Un coup de feu et autres nouvelles
Chapitre II
Les convives ne se séparèrent qu’assez avant dans la nuit, la plupart ivres, tous plus ou moins avinés.
Le gros boulanger et le relieur, son voisin et son ami, dont la figure était rouge comme un portefeuille de maroquin, réintégrèrent Yourko, qui ne marchait plus que grâce à eux, dans la guérite avec laquelle plus d’une fois ils avaient fait connaissance, en se disant l’un à l’autre le proverbe russe : « C’est un prêté pour un rendu. »
Peut-être eussent-ils dû, pour être plus exacts, dire : « C’est un rendu pour un prêté. » Mais, dans l’état d’esprit où ils se trouvaient, on n’y regarde pas de si près ; et ils s’éloignèrent en riant, preuve certaine qu’ils étaient contents de la citation, si incorrecte qu’elle fût à leur endroit.
Le faiseur de cercueils revint chez lui de son côté ; toutefois, Adriane était non seulement ivre, mais furieux. Avec la persistance des gens pris de
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vin, qui voient une offense là où elle n’est pas la plupart du temps, et qui l’enveniment en la tournant et la retournant dans leur tête, il ne cessait de songer à l’impolitesse des convives, qui n’avaient pas accueilli son toast avec la même faveur que les toasts qui l’avaient précédé.
– Qu’est-ce à dire ? maugréait-il tout bas, et à qui ces gens-là en avaient-ils de ne pas me faire raison ? Mon état est-il moins honorable que le leur, et un faiseur de cercueils est-il le frère du bourreau ? Refuser de boire à mes morts ! Eh ! mon Dieu, les morts valent bien les vivants, il me semble ; ils ont d’abord sur ceux-ci un grand avantage, c’est que la mort les a guéris de tous leurs défauts. Les morts laissent les vivants bien tranquilles, tandis que parfois les vivants tourmentent les morts jusque dans leur tombeau. Meurent les vivants ! vivent les morts !
Il rentra chez lui en trébuchant, monta à sa chambre, et, poursuivant toujours la même idée sans remarquer la servante qui l’aidait à se déshabiller :
– Je voulais les inviter à souper pour leur
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rendre leur politesse ; mais, du moment qu’ils m’ont traité ainsi, je suis dispensé de tout égard vis-à-vis d’eux. Qu’ils restent avec leurs pratiques ; je resterai, moi, avec les miennes. Ce sont mes pratiques que j’inviterai à dîner, et non les leurs. Ce sont mes morts qui seront mes convives ; c’est avec eux que je trinquerai, et, s’ils ne répondent pas à mon toast, je saurai du moins pourquoi ils se taisent.
Puis, riant comme rirait un squelette :
– C’est dit, répéta-t-il, j’invite à dîner mes morts !
– Mais, monsieur, que dites-vous donc là ? s’écria la servante.
– Ou à souper s’ils l’aiment mieux, répéta Adriane.
– Mais c’est à faire frémir, monsieur ! Vous invitez vos morts à souper ?
– Oui, parce qu’à souper cela vaudra mieux ; c’est leur heure, à minuit. Qu’ils viennent souper demain à minuit avec moi, je les attends.
– Mais taisez-vous donc, monsieur ! Des
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morts à souper à minuit ! Est-il possible d’avoir le vin si triste, mon Dieu !
– À minuit, je l’ai dit, je le répète ; pour demain, pour demain !
Et, comme il était à peu près déshabillé, la servante le poussa sur son lit, et se sauva en faisant le signe de la croix.
Elle n’avait pas fermé la porte de la chambre, que son maître ronflait déjà comme une contrebasse.
On réveilla Adriane de bonne heure. – La marchande Troukina était morte dans la nuit, et son premier commis, sur l’ordre des héritiers, fidèles à l’engagement pris avec le faiseur de cercueils, venait le prévenir qu’il avait besoin de son ministère.
Adriane donna au commis dix kopeks pour la bonne nouvelle, s’habilla à la hâte, prit un isvoschik, et se fit conduire dans la Bargoulay, chez la morte.
La morte, jaune comme de la cire, était étendue sur une table.
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La chambre était peuplée des parents, des amis, des gens de la maison et des connaissances.
Les fenêtres étaient ouvertes, les bougies allumées ; les prêtres chantaient les prières des morts. Adriane s’approcha du neveu de madame Troukina, son plus proche parent, jeune marchand habillé à la dernière mode, et lui promit que le cercueil de madame sa tante ne laisserait rien à désirer, et lui serait envoyé à l’instant même avec les bougies et les autres objets nécessaires à la cérémonie.
L’hérilier de madame Troukina, – disons en passant que l’héritage était bon, – l’héritier de madame Troukina lui dit qu’il fit les choses en conscience, qu’il ne marchanderait pas avec lui, et s’en rapporterait entièrement à sa bonne foi.
Adriane le remercia, en lui promettant de le traiter comme une connaissance ; puis il regarda le commis, en lui faisant comprendre par un signe de l’œil qu’il ne serait point oublié ; après quoi, il sortit pour aller mettre ordre à ce que sa commande fût promptement livrée.
Comme l’avait promis Adriane, en homme de
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parole qu’il était, tout fut prêt et envoyé pour le soir.
À onze heures, il sortit de chez madame Troukina, qu’il venait de faire ensevelir, et s’en revint à pied à sa nouvelle demeure.
Toute la route, quoiqu’elle fût longue et que la nuit fût obscure, se fit sans accident aucun.
Il n’était plus qu’à vingt pas de sa maison, lorsque, aux rayons de la lune qui commençait à se lever, il aperçut une espèce d’ombre qui entrait chez lui par la porte de l’allée.
–Qui diable cela peut-il être ? se demanda Adriane, et qui peut venir chez moi à pareille heure ?
Juste, en ce moment, minuit moins un quart sonnait.
– Ne serait-ce pas un voleur ? murmura-t-il. Ouais ! ou plutôt... est-ce que ce ne serait point un amant qui vient pour l’une ou pour l’autre de mes deux filles ? Cela pourrait bien être.
Il s’était arrêté, pour réfléchir, à une quinzaine de pas de sa maison, lorsqu’il vit une seconde
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personne qui, suivant le même chemin que la première, entrait chez lui par la petite porte.
Adriane fit un pas dans l’intention d’interroger le nouveau venu ; mais celui-ci, de son côté, s’arrêta, et, apercevant Adriane, vint droit à lui, et lui ôta poliment son chapeau, qui était un bicorne.
Sans qu’Adriane se rappelât le nom de cet homme, sa physionomie ne lui était point inconnue.
Il lui dit donc avec politesse :
– Monsieur, si vous venez pour me voir, entrez chez moi, je vous prie ; nous serons mieux pour causer que dans la rue.
– Ne faites pas de cérémonie avec moi, mon cher monsieur, je vous en prie, répondit l’inconnu d’une voix sourde. Seulement, passez devant, je vous prie.
– Pour vous montrer le chemin, répondit courtoisement Adriane.
Et, le chapeau à la main, il précéda son visiteur.
La porte de l’allée était ouverte, au grand
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étonnement d’Adriane.
Il monta l’escalier. L’inconnu le suivit.
Adriane ouvrit la porte de son appartement, et demeura stupéfait sur le seuil.
Son appartement était plein de morts.
La lune éclairait ces figures jaunes et blafardes ; les bouches étaient entrouvertes, les yeux à demi fermés, les nez pointus.
Adriane commença de trembler de tous ses membres, en reconnaissant chaque mort qu’il avait déposé dans le cercueil.
Quant au dernier, qui était entré avec lui et dont le visage ne lui avait pas semblé tout à fait étranger, c’était le brigadier, à l’enterrement duquel avait eu lieu cette grande pluie qui avait détérioré si cruellement son matériel.
À la vue du faiseur de cercueils, tous s’inclinèrent en le remerciant, à l’exception d’une femme, à laquelle Adriane avait été forcé de donner un cercueil gratis, la morte étant trop pauvre pour faire cette dépense, et qui n’osait s’approcher de lui de peur qu’il ne lui fit des
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reproches.
Elle resta donc modestement dans son coin.
Les autres morts étaient fort bien vêtus.
Les dames avaient des robes à volants et des bonnets ou des chapeaux à la mode de l’époque où elles avaient été mises en terre. Les hommes étaient en uniforme ou en habit civil ; seulement, leur barbe n’était pas faite.
Les marchands avaient leur cafetan des dimanches.
– Nous voilà, Prokorof, dit le brigadier prenant la parole au nom de tous ; comme tu le vois, nous nous sommes rendus à ton invitation. Nous n’avons laissé chez nous que les décharnés, – ceux qui ne tiennent plus à rien. – Un seul a voulu venir quand même, et malgré les observations que nous lui avons faites.
À ces mots, les morts ouvrirent leur cercle, et, par l’intervalle offert, Adriane vit s’avancer un petit squelette, complètement dépouillé de ses chairs, et dont la bouche lui souriait agréablement. Des lambeaux de drap et de toile
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pendaient sur lui comme sur ces échalas que l’on met dans les champs pour effrayer les oiseaux. Les os de ses pieds cliquetaient dans ses bottes et y produisaient un bruit effrayant.
–Tu ne me connais pas ? dit le squelette à Adriane.
Le faiseur de cercueils resta muet, soit qu’effectivement il ne reconnût pas le mort, soit que la terreur glaçât la langue à son palais.
Le squelette continua :
– Comment ! mon cher Prokorof, tu ne te rappelles pas ?...
Le faiseur de cercueils fit un effort et murmura :
– Quoi ? qui ?
– Un vieux soldat de la garde, continua le squelette : Kourilkine, à qui tu as vendu, en 1799, ton premier cercueil ; c’est moi qui t’ai étrenné ; et, comme je ne t’ai pas porté malheur, tu me dois bien une poignée de main pour cela.
Et le squelette s’avança vers Prokorof en lui tendant les bras.
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Prokorof, à demi mort d’effroi, recula.
Mais, comme le petit squelette avançait toujours, et qu’au fur et à mesure que le squelette avançait, Prokorof reculait, le faiseur de cercueils toucha bientôt le mur et fut forcé de s’arrêter.
– Ah ! dit le squelette, enfin, je te tiens !
Mais, quand Adriane vit ces mains osseuses, ces bras décharnés près de le presser sur cette poitrine à jour, la crainte arrivant à son paroxysme, il repoussa violemment le petit squelette, qui, tombant à la renverse, se brisa en mille morceaux sur le parquet.
À la vue de cet accident, tous les morts se mirent à pousser des cris de l’autre monde, injuriant le pauvre Prokorof et lui demandant si c’était l’habitude d’inviter les gens à souper à minuit, de les déranger de leurs occupations pour les recevoir à coups de poing, et les mettre en cannelle, comme il venait de le faire.
Leurs cris atteignirent un diapason si élevé, leurs gestes indiquèrent une exaspération si grande, leurs visages exprimèrent une indignation
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si menaçante, que, les forces manquant à la fois au pauvre Adriane pour rester ou pour fuir, il tomba évanoui sur les ossements du soldat de la garde.
Son évanouissement fut si profond, qu’il n’en sortit qu’à neuf heures du matin.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était dans son lit ; sa servante préparait le somavar.
Adriane, quoiqu’il eût les yeux ouverts et qu’il fût dans son lit, quoique, à l’exception de sa servante, sa chambre fût déserte, Adriane demeura un instant muet et frissonnant, tant lui repassaient par l’esprit la marchande Troukina, le brigadier et le soldat de la garde Kourilkine.
Il en résulta que, incapable de prononcer une seule parole, il attendit qu’Axenia – c’était le nom de sa servante – lui adressât la première la parole.
Celle-ci se retourna par hasard, et vit que son maître avait les yeux ouverts.
– Ah ! Dieu merci ! dit-elle, j’ai cru que vous ne vous réveilleriez pas ce matin, Adriane
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Prokorovitch ! Savez-vous l’heure qu’il est ? Neuf heures !
Elle vint à son maître, lui présentant sa robe de chambre ; mais, voyant qu’il était toujours muet :
– Le tailleur Ivan est venu, continua-t-elle ; puis le boudschmik Yourko vous a fait prévenir de ne pas oublier que c’est aujourd’hui la fête du maître de police du quartier ; mais, par ma foi, vous dormiez si bien, que je n’ai pas voulu vous réveiller.
Le faiseur de cercueils fit un effort :
– Et de chez la défunte, est-on venu ? demanda-t-il.
– De chez quelle défunte ? fit Axenia.
– De chez Troukina la marchande ; tu sais bien.
– Jésus ! dit Axenia, la pauvre femme, elle s’est donc enfin décidée à mourir ?
– Mais tu le sais bien, puisque, hier, tu m’as aidé à préparer tout ce qu’il fallait pour les funérailles.
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– De quelles funérailles parlez-vous ? êtes-vous devenu fou, Adriane Prokorof ? Hier, vous n’étiez pas en funérailles, mais en fête, quoique les funérailles soient des fêtes pour vous.
– Mais alors, où ai-je donc été hier ?
– Hier, vous avez été toute la journée chez votre voisin le bottier, qui célébrait sa vingt-cinquième année de mariage ; à telles enseignes que vous en êtes revenu ivre à ne pas pouvoir vous tenir debout, que vous vous êtes couché en rentrant, et que, de ce moment jusqu’à présent, vous n’avez fait qu’un somme.
– Est-ce bien vrai ? s’écria Adriane en se dressant sur son séant.
– Aussi vrai que voilà neuf heures qui sonnent.
Prokorof écouta le tintement de sa pendule depuis le premier coup jusqu’au dernier, et, seulement alors, comme s’il eût été enfin convaincu :
– En ce cas. dit-il en sautant à bas du lit et en passant la robe de chambre que lui tendait
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Axenia, va prévenir mes filles, et sers-nous vite le thé.
Mais, pendant qu’elle obéissait, tout convaincu qu’il pouvait être, le faiseur de cercueils s’essuya le front en murmurant :
– C’est égal, c’est la dernière fois que je bois à la santé de mes pratiques.
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