Un enfant, t. 1/3

Ernest Desprez · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/3

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Un enfant, t. 1/3

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Louise, suivant une expression vulgaire, ne tenait plus en place. Elle allait de son piano à son dessin; de son dessin à la fenêtre; de la fenêtre à ses livres; mais elle n’allait plus aussi souvent à sa mère.

Cette inquiétude, ce malaise du corps, avaient pour cause des tourmens d’esprit qui ne pouvaient tarder à se révéler d’eux-mêmes, lorsqu’une circonstance presque futile vint brusquement les trahir.

Louise, assise à son piano, jouait, en s’accompagnant de la voix, un des airs les plus doux de Romagnesi; Madame Drouart, au fond d’un petit cabinet voisin, tout près de la porte d’entrée, là où elle avait établi le guichet de son dépôt de timbre, madame Drouart prêtait une oreille attentive aux accords de sa fille. Elle marquait la mesure du pied et de la tête, souriant et pensant que jamais ses économies n’avaient été mieux employées que le jour où elle acheta ce piano, pour en faire un présent à Louise. Ce jour était celui-là même qui vit Louise sortir de la maison royale de Saint-Denis. Dans le tumulte des sensations que ce souvenir réveillait en elle, madame Drouart se laissait entraîner à de douces et vagues pensées; elle se berçait de bonheur au son cadencé de la musique. Le cœur de la pauvre mère n’en pouvait plus; sa tête nageait dans l’ivresse, et cependant, fidèle à l’impulsion qui lui avait été donnée, son pied continuait à battre la mesure.

Tout à coup le piano jette un son bruyant et discordant comme si une main sans expérience en avait frappé maladroitement les touches.

Cela rappelle madame Drouart à elle-même:

—Qu’as-tu donc, ma fille? comme tu joues faux!

Louise ne répond pas. Madame Drouart écoute. Au son mourant du piano vient de succéder un son plus aigu; c’est le bruit d’une fenêtre qui s’ouvre doucement et qui crie.

Saisie d’un pressentiment inexplicable, madame Drouart se lève à la hâte; elle tremble sur ses jambes; ses lèvres sont pâles. Quel malheur nouveau la menace?

Elle pousse brusquement la porte de son cabinet. Louise est à la fenêtre. De la tête et de la main, elle fait signe à quelqu’un du dehors; le bruit de la rue l’a empêchée d’entendre les pas de sa mère.

Louise referme la fenêtre bien vite, se retourne et voit madame Drouart, les yeux ardens, qui l’interroge et l’accuse par l’expression sévère de tous les traits de sa face. Louise immobile de stupeur, le regard baissé, les mains pendantes, attend.

Madame Drouart court à la fenêtre. Louise fait un mouvement d’effroi, car elle a pensé que les pas précipités de sa mère venaient à elle. Après avoir regardé long-temps la rue, et les voitures qui la traversent, madame Drouart quitte la fenêtre et dit: Je ne vois personne!

Louise s’est laissée tomber sur une chaise; elle porte son mouchoir à sa figure; son œil inquiet suit les mouvemens de madame Drouart qui semble un peu plus calme.

Il se fait un long silence.

Louise le rompt la première: Mon Dieu, maman, je ne t’ai jamais vue comme cela! Qu’est-ce que tu as donc contre moi? Parce que j’ai ouvert cette fenêtre….

—Pourquoi l’avez-vous ouverte?

—Si tu me parles toujours avec colère, je ne pourrai pas te répondre, d’abord! tu me fais peur.

La vérité est que Louise ne faisait cette réponse que pour se donner le temps d’en chercher une raisonnable à la demande que lui adressait sa mère.

—Eh bien! voyons, je ne suis pas fâchée. Parlons tranquillement, ma fille, et dis-moi pour quel motif tu as ouvert cette fenêtre.

—J’avais trop chaud.

—En hiver? Par le froid qu’il fait?

—Certainement, le froid…. Tu sais bien que le froid me fait monter le sang à la tête. J’ai cru que j’allais étouffer.

—Tu faisais des signes à quelqu’un avec la main!

—Des signes à quelqu’un, moi! Peux-tu croire des choses pareilles!

—Tu avais cependant la main étendue….

—Pour voir si la neige ne tombait pas.

—Tu agitais la tête….

—Parce que je toussais, je suis enrhumée.

Et Louise, autant pour se donner une contenance que pour faire voir à sa mère comment la tête remue lorsqu’on tousse, se mit à tousser de tous ses efforts, mais pas assez naturellement pour en imposer à sa mère sur son prétendu rhume.

—C’est bien, ma fille, très-bien, dit madame Drouart. Et plus inquiète que jamais, elle se rapprocha de la fenêtre pour chercher de nouveau dans la rue.

Un jeune homme, enveloppé d’un manteau, se tenait debout et immobile vis-à-vis de leur maison; il avait l’œil fixé sur leurs croisées. Lorsque madame Drouart se montra, le jeune homme se mit à marcher; au bout de cinquante pas, juste au moment où madame Drouart allait le perdre de vue, il détourna la tête, après quoi il disparut.

Madame Drouart resta long-temps, sans mot dire, la figure collée sur les vitres. Bientôt il lui sembla que le jeune homme au manteau reparaissait à la même place où elle avait cessé de l’apercevoir. Il avançait la tête avec précaution, tout au loin, serré contre le mur, et sans doute peu satisfait de ne retrouver aux vitres que la figure de madame Drouart, il se retira; puis elle ne le revit plus.

Louise continuait à tousser. Maman, dit-elle, en essayant de briser sa voix, nous n’avons pas de sirop à la maison. Veux-tu que j’en aille chercher? Je souffre horriblement de la poitrine.

Madame Drouart ne répondit rien.

—Veux-tu, maman?

—Non, ma fille, non, vous ne sortirez pas.

—Mais, maman, je souffre, je t’assure… Permets-moi de sortir. Je vais rentrer tout de suite.

Louise, en disant cela, s’était levée pour prendre quelque menue monnaie dans la commode, et elle était près de sortir.

Madame Drouart se jeta au devant d’elle. Louise, Louise, s’écria-t-elle, d’une voix déchirante, est-ce que tu veux me faire mourir!

—Mais, maman….

—Pas un mot de plus, ma fille, vous me tueriez!… Viens, viens, lui dit-elle, en l’attirant doucement par la main, je veux que tu aies pitié de moi, mon enfant, je veux que tu m’aimes encore…. viens, ma fille.

Louise, le front bas, la figure pourpre de honte, se laisse entraîner, non sans quelque résistance, car elle ne sait en quel endroit sa mère veut la conduire.

—Assieds-toi là, ma fille.

Elle s’assit à côté d’un petit meuble où madame Drouart avait l’habitude de serrer ses papiers. C’était une espèce de secrétaire à forme antique; madame Drouart en ouvrit la porte cintrée qui, s’élevant en criant, se replia sur elle-même et se perdit dans les rainures.

Ce meuble, Louise ne se rappelait pas qu’il eût été ouvert depuis son retour de la pension. C’était, dans sa mémoire, un événement confus et lointain. Son imagination la reporta aux jours de son jeune âge. Elle se vit, toute petite, contemplant le vieux secrétaire avec admiration, et sautant de plaisir devant tous ses tiroirs où elle se souvenait bien d’avoir aperçu de l’or.

Aujourd’hui les tiroirs du vieux secrétaire ne contenaient plus que des papiers.

Ce retour de Louise aux naïves impressions de son enfance lui fit jeter un doux regard sur sa mère, qui pleurait en fouillant un énorme paquet de lettres toutes jaunies et tout usées. Louise se sentit émue; elle allait se jeter au cou de sa mère.

—Ma fille, dit madame Drouart, en lui tendant un papier cacheté d’une cire noire, lisez cela.

Madame Drouart cependant tournait le dos à sa fille, et sanglotait. Louise avait pris le papier d’une main tremblante; ses yeux étaient comme couverts d’un nuage.

—Mais, maman, s’écria-t-elle avec crainte, quel est donc ce papier que tu me donnes à lire?

Au même instant elle lut sur l’enveloppe «pour Louise».

—Pour moi!… murmura Louise, je ne connais pourtant pas cette écriture!

—Décachetez, ma fille, vous verrez qui vous écrit.

—Mais c’est cacheté de noir, maman!

Louise, dont tous les membres étaient agités d’une sorte de terreur, décacheta lentement la lettre; et quand à la fin elle l’eut ouverte, elle pouvait à peine en distinguer les mots, car elle pleurait.

Madame Drouart prit un siége qu’elle plaça tout à côté de Louise. Là, toutes deux, long-temps silencieuses, elles échangèrent de douloureux regards, la fille ne pouvant lire, la mère ne pouvant parler, tant leur poitrine était gonflée de larmes.

—Lis haut, ma fille, dit madame Drouart d’une voix presque éteinte, lis haut; je veux entendre.

Louise commença:

«O ma Louise, toi si bonne et si douce, toi qui viens de me caresser avec tes petites mains, toi que j’embrasse, que j’aime, que je quitte et que je ne reverrai plus, ma Louise, mon enfant, ma fille chérie, ne fais jamais pleurer ton excellente mère.

»Louise, tu as eu un frère qui nous a rendus bien malheureux ta mère et moi[1]; que sa vie comme sa mort te restent toujours inconnues, mais surtout, ma fille, puisses-tu ne pas connaître ces vices du cœur qui font les mauvais enfans!

»Du jour où tu cesseras d’aimer ta mère, souviens-toi bien, Louise, que tu commenceras à n’être plus vertueuse.

»Mais, ma fille, tu seras sage, tu seras bonne, n’est-ce pas? Tu ne feras rien contre l’honneur, tu te souviendras que tu es seule l’appui, la joie, la fortune de ma pauvre femme.

[1] Ce frère aîné de Louise, dont il est question ici, venait de se brûler la cervelle à la suite de débauches infâmes. On était assuré même de sa complicité dans la fabrication récente de faux billets de banque. La conduite de ce jeune homme contribua, dit-on, à développer chez le capitaine Drouart le germe de la maladie dont il mourut peu de temps après, à l’âge de 45 ans. (_Note de l’auteur._)

 

»Console-la de ma mort, Louise, car ma mort va la laisser bien triste et bien malheureuse.

»Il faut donc que je vous quitte toutes deux! Le ciel l’a voulu. Oh! qu’il ne vous sépare jamais! Qu’est-ce que vous deviendriez l’une sans l’autre!…

»O ma fille, serre-toi de toutes tes forces contre ta mère; c’est ta meilleure amie, ton plus sûr guide. Serre-la bien fort dans tes petits bras, ma Louise; ne la quitte jamais, sois là, près d’elle, toujours pendant sa vie, et quand elle mourra, sois près d’elle encore, ainsi que vous êtes là toutes deux près de moi. Si tu savais quelle consolation on trouve, en mourant, à voir des êtres qui vous regrettent et qui aiment!

»Mais dans cette consolation, mon Dieu, qu’il y a donc aussi de tristesse! Je vais vous laisser, et je ne saurai plus où vous êtes, ce que vous faites, quel bonheur ou quel malheur vous arrive! je ne serai plus là pour partager le bonheur ou le malheur avec vous!

»Louise, j’ai voulu t’écrire pour te donner des conseils, pour te faire entendre ma voix lorsque tu seras grande et que tu seras capable de comprendre les avis de ton père.

»Cette lettre, ta mère doit te la remettre sitôt qu’elle te jugera assez raisonnable pour écouter avec fruit les paroles d’un mourant.

»Tu ne m’as pas connu, Louise, tu ne te rappelleras ni mes traits, ni ma mort; tu sauras par cette lettre seule que j’ai existé et que je t’aimais. En la lisant, ne te diras-tu pas quelquefois: Mon père, avant de mourir, a voulu me léguer un souvenir durable de sa tendresse; après m’avoir donné des baisers et des conseils à moi, toute petite, qui l’embrassais et l’écoutais sans le comprendre, il a voulu encore me laisser des baisers et des conseils pour quand je serai plus grande: et il m’a écrit ses conseils et son amour. C’était là un bon père!

»Oh, oui, ma fille, un bon père, crois-le bien. Comme je t’aurais aimée, caressée, pauvre petite! Mais aussi, ma fille, comme je t’aurais dit: Sois sage, sois pieuse, sois charitable, sois aimante, méfie-toi de tes passions, ne fais rien que tu ne puisses avouer à ta mère; aie confiance en elle, dis-lui tout, tout, ma fille; et si tu sens au fond du cœur quelque pensée que tu veuilles lui cacher, sois sûre que cette pensée est mauvaise.

»Mon enfant; je t’en supplie, rends ta mère bien heureuse.

»Elle est bonne, faible; tu lui restes seule au monde, elle te gâtera sans doute à force de baisers; et toi, pour prix de ses caresses, ne lui donneras-tu pas des sujets de peine?

»Au soin que je prends d’avance, à mon inquiétude sur son bonheur, juge combien je l’aime et combien elle est digne d’être aimée!

»Aime-la comme je l’aime, ma fille; aime-la de toute ton ame. Fais-lui oublier ses chagrins, allége-lui le fardeau de la solitude et de la vieillesse, fais-lui trouver la vie douce.

»Pauvres femmes, que je laisse toutes deux, l’une à trois ans, l’autre à quarante, toutes deux faibles, sans appui, sans fortune!…. Mon Dieu, ayez pitié d’elle!

»Ma fille, quand tu seras en âge de penser, conserve précieusement cette lettre comme souvenir de moi et aussi comme guide dans la vie. Pour toi, tout est là: ne rien cacher à ta mère, lui dire tes plus secrètes pensées, avoir la confiance la plus entière en elle et l’aimer.

»Quel que soit ton âge, lorsque ta mère te remettra cet écrit, ne le quitte plus: c’est tout ce qui te reste de ton père: il y a mis sa voix, son cœur, son dernier soupir.

Adieu, ma Louise, adieu, ma femme, adieu! Toi, ma Louise, je te confie le bonheur de ta mère; toi, ma femme, parle souvent de moi à notre chère petite fille…. Adieu pour jamais tout ce que j’aime!»

Il n’avait pas été possible à Louise de lire cette lettre sans s’interrompre vingt fois. A chaque instant la parole lui manquait; ses yeux n’y voyaient plus; elle était près de s’évanouir. Ce n’était pas sa mère qui pouvait lui donner du courage. La malheureuse veuve, elle-même, n’avait pas la force de contenir sa douleur. Pendant cette lecture, qui dura une heure au moins, madame Drouart ne fit rien autre chose que pousser des sanglots et se baisser pour prendre à terre la lettre que Louise, dans son accablement, laissait presque toujours échapper de ses mains.

Lorsqu’à la fin leurs yeux brûlans devinrent secs; lorsque leur poitrine n’eut plus que des soupirs, la mère et la fille étonnées, honteuses que leur douleur se tarît, se regardèrent avidement comme pour chercher dans les marques de leurs souffrances passées un nouvel aliment à des larmes. Mais elles ne trouvèrent sur le visage de l’une et de l’autre que les traces mornes d’un profond abattement. La nature épuisée leur refusait des larmes.

—Eh bien! ma fille, soupira madame Drouart, après une longue pause, n’as-tu donc rien à dire à ta mère?

Louise, pour toute réponse, leva une main tremblante, et, portant à ses lèvres la lettre de son père, elle la baisa.

Madame Drouart comprit ce geste.

—Va, ma bonne fille, lui dit-elle, je ne te demande rien maintenant, je suis sûre de ton cœur. Si tu as un secret, de toi-même bientôt tu viendras le confier à ta mère. N’est-ce pas, ma Louise, que tu n’auras bientôt plus de secret pour ta mère?..

—Mais, maman, répondit Louise, je n’ai pas de secret, je t’assure…

On sonna. Madame Drouart passa dans son cabinet pour ouvrir. C’était quelqu’un, un premier venu, qui venait demander une feuille de papier timbré à 7 sous.

En rentrant dans la chambre, madame Drouart ne crut pas nécessaire de reprendre la conversation où elle l’avait laissée.

Quant à Louise, elle regardait timidement sa mère toutes les fois que celle-ci ne la regardait pas.

La journée fut silencieuse et triste.

Louise manifesta l’intention de se mettre au lit de bonne heure. Madame Drouart avait hâte aussi de se coucher. A huit heures, toutes deux, après s’être embrassées, se souhaitèrent un bon sommeil, et pourtant ni l’une ni l’autre ne se couchaient pour dormir.

Louise pria Dieu pour son père; ensuite elle pria Dieu et son père de lui donner le courage de vaincre son amour.

Il était minuit que Louise soupirait encore: C’est fini, c’est fini, je ne reverrai plus Gustave! non, mon père, non ma mère, je ne le reverrai plus!

Cependant madame Drouart, dans le calme de la nuit, avait repassé en sa mémoire la conduite de sa fille, et, plus que jamais certaine de connaître la nature du sentiment qui troublait le cœur de Louise, elle avait cherché par quel moyen elle pourrait arrêter cet amour dès les premiers pas.

Le remède trouvé, la guérison lui parut prompte et facile; mais on eût dit que les efforts de madame Drouart dussent être suivis d’un succès plus prompt et plus facile encore qu’elle ne l’avait espéré, car le lendemain matin Louise se leva avec la ferme résolution d’oublier Gustave.

 

CHAPITRE V.

 

Le vieux père Lamarre est un de ces portiers comme on en voit tant à Paris; veillant sur toutes choses aux intérêts de son propriétaire et aux siens; se colletant au besoin avec les locataires qui déménagent par les fenêtres pour économiser l’argent d’un terme; attestant le ciel et la terre que les cheminées de la maison ne fument jamais, même lorsque le temps change; refusant de louer à une vieille dame sous prétexte qu’elle a un perroquet et une chatte, et s’empressant de louer à un garçon, qui a deux chiens, dans l’espoir que madame Lamarre fera leurs chambres; professant le plus grand dédain pour les locataires qui achètent leur bois à la falourde, parce qu’il n’a pas un copeau par falourde, et qu’il aurait une bûche par chaque voie prise au chantier; estimant beaucoup les locataires qui font leurs provisions en gros; estimant plus encore ceux qui prennent en détail, pourvu qu’il soit chargé des achats; méprisant fort les locataires pour lesquels il ne s’emploie qu’à tirer le cordon; s’inclinant avec respect devant ceux qui lui font faire des courses, quelle que soit d’ailleurs la nature honnête ou déshonnête de ces courses; rampant avec les riches; insolent avec les pauvres; disant du mal de tous; indiscret en toute occasion, mais notamment lorsqu’on le paie pour se taire, Lamarre résume en sa personne les qualités et les vices de la presque totalité des portiers de la capitale.

Les habitans du premier étage disent, en parlant du père Lamarre: Lamarre, ou bien portier.

Ceux du second étage lui disent: père Lamarre.

Ceux des troisième, quatrième, cinquième, sixième et dernier étages l’appellent: monsieur Lamarre.

De locataire à portier, les relations de familiarité ou de politesse, à Paris, sont toujours en rapport avec la hauteur des étages.

Il faisait jour à peine. Lamarre, occupé à balayer la cour, murmurait entre ses dents:—Tiens, v’là la mère qui va chercher son lait à présent! La demoiselle aura attrapé quelque courbature! Quelles femmes que tout ce monde-là? Ça vous a des robes de mérinos, ça vous a des bureaux, des places du gouvernement, et ça vous fait ses commissions soi-même! On a bien raison de dire: s’il n’y avait que des femmes dans une maison, les pauvres portiers n’y gagneraient pas l’eau qu’ils boivent!

Le vieux portier continuait tout bas ses réflexions chagrines, lorsque la personne qui les avait excitées par sa présence, rentra, tenant à la main une petite tasse pleine de lait.

Au lieu de monter l’escalier, la locataire se dirigea du côté de Lamarre, tout au fond de la cour.

Lamarre, qui la voyait venir, ne crut pas devoir interrompre ses occupations de balayeur. Il chassait même avec plus de violence qu’auparavant l’eau boueuse amassée dans la cour. Quelques éclaboussures sautèrent jusqu’à la robe de l’aventureuse locataire. Elle s’arrêta pour éviter d’être inondée.

—Bonjour, monsieur Lamarre.

Lamarre ne fit pas semblant d’entendre.

—Je voudrais vous dire un mot, monsieur Lamarre.

—Qu’est-ce qui m’appelle? demanda Lamarre en levant la tête.

—C’est moi, monsieur Lamarre. J’ai à vous parler, s’il vous plaît.

Lamarre planta le haut bout de son balai sous son aisselle droite; et, ainsi appuyé, il avança la tête et tira le pied gauche en arrière, comme pour faire une révérence, mais, à la vérité, pour donner un peu d’équilibre à la pose de son corps.

—Ah! c’est vous, madame! Je vous présente mes respects. Il y a bien long-temps qu’on ne vous a vue descendre? Du reste, la santé est bonne, à ce que je vois?

—Voulez-vous entrer dans votre loge avec moi, monsieur Lamarre? j’aurais à vous entretenir d’une affaire importante…

Lamarre ôta sa casquette, jeta son balai dans un coin, s’essuya les mains avec son mouchoir, et, marchant à côté de madame Drouart jusqu’à la porte de sa loge, il la pria poliment d’entrer la première.

La conversation dura peu. Mais les résultats en avaient été satisfaisans pour tous deux, car ils se quittèrent en apparence fort contens l’un de l’autre.

Lamarre, debout sur la porte de sa loge, criait à madame Drouart qui montait les marches de l’escalier: Prenez garde de glisser, madame, l’escalier est humide, il faut bien vous tenir à la rampe… Ah! mon Dieu, et votre tasse que vous avez oubliée dans ma loge!…

Madame Drouart voulut redescendre pour chercher son lait, mais le bonhomme le lui monta, la priant de lui permettre de le porter, crainte d’accident, jusqu’au troisième étage. Madame Drouart ne put se refuser à tant d’obligeance, et, près de rentrer, elle dit à M. Lamarre, en le remerciant:

—Vous n’oublierez pas, monsieur Lamarre, que je compte pour la semaine prochaine, sans faute, sur votre demoiselle.

—Mais si madame l’aime mieux, le mois de ma fille commencera dès aujourd’hui?

—Non, non, la semaine prochaine seulement. J’ai mes raisons pour cela.

Le vieux portier s’inclina sans répondre.

Il faut bien, se dit madame Drouart, en ouvrant sa porte, il faut bien que j’aie le temps de préparer Louise à ce changement dans nos habitudes, surtout il ne faut pas qu’elle se doute le moins du monde que, dans tout ceci, j’ai pour unique dessein de lui ôter tous les moyens de sortir.

Dès le jour où Louise quitta la maison royale, madame Drouart aurait bien voulu prendre une femme de ménage; mais ses économies de sept à huit ans avaient été employées à l’achat d’un piano pour sa fille; la présence de Louise allait nécessiter une augmentation de dépenses; et quand toutes deux pourraient à peine vivre, devait-elle songer à s’imposer de nouvelles charges? C’eût été une folie alors; mais aujourd’hui, bien que les difficultés soient les mêmes, la circonstance commande impérieusement de les vaincre.

Madame Drouart est trop faible pour faire les courses de la maison; elle a été obligée d’en laisser le soin à Louise qui ne peut plus, sans péril, continuer à prendre cette peine. Une femme de ménage leur devient donc indispensable.

Madame Drouart ne se dissimule pas quel lourd fardeau cela est. Eh bien! elle seule le supportera. Elle retranchera sur son nécessaire, sur son sommeil; elle travaillera la nuit; au lieu du vin qu’elle buvait à ses repas, maintenant elle boira de l’eau.

Que lui font à elle, pauvre mère, tous ces sacrifices? Mais du moins que Louise ne s’aperçoive pas plus de la gêne où va les mettre un surcroît de dépenses, que du but où tend l’introduction d’une servante dans leur ménage!

Louise, en voyant rentrer sa mère, s’affligea de ce qu’elle s’était donné la peine de descendre.—Il pouvait t’arriver quelque accident en chemin, lui dit-elle. Tu es souffrante, malade, pourquoi ne m’as-tu pas avertie? je serais descendue.

Madame Drouart lui répondit que, l’ayant vue occupée à relire la lettre de son père, elle n’avait pas voulu la déranger d’une occupation aussi douce.

Louise, à ce souvenir, sourit tendrement à sa mère:

—Je ne peux pas me plaindre de la peine que tu viens de prendre pour moi, dit-elle, car mon père m’ordonne de te rendre heureuse; et un de tes grands bonheurs, n’est-ce pas, c’est de te fatiguer pour ta fille!

Cette réponse offrait à madame Drouart une ouverture toute naturelle pour faire entrer doucement Louise dans ses projets. Elle crut l’occasion propice, et elle la saisit.

—Sais-tu bien, ma fille, que c’est une fatigue horrible que celle dont je t’accable tous les jours? ne faire que monter et descendre ces trois étages.

—Ils ne sont pas hauts, maman.

—Pour quelqu’un qui les monterait une fois dans la journée, sans doute, mais pour toi qui ne fais pas autre chose du matin au soir, nos trois petits étages finissent par être bien rudes, ma fille.

—Bah! maman, quand on n’est pas riche, et surtout quand on est jeune…

—Eh bien! oui, ma fille, quand on est jeune… je ne sais pas trop, moi, s’il convient beaucoup à une jeune demoiselle de ton âge d’aller et de venir sans cesse… La place de notre sexe est dans une chambre et non dans l’escalier ou dans la rue.

Louise leva un regard inquiet sur sa mère.

—Qu’est-ce que tu en penses? D’ailleurs, fatigue, inconvenance même à part, ne vaudrait-il pas mieux que tu restasses à me tenir compagnie, à toucher de ton piano, à lire, à travailler enfin, que de passer ton temps au milieu de tous les détails pénibles d’un ménage?

—Mais, maman, nous ne sommes pas assez riches pour prendre une domestique, tu me l’as dit vingt fois.

—Une domestique, non; mais une femme au mois, quelqu’un pour faire le gros ouvrage… ce serait toujours un peu de fatigue que l’on t’épargnerait. Voyons, qu’en dis-tu?

—Si cela te plaît, maman, je ne demande pas mieux.

—Eh bien! nous en reparlerons, ma fille; j’y réfléchirai.

Madame Drouart, en voyant Louise se prêter à ses vues, avait été sur le point de lui avouer que c’était une chose arrangée d’avance, que dans huit jours la fille du portier les servirait en qualité de femme de ménage; mais elle fut retenue dans cette confidence à faire précisément par la raison que cette confidence n’était pas déjà faite. Elle craignit que sa fille, surprise qu’on lui eût demandé son avis sur une affaire conclue, ne vint à deviner la cause secrète de cette conduite; et ce que madame Drouart redoutait encore plus que de paraître avoir agi de ruse, c’était d’éveiller les défiances de sa fille sur les résultats que la prudence maternelle lui conseillait d’obtenir.

Afin que Louise ne soupçonnât pas que la nécessité de prendre une femme de ménage avait été motivée par la scène de la veille (la scène de la fenêtre), madame Drouart était résolue à laisser sa fille descendre et monter, aller et venir pendant encore une semaine, comme elle avait coutume de la laisser faire les semaines précédentes.

Elle pensait aussi que l’impression faite sur Louise par la lettre de son père était trop récente et trop vive pour que de long-temps le cœur de la jeune fille fût accessible à des sentimens coupables. En cela, madame Drouart comprenait bien le cœur de son enfant. Nulle autre pensée qu’une pensée chaste et pure n’occupait cette ame toute pleine d’amour filial.

Louise, sans le savoir, n’avait donc plus que huit jours à elle.—Madame Drouart, qui ne l’ignorait point, jugea, avec raison, qu’elle pouvait, sans risques, lui permettre d’employer, à de petites courses dans le voisinage, la dernière semaine de sa liberté.

Dans l’après-midi de ce même jour, Louise, les yeux baissés, le pas rapide, sortit de la rue Saint-Denis pour entrer dans la rue Bourbon-Villeneuve; elle tenait à la main quelques rubans achetés dans une boutique voisine. Cependant un jeune homme fait retentir ses éperons à ses côtés, et Louise ne lève pas la tête.

—Mademoiselle…

Louise marche plus vite et ne répond rien.

Il la saisit par la robe.

—Louise, je vous supplie, écoutez-moi…

—Non, monsieur, dit-elle, en redoublant le pas, et toujours sans lever la tête.

—Si vous ne voulez pas m’entendre, daignez au moins lire cette lettre…

Il lui glissa dans la main un billet amoureux, mais Louise ouvrit les doigts pour le laisser tomber. Les rubans qu’elle tenait dans cette main lui échappèrent en même temps.

Le jeune homme, avec un geste de dépit, déchiqueta rudement, du talon de sa botte, l’épître parfumée qu’avait déjà flétrie la boue. Puis, serrant sous son gilet les rubans qu’il s’était empressé de ramasser d’abord, il dit, d’un ton moitié colère et moitié plaintif:

—Je ne vous ressemble pas, moi, tout ce qui vient de vous m’est précieux; je garderai ces rubans toute ma vie.

—Gardez-les, si cela vous plaît, répondit Louise, en maîtrisant un léger mouvement de joie auquel succéda un gros soupir.

—Louise! Louise! depuis hier comme vous avez changé? Ah! je le vois bien, vous ne m’aimez plus.

Elle continuait son chemin sans dire mot. Lui la côtoyait si près, que son bras touchait le bras de la jeune fille.

—Vous ne m’aimez plus, n’est-ce pas? Mais je suis bien fou! Vous ne m’avez seulement pas aimé une minute, j’en suis sûr! et pourtant, Louise, je voulais vous ouvrir mon cœur; hier, vous le savez, je voulais tout vous dire, les obstacles qui s’opposent… les moyens à prendre pour les surmonter, mes projets de bonheur avec vous, vous, ma Louise! Vous m’aviez promis de descendre, de venir, de m’écouter… Je vous ai attendue vainement, et aujourd’hui, dans la crainte de ne pas vous rencontrer, je vous avais écrit… car j’ai tant de choses à vous dire, tant de choses!

—Monsieur Gustave, répondit Louise avec émotion, je vous prie de me laisser; nous approchons de la maison, tous les voisins me connaissent: vous me compromettriez.

—Mais, quand vous reverrai-je?

—Jamais, monsieur. J’ai déjà trop fait que de vous écouter pendant un an et demi sans en parler à ma mère. Je ne suis plus en pension maintenant; vos motifs ne peuvent plus être les mêmes… S’il est vrai que vos vues soient honorables, vous savez où nous demeurons; ma mère vous répondra. Quant à moi, je ne vous reverrai plus seule.

—Louise, comment pouvez-vous douter?.. Louise, je vous en conjure ne me quittez pas ainsi. Entendez-moi… Ah! vous allez me rendre bien malheureux!

Le cœur de la pauvre fille était gonflé de tristesse; la violence qu’elle s’était faite pour tenir à Gustave un langage presque sévère s’apaisait en ce moment par des larmes…. Elle s’enfuit.

Toutefois, arrivée près de la porte de leur demeure, sur le point d’en franchir le seuil, elle eut assez de courage pour ne pas tourner la tête du côté de Gustave; elle trouva quelque satisfaction dans cette victoire, et comme elle s’en félicitait tout bas, la figure du père Lamarre lui sourit:

—Eh bien, mamzelle Louise, vous allez donc avoir une bonne, la semaine prochaine?

—Mais peut-être bien, monsieur Lamarre; je crois que c’est l’intention de maman.

—Oh! l’intention, mamzelle, l’intention est une chose déjà faite. Vous ne savez donc pas?…

Et là-dessus le père Lamarre se mit à conter comment madame Drouart était venue le trouver dès le matin pour conclure cette affaire.

—Madame votre maman, ajouta-t-il, donne à ma fille huit francs par mois pour faire ses petites commissions et son ménage. Vous ne vous en plaindrez pas, vous, mamzelle Louise, car c’est bien de la peine que cela vous épargne. Mais on dirait que je vous apprends une nouvelle? Oh! c’est sans doute une surprise agréable qu’elle a voulu vous faire, votre chère maman, elle est si bonne!

Louise, très-étonnée que sa mère lui eût présenté comme un projet ce qui était une affaire terminée dès le matin, pressentit la cause et le but de tout ce mystère; elle devint triste, soucieuse, et quand sa mère lui demanda les rubans qu’elle était allée acheter, elle répondit avec une certaine impatience: Je vais vous les donner ces rubans!

Mais tout à coup se souvenant que Gustave ne les lui avait pas rendus, elle rougit, balbutia, et, pour cacher son trouble, elle se mit à son piano.

Ce meuble était posé dans une encoignure de l’appartement, sur la gauche, un peu plus bas que la fenêtre, de façon à ce que Louise, penchant légèrement la tête en arrière, pût aisément voir dans la rue.

Madame Drouart vint s’appuyer au dos de la chaise de sa fille, comme pour entendre les accords de plus près.

Il arriva que Gustave, les yeux levés sur les vitres, approchait alors de sa bouche les rubans ravis à Louise; il espérait à chaque instant qu’elle laisserait tomber un regard sur lui. Au lieu d’elle, c’est sa mère. Il s’éloigne.

Madame Drouart a parfaitement reconnu le jeune homme de la veille; elle a également la certitude que ces rubans de soie rose qu’il baisait tout-à-l’heure, en cherchant leurs fenêtres, sont les rubans mêmes qu’a dû acheter sa fille. Louise les avait-elle perdus, les lui avait-il pris, les lui avait-elle donnés? Tout inquiète qu’elle est, madame Drouart n’ose éclaircir ce fait; d’ailleurs à quoi servirait une explication? Ne sait-elle pas le fatal secret de Louise? et puis, bientôt, toute rencontre entre ces deux jeunes gens ne deviendra-t-elle pas impossible?

Cependant la position du piano contre le mur, à côté de la croisée, lui semble un empêchement à ses projets; mais où reporter ce meuble? La chambre est si étroite! et encore n’est-il pas à craindre que Louise ne devine pour quelle raison sa mère a voulu changer le piano de place?

Un expédient se présente à l’esprit de madame Drouart. C’est cela même, se dit-elle, nous le poserons vis-à-vis de la fenêtre.

Mais elle veut en cela, comme en tout, ne pas avoir l’air de se méfier de sa fille; elle lui en parlera demain ou après, et c’est demain ou après seulement que Louise, son piano déplacé, ne pourra plus être distraite par les scènes de la rue.

En attendant, et sous prétexte de parler à sa mère, qui continue de se tenir debout derrière elle, Louise détourne la tête de temps à autre, mais toujours sur la gauche, du côté de la fenêtre…. Madame Drouart fait semblant de ne pas remarquer ce manége; elle réfléchit et mûrit son plan d’attaque. Louise n’aperçoit rien dans la rue; elle pense qu’elle ne verra sans doute plus Gustave, elle s’afflige de lui avoir parlé rudement, et elle pousse des soupirs. Madame Drouart qui remarque son émotion, s’applaudit des obstacles qu’elle va susciter enfin à ce fol amour, amour qui peut-être se serait éteint de lui-même à la longue, et que les précautions prises pour l’étouffer doivent rendre plus ardent et plus vivace encore.

 

CHAPITRE VI.

 

Le vieux Lamarre, seul dans sa loge, calcule sur ses doigts la somme d’argent que ses locataires pourront lui donner pour ses étrennes, car le jour de l’an est proche.—15 fr. le premier étage; 10 fr. le second; 5 fr. le troisième; 3 fr. le quatrième; rien le cinquième; rien le sixième…

Le vieux portier hoche la tête. A moins, pense-t-il, que j’aie plus de 5 fr. au troisième étage, je ne sais pas comment j’y trouverai mon compte: il faut un bonnet à ma femme, une robe à ma fille; il me faut à moi une redingote, et dans tout cela, je ne vois que 33 francs d’étrennes!… Diable! mais voyons, peut-être aussi que je me trompe? au troisième, nous avons deux locataires: madame Drouart, d’abord, et ensuite monsieur Barreau. Monsieur Barreau me donne tous les ans 30 sous, madame Drouart me donne tous les ans 30 sous, total, 3 francs; 3 francs font 3 francs, c’est juste; mais puisque ma fille est femme de ménage chez madame Drouart, et que voici bientôt quinze jours qu’elle fait leurs commissions et leur dîner et leur lit et tout, à raison de 8 francs par mois, sans être nourrie, il me semble que ça change les affaires. Madame Drouart, au lieu de 30 sous, ne peut me donner, pour mes étrennes, moins de 3 francs; et puis la gratification qu’elle fera à ma fille, et puis ce qu’elle doit à ma femme pour ses complaisances… A combien tout cela peut-il monter? Nous avons dit 33 francs: mettons-en 40; 40, bien. Une redingote me coûtera 30 francs, un bonnet brodé, 10 francs, une robe, 10 francs; 30, 10 et 10 font 50; 50, j’en ai 40; reste 10 francs qui me manquent; mais, je suppose, le premier me donne 20 francs; le second…

Et Lamarre recommençait ses calculs, en ajoutant quelques francs de plus par chaque étage, afin de trouver la somme dont il a besoin. La porte de sa loge s’ouvre, un jeune homme entre. Lamarre s’embrouille dans ses comptes et dit avec humeur au nouveau venu: 50 et 30… ce n’est pas ici, monsieur!

—Je le sais bien, mais c’est ici le nº 16.

—Pour le nº 16, c’est la vérité, monsieur.

—Eh bien! voilà 10 francs. Pourriez-vous me donner sur cette maison les renseignemens que je cherche?

Lamarre ôte sa casquette, s’incline profondément et dit, en fourrant les 10 francs dans sa poche: Monsieur ne pouvait mieux s’adresser qu’à moi pour avoir des détails sur la maison: il y a vingt ans que j’en suis le portier avec ma femme; monsieur aura tous les éclaircissemens qu’il désire. Est-ce pour acheter la maison, que monsieur demande des renseignemens? Je serais bien aise d’avoir monsieur pour propriétaire, bien sûr, mais, si j’ose le dire à monsieur, je ne crois pas que la maison soit à vendre; du reste, c’est une belle maison, fort bien tenue et presque toute neuve, comme monsieur peut se donner la peine de le voir, dans la cour.

En disant cela, Lamarre ouvrait la porte de sa loge, comme pour dire au jeune homme: venez avec moi dans la cour; vous vous assurerez par vous-même que les murs intérieurs de la maison ont été nouvellement blanchis. Mais ce n’était pas là l’affaire de Gustave. Il fit comprendre au portier que la maison le touchait moins que les locataires, et que parmi ces locataires une seule famille occupait sa pensée.

—Savez-vous si mademoiselle Louise demeure toujours ici?

—Certainement, monsieur, qu’elle y demeure, la chère demoiselle, et avec sa mère encore, la brave et digne femme; deux personnes bien estimables, monsieur!

—On m’avait dit qu’elles étaient déménagées… ou malades.

—Oh! pas plus déménagées que malades, monsieur; c’est-à-dire, malades, entendons-nous. C’est ma fille qui fait leur ménage, et elle m’a conté que ces dames n’ont pas de ces santés… comme vous et moi, par exemple. Cependant, puisque monsieur les connaît, s’il veut monter leur rendre visite, je crois que ça leur fera plaisir; elles voient si peu de monde!

—Ah, elles voient peu de monde?

—Quand je dis peu de monde, c’est une façon de parler, comme monsieur le pense bien; car à cause de leur bureau de timbre, elles ne manquent pas de gens qui viennent toute la journée sonner chez elles; mais ces gens-là ne sont pas des amis, des connaissances; ça vient parce que ça manque de papier timbré, et puis c’est tout.

—Comment donc! elles tiennent un bureau de timbre?

—Sans doute, monsieur, un bureau qui a beaucoup de débit, quoiqu’au troisième étage; il est vrai que les étages de la maison sont coulantes et pas plus hautes que des entresols. Oh! c’est que la maison ici est fort agréable, monsieur!

Gustave laissa le vieux portier vanter de nouveau les avantages de sa maison, et, sans vouloir lui donner le temps de prouver que ses étages étaient les plus coulantes de tous les étages, et ses locataires les plus commodément logés de tous les locataires, il lui glissa dans la main deux autres pièces de cent sous en lui recommandant le secret sur sa visite: Vous ne direz pas à ces dames que je me suis informé d’elles.

—N’ayez pas peur, monsieur, je m’appelle Lamarre, et je n’ai jamais fait de rapports sur personne. Je suis censé ne vous avoir jamais vu; je ne vous connais pas; votre très-humble serviteur. Monsieur repassera-t-il bientôt par ici?

—Je ne sais, mais silence sur tout!

—Monsieur peut être sûr de ma discrétion.

Gustave, sorti de la maison, fut tenté de revenir sur ses pas pour demander au vieux Lamarre laquelle de Louise ou de sa mère tenait le bureau de timbre, mais il lui sembla que ce devait être tantôt l’une et tantôt l’autre. Cette découverte lui rendait facile une entrevue prochaine avec Louise; il s’applaudit du succès de sa démarche et ne se repentit point de n’avoir pas remis au portier, comme il en avait eu le dessein, une lettre à l’adresse de Louise; lettre qui, peut-être, fût tombée entre les mains de la mère et qui eût éloigné, par là, les chances possibles de revoir la fille. Maintenant, pensa-t-il, qu’ai-je à craindre? le bavardage de ce portier. Que m’importe? il ne sait rien, et moi, dès aujourd’hui, si je veux, je puis remettre moi-même un billet doux à Louise.

Cependant le vieux portier ne parlait encore de cette aventure que pour se dire: 40 francs d’étrennes et 20 francs que j’ai reçus du jeune homme: total 60 francs. Avec ça on peut se donner une redingote de bon drap, plus, un vol-au-vent et du vin cacheté pour faire les Rois.

 

CHAPITRE VII.

 

Depuis près de deux semaines, mademoiselle Agathe remplit les fonctions de femme de ménage chez madame Drouart; mais c’est depuis dix-huit jours environ que le piano de Louise n’occupe plus l’espace accoutumé entre l’encoignure de la muraille et la fenêtre. Madame Drouart l’a fait enlever de cette place, d’où sa fille, assise, pouvait aisément voir dans la rue. Sous prétexte que la lumière, tombant de côté, est chose fatigante pour les yeux, madame Drouart, non sans peine, non sans faire de grands efforts pour ne pas se trahir, est parvenue à vaincre les résistances de Louise. La lutte a été longue, pénible de part et d’autre; mais enfin la victoire est restée à la mère. A présent le piano posé en face de la fenêtre, et avançant de quatre pieds, vers le milieu de la chambre, ne permet pas à la jeune fille d’apercevoir autre chose que le troisième étage des maisons situées vis-à-vis d’elle.

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