Un enfant, t. 1/3
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
La rue lui est complètement interdite. Agathe, la fille du portier et leur femme de ménage, la supplée dans tous les petits soins dont elle seule était chargée auparavant. Agathe monte et descend autant de fois qu’il le faut dans la journée sans que jamais Louise ait la joie d’entendre sa mère lui accorder même la permission d’accompagner mademoiselle Agathe au dehors.
Il ne se passe pas de jour où Louise ne se plaigne de la lassitude d’être constamment assise. Mais madame Drouart ne fait pas semblant de la comprendre. Il est vrai, lui dit-elle, que la promenade serait favorable à ta santé, ma fille, mais, où voudrais-tu aller l’hiver, par le temps qu’il fait? Prends patience, mon enfant, l’été prochain nous serons moins sédentaires et je te conduirai moi-même tous les matins sous les arbres des Tuileries.
—Mais, maman, si je sortais seulement une ou deux fois par semaine, avec mademoiselle Agathe, demande Louise en rougissant, quel mal y aurait-il à cela?
A cette question que sa fille hasarde quelquefois, madame Drouart fait éternellement la même réponse: Agathe n’est pas ici pour perdre son temps à se promener avec toi; elle a bien assez des fatigues que lui donne notre ménage.
Bientôt Louise cesse d’importuner sa mère pour sortir; elle sent que c’est un parti pris d’avance. Elle se dit malheureuse et accuse madame Drouart d’injustice. Une pâle tristesse remplace les couleurs animées de son teint; elle mange à peine, elle pleure souvent; lorsque sa mère veut l’embrasser, elle détourne la tête.
Madame Drouart, forte des devoirs que lui impose l’amour maternel, persuadée que les précautions dont elle use doivent tourner à l’avantage de sa fille, se raidit contre la douleur de Louise et laisse au temps le soin de la calmer.
Louise, à son tour, convaincue que sa mère la traite moins en fille qu’en esclave, aigrie par la solitude où on la condamne, tourmentée par les secrets de son cœur, n’ayant personne à qui les confier, ne trouvant autour d’elle que privations et sujets d’ennui, assurée en outre que sa mère est injuste, cruelle même à son égard, Louise désire plus que jamais de revoir Gustave.
Durant la semaine entière qui a précédé l’entrée de mademoiselle Agathe, Louise, à peu près libre de son temps, s’est rencontrée parfois au dehors avec Gustave; elle lui a constamment parlé avec froideur, quoiqu’elle sût bien que leurs entrevues allaient cesser. Mais, par la réserve de son maintien, elle espérait le contraindre à déclarer ses intentions, à les faire connaître à sa mère. Elle pensait que, jusqu’à l’entier aplanissement des obstacles secrets qui s’opposent encore à une demande formelle en mariage, il lui serait possible du moins d’apercevoir Gustave par la fenêtre; et voilà que maintenant elle ignore si Gustave n’a pas été découragé par sa froideur; voilà qu’elle ne peut plus même lui faire signe des yeux qu’elle l’aime et qu’elle l’attend! elle s’en désole.
Cependant madame Drouart commence à prendre de l’inquiétude: Louise l’a devinée. La pauvre mère s’en est aperçue à quelques demi-mots dits d’un ton brusque par sa fille. Une petite pierre, lancée contre les vitres, et venue on ne sait d’où, lui a suggéré des observations auxquelles Louise a répondu avec humeur: «Pourquoi ne fait-on pas boucher les fenêtres? on n’aurait plus rien à craindre!»
A l’occasion de cette petite scène, madame Drouart a changé son plan de conduite; elle veut chasser de l’esprit de sa fille toute pensée de méfiance; elle ne veut pas avoir paru douter que Louise pût se bien conduire, à moins d’être surveillée de près. Les conséquence de ce doute sur le cœur de sa fille l’effraient; elle donnera à Louise toute liberté d’agir ce jour-là. Alors, se dit-elle, la malheureuse enfant ne croira plus que je la force à rester près de moi, parce que je ne n’ai pas de confiance en elle. Si, après l’aventure de tout à l’heure, si, malgré cette pierre lancée aux vitres, je lui permets de sortir seule, si je l’envoie faire quelque course dans le voisinage, elle n’aura plus de motif pour soupçonner mes craintes; son pauvre cœur en prendra quelque repos.
D’ailleurs, continua madame Drouart pensive, n’est-il pas possible que cette pierre tombée du toit, ait été poussée jusqu’ici par le vent; et si c’est le vent qui nous l’a envoyée, qu’ai-je à redouter? Après tout, ce jeune homme ne doit-il pas être las de chercher Louise dans les rues, et cela depuis quinze jours, sans la rencontrer nulle part? Devine-t-il que Louise va descendre à l’instant même, et se tient-il à notre porte exprès pour la voir et lui parler?
Heureuse d’avoir trouvé dans ces réflexions un prétexte pour dissiper les ennuis de sa fille, madame Drouart se disposait à envoyer Louise en course, lorsque mademoiselle Agathe, qui elle-même venait de la rue, rentra, et dit qu’un jeune homme (dont elle oublia de dépeindre le physique et le costume) avait été surpris par elle, jetant de petites pierres aux vitres de la maison. Elle ajouta que ces mêmes petites pierres étaient enveloppées dans un billet.
Peut-être ce billet, ainsi lancé, s’adressait-il aux fenêtres voisines; peut-être encore n’y avait-il qu’une pierre et pas de billet; peut-être même (et ceci est fort croyable), le jeune homme, surpris dans cette occupation par mademoiselle Agathe, n’était-il pas Gustave.
Quoi qu’il en soit, Louise pense à Gustave, et elle rougit. Madame Drouart pense à son jeune homme au manteau, et elle va redoubler de surveillance. Mademoiselle Agathe, qui pense à ses amours, se met à rire.
Dans la soirée, mademoiselle Agathe apprit de son père qu’un jeune homme très-élégant était venu prendre des informations sur madame Drouart et sa fille; elle apprit encore que ce jeune homme avait donné quatre pièces de cent sous au père Lamarre, afin qu’il lui gardât le secret de sa visite. Le lendemain Louise était au courant de cette aventure, et madame Drouart n’en ignorait pas les plus minutieux détails: mademoiselle Agathe avait parlé. Madame Drouart voulut aussi que le vieux portier s’expliquât. Après force excuses, et très-peu d’hésitation, Lamarre convint de tout, excepté d’avoir reçu vingt francs.
Louise, certaine de n’avoir pas été oubliée par Gustave, ne put si bien dissimuler son émotion, sa joie, que madame Drouart n’en conçût des alarmes plus vives encore que par le passé; elle comprit que cet amour était trop profondément entré au cœur de sa fille pour céder à de petites ruses, et, en dépit de ses résolutions premières, elle se décida à l’attaquer en face.
—Ma fille, dit-elle à Louise, il faut bien que je t’interroge puisque tu t’obstines à ne pas prendre ta mère pour confidente… Tu as un secret, tu te caches de moi; à quoi bon? Penses-tu que je n’aie pas lu dans ton ame Louise, mon enfant, veux-tu me répondre avec franchise?
Louise toute troublée n’osait envisager sa mère.
—Regarde-moi, ma fille, et avoue-moi tout: je ne te gronderai pas. J’ai été jeune comme toi; comme à toi l’on m’a dit de ces choses qu’on dit à toutes les femmes de ton âge; je sais combien notre faible sexe est facile à tromper, combien il se laisse aisément aller aux flatteries… Toi, tu es si bonne, ma Louise, si naïve, si confiante, que tu ne peux pas soupçonner le mensonge… Un jeune homme nous voit, il nous fait mille promesses, mille sermens de fidélité et d’amour, et nous, nous, malheureuses femmes, nous sommes quelquefois assez crédules pour nous confier à ces promesses, à cet amour. Ma Louise, je t’en prie…
Et tenant dans ses deux mains les deux mains de sa fille, assise vis-à-vis d’elle, madame Drouart attirait doucement le corps de Louise qui tremblait.
—Ma fille, regarde-moi donc, je t’en conjure… écoute bien: ce ne sont pas des reproches que je veux te faire; tu t’es cachée de moi, je ne m’en souviendrai plus: mais dis-moi seulement, ma Louise, dis-moi son nom, dis-moi où tu l’as vu, dis-moi quel est cet homme, et s’il est vrai que tu l’aimes…
Louise éclata en sanglots.
—Tu l’aimes donc, ma pauvre fille?
—Oui, maman!
Et tandis que leurs deux fronts brûlans penchaient l’un sur l’autre, des larmes tombaient en abondance sur leurs mains étroitement unies.
—Son nom, ma fille?
Louise hésita long-temps.
—Gustave, dit-elle enfin.
—Gustave! Mais son nom de famille?
—Je ne le lui ai jamais demandé, maman; pourtant je crois que c’est le même nom que sa cousine: Charrière.
—Et où l’as-tu vu? d’où le connais-tu?
—Oh! maman, il y a bien long-temps pour la première fois! c’est à la maison royale… Constance, sa cousine, me remettait ses lettres.
—Des lettres! il t’écrivait?
—Je t’assure que je ne les lisais pas… beaucoup; je les déchirais presque tout de suite.
Il y avait dans l’attitude de madame Drouart plus de douleur que de colère, moins de colère encore que de surprise.
—Des lettres! reprit-elle, et depuis ta sortie de pension, depuis que tu es chez ta mère, est-ce qu’il a osé t’écrire?
Louise entraînée, sans savoir comment, à faire la confidence de son amour, aurait bien voulu revenir sur ses pas, mais elle s’était trop avancée pour ne pas poursuivre.
—Il m’a écrit, dit-elle d’une voix basse et honteuse, il m’a écrit, mais je n’ai pas voulu recevoir son billet.
—Bien sûr, ma fille?
—Oh! bien sûr, maman!
Le regard de Louise et le ton de ses paroles témoignèrent de sa sincérité. Alors madame Drouart exigea une confession tout entière; elle voulut entrer dans les plus petits détails de cette passion, la prendre à son origine pour ne la quitter que dans ses derniers résultats.
Louise déguisa bien des choses, et cependant madame Drouart fut à peu près instruite de ce qu’elle souhaitait de connaître le plus. Louise lui conta que l’année d’avant sa sortie de la maison royale avait vu le commencement de ses amours avec Gustave; que c’était à une distribution de prix, madame Drouart elle-même présente; que Gustave lui avait fait donner un billet par Constance, qui en riait beaucoup; que bien souvent, lorsque madame Drouart venait la demander au parloir, le dimanche, Gustave se trouvait là avec la mère de Constance; que le hasard seul lui avait fait rencontrer ce jeune homme dans la rue, un mois après être sortie de pension; enfin, qu’elle songeait si peu à faire un mystère de tout cela, que madame Drouart pouvait se souvenir de lui avoir entendu parler, à diverses fois, de son amie Constance et de Gustave son cousin, fils d’un agent de change ou d’un banquier.
Madame Drouart convint en effet d’avoir entendu citer ces deux noms par sa fille, mais sans y attacher la moindre importance. Puis elle ajouta:
—C’est le fils d’un agent de change, ou d’un banquier, dis-tu? Malheureuse enfant, et comment peux-tu croire qu’un jeune homme riche, comme doit l’être ce monsieur Gustave, songe sérieusement à t’épouser, toi sans fortune et presque sans famille? Va, ma Louise, lorsque ma tendresse s’alarme, sois persuadée que ce n’est pas sans raison. A ton âge, on se nourrit le cœur d’illusions: on ne sait pas combien de jeunes gens riches se plaisent à tourner la tête d’une faible fille pour occuper un temps dont ils ne savent que faire; combien d’autres peuvent aimer sincèrement qui cependant ne songent pas à prendre pour femmes les jeunes folles qu’ils aiment.
Louise s’agitait sur sa chaise.
Madame Drouart recueillit ses forces pour donner à sa voix, comme à sa figure, l’expression de dignité calme qu’elle jugeait propre à faire quelque effet sur sa fille. Elle lui traça un effrayant tableau des misères auxquelles l’amour expose leur sexe; elle présenta les hommes, surtout les jeunes gens des grandes villes, comme capables de fouler aux pieds tous les devoirs, toutes les vertus, pour satisfaire un caprice, pour prendre un plaisir d’une minute; elle les montra lâches, cruels, se vantant des malheurs d’une faible femme, ainsi qu’ils se vanteraient d’une bonne action; mettant toute leur joie, tout leur orgueil à perdre la jeune fille qui leur a donné son cœur.
Louise entendit ces paroles avec une visible impatience. Elle n’ignorait pas pour quelle raison sa mère lui tenait ce langage; et plus madame Drouart chargeait le tableau pour le lui rendre odieux, plus Louise se disait tristement: Elle me parle ainsi parce qu’elle ne veut pas que je l’aime!
Madame Drouart quitta les généralités pour s’attaquer de nouveau et spécialement à Gustave.—Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle. Fils d’un banquier, qu’importe? S’il avait des vues honorables, à qui se serait-il adressé d’abord, à toi ou à ta mère?… Il est rare, bien rare, ma fille, qu’un honnête homme écrive secrètement à celle qu’il veut épouser. D’ailleurs, ces lettres, tu en es convenue, sa cousine te les remettait en riant. Elle savait donc, cette cousine, que, pour M. Gustave, une lettre d’amour était chose peu importante et que toi tu ne devais pas prendre au sérieux… Et puis, c’est le hasard, m’as-tu dit encore, qui a renouvelé votre connaissance; tu l’as rencontré au milieu de la rue un mois après ta sortie de la maison royale?… je le veux bien. Mais lorsque le hasard te l’a fait retrouver, pensait-il à toi, et venait-il chez ta mère? Non, sans doute.
—Il ne pouvait pas deviner où nous demeurons, d’autant mieux que Constance est partie pour la Suisse avec sa famille. Autrement il lui aurait demandé de mes nouvelles: il me l’a dit. Il a été assez contrarié du départ de Constance!…
—Soit, mon enfant; mais qu’est-ce que cela prouve? Sa conduite dit-elle qu’il ait des vues honnêtes? Avant même de savoir où tu avais connu ce Gustave, je me défiais de ses desseins: car, je te le répète, un galant homme qui recherche une demoiselle en mariage n’agit pas comme je l’ai vu faire. Depuis que je sais comment tu l’as connu, après tes aveux de tout ce qui s’est passé entre vous, je suis bien loin de changer d’opinion sur son compte. Encore une fois, s’il n’a que des projets honorables, à qui doit-il parler? à ta mère ou à toi?
—Tu me grondes! reprit Louise. Et c’est justement ce que je lui ai dit: Monsieur, allez trouver maman.
—Tu as bien fait, ma fille; mais est-il venu me parler? l’ai-je vu? Non, certes; il s’en donnerait de garde.
Louise ouvrait la bouche pour répondre que Gustave était venu, témoin les vingt francs donnés au portier; mais elle pensa vaguement que madame Drouart trouverait encore quelque chose à blâmer dans cette manière de prendre des informations sur leur compte, et elle se tut. Au fond du cœur elle était fâchée contre sa mère.
Ce fut bien pis lorsqu’elle entendit madame Drouart lui dire, jusqu’à deux fois, avec assurance: Ce jeune homme te trompe: il ne t’aime pas.
Louise, eût-elle douté elle-même de l’amour de Gustave, aurait difficilement supporté qu’un autre en doutât. Mais, certaine de posséder cet amour, elle pouvait encore moins souffrir qu’on lui voulût nier qu’elle fût aimée.
Son impatience, long-temps contenue, perçait dans son regard. Son geste devint sec, sa parole brève, et ses joues s’enflammèrent de dépit.
Elle se leva, s’en alla s’asseoir à l’autre bout de la chambre, prit une aiguille, une étoffe à broderie; puis, aux quelques mots que lui adressa madame Drouart, elle ne fit plus aucune réponse.
Madame Drouart, à son tour, se lève pour passer dans son cabinet; mais avant de sortir elle s’arrête devant sa fille, et là, mécontente de l’effet inattendu produit par ses paroles, ne voulant pas paraître avoir affirmé un fait faux ou même douteux, excitée par la mauvaise humeur de Louise, elle répète d’un ton de voix empreint de colère: Non, certainement, il ne t’aime pas!
Louise, quoique profondément blessée, continue à garder le silence.
—Mon Dieu, s’écria madame Drouart quand elle fut seule, que vais-je devenir?… quelle enfant! Peut-être m’y suis-je mal prise pour la guérir d’un fol amour; mais, mon Dieu, vous le savez, mes intentions étaient bonnes!… A qui maintenant irai-je demander des conseils? Je ne sais plus, moi, comment faire…
Après un moment de réflexion, elle se dit: C’est peine inutile: toute la conduite de ce jeune homme fait voir assez ce qu’il faut penser de lui. Mais, n’importe, je veux prouver à Louise que mes craintes ne m’abusaient pas; je veux prendre des informations sur la moralité de M. Gustave Charrière. Le général Darvin connaît peut-être cette famille.
CHAPITRE VIII.
C’était le matin du jour de l’an. Madame Drouart venait de sortir pour faire quelques visites obligées. Mademoiselle Agathe, à qui madame Drouart avait recommandé de ne pas quitter Louise, courait tous les étages de la maison. Louise, seule dans la chambre, s’ennuyait et pleurait.
On sonne. Louise ne se hâte pas d’ouvrir: elle craint de laisser voir qu’elle a pleuré. On sonne de nouveau. Pour donner à ses yeux le temps de se sécher, pour être aperçue le plus tard possible par la personne qui va paraître, Louise se met de côté pour ouvrir la porte; de façon qu’en tirant la porte à elle, tout son corps se trouve caché derrière.
Une voix d’homme demande timidement:
—N’est-ce pas ici qu’on vend du papier timbré?
A cette voix qu’elle a reconnue, Louise tremblante, effrayée, se serre tant qu’elle peut contre le mur; elle n’ose bouger; elle retient son haleine; elle espère qu’on ne la verra pas.
Mais, en avançant la tête, Gustave (car c’est lui), vient d’apercevoir Louise. Il entre sur la pointe du pied, puis dit précipitamment et à voix basse: Prenez cette lettre; et si vous m’aimez, répondez-moi!
Une lettre est tombée aux pieds de Louise, qui se baisse pour la rendre sans doute: mais Gustave a disparu; elle entend ses pas dans l’escalier.
Vite, elle referme la porte. Maintenant que va-t-elle faire? Lira-t-elle ce billet? Oh, oui; mais elle n’y répondra pas….
Ce 1er janvier.
Louise, qui donc aujourd’hui vous apporterait ses vœux de bonheur, si moi, moi qui vous aime plus que la vie, je ne vous apportais les miens?
Je ne sais comment je pourrai vous faire tenir ce billet: mais dussé-je passer tout le jour à votre porte, il faut que ma voix se fasse entendre de vous. Louise, je ne vous vois plus: je suis malheureux. D’où vient que vous ne sortez pas? Votre mère vous garde-t-elle comme une prisonnière, et mon amour serait-il cause des privations que vous endurez? Non, ce n’est pas vous qui vous condamneriez volontairement à la solitude, vous qui possédez tout ce qu’il faut pour paraître avec éclat dans le monde… surtout vous n’auriez pas l’affreux courage de vous cacher à mes yeux, lorsque vous savez que ne pas vous voir me tue. Il est impossible, Louise, que vous me haïssiez au point de vouloir ma mort. Quel mal vous ai-je fait? Est-ce donc un si grand crime que de vous trouver belle et de vous aimer?
Mais, non, vous ne repousserez pas ma tendresse; vous me pardonnerez une passion qu’aucune force humaine ne pourrait arracher de mon cœur. Moi seul, Louise, je ne me pardonnerai jamais cette passion, s’il est vrai, comme je le crains, que votre mère vous en punisse. O Louise, dites-moi que vous n’êtes pas malheureuse par ma faute; dites-moi que ce n’est pas Gustave qui cause vos larmes… Ah, que dis-je? ma tête s’égare; j’ignore ce que je vous écris; je ne sais en quel trouble me jette un amour qui fera le désespoir de ma vie!
Louise, répondez-moi un mot, un seul mot. Si je vous ai offensée par quelque parole imprudente, Louise, songez qu’en ce jour toutes les offenses se pardonnent… C’est le jour des réconciliations. Louise, ma Louise, une ligne de votre main charmante! Que je sache quel sort vous me réservez!… Hélas! je le jure, votre bonheur est le plus cher de mes vœux. Louise, si vous vouliez m’entendre?…
Adieu. Ne me haïssez pas. Demain, à midi juste, je viendrai frapper à votre porte sous prétexte d’acheter une feuille de papier timbré. J’y viendrai tous les jours à midi, jusqu’à ce que vous m’ayez dit: Je vous aime! ou que vous m’ayez fait chasser honteusement par votre portier.
Louise, lorsque je viendrai demain, à midi, chercher une réponse, est-ce vous qui m’ouvrirez ou sera-ce votre mère?
A propos de votre mère, je vous dirai demain ou après quels sont mes motifs pour lui cacher mon amour, un ou deux mois encore. Ces motifs, vous les approuverez, car ils n’ont rien qui ne puisse s’avouer, rien qui ne soit honorable.
Adieu, Louise. Si vous n’êtes pas la plus cruelle des femmes, si vous n’êtes pas sans pitié pour qui vous aime, vous me tiendrez prêt un petit mot de bonheur pour demain à midi.
*
Madame Drouart rentra sur les quatre heures, très-fatiguée. Elle dit à Louise que M. Darvin était à la campagne depuis la veille et qu’il ne serait de retour à Paris que le 6 du mois.
Louise parut surprise de cette nouvelle; elle ignorait que sa mère fût allée chez le général Darvin. Madame Drouart, qui ne se souvenait plus d’avoir fait à sa fille un mystère de cette visite, s’aperçut de son imprudence; elle en accepta les conséquences sans hésiter.
—Que vouliez-vous dire au général Darvin? demanda Louise inquiète.
—Il me semble, reprit madame Drouart, que, ne l’ayant pas trouvé chez lui lorsque nous nous y présentâmes à votre sortie de la maison royale, nous lui devons assez de reconnaissance, pour que moi, votre mère, je lui fasse une visite de jour de l’an… Mais il sera de retour à son hôtel le 6, ma fille, et je lui parlerai de vous, ajouta madame Drouart avec un ton de menace; je lui ferai savoir comment vous avez mis à profit l’éducation qu’on vous a donnée.
Louise confuse ne jugea pas utile de prolonger la conversation sur cette matière.
La vérité est qu’à propos du jour de l’an madame Drouart était allée demander aux personnes qui lui portaient quelque intérêt, des renseignemens sur la famille Charrière, et des conseils sur les moyens à prendre pour sauver sa fille et elle de tout malheur.
Après avoir épuisé toutes les ressources de l’amour maternel et de la prudence, elle n’avait plus d’espoir que dans les conseils de ses amis, ou, pour mieux dire, de ses protecteurs; mais les uns l’accueillirent d’un air si froid qu’elle n’osa leur parler intimement de Louise; les autres, qui ne connaissaient ni Gustave ni sa famille, lui ouvrirent des avis si impossibles à suivre, qu’elle en demeura plus embarrassée qu’auparavant. Le général Darvin, sur l’amitié, sur la sagesse de qui elle fondait le plus d’espérance, le général Darvin n’était pas à Paris. Ce contre-temps l’affligea beaucoup; cependant elle pensa qu’en s’établissant jusqu’au 6 la gardienne sévère de sa fille, rien de fâcheux ne pourrait survenir.
D’ailleurs elle avait été absente quatre heures durant, et Louise pendant ces quatre heures n’avait pas quitté la chambre. Le portier et mademoiselle Agathe, interrogés avec adresse, rassurèrent complétement madame Drouart là-dessus. Elle prit donc le parti d’attendre jusqu’au
6.
Le 2, à onze heures et trois quarts, Louise entra dans le cabinet de sa mère.
—Mon Dieu, comme il fait froid! dit-elle.
Madame Drouart se tenait les pieds sur une chaufferette.
—Mais ce cabinet est glacial, maman; je ne sais pas comment tu peux y rester?
—L’habitude, ma fille….
—Oui, l’habitude d’être malade, n’est-ce pas? Mais tu as les mains toutes glacées! et puis les joues aussi….
Louise embrassa sa mère.
—Viens donc te chauffer, reprit-elle; je t’ai allumé un grand feu de l’autre côté.
Madame Drouart résista d’abord, puis, vaincue par les baisers de sa fille, elle passa dans la chambre.
—Il faut bien faire tout ce que tu veux, dit l’heureuse mère en souriant.
Un moment après, on sonna légèrement à la porte d’entrée.
—Ne te dérange pas, ma bonne maman; tu es si bien près du feu!
Louise courut au cabinet; puis, quand elle revint:
—Qui était-ce, ma fille? demanda madame Drouart sans défiance.
—Quelqu’un qui se trompait, maman.
2 janvier.
Louise, recevrai-je une réponse à ma lettre d’hier? J’en doute, hélas! Vous n’avez peut-être pas même lu ce que je vous ai écrit! et cette seconde lettre, Louise, aura-t-elle le même sort que la première? Méchante, si vous saviez comme je suis triste loin de vous! Ma Louise, un mot, de grâce: je ne puis vivre ainsi; ce sont trop de tourmens à la fois. Que faites-vous tout le jour? d’où vient que je ne vous aperçois plus nulle part, pas même à la fenêtre? Mais, Louise, qu’ai-je donc toujours à me plaindre? Ne vous ai-je pas vue hier? ne vous ai-je pas parlé? n’est-ce donc pas là du bonheur? Non, Louise: le bonheur, c’est de vous voir sans cesse, de vous parler sans cesse; de ne pas vous quitter; d’être avec vous au travail, aux repas, aux heures du sommeil, à toutes les heures, Louise!… Oh, dites-moi, Louise: n’est-ce que de l’amour ce que je ressens pour vous? De l’amour, je ne sais; c’est de la fièvre, du délire! J’erre toute la nuit et tout le jour sous vos fenêtres… A midi!… quand sonnera-t-elle donc, cette heure où je dois vous voir! Oh, Louise, les heures s’écoulent bien vite pour vous! Que vous importe? mais, moi, il me semble que chaque heure dure une éternité. A midi, Louise! Malheureux! si elle ne me recevait pas! si ce n’est pas elle qui vient m’ouvrir! Je vous en supplie, Louise, ne me causez pas ce chagrin, j’en mourrais sur place.
Adieu, adieu. Celui qui ne vit, ne respire que par vous et dans vous.
P. S. Notre sort est entre vos mains, Louise. L’obstacle à nos désirs, peut-être vous en doutiez-vous, c’était votre peu de fortune. Un moyen se présente qui lèvera toute difficulté. Ce moyen, je n’ose vous le faire savoir sans être sûr de votre cœur. Répondez-moi donc que vous m’aimez. Abandonnez-vous à moi…. Notre amour ne connaîtra plus d’empêchement… Il faut avouer pourtant que mon père a quelquefois de singulières idées….
Louise, quand donc serai-je assez aimé de vous pour ne pas craindre de vous apprendre quelles conditions mon père met à notre bonheur?
Louise ne se dissimulait pas combien il est mal à une jeune fille de recevoir des lettres à l’insu de sa mère; mais elle se faisait une excuse de la nécessité. Voici son raisonnement: Si ce n’est pas moi qui prends les lettres de Gustave, elles tomberont entre les mains de mademoiselle Agathe ou de maman: je serai perdue. Pour éviter des reproches et peut-être pis, il faut donc que je reçoive moi-même tout ce qu’il lui plaira de m’écrire.
Sous prétexte du froid, elle avait décidé sa mère à rester constamment dans la chambre, près du feu; et pour n’éveiller aucun soupçon, Louise plusieurs fois dans le jour, à des heures différentes, s’empressait d’aller ouvrir la porte, lorsque quelqu’un y venait sonner.
Souvent aussi elle laissait mademoiselle Agathe ou sa mère s’acquitter de cette besogne, soit qu’elle les y invitât elle-même en souriant, soit que, par son peu d’empressement à quitter sa chaise, elle leur fit comprendre que cette charge devait être partagée entre elles trois.
Selon Louise, sa mère, en la voyant courir à la porte ou rester en place, indifféremment, à quelque heure de la journée que ce fût, ne pouvait s’apercevoir que c’était toujours elle qui allait ouvrir, à midi sonnant.
Cependant madame Drouart n’était pas tout-à-fait sans défiance. Louise, d’autre part, craignit d’avoir excité les soupçons de sa mère.
Dans la matinée du 3, vers les neuf heures, quelqu’un tourna le bouton de la porte. Louise se levait.
—Restez, ma fille, dit madame Drouart avec un geste de mauvaise humeur; je vais répondre moi-même.
Louise tremblait pour sa lettre de midi. Il est temps, pensa-t-elle, que Gustave cesse de m’écrire: nous serions surpris d’un jour à l’autre. Si j’ai le bonheur de le voir encore une fois, je l’avertirai…. Je lui dirai de ne plus m’apporter de lettres… J’aime mieux lui parler, lui donner un rendez-vous…. Maman sort le 6; eh bien, le 6 il s’expliquera; nous nous verrons le 6: car lui écrire, c’est ce que je ne ferai jamais; et pourtant il faut bien qu’il connaisse mes raisons et que moi je connaisse les siennes!…
A midi moins quelques minutes, Louise entendit un coup de sonnette, et elle se précipita vers la porte d’entrée. Gustave lui tendit une lettre dont elle ne se saisit pas tout de suite, tant elle était effrayée.—Le 6, toute la journée, attendez-moi au coin de la rue Saint-Denis, lui dit-elle à voix basse et à la hâte. Le 6, entendez-vous?… Ne m’écrivez plus!
Puis elle referma bien vite la porte sur Gustave, qui lui jeta son billet, en fuyant.
Louise se baissait pour ramasser la lettre de Gustave, quand une main plus empressée que la sienne s’en saisit.
Pas un mot ne fut échangé entre la fille et la mère. Madame Drouart rentra dans la chambre où sans doute elle lut le billet de Gustave. Louise n’osa de long-temps sortir du cabinet.
Enfin elle revint près de sa mère. Madame Drouart lui dit d’un ton ferme: Ma fille, avant quatre jours vous aurez quitté Paris. En attendant, je vous ordonne de ne rien faire qui me déplaise. Si mon autorité est impuissante; si vous avez méconnu tout, l’amour de votre mère, la voix de votre père lui-même, il est des lois en France, des lois que je n’invoquerai pas en vain, et qui protégeront ma vieillesse contre la honte d’une fille qui se déshonore.
En achevant ces mots, madame Drouart sortit de la chambre et s’enferma dans son cabinet. Là, seule avec ces tristes pensées, elle s’abandonna à toute sa douleur, demandant mille fois à Dieu de l’éclairer dans la conduite qu’elle devait tenir. Elle avait menacé Louise de l’autorité des lois, sachant bien qu’il n’est, en aucun pays du monde, des lois qui protégent les mères contre le déshonneur de leurs filles; et ces lois existassent-elles, qui donc lui donnerait la force d’appeler leur châtiment à son secours? Non. Le seul espoir qui lui reste est tout entier dans les conseils du général Darvin. Il l’aidera de son expérience, de son amitié. C’est le protecteur, l’appui de leur famille. Il sauvera la femme et la fille du capitaine Drouart!…
Dans cette pensée, où elle se console, la malheureuse veuve a puisé quelque courage.
Mais tandis que sa mère reprend un peu de tranquillité, Louise, abattue, se livre aux plus sinistres pressentimens. Elle a quelquefois entendu dire à ses amies de pension qu’il est, au haut de la rue Saint-Jacques, une maison tenue par les religieuses de Saint-Michel. C’est là que les pères et mères font enfermer les filles coupables. On leur coupe les cheveux, on les revêt d’une robe grossière; on les séquestre du monde. Là elles prient, pleurent et travaillent quatorze heures par jour. De grands murs sombres s’élèvent de toutes parts: c’est moins un pensionnat qu’une prison. Louise s’en épouvante.—Oh! se dit-elle, j’aurais été si heureuse avec Gustave! Il m’aime tant, lui! S’il ne m’aimait pas, que deviendrais-je? Mais je le verrai le 6: il me dira ce qu’il faut faire; c’est mon seul ami, maintenant! Pourvu que ma mère ne m’enferme pas avant que je ne l’aie vu! Mais encore trois jours! Mon Dieu! le 6 ne viendra-t-il jamais?
Enfin, le 6 arriva. Sur les quatre heures environ, madame Drouart, après avoir dit qu’elle serait de retour à six heures au plus tard, pour dîner, sortit, en recommandant très-expressément à mademoiselle Agathe de ne pas quitter sa fille. Mademoiselle Agathe répondit que madame pouvait être tranquille, que ses ordres seraient exécutés de point en point.
Cette réponse de la femme de ménage ôtait à Louise toute chance d’aller à son rendez-vous; elle en conçut un violent dépit.
Mais sitôt que mademoiselle Agathe fut seule avec Louise: Si mademoiselle ne veut rien dire à sa maman, dit-elle, je descendrai à la loge; nous avons aujourd’hui un grand dîner…
—Certainement, mademoiselle Agathe, répondit Louise contenant à peine sa joie, certainement, que vous pouvez descendre.
—Mais mademoiselle n’en dira rien à sa maman?
—Rien du tout, mademoiselle Agathe, je vous assure.
—C’est aujourd’hui les Rois, voyez-vous? et mon papa veut que nous les tirions en famille.
—Il n’y a rien de plus simple que cela, mademoiselle Agathe.
—Je vais vous dire: vous savez bien ce jeune homme qui est venu l’autre jour, et qui a donné vingt francs pour les informations que…
—Oui, oui, je me rappelle; eh bien?
—Eh bien! c’est avec le reste de ces vingt francs-là que nous nous régalons aujourd’hui; je n’en ai pas voulu parler à madame, parce que cela n’aurait peut-être pas fait plaisir à madame… au lieu qu’à mademoiselle, ça lui est bien égal que nous tirions les Rois avec l’argent de ce jeune monsieur…
—Mon Dieu! oui, mademoiselle Agathe. Allez, amusez-vous: la maison n’est pas si gaie!
—Mademoiselle a bien raison; madame est toujours d’une humeur…
—Enfin, que voulez-vous?… Descendez chez votre père, mademoiselle Agathe, restez-y tout le temps qu’il vous plaira; si l’on ne s’amuse pas à notre âge… Tenez, je vais sortir avec vous. Il y a si long-temps que je n’ai pris l’air!..
—Mais vous n’irez pas loin, mademoiselle?
—Ici en face.
—Vous serez rentrée avant que votre maman ne revienne?
—Et vous aussi, mademoiselle Agathe?
—Oh! pour cela, certainement, mademoiselle; il ne me faut que le temps de mettre le couvert et de dîner.
—Et moi le temps d’aller jusqu’au bout de la rue et d’en revenir.
Mademoiselle Agathe descendit les marches de l’escalier quatre à quatre et en chantant.
Louise mit son beau bonnet de dentelle, se couvrit les épaules d’un petit schall de mérinos brun; après quoi elle regarda tout autour d’elle comme pour s’assurer si sa mère ne la voyait pas…
Tout à coup elle se surprit à manquer de courage; elle s’avança craintive jusqu’à la porte; puis elle revint; puis elle s’assit honteuse, effrayée, dans un coin de la chambre.
Tout le temps de sa conversation avec mademoiselle Agathe, Louise avait bien senti en elle quelque chose d’extraordinaire, d’irrésistible, qui la poussait au mal. Sa voix faiblissait à chaque phrase. Ce n’était pas là son ton, son humeur habituelle. Cependant elle croyait pouvoir, jusqu’à la fin, lutter contre sa conscience. Mais à cette heure, près du but, elle recule; elle tremble à l’idée de tromper sa mère, de lui désobéir; elle rougit de honte au souvenir des paroles qu’elle a dites à mademoiselle Agathe. La voilà donc devenue, en quelque sorte, la complice d’une servante! Elle ne peut comprendre comment cela est arrivé. Ce qu’elle comprend encore moins, c’est d’avoir médité, exécuté presque le dessein de voir Gustave, malgré la défense qui lui en a été faite.
Pourtant Gustave ne l’attend-il pas? Que dira-t-il s’il ne la voit pas venir? Ne pourra-t-il pas croire qu’elle l’oublie? Et demain, demain, à midi, il voudra lui parler; il lui apportera une lettre..; et si cette lettre tombe encore entre les mains de sa mère!
Cette dernière considération l’entraîne: elle se lève.
Mais en passant par le cabinet de madame Drouart, le premier objet qui frappe les regards de Louise, c’est le vieux fauteuil de sa mère… elle s’arrête; elle revoit, par la pensée, sa mère assise dans ce fauteuil; il lui semble qu’une voix bien connue va lui dire:
—«Où allez-vous, ma fille?»
Elle hésite; ses jambes se refusent à la conduire. On dirait qu’elle a peur, car elle revient précipitamment dans la chambre, et elle s’écrie, en ôtant bien vite son schall et son bonnet:
—Oh! non, non, je n’irai pas!
Louise tirait un des boutons de la commode où elle a coutume de serrer ses vêtemens, lorsqu’un léger bruit se fait entendre à la porte d’entrée. On sonne.
Combien alors Louise se félicite de n’être pas allée à son rendez-vous! C’est peut-être sa mère? Mais est-il possible qu’elle soit déjà de retour? Lui serait-il donc arrivé quelque accident en chemin?
Louise se hâte d’ouvrir.
C’est Gustave! Il est entré.
—Louise, vous êtes seule; j’ai vu sortir votre mère. Je vous attends depuis ce matin… j’ai mille choses…
—Sortez! sortez! M. Gustave, s’écrie Louise épouvantée. Si l’on vous trouvait ici… mon Dieu!.. Malheureuse!.. M. Gustave, au nom du ciel, si vous m’aimez…
—Louise, il faut que je vous parle absolument. Des affaires de la plus haute importance…
—Sortez! sortez! je vous en conjure!
—Vous m’aviez promis un rendez-vous…
—J’y vais, je vous suis… Mais sortez, par pitié pour moi… Si maman rentrait… Oh! mon Dieu!.. M. Gustave, je vais vous rejoindre… mais sortez! sortez!
—Vous allez venir?
—Tout de suite; mais ne me perdez pas en restant une seconde de plus ici… Vous me tuez, M. Gustave, vous me tuez!
—Je puis compter sur votre parole? Songez que je vous attends depuis ce matin…
—Oui, oui, j’y vais, j’y vais… Mais sortez donc, mon Dieu, sortez!
Gustave se décida enfin à quitter la place. Louise le suivit bientôt en s’encourageant tout bas par cette réflexion: puisqu’il le faut, j’aime encore mieux lui parler dans la rue que chez nous: je cours moins de risques.
CHAPITRE IX.
Madame Drouart attendit long-temps le général Darvin. On ne savait au juste à quelle heure il rentrerait; toutefois ce ne pouvait être plus tard que sept heures; il en était cinq. Mais rester là deux heures encore n’était pas chose possible. Madame Drouart pensait à l’impatience, à l’inquiétude peut-être de sa fille. Elle préféra ne voir le général que le lendemain.
Arrivée dans sa rue, elle leva les yeux aux fenêtres de sa petite chambre, et elle n’y vit aucune lumière.
En mettant le pied dans la maison, elle entendit de grands éclats de joie sortir de la loge du portier. Elle pencha la tête, et aperçut mademoiselle Agathe dînant en famille.
—Je donnerai demain congé à cette fille, se dit-elle; ce n’est pas ainsi qu’on doit se conduire.
En montant l’escalier sombre, une sorte de crainte vague la prit.
Parvenue, à grand’peine, jusqu’à la porte de son troisième étage, elle tourna le bouton pour entrer. La porte résista: elle était fermée à clef.
Elle sonna; elle sonna deux fois; elle sonna long-temps et fort. Rien!
Elle prêtait l’oreille, personne ne bougeait dans la chambre.
Sa tête s’enflamma; elle se mit à crier. Aucune voix ne répondit à la sienne.
Après tout, se dit-elle, il est possible que Louise soit endormie.
Elle descendit l’escalier à tâtons, péniblement, toujours près de rouler d’étage en étage.
Elle arriva dans la cour, ouvrit la porte de la loge: tout le monde chantait, buvait, était ivre, sauf mademoiselle Agathe pourtant.
Sans oser dire un mot sur sa fille, madame Drouart demanda la clef de sa chambre.
Mademoiselle Agathe prit la clef qui pendait à un clou, se saisit d’une chandelle, et, précédant madame Drouart, elle monta.
Madame Drouart suivait chancelante de fatigue et d’émotion.
Les trois étages montés, la porte ouverte, mademoiselle Agathe remit la chandelle entre les mains de madame Drouart, à qui elle dit: Madame serait-elle assez bonne pour me permettre d’aller finir mon dîner? Nous n’avons pas encore tiré les Rois.
—Allez, lui dit madame Drouart.
En avançant de son cabinet dans la chambre, il lui sembla que tout était seul et vide.
Ses yeux cherchaient de tous côtés: elle n’aperçut rien.
La chandelle lui tomba des mains; elle se baissa pour la ramasser; elle regretta qu’elle ne se fût pas éteinte.
—Louise! dit-elle à voix base.
Louise!
Elle répéta: Louise! d’une voix si faible qu’on eût dit que sa voix même lui faisait peur à entendre.
Un tiroir était tout grand ouvert, elle y regarda: le schall de Louise et son bonnet de dentelle n’y étaient plus.
Elle déplia un mouchoir qui lui parut dur au toucher: de ce mouchoir s’échappèrent deux lettres:
Elles étaient signées Gustave.
Dans un des coins de ce tiroir, elle aperçut une troisième lettre: c’était la lettre de son mari à sa fille: Pour Louise.
Cette lettre, Louise ne devait jamais la quitter!
Elle l’avait laissée là avant de sortir.
Madame Drouart tomba les deux genoux par terre, et murmura: Louise, ma fille, mon mari, mon Dieu!
Le lendemain matin mademoiselle Agathe la trouva étendue raide au milieu de la chambre.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
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