrioleur, et je fermais la porte à clé dès que j’étais rentré… Elle et la Géorgienne, elles me rendent fou. L’une est toujours en chaleur, et l’autre est toujours affamée. J’ai horreur de baiser une femme qui a faim. C’est comme si on lui fourrait à bouffer, puis on le lui retire… Merde alors ! ça me fait penser à quelque chose ! Où est-ce que j’ai foutu cet onguent gris ? C’est important, ça ! Tu n’as jamais eu de ces trucs, toi ? C’est pire que d’avoir la chaude-pisse. Et je sais pas d’ailleurs où je les ai attrapés… J’ai tant eu de femmes ici la semaine dernière que j’ai perdu la trace. C’est drôle aussi, parce qu’elles sentaient toutes si frais… Mais tu sais, il en arrive… »
La bonne a empilé ses affaires sur le trottoir. Le patron surveille d’un air renfrogné. Quand tout a été chargé dans le taxi, il n’y a de place que pour un dedans. Dès que nous commençons à rouler, Van Norden sort un journal et se met à envelopper ses casseroles. Dans le nouvel hôtel, il est absolument interdit de cuisiner. Mais quand nous arrivons à destination, tout son bagage s’est défait. Ça ne serait pas trop ennuyeux si la patronne n’avait fourré la tête dehors juste au moment où le taxi s’arrête. « Mon Dieu ! s’écrie-t-elle, qu’est-ce que diable c’est ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Van Norden est si intimidé qu’il ne trouve rien d’autre à dire que : « C’est moi, madame… c’est moi… » Et se tournant vers moi, il murmure avec rage : « La vache ! Tu as vu sa figure ! Elle va me mener la vie dure ! »
L’hôtel est au fond d’un couloir sale, et forme un rectangle qui ressemble beaucoup à un pénitencier moderne. Le bureau est spacieux et sombre, en dépit des reflets brillants sur les murs carrelés. Il y a des cages d’oiseaux suspendues aux fenêtres, et de petites plaques émaillées partout, pour rappeler aux visiteurs, dans un langage désuet, qu’ils ne doivent pas faire ceci et ne pas oublier cela… Tout est d’une propreté presque immaculée, mais franchement misérable, élimé, désespéré. Les fauteuils de tapisserie tiennent par des lanières de cuir, et vous font désagréablement penser à la chaise électrique. La chambre qu’il va occuper est au cinquième étage. Comme nous grimpons l’escalier, Van Norden m’informe que Maupassant a vécu dans cet hôtel. Et dans le même souffle, il remarque qu’il y a une odeur particulière dans le vestibule. Au cinquième, il manque quelques carreaux ; nous restons un moment à contempler les locataires de l’autre côté de la cour. L’heure du dîner s’avance, et les gens s’en vont un à un dans leurs appartements, avec cet air fatigué et découragé qu’on a quand on gagne honnêtement sa vie. La plupart des fenêtres sont grandes ouvertes. Les pièces sordides ressemblent à autant de bouches béantes. Les occupants des pièces bâillent eux aussi, ou alors ils se grattent. Ils vont et viennent d’un air absent, et apparemment sans raison ; ils pourraient aussi bien être fous.
Comme nous tournons dans le corridor vers la chambre 57, une porte s’ouvre subitement devant nous, et une vieille sorcière, aux cheveux crasseux et aux yeux de folle, jette au-dehors un regard perçant. Elle nous épouvante tellement que nous restons là, comme transpercés. Pendant une bonne minute, nous restons là, tous les trois, incapables de bouger, ou même de faire un geste intelligent. Derrière la vieille sorcière j’ai pu voir une table de cuisine, et dessus, un bébé tout nu, un misérable petit marmot pas plus gros qu’un poulet plumé. Finalement, la vieille sorcière ramasse le seau de toilette à côté d’elle et s’avance. Nous nous rangeons pour la laisser passer, et comme la porte se referme derrière elle, le moutard pousse un cri aigu. C’est la chambre n° 56 et entre le 56 et le 57 se trouve le cabinet où la vieille sorcière vide ses eaux de toilette.
Depuis que nous avons monté l’escalier, Van Norden n’a pas soufflé mot. Mais ses regards sont éloquents. Quand il ouvre la porte du 57, j’ai, l’espace d’une seconde, la sensation de devenir fou. Un immense miroir couvert de gaze verte et penché à un angle de quarante-cinq degrés, est suspendu juste en face de l’entrée au-dessus d’une voiture d’enfant pleine de livres. Van Norden n’a pas même un sourire ; au lieu de quoi, il va nonchalamment vers la voiture d’enfant et, prenant un livre, il se met à le parcourir, tout comme un homme entrant dans une bibliothèque publique irait sans y penser à la première étagère à la portée de sa main. Et peut-être cela ne me paraîtrait pas si cocasse, si je n’avais pas aperçu au même moment une paire de guidons reposant dans un coin. Ils ont l’air si absolument pacifiques et satisfaits, comme s’ils dormaient là depuis des années, qu’il me semble soudain que nous sommes restés dans cette pièce, exactement dans cette position, depuis un temps incalculable, que c’était une pose que nous avions prise dans un rêve dont nous ne sommes jamais sortis, un rêve que le moindre geste, que le moindre clin d’œil, pourrait fracasser. Mais plus remarquable encore est le souvenir qui subitement remonte à la surface de ma conscience, souvenir d’un rêve réel que je fis l’autre nuit, et dans lequel je voyais Van Norden exactement dans le même coin occupé maintenant par les guidons, mais au lieu des guidons il y avait une femme accroupie avec les jambes relevées. Je le voyais debout au-dessus de cette femme, avec ce regard alerte et vif dans les yeux qu’il a lorsqu’il a fortement besoin de quelque chose. La rue dans laquelle la chose se passait est indistincte – il n’y a de clair que l’angle fait par les deux murs, et la silhouette de la femme affolée. Je le vois se dirigeant vers elle de cette façon rapide et animale qui est bien à lui, sans se préoccuper du tout de ce qui se passe autour de lui, déterminé seulement à arriver à ses fins. Et un regard dans les yeux comme pour dire – « vous pouvez me tuer après, mais laissez-moi vous le mettre… il faut que je vous le mette ! » Et le voici, penché sur elle, leurs têtes cognant contre le mur. Il bande si terriblement qu’il lui est tout à fait impossible de le lui mettre. Soudain, avec cet air dégoûté qu’il sait si bien se donner, il se redresse et rajuste ses vêtements. Il est sur le point de s’en aller, lorsqu’il remarque que son pénis git sur le trottoir. Il est environ de la taille d’un manche à balai qu’on aurait scié. Il le ramasse nonchalamment, et le fourre sous son bras. Comme il s’éloigne, je remarque deux énormes oignons, pareils à des oignons de tulipe, qui pendent du bout du balai, et je peux l’entendre murmurer tout seul : « pots de fleurs… pots de fleurs… »
Le garçon arrive haletant et suant. Van Norden le regarde d’un air idiot. La patronne arrive d’un pas ferme et, se dirigeant droit sur Van Norden, lui arrache le livre des mains, le jette dans la voiture d’enfant, et, sans dire un mot, la fait rouler dans le couloir.
« C’est une maison de fous », dit Van Norden, avec un sourire de détresse. Son sourire est si faible, si imperceptible, que pendant quelques instants l’impression de rêve revient, et il me semble que nous sommes debout à l’extrémité d’un long corridor terminé par un miroir ondulé. Et en bas de ce corridor, balançant sa détresse comme une lanterne fumeuse, Van Norden apparaît et disparaît en titubant selon qu’ici ou là une porte s’ouvre et une main l’empoigne ou un sabot le rejette dehors. Et plus il s’éloigne, plus grande est sa détresse ; il la porte comme une lanterne que les cyclistes tiennent entre les dents par une nuit où le pavé est humide et glissant. Il entre et il ressort des chambres crasseuses à l’aventure, et quand il s’assied, la chaise s’effondre, et quand il ouvre sa valise, il n’y trouve qu’une brosse à dents. Dans chaque chambre il y a un miroir devant lequel il se tient attentif, mâchant sa rage, et à force de mâcher, à force de grogner et de marmonner et de murmurer et de maudire ses mâchoires se sont déboitées et elles pendent terriblement et quand il se frotte la barbe des morceaux de sa mâchoire tombent en miettes et il est si dégoûté de lui-même qu’il piétine sa propre mâchoire et l’écrase en mille morceaux sous ses énormes talons.
Pendant ce temps, on tire ses bagages dans la chambre. Et les choses commencent à paraître plus extravagantes qu’auparavant – particulièrement quand il attache son sandow au bois de lit et se met à faire ses exercices. « J’aime cet hôtel », dit-il au garçon en souriant. Il enlève sa veste et son gilet. Le garçon le regarde d’un air intrigué ; il a une valise à la main, et dans l’autre la poche de caoutchouc. Je suis à l’écart dans l’antichambre à tenir le miroir à la gaze verte. Pas un seul des objets n’a l’air d’être affecté à un usage pratique. L’antichambre elle-même semble inutile, comme le serait un vestibule pour une grange. C’est exactement l’espèce de sensation que j’ai lorsque je pénètre à la Comédie-Française ou dans le théâtre du Palais-Royal ; c’est un monde de bric-à-brac, de trappes, d’armes, de bustes et de parquets cirés, de candélabres et d’hommes en armures, de statues sans yeux et de lettres d’amour enfermées sous des vitrines. Quelque chose se passe, mais ça n’a pas de sens ; comme lorsqu’on finit les bouteilles de calvados parce qu’il n’y a pas de place dans les valises.
En grimpant l’escalier, comme je l’ai dit plus haut, il a mentionné le fait que Maupassant avait vécu ici. La coïncidence semble lui avoir fait impression. Il aimerait croire que c’est dans cette pièce même que Maupassant a donné naissance à quelques-uns de ces contes épouvantables sur lesquels repose sa réputation. « Ils vivaient comme des porcs, ces pauvres diables », dit-il. Nous sommes assis à la table ronde dans un couple de vieux fauteuils confortables que l’on a requinqués avec des lanières et des bandes ; le lit est tout près de nous, si près en vérité que nous pouvons mettre les pieds dessus. L’armoire se dresse dans un coin derrière nous, aussi commodément à portée de la main. Van Norden a vidé son linge sale sur la table ; nous sommes assis là, nos pieds enfouis dans ses chaussettes et ses chemises sales, et nous fumons confortablement. Le sordide de l’endroit semble avoir opéré comme un charme sur lui : il est satisfait là ! Quand je me lève pour tourner l’interrupteur, il suggère que nous fassions une partie de cartes avant d’aller dîner. Nous voilà donc assis près de la fenêtre, avec le linge sale jonchant le sol et le sandow suspendu au chandelier, et nous jouons quelques tours de bezigue. Van Norden a mis sa pipe de côté, et s’est fourré un tampon de tabac à priser sous la lèvre inférieure. De temps en temps il crache par la fenêtre, de gros jets de salive juteuse qui tombent sur le pavé en claquant. Il a l’air heureux maintenant.
« En Amérique, dit-il, on ne rêverait pas de vivre dans une boîte pareille. Même quand j’étais sur le trimard, je dormais dans des chambres mieux que celle-ci. Mais ici, ça paraît naturel… c’est comme les livres qu’on lit. Si jamais je retourne là-bas, j’oublierai tout de cette vie, comme on oublie un mauvais rêve. Probablement je reprendrai la vieille vie juste là où je l’ai laissée… si jamais je retourne. Quelquefois, dans mon lit, je rêve du passé, et tout est si vivant que je dois me secouer pour me rendre compte de l’endroit où je suis. Surtout quand j’ai une femme à côté de moi ; une femme peut me faire partir mieux que n’importe quoi. C’est tout ce que je leur demande : de me faire m’oublier ! Parfois, je suis si bien perdu dans mes rêveries que je ne peux pas me rappeler le nom de la poule ni où je l’ai ramassée. C’est drôle, hein ? C’est bon d’avoir un bon corps tout frais à côté de soi quand on se réveille le matin. Ça vous donne une impression de netteté. On se spiritualise, jusqu’à ce qu’elles se mettent à vous sortir tous ces boniments à la noix sur l’amour et cætera… Pourquoi toutes ces poules parlent-elles tant d’amour, tu peux me le dire, toi ? Tirer un bon coup ne leur suffit pas, apparemment… elles veulent ton âme par-dessus le marché !… »
Or, ce mot « âme », qui jaillit à l’improviste si fréquemment dans les soliloques de Van Norden, avait sur moi un drôle d’effet au début. Toutes les fois que j’entendais le mot « âme » sortir de ses lèvres, ça me donnait une crise de fou rire ; je ne sais pourquoi, ça avait l’air d’une pièce fausse, plus particulièrement parce qu’il était accompagné d’un jet de salive brune qui laissait un filet de bave au coin de sa bouche. Et comme je n’hésitais jamais à lui rire au nez, il arrivait invariablement que lorsque ce petit mot surgissait, Van Norden s’arrêtait juste assez longtemps pour que j’éclate de rire, puis, comme si de rien n’était, il reprenait son monologue, répétant le mot de plus en plus souvent et chaque fois avec une insistance encore plus tendre. C’était son « âme » à lui que les femmes essayaient de posséder – cela il me l’expliquait très clairement. Il me l’a expliqué maintes et maintes fois, mais il y revient de nouveau à chaque occasion comme un paranoïaque à son obsession. En un sens, Van Norden est fou, de cela je suis convaincu. Sa seule terreur, c’est de rester seul, et cette terreur est si forte et si persistante que, même lorsqu’il est sur une femme, même lorsqu’il s’est soudé à elle, il ne peut pas s’échapper de la prison qu’il s’est créé. « J’essaye toutes sortes de trucs, dit-il. Je me mets à compter quelquefois, ou à penser à un problème de philosophie, mais ça ne rend pas. C’est comme si j’étais deux, et il y en a un qui m’observe constamment. Je deviens si enragé contre moi-même, que je pourrais me tuer… et d’une certaine façon, c’est ce qui m’arrive chaque fois que je jouis. Pendant l’espace d’une seconde, je me détruis. Je n’existe plus… rien n’existe… même pas la poule… C’est comme lorsqu’on reçoit la communion… c’est vrai, je te le jure ! Puis, pendant quelques secondes, j’ai comme une espèce de belle ardeur spirituelle… et peut-être ça pourrait continuer comme ça indéfiniment – est-ce qu’on sait ? n’était le fait qu’on a une femme à côté de soi, et il y a l’ablution et l’eau qui coule… tous ces petits détails qui vous rendent désespérément conscient de vous-même, désespérément solitaire… Et pour un instant de libération, il vous faut écouter toutes ces conneries sur l’amour… ça me rend fou parfois… J’ai envie de les chasser à coups de pied aussitôt après… Quelquefois, je le fais. Mais ça ne les fait pas foutre le camp. Même qu’elles aiment ça. Moins vous faites attention à elles, plus elles vous pourchassent. Il y a je ne sais quoi de pervers chez les femmes… elles sont toutes masochistes au fond d’elles-mêmes.
— Mais alors, qu’est-ce que tu demandes à une femme ? », lui dis-je.
Il commence à caresser l’air de ses mains ; il fait sa lippe. Il a l’air complètement frustré. Quand il réussit par la suite à sortir à mots entrecoupés quelques phrases bégayées, c’est avec la conviction que derrière ses paroles il n’est qu’accablante futilité. « Je voudrais pouvoir me livrer complètement à une femme, lance-t-il. Je veux qu’elle me sorte de moi-même. Mais pour réussir, il faut qu’elle vaille mieux que moi… il faut qu’elle ait une âme, un esprit, et pas seulement un con. Il faut qu’elle me force à croire à elle… je ne veux pas dire qu’elle devrait m’être fidèle… non, pas ça… mais elle devrait me forcer à croire que j’ai besoin d’elle, que je ne peux pas vivre sans elle. Trouve-m’en une comme ça, veux-tu ? Si tu la trouves, je te cède ma place… peu importe ce qui m’arriverait après… je n’aurais pas besoin de place, d’amis, de livres, de rien du tout. Si elle pouvait seulement me faire croire qu’il y a quelque chose de plus important que moi sur la terre. Merde alors ! ce que je peux me détester ! Mais je déteste ces sales garces encore plus – parce qu’elles ne valent pas mieux que moi ! »
« Tu vas croire que c’est parce que je m’aime, continue-t-il. Ça montre combien peu tu me connais. Je sais que je suis un grand bonhomme… sinon, je ne serais pas harcelé par ces problèmes. Mais ce qui me ronge, c’est que je ne puis pas m’exprimer. Les gens pensent que je suis un putassier. Voilà comme ils sont superficiels, ces intellectuels assis à la terrasse tout le jour en train de ruminer le bol psychologique… pas si mal, hein ? le bol psychologique ? Note ça pour moi. Je m’en servirai dans mon papier la semaine prochaine… À propos, as-tu lu Stekel ? Vaut-il quelque chose ? Ça me paraît rien d’autre que des cas pathologiques. Je voudrais, bon Dieu, avoir assez de cran pour consulter un psychanalyste… un bon naturellement… Je n’ai pas envie de voir ces petits youpins qui portent bouc et redingote, comme ton ami Boris. Comment peux-tu supporter ces types ? Est-ce qu’ils ne te rasent pas ferme ? Tu parles à tout le monde, toi, je sais. Tu t’en fous royalement. Tu as peut-être raison. Je voudrais bien ne pas avoir mon foutu esprit critique. Mais ces petits merdeux de Juifs qui tournent autour du Dôme, merde alors, ils me débectent ! On dirait qu’ils parlent comme des manuels ! Si je pouvais causer avec toi tous les jours, peut-être que je pourrais me soulager le cœur. Tu es bon public, toi ! Je sais que tu te fous de moi profondément, mais tu as de la patience. Et tu n’as pas de théories à exploiter. Je suppose que tu notes tout ça dans ton carnet, après… Écoute, je me fiche de ce que tu peux dire de moi, mais ne fais pas de moi un putassier – c’est trop facile. Un jour, j’écrirai un livre sur moi… un livre sur mes pensées. Je veux pas dire seulement de l’analyse introspective… Je veux dire que je me coucherai sur la table d’opération, et que je mettrai à nu toutes mes tripes… toute la sacrée saloperie. Est-ce que quelqu’un a déjà fait ça ? Pourquoi diable souris-tu ? Ça a l’air naïf ce que je dis ? »
Je souris parce que toutes les fois que nous touchons au sujet de ce livre qu’il écrira quelque jour, les choses prennent un tour incongru. Il suffit qu’il dise « mon livre », et aussitôt le monde s’amenuise aux dimensions privées de Van Norden et Cie ! Il faut que le livre soit absolument original, absolument parfait. C’est pourquoi, entre autres raisons, il lui est impossible de le mettre en train. Dès qu’il a une idée, il se met à la contester. Il se rappelle que Dostoïevski s’en est servi, à moins que ce ne soit Knut Hansum, ou encore un autre. « Je ne dis pas que je veuille mieux faire qu’eux mais je veux être différent. » Ainsi donc, au lieu de s’attaquer à son livre, il lit auteur après auteur afin d’être absolument sûr qu’il ne va pas fouler leurs plates-bandes. Et plus il lit, plus il cède au mépris. Il n’en est point de satisfaisant, point qui atteigne ce degré de perfection qu’il s’est imposé. Et, oubliant complètement qu’il n’a même pas écrit un chapitre, il parle d’eux avec condescendance, exactement comme s’il existait une étagère de livres portant son nom, livres familiers à tous, et dont il est superflu de mentionner les titres.
Quoiqu’il n’ait jamais ouvertement menti à ce sujet, il est évident néanmoins que les gens qu’il accapare pour donner de l’air à sa philosophie personnelle, à sa critique, et à ses griefs, prennent pour assuré que derrière ses remarques détachées se dresse le corps solide d’une œuvre achevée. Surtout les jeunes et sottes pucelles qu’il attire dans sa chambre sous le prétexte de leur lire ses poèmes, ou sous celui, meilleur encore, de leur demander conseil. Sans le moindre sentiment de honte, il leur met en main un morceau de papier souillé sur lequel il a griffonné quelques vers – la base d’un nouveau poème, déclare-t-il – et, sérieux comme un pape, il leur demande l’expression toute franche de leur opinion. Et comme elles n’ont habituellement aucun commentaire à donner, toutes éberluées qu’elles sont par l’absence totale de sens de ces vers, Van Norden profite de l’occasion pour leur exposer ses vues sur l’art, vues qui sont, il est à peine besoin de le dire, spontanément émises pour cadrer avec la situation. Il est devenu si expert à jouer ce rôle, que la transition des Cantos d’Ezra Pound au lit se fait aussi simplement, et avec autant de naturel, qu’une modulation d’une clé à une autre. Et vraiment, si elle ne s’opérait pas, il y aurait une dissonance – chose qui arrive de temps en temps, lorsqu’il se trompe sur ces idiotes qu’il appelle des « bascule-moi ». Naturellement, tel qu’il est, il ne mentionne qu’à contrecœur ces erreurs fatales. Mais quand il se résout à avouer une bévue de ce genre, il le fait avec une franchise absolue. Et même, il semble tirer un plaisir pervers à insister sur sa maladresse. Il y a une femme, par exemple, qu’il essaye de « faire », depuis bientôt dix ans – en Amérique d’abord, puis ici à Paris. C’est la seule personne du sexe opposé avec laquelle il entretient des relations amicales et cordiales. Ils ont l’air, non seulement de s’apprécier, mais encore de se comprendre. Il m’a paru au premier abord que s’il pouvait vraiment « faire » cette créature, son cas pourrait être résolu. Il y avait là tous les éléments pour une union heureuse – tous, sauf un, le fondamental. Bessie était presque aussi extraordinaire à sa façon que lui à la sienne. Elle se souciait aussi peu de se donner à un homme que du dessert qui termine le repas. D’ordinaire, c’est elle qui faisait son choix et c’est elle qui faisait la proposition. Elle n’était pas vilaine, mais on ne pouvait pas dire non plus qu’elle fût belle. Elle avait un beau corps, c’était l’essentiel – et elle aimait ça, comme on dit.
Ils étaient si copains, ces deux-là, que parfois afin de satisfaire sa curiosité (et aussi dans le vain espoir de l’inspirer par ses prouesses), Van Norden s’arrangeait pour la cacher dans son réduit pendant une de ses séances. Quand c’était fini, Bessie émergeait de sa cachette, et ils discutaient de la chose en toute simplicité, et presque avec une totale indifférence à tout, sauf à la « technique ». La « technique » était un de ses termes favoris, au moins au cours de ces discussions dont j’avais le privilège d’être témoin. « Qu’est-ce qui ne va pas dans ma technique ? » disait-il. Et Bessie répondait : « Tu es trop grossier. Si tu as jamais l’intention de me “faire”, il te faudra gagner en subtilité. »
Il y avait une compréhension si parfaite entre eux, dis-je, que souvent, lorsque je rendais visite à Van Norden vers une heure et demie, je trouvais Bessie assise sur le lit, et Van Norden l’invitant à lui caresser la queue… « rien que quelques petites caresses de velours, disait-il, pour que j’aie le courage de me lever ». Ou alors, il la suppliait de lui souffler dessus, ou, à défaut, il la prenait dans sa main lui-même et la secouait comme une clochette, et tous deux pouffaient de rire.
« Je ne ferai jamais cette garce, disait-il. Elle n’a pas de respect pour moi. Voilà ce que je gagne à lui faire des confidences. » Puis, brusquement, il ajoutait parfois : « Qu’est-ce que tu penses de cette blonde que je t’ai montrée hier soir ? » Il le disait à Bessie, naturellement. Et Bessie ricanait, lui disant qu’il n’avait pas de goût. « Ah ! ne me rabâche pas cette histoire », disait-il. Puis, d’un air enjoué, peut-être pour la millième fois, parce que c’était maintenant devenu une plaisanterie classique entre eux, il ajoutait : « Écoute, Bessie, qu’est-ce que tu dirais d’un petit coup ?… juste un petit coup, non ? Et quand la tentative avait échoué à la manière habituelle, il ajoutait, du même ton « Eh bien ! Et lui ? Tu veux pas tirer un coup avec lui ? »
Toute la difficulté avec Bessie, c’était qu’elle ne pouvait pas, ou ne voulait pas, se considérer comme un simple coup à tirer. Elle parlait de passion, comme si c’était là un mot flambant neuf. Elle était passionnée pour tout, même pour une chose sans importance comme un petit coup à tirer. Il fallait qu’elle y mît son âme.
Mais je suis passionné moi aussi, parfois, disait Van Norden.
— Oh ! toi ! répond Bessie. Tu n’es qu’un satyre épuisé. Tu ne sais pas ce que signifie la passion. Quand tu bandes, tu crois que tu es passionné.
— Bon !… peut-être après tout ce n’est pas de la passion, mais tu ne peux pas être passionné sans bander, c’est vrai ou non ? »
Toutes ces histoires sur Bessie et les autres femmes qu’il traîne dans sa chambre jour après jour occupent mes pensées tout en allant vers le restaurant. Je me suis si bien adapté à ses monologues que, sans interrompre mes propres rêveries, je fais le commentaire requis automatiquement dès que j’entends sa voix s’éteindre. C’est un duo, et comme dans la plupart des duos, on n’écoute attentivement que le signal qui annonce la reprise de sa propre voix. Comme c’est sa nuit de congé, et que je lui ai promis de lui tenir compagnie, je suis déjà immunisé contre ses questions. Je sais que je serai complètement épuisé avant que la soirée soit finie ; si j’ai de la veine, ce qui veut dire si je peux le taper de quelques francs sous un prétexte ou sous un autre, je m’esbignerai dès qu’il ira au cabinet. Mais il connaît mon penchant pour les fuites à l’anglaise, et au lieu de se sentir offensé, il s’arme simplement contre une telle possibilité en gardant ses sous. Si je lui demande de l’argent pour acheter des cigarettes, il insiste pour venir les acheter avec moi. Il se débrouille pour ne pas rester seul, fut-ce une seconde. Même lorsqu’il a réussi à agripper une femme, même alors il est terrifié à la pensée que je le laisse seul avec elle. Si la chose était possible, il me demanderait de rester dans la chambre pendant toute la comédie. Exactement comme s’il me priait de l’attendre pendant qu’il se rase.
Pour sa nuit de congé, Van Norden s’arrange ordinairement pour avoir au moins cinquante francs dans sa poche, circonstance qui ne l’empêche pas de courir sa chance toutes les fois qu’il en a l’occasion. « Hello ! dit-il, aboule-moi vingt francs… j’en ai besoin. » Il a en même temps une façon de prendre un air désespéré… Et s’il se heurte à un refus, il devient insultant. « Eh bien ! quoi ! Tu peux toujours me payer un verre ! » Et quand il a gagné son verre, il dit plus gentiment :
« Écoute… donne-moi cent sous alors… donne-moi quarante sous… » Nous allons de bar en bar, cherchant une petite aventure, et accumulant toujours quelques francs de plus.
À La Coupole nous tombons sur un poivrot du journal. Un des types de la rédaction. Il vient d’y avoir un accident au bureau, nous apprend-il. Un des correcteurs d’épreuves est tombé dans la cage de l’ascenseur. On le croit perdu.
D’abord Van Norden est sous le coup d’un choc, d’un choc profond. Mais quand il apprend que c’est Peckover, l’Anglais, il a l’air soulagé. « Le pauvre diable, dit-il, il est bien mieux mort que vivant. Il venait juste de se faire faire son râtelier l’autre jour… »
L’allusion au râtelier émeut le type de la rédaction jusqu’aux larmes. Il raconte en pleurnichant un petit incident qui a rapport à l’accident. Il en est bouleversé, bien plus bouleversé par ce petit incident que par la catastrophe elle-même. Il paraîtrait que Peckover, quand il arriva en bas de la cage, reprit conscience avant que personne lui portât secours. En dépit du fait que ses jambes étaient cassées et ses côtes éclatées, il s’était débrouillé pour se mettre à quatre pattes et pour chercher son râtelier à tâtons. Dans la voiture d’ambulance, il criait dans son délire, réclamant ses fausses dents. L’incident était pathétique et cocasse à la fois.
Le type de la rédaction ne savait pas s’il devait rire ou pleurer en le racontant. Ce fut un instant délicat, parce que, avec un poivrot comme ça, un faux mouvement, et il vous casse une bouteille sur le crâne. Il n’avait jamais été très cordial avec Peckover – en vérité, il n’avait presque jamais fourré les pieds dans la salle de correction : il y avait un mur invisible entre les types d’en haut et les types d’en bas. Mais maintenant, puisqu’il avait senti le souffle de la mort, il voulait montrer son esprit de camaraderie. Il voulait pleurer même, si possible, pour bien montrer qu’il était un type correct. Et Joe et moi, qui connaissions bien Peckover, et qui savions qu’il ne valait pas un pet de lapin, pas même quelques larmes, nous étions gênés par cette sensiblerie d’ivrogne. Nous voulions le lui dire, mais avec un type comme ça, on ne peut pas se permettre d’être sincère. Il faut acheter une couronne et aller à l’enterrement, et faire semblant d’être ému. Et il faut le féliciter pour le bel article nécrologique qu’il a rédigé. Il portera ce petit article plein de délicatesse sur lui pendant des mois, n’y allant pas avec le dos de la cuillère pour se passer de la pommade. Nous sentions cela, Joe et moi, sans nous dire un mot. Nous étions là, à l’écouter dans un silence méprisant, à le tuer. Et dès que nous pûmes nous échapper, nous le fîmes ; nous le laissâmes au bar, à pleurnicher dans son pernod tout seul.
Une fois hors de sa vue, nous voici à rire nerveusement. Les fausses dents ! Peu importe ce qu’on put débiter sur le pauvre diable (et on en dit quelques bien bonnes) nous revenions toujours aux fausses dents ! Il y a des gens en ce monde qui sont si grotesques, que même la mort les rend ridicules. Et plus horrible la mort, plus ridicules les gens ! À quoi bon essayer de jeter un peu de dignité sur la fin, il faudrait être menteur et hypocrite pour découvrir quoi que ce soit de tragique dans leur décès. Et puisque nous n’avions plus besoin de garder le masque, nous pouvions rire tout notre saoul de cet incident. Nous en rîmes toute la soirée, et de temps en temps nous donnions libre cours à notre mépris et à notre dégoût pour les types d’en haut, les grosses têtes qui essayaient de se persuader sans doute que Peckover était un brave type et que sa mort était une catastrophe. Toutes sortes de souvenirs amusants nous vinrent à l’esprit – les points-virgules qu’il pourchassait, et pour lesquels on lui faisait pisser du vinaigre, tellement on l’engueulait. On lui rendait l’existence misérable à cause de ces foutus points-virgules, et de ces fractions pour lesquelles il se trompait toujours. On allait même le foutre à la porte un jour, parce qu’il était venu au bureau avec des relents d’alcool. On le méprisait, parce qu’il avait toujours l’air si misérable, et parce qu’il avait de l’eczéma et des pellicules. Il était tout juste un zéro à leur point de vue, mais maintenant qu’il était mort, ils allaient tous se cotiser vigoureusement, et lui acheter une énorme couronne, et on mettrait son nom en grosses capitales dans la colonne des avis de décès. N’importe quoi pour que ça rejaillisse un peu sur eux ; ils en feraient une grosse merde, s’ils le pouvaient ! Mais malheureusement avec Peckover il y avait peu à inventer. Il était un zéro, et même le fait qu’il était mort n’ajouterait pas un chiffre à son nom.
« Il n’y a qu’une seule bonne chose dans tout ça, dit Joe. C’est que tu peux avoir sa place. Et si tu as un peu de chance, peut-être que tu tomberas aussi dans l’ascenseur et que tu te casseras le cou. Nous t’achèterons une belle couronne, je t’en donne ma parole ! »
Et au point du jour, nous étions assis à la terrasse du Dôme. Nous avions tout oublié du pauvre Peckover depuis longtemps. Nous nous étions un peu amusés au Bal Nègre, et l’esprit de Joe s’est de nouveau envolé vers son éternelle préoccupation les poules. C’est à cette heure, quand sa nuit de campo tire à sa fin, que son impatience devient fiévreuse. Il pense aux femmes dont il s’est privé plus tôt dans la soirée, et à celles qu’il était sûr d’avoir rien qu’en le leur demandant, n’était qu’il en avait soupé de toutes. Il pense inévitablement à sa Géorgienne – elle l’a traqué ces temps-ci, le suppliant de la prendre chez lui, du moins jusqu’à ce qu’elle puisse trouver du boulot. Je ne dis pas non… lui donner à bouffer une fois en passant, dit-il, mais je ne pourrais pas l’établir chez moi… ça serait catastrophique pour mes autres poules. » Ce qui le met en rogne contre elle, c’est surtout le fait qu’elle n’engraisse pas. « C’est comme si tu couchais avec un squelette, dit-il, l’autre nuit je l’ai prise… par pitié… et qu’est-ce que tu crois que cette cinglée s’était fait ? Elle s’était rasée net ! Pas un poil dessus ! T’as jamais vu une femme qui s’est rasé le minet ? C’est répugnant, n’est-ce pas ? Et c’est rigolo, aussi. C’est fou, quoi ! Ça n’a plus du tout l’air d’un minet : c’est comme une moule morte ou je ne sais quoi ! » Et il me raconte comment, une fois sa curiosité éveillée, il est sorti du lit pour aller chercher sa lampe électrique. « Je le lui ai fait tenir ouvert, et j’ai dirigé la lampe dedans. Tu aurais dû me voir… c’était cocasse ! J’étais si emballé, que j’ai tout oublié d’elle. Je n’avais jamais dans ma vie examiné un con si sérieusement. Tu aurais cru que je n’en avais jamais vu avant. Et plus je le regardais, moins il était intéressant. Ça ne sert qu’à te montrer qu’il n’y a rien du tout là-dedans, surtout lorsqu’il est rasé. C’est les poils qui le rendent mystérieux. Voilà pourquoi les statues te laissent froid. Une fois, j’ai vu un vrai con sur une statue – c’était un Rodin. Tu devrais la voir, une fois ou l’autre… elle a les jambes écartées… Je ne crois pas qu’elle avait une tête. Tout juste un con, pour ainsi dire. Merde alors ! Ça t’avait un air effroyable ! C’est que, vois-tu… ils sont tous pareils. Quand tu regardes une femme avec des vêtements dessus, tu imagines toutes sortes de choses ; tu leur donnes une individualité, quoi ! qu’elles n’ont pas naturellement. Il y a tout juste une fente entre les jambes, et tu t’échauffes là-dessus – tu ne la regardes même pas la moitié du temps. Tu sais qu’elle y est, et tu ne penses qu’à y fourrer ton instrument… comme si ton pénis pensait pour toi. C’est une illusion ! Tu t’enflammes pour rien… pour une fente avec des poils dessus, ou sans poils… C’est si totalement dépourvu de sens, que ça me fascinait de le regarder. J’ai dû l’étudier dix minutes ou davantage. Quand tu le regardes de cette façon, avec détachement, quoi ! il te vient des drôles d’idées dans la tête. Tout ce mystère sur le sexe… et puis tu découvres qu’il n’y a rien… c’est le vide… Ça serait drôle si tu y trouvais un harmonica… ou un calendrier ! Mais il n’y a rien là-dedans, absolument rien… C’est dégoûtant. Ça m’a rendu presque fou… Écoute, sais-tu ce que j’ai fait ensuite ? J’ai tiré un coup en vitesse, et je lui ai tourné le dos. Oui, mon vieux ! j’ai pris un livre, et je me suis mis à lire. Tu peux tirer quelque chose d’un livre, même d’un mauvais livre… mais un con, c’est du temps perdu, absolument !… »
Il arriva justement, que comme il terminait son discours, une grue nous fit de l’œil. Sans la plus légère transition, il me dit brusquement « Tu aimerais la culbuter ? Ça coûterait pas cher… elle nous prendra tous les deux… Et sans attendre ma réponse, il se met péniblement sur ses pieds et se dirige vers elle. Quelques minutes plus tard, il revient. « C’est arrangé, dit-il, finis ta bière. Elle a faim. Il n’y a plus rien à faire ici à cette heure… elle nous prendra tous les deux pour quinze francs. Allons chez moi. Ça sera meilleur marché. »
En nous rendant à l’hôtel, la fille tremble tellement que nous devons nous arrêter et lui offrir un café. C’est une créature assez douce, et pas du tout vilaine à regarder. Elle connaît Van Norden évidemment, et sait qu’il n’y a rien à attendre d’autre de lui que ces quinze francs. « Toi, tu n’as pas un rond ! » me murmure-t-il à voix basse. Comme je n’ai pas un centime en poche, je ne vois pas la nécessité de me dire cela, jusqu’à ce qu’il éclate : « Pour l’amour du ciel, rappelle-toi que nous sommes fauchés ! Ne va pas t’attendrir quand nous serons là-haut ! Elle va te demander un petit extra – je la connais, cette conasse ! Je pourrais l’avoir pour dix francs si je voulais. C’est pas la peine de les gâter ! »
« Il est méchant, celui-là* », me dit-elle, comprenant vaguement où il veut en venir avec ses remarques.
« Non, il n’est pas méchant. Il est très gentil*. »
Elle fait non de la tête en riant. « Je le connais bien, ce type. » Et elle commence à raconter une histoire sur sa déveine, sur l’hôpital, et le terme en retard, et le gosse à la campagne. Mais sans exagérer. Elle sait que nos oreilles sont bouchées, mais la misère est là, en elle, comme une pierre, et il n’y a pas de place pour d’autres pensées. Elle n’essaye pas de faire appel à notre sympathie – elle ne fait que changer de place le lourd fardeau qui est en elle… Elle me plaît assez. J’espère, mon Dieu, qu’elle n’est pas malade…
Dans la chambre, elle fait ses préparatifs mécaniquement. « Il n’y aurait pas une croûte de pain par hasard ? » demande-t-elle, en s’accroupissant sur le bidet. Van Norden rit à cette question. « Tiens ! Bois un coup », dit-il, poussant une bouteille vers elle. Elle ne veut rien boire ; son estomac est déjà assez mal fichu, se plaint-elle.
« Elle est comme ça, dit Van Norden. Ne te laisse pas prendre par les sentiments. Tout de même, j’aimerais mieux qu’elle parle d’autre chose. Comment diable peut-on avoir de la passion, quand on a sur les bras une poule qui crève de faim ! »
Précisément ! Nous n’avons pas de passion, ni l’un ni l’autre ! Et quant à elle, on pourrait aussi bien s’attendre à la voir tirer un collier de diamants qu’à voir sortir d’elle une étincelle de passion. Mais il y a les quinze francs, et il faut bien faire quelque chose. C’est comme l’état de guerre : dès qu’on y est arrivé, personne ne pense plus à autre chose qu’à la paix, à en finir au plus vite. Et pourtant personne n’a le courage de déposer les armes, de dire : « J’en ai marre !… je n’en veux plus ! » Non ! Il y a ces quinze francs quelque part, dont tout le monde se fout royalement, et que personne ne gagnera à la fin, mais les quinze francs, c’est comme la cause première des choses, et plutôt que d’écouter sa propre voix, plutôt que de marcher sur la cause première, on se livre à la situation, on continue de massacrer et de massacrer et plus on se sent pleutre, plus on se conduit héroïquement, jusqu’au jour où le fond s’écroule et brusquement tous les canons se taisent et les brancardiers ramassent les héros mutilés et ensanglantés et épinglent des médailles sur leur poitrine. Alors, on a le reste de sa vie pour penser aux quinze francs. On n’a plus ni yeux ni bras ni jambes, mais on a la consolation de rêver pour le restant de ses jours à ces quinze francs que tout le monde a oubliés.
C’est exactement comme l’état de guerre – je ne peux pas me le sortir de l’idée. La façon dont elle besogne pour m’insuffler une étincelle de passion, me fait penser quel beau soldat je ferais si j’étais assez bête pour me faire prendre au piège ainsi et traîner jusqu’au front. Je sais, quant à moi, que je livrerais tout, honneur inclus, afin de me sortir de la mélasse. Je n’ai pas de cœur pour ça, un point c’est tout. Mais elle a les quinze francs dans la tête, et si je ne veux pas me battre pour ça, elle va m’y obliger. Mais on ne peut pas mettre le désir de bataille dans les tripes d’un homme s’il n’y a en lui nulle envie de se battre. Quelques-uns d’entre nous sont si lâches qu’on ne peut pas en faire des héros, pas même si on les terrorise jusqu’à la mort. Nous en savons trop, peut-être. Quelques-uns d’entre nous ne vivent pas seulement dans l’instant, ils vivent un peu en avant, ou un peu en arrière. Moi, je pense au traité de paix tout le temps. Je ne peux pas oublier que ce sont les quinze francs qui ont commencé toute l’histoire. Quinze francs ! Qu’est-ce que quinze francs peuvent bien me foutre, surtout quand ils ne sont pas à moi !
Van Norden paraît avoir une attitude plus normale. Il se fiche complètement des quinze francs lui aussi maintenant ; c’est la situation elle-même qui l’intrigue. On dirait qu’elle exige qu’on fasse montre d’un peu de cran – sa virilité est impliquée. Les quinze francs sont perdus, que nous réussissions ou non. Il y a quelque chose de plus d’impliqué – pas seulement la virilité peut-être, mais la volonté. C’est, de nouveau, comme l’homme dans les tranchées. Il ne sait plus pourquoi il continuerait à vivre, parce que s’il échappe maintenant, il n’en sera que mieux pris plus tard, mais il continue pareil, et même s’il a l’âme d’une blatte et qu’il ait accepté le fait, qu’on lui donne un fusil ou un poignard, ou même simplement ses ongles tout nus, et il continuera à massacrer et à massacrer, il massacrera un million d’hommes plutôt que de s’arrêter et de demander pourquoi.
À regarder Van Norden l’asticoter, il me semble que je regarde une machine dont les engrenages ont glissé. Laissés à eux-mêmes, ils pourraient continuer ainsi à jamais, à moudre et à glisser sans que jamais rien ne se passe. Jusqu’à ce qu’une main arrête le moteur. Le spectacle qu’ils offrent, accouplés comme deux chèvres, sans la moindre étincelle de passion en eux, moulant et moulant sans aucune raison, sauf celle des quinze francs, balaye le moindre vestige de sentiment que je puis avoir, sauf le sentiment inhumain de satisfaire ma curiosité. La fille est étendue sur le bord du lit, et Van Norden est penché sur elle comme un satyre, les deux pieds solidement plantés sur le sol. Je suis assis sur une chaise derrière lui, à regarder leurs mouvements avec un détachement froid, scientifique. Il m’importe peu que la chose dure éternellement. C’est comme si je regardais une de ces machines en folie qui vomissent les journaux, par millions et milliards et trilliards, avec leurs titres dépourvus de sens. La machine semble plus sensible, toute folle qu’elle soit, et plus fascinante à regarder, que les êtres humains et les événements qui l’ont produite. Mon intérêt pour Van Norden et la fille est nul ; si je pouvais être assis comme ça et contempler chaque chose qui se passe à cette minute même dans le monde, mon intérêt serait encore moins que rien. Je ne serais pas capable de différencier ce phénomène de la pluie ou de l’éruption d’un volcan. Tant que cette étincelle de passion sera absente, il n’y aura pas de signification humaine à cette action. Il vaut mieux regarder la machine. Et ces deux sont pareils à une machine dont les engrenages ont glissé. Il y faut l’action d’une main humaine pour la remettre en bon état de marche. Il y faut un mécanicien.
Je me mets à genoux derrière Van Norden et j’examine la machine avec plus d’attention. La fille rejette sa tête de côté et me lance un regard désespéré. « Rien à faire, dit-elle, c’est impossible. » Sur quoi, Van Norden se remet à l’ouvrage avec une énergie redoublée, tout comme un vieux bouc. C’est un type si entêté qu’il se brisera les cornes plutôt que de céder. Et il est agacé maintenant parce que je lui chatouille la croupe. « Pour l’amour du ciel, arrête, Joe ! Tu vas tuer la pauvre fille ! – Fous-moi la paix ! grogne-t-il. J’y étais presque cette fois ! »