Un coup de feu et autres nouvelles
Chapitre II
en large dans sa chambre comme un tigre dans sa cage.
Je le suivais des yeux sans bouger ; des idées étranges et opposées se heurtaient dans son esprit.
Le domestique entra en disant que les chevaux étaient prêts. Sylvio me serra la main, nous nous embrassâmes ; il s’assit dans un petit chariot, où étaient chargés seulement deux choses : un sac de voyage, une boîte de pistolets.
Et la voiture partit au galop.
II
Plusieurs années s’étaient écoulées ; la situation de mes affaires me forçait d’habiter un petit village du district de N... Quoique je m’occupasse de ma maison, je n’en regrettais pas moins ma vie d’autrefois, si gaie et si insouciante. La chose surtout à laquelle je ne pouvais m’habituer, c’était de passer les longues soirées du printemps et de l’hiver dans une solitude
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absolue. Je trouvais encore moyen de tuer le temps jusqu’au dîner, soit en causant avec mon
starosta1, soit en visitant mes champs, soit en inspectant des bâtisses nouvelles, que je faisais exécuter ; mais, du moment où le soleil s’abaissait vers l’horizon, je ne savais plus que devenir.
Le peu de livres que j’avais pu trouver dans les secrétaires, sous les commodes et dans mon garde-meuble, je les connaissais déjà par cœur ; tous les contes que pouvait se rappeler ma ménagère Kirolovna m’avaient été racontés depuis longtemps ; les chants de mes villageoises avaient fini par ne plus m’inspirer que de la mélancolie. Il y eut un moment où j’eus recours à la liqueur de cerises ; mais cette liqueur me brisait la tête, et, à vous dire le vrai, j’avais peur de devenir ivrogne de malheur, la pire espèce d’ivrogne que je connaisse et qui foisonne dans notre district.
De proches voisins, je n’en avais pas, excepté
1 Maire de village, qui est souvent esclave malgré ce poste éminent.
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deux ou trois ivrognes amers, dont la conversation consistait, le plus souvent, en hoquets et en soupirs ; enfin, je me dis que la meilleure des choses que je pusse faire était de me coucher de bonne heure en dînant le plus tard possible.
En conséquence, j’allongeai mes jours et diminuai mes soirées.
À la distance de quatre verstes de ma maison se trouvait une riche propriété appartenant à la comtesse B... ; mais, dans cette propriété, l’intendant vivait seul. La comtesse y était venue un mois à peine la première année de son mariage ; cependant, au second printemps de ma solitude, le bruit courut que la comtesse viendrait avec son mari passer l’été à la campagne ; et, en effet, au commencement du mois de juin, ils arrivèrent.
L’arrivée d’un riche voisin est un événement pour les campagnards ennuyés. Les propriétaires et leurs serviteurs en parlent deux mois avant et trois mois encore après leur départ. Pour ce qui me concerne, je vous avouerai que l’arrivée de
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ma jeune et belle voisine avait causé un grand bouleversement dans ma vie, et que je brûlais d’impatience de la voir. C’est pourquoi, le premier dimanche après son arrivée, j’allai à leur campagne pour me recommander à Leurs Excellences comme leur plus proche voisin et leur plus humble serviteur.
Le laquais me conduisit dans le cabinet du comte et m’y laissa pour aller m’annoncer.
L’immense cabinet était meublé avec le plus grand luxe. Le long des murs étaient rangées des bibliothèques, et sur chaque bibliothèque était un buste en bronze ; la cheminée de marbre était ornée d’une large glace. Sur tout le plancher était étendu un drap vert, et, sur ce drap vert, des tapis. Ayant, dans mon petit coin, perdu l’habitude du luxe, et n’ayant pas depuis longtemps vu la richesse d’autrui, je me sentis pris d’une émotion qui ressemblait à la peur, et j’attendais le comte avec cette étrange sensation d’un solliciteur de province qui attend la sortie du ministre. Les portes s’ouvrirent, et un homme de trente-deux à trente-trois ans, d’une belle et noble figure, entra
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dans le cabinet.
Le comte – car c’était lui – s’approcha de moi avec un air franc et amical. Je tâchai de me remettre, je balbutiai quelques paroles d’excuse ; mais le comte m’interrompit.
Nous nous assîmes : sa conversation libre et enjouée me dégagea bientôt de ma sauvage timidité. Je commençais déjà à entrer en possession de moi-même, lorsque je vis tout à coup entrer la comtesse, et me sentis plus troublé que je ne l’avais encore été.
Elle était véritablement fort belle.
Le comte me présenta à sa femme ; je tâchai d’être aimable ; mais plus je voulais me mettre à mon aise, plus je me sentais embarrassé.
Le comte et la comtesse, pour me donner le temps de me remettre de mon émotion, commencèrent à se parler entre eux, et finirent par se comporter avec moi comme ils eussent fait avec une vieille connaissance, c’est-à-dire sans cérémonie aucune. Pendant leur conversation, j’examinais tantôt les livres posés sur les tables,
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tantôt les peintures accrochées à la muraille. Je ne suis pas connaisseur en tableaux, mais l’un d’eux attira mon attention.
C’était un paysage de Suisse ; mais ce n’était ni le site que représentait le paysage, ni l’exécution que je regardais : c’était le trou d’une balle se doublant et perçant le tableau.
– Diable ! voilà un beau coup de pistolet ! dis-je au comte.
– Oui, me répondit-il, c’est un coup remarquable, n’est-ce pas ? Et vous, me demanda-t-il, tirez-vous bien ?
– Passablement, lui dis-je : à trente pas, je suis à peu près sûr, avec un pistolet qui me serait connu, de toujours loger une balle dans une carte à jouer.
– Ah ! vraiment ! me dit la comtesse attentive au plus haut degré. Et toi, mon ami, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari, ferais-tu ce que fait monsieur ?
– Nous essayerons, dit le comte. Il y eut un temps où j’étais d’une certaine adresse à cet
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exercice ; mais, depuis quatre ans, je n’ai pas touché un pistolet.
– Alors, répliquai-je, je tiens un pari : c’est que vous ne toucherez pas une carte, même à la distance de vingt pas. Le pistolet demande un exercice de tous les jours : ceci, je le sais par expérience. Au régiment, j’étais un des meilleurs tireurs de pistolet ; eh bien, une fois, il arriva que, mes armes étant en réparation, je fus un mois sans m’exercer. Figurez-vous donc, Excellence, que, la première fois que je me remis à tirer, je manquai quatre fois de suite une bouteille à vingt-cinq pas... Oh ! non, Excellence, il ne faut pas se négliger, ou, sans cela, on se déshabitue tout de suite. Le meilleur tireur que j’aie connu avait l’habitude de couper tous les jours, avant son dîner, trois balles sur un couteau. Il s’était accoutumé à cela comme à prendre son petit verre d’eau-de-vie avant le potage.
Le comte et la comtesse paraissaient fort contents que je me lançasse dans la conversation.
– Et comment tirait-il ? me demanda le comte.
– C’est bien simple, lui répondis-je : s’il
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arrivait par hasard qu’il vît une mouche sur le mur... – vous riez, comtesse ; je vous jure que je vous dis la vérité ! – il criait : « Cousma, un pistolet ? » Le domestique lui apportait le pistolet tout chargé ; à peine prenait-il le temps de viser : – paf ! – la mouche était écrasée sur le mur.
– C’est merveilleux ! dit le comte ; et comment s’appelait-il ?
– Sylvio, Excellence.
– Vous avez connu Sylvio ? s’écria le comte en bondissant, vous avez connu Sylvio ?
– Comment ne l’aurais-je point connu ? nous étions amis ! Il avait été reçu au régiment comme un camarade ; voilà cinq ans que je n’ai entendu parler de lui ; mais, d’après ce que vous dites, vous-même l’avez connu, Excellence ?
– Oui, je l’ai connu, et bien connu, je vous jure ! Si vous étiez son ami comme vous le dites, il a dû vous raconter une assez étrange histoire.
– N’est-ce pas celle d’un soufflet qu’il reçut dans un bal ?
– Oui... Vous a-t-il dit le nom de celui qui lui
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donna ce soufflet ?
– Non, Excellence, jamais.
Puis, tout à coup, frappé d’une idée et regardant le comte :
– C’est vous ? lui dis-je.
– Oui, c’est moi, répondit le comte avec une vive agitation, et ce tableau percé est un souvenir de notre dernière entrevue.
– Oh ! cher ami, ne raconte pas cela à monsieur, dit la comtesse ; tu sais que ce récit me fait mal.
– Non, interrompit le comte, monsieur sait de quelle manière j’ai insulté son ami ; qu’il sache aussi comment il s’est vengé.
Le comte approcha un fauteuil. Je m’assis, et j’écoutai avec le plus vif intérêt le récit suivant :
– Il y a cinq ans que je suis marié. Le premier
mois, the honey moon1, je le passai dans ce village. À cette maison se rattachaient mes plus doux instants de bonheur et mes plus tristes
1 La lune de miel.
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souvenirs.
» Un soir, nous montions à cheval, la comtesse et moi, quand, tout à coup, son cheval se cabra ; elle eut peur, sauta à terre, me jeta les rênes, et s’achemina à pied vers la maison.
» En arrivant à la maison, je vis un équipage de voyage. On me dit qu’une visite m’attendait dans mon cabinet, et que la personne qui me la faisait avait refusé de dire son nom, mais avait répondu seulement qu’elle venait pour une affaire qui ne concernait que moi. J’entrai alors dans la chambre, et, dans un coin, j’aperçus un homme avec une longue barbe et tout couvert de poussière. Il se tenait près de la cheminée.
» Je restai un instant à l’examiner.
» – Tu ne me reconnais pas, comte ? me demanda-t-il avec une sinistre vibration de voix.
» – Sylvio ! m’écriai-je.
» Et j’avoue que je sentis mes cheveux se dresser sur mon front.
» – C’est à moi de tirer, me dit-il ; es-tu prêt ?
» II avait le pistolet à la ceinture.
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» Je fis un mouvement de tête en signe que je reconnaissais son droit ; et, mesurant douze pas, j’allai me placer dans l’angle de la chambre, le priant de tirer vite et avant que ma femme entrât.
» – Je n’y vois pas, dit-il ; fais apporter de la lumière.
» J’appelai le domestique et lui ordonnai d’allumer les bougies ; puis je fermai la porte derrière lui et allai reprendre ma place, en le priant de nouveau de ne pas me faire attendre.
» Il visa, je comptai les secondes, je pensai à elle.
» Il se passa un moment affreux.
» Sylvio laissa tomber sa main.
» – C’est un malheur que le pistolet soit chargé d’une balle au lieu d’un noyau de cerise ; il est lourd et me fatigue la main.
» Puis, après une minute qui me parut un siècle :
» – En vérité, dit-il, ce ne serait pas un duel, ce serait un assassinat. Je n’ai point l’habitude de tirer sur un homme désarmé. Recommençons, et
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tirons à qui fera feu le premier.
» Ma tête tournait ; je crois que je ne consentis pas d’abord. Cependant je me rappelle que nous chargeâmes les pistolets, que nous refîmes deux billets, et les mîmes dans la casquette qui avait été percée par moi.
» Le sort me favorisa.
» Je tirai de nouveau le premier.
» – Tu es diablement heureux, comte ! me dit-il avec un sourire que je n’oublierai jamais.
» Je ne sais pas comment cela s’était fait, mais, en tirant, au lieu de toucher mon adversaire, j’avais mis ma balle dans ce tableau.
Le comte montra du doigt le tableau. Son visage était pourpre ; celui de la comtesse, au contraire, était pâle jusqu’à la lividité.
Je ne pus retenir une exclamation.
– Sylvio leva de nouveau son pistolet et visa. Cette fois, l’expression de son visage me disait bien que je n’avais pas de grâce à attendre.
» Tout à coup, la porte s’ouvrit. Marie
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accourut, et avec un cri de terreur se jeta à mon cou.
» Sa présence me rendit mon sang-froid.
» Je fis un effort et j’éclatai de rire.
» – Folle ! lui dis-je ; ne vois-tu pas que nous nous amusons ? Il s’agit d’un pari. Est-il possible de se mettre dans un pareil étal ? Voyons, va boire un verre d’eau, reviens, et je te présenterai un ancien ami.
» Mais elle n’en voulut rien croire.
» – Monsieur, au nom du ciel ! est-ce vrai ? demanda-t-elle en s’adressant au sombre Sylvio, est-ce vrai que vous plaisantez ? est-ce vrai qu’il s’agit d’un pari ?
» – Oui, oui, dit Sylvio, oui, nous plaisantons ; c’est l’habitude du comte de plaisanter. Un jour, en plaisantant, il me donna un soufflet ; un autre jour, en plaisantant encore, il me fit, avec une balle, ce trou à ma casquette ; enfin, en plaisantant toujours, il vient de me manquer pour la seconde fois. À mon tour maintenant de plaisanter.
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» Et, en disant ces mots, pour la troisième fois il leva son pistolet à la hauteur de ma poitrine.
» Marie comprit tout ; elle se jeta à ses pieds.
» – Oh ! m’écriai-je, comment n’as-tu pas honte ?
» Et, furieux :
» – Voyons, monsieur, continuai-je, en finirez-vous ? tirerez-vous, oui ou non ?
» – Non, répondit Sylvio.
» – Comment, non ?
» – Non, je suis content, j’ai vu ta crainte, tes angoisses, ta terreur. Deux fois je t’ai fait tirer sur moi, deux fois tu m’as manqué. Tu t’en souviendras ; je te laisse avec ta conscience.
» Et il s’avança jusqu’à la porte pour sortir.
» Mais, sur le seuil, il s’arrêta, se retourna vers le tableau, prit à peine le temps de voir, fit feu et sortit. Pour que je ne doutasse point de son adresse, il avait mis sa balle juste sur la mienne.
» Ma femme était évanouie.
» Mes gens n’osèrent pas le retenir et le
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regardèrent passer avec effroi.
» À la porte de la rue, il appela l’isvoschik, et partit sans me donner le temps de me reconnaître.
Le comte se tut.
Je venais d’entendre la fin du roman au commencement duquel j’avais pris un si vif intérêt.
Depuis lors, je ne revis jamais Sylvio.
Le bruit courut que, lorsque, en 1820, Alexandre Ypsilanti donna le signal de la révolution de Grèce, Sylvio commandait une compagnie d’Hellènes et avait été tué à la bataille de Dragachan.
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