Une histoire d'Amour : George Sand et A. de Musset Documents inédits, Lettres de Musset
Chapitre VI
Et Musset, le pauvre Musset? Revenons à lui. C’est lui le vrai poète et l’amoureux sincère. Le spectacle de sa détresse nous détendra du petit train bourgeois de la romancière et du médecin.
Il est rentré à Paris le corps et l’âme à peine convalescents. George Sand a fait en lui un anéantissement dont il ne se remettra jamais.
Tous ses amis nous l’ont montré retrouvant plus tard des accents passionnés et navrants pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en portera l’empoisonnement toute sa vie… Chenavard m’a conté maintes fois comment, au lit de mort, le malheureux poète gardait la hantise de «cette femme» et de ses grands yeux noirs qu’il avait tant aimés:
Ôte-moi, mémoire importune,
Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
George Sand a quitté Musset, à Mestre, le 29 mars, le soir même de son départ[119]. Ils se sont promis de s’écrire. L’adieu du poète n’a pas été sans un déchirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien ne pas le perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834:
[Note 119: Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de Sacy, est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir même, et le lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première lettre à son ami.]
Tu m’as dit de partir et je suis parti; tu m’as dit de vivre et je
vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était 8 heures du soir
et j’étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Écris-moi un mot à
Milan, frère chéri, George bien-aimé. Sans avoir reçu ce billet, George Sand avait écrit à Musset le 30 mars. Elle est aussitôt rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché chez les Rebizzo. Elle devait repartir le jour même pour Vicence, accompagner Pagello dans une visite médicale. «Elle n’en a pas eu la force, ne se sentant pas le courage de passer la nuit dans la même ville qu’Alfred sans aller l’embrasser encore le matin.» Aujourd’hui elle est à Trévise, avec Pagello qui retourne à Vicence, où elle veut coucher ce soir pour y trouver les nouvelles qu’Antonio doit lui avoir laissées à l’auberge.
… Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te
ramène un jour ici si j’y suis. Dans tous les cas, certes, je te
verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons
bien! n’est-ce pas, n’est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui
te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui
voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et
du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je
t’ai causées et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout,
qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure.
Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120]
[Note 120: Lettre du 30 mars. (Revue de Paris du 1er nov. 1896.)]
C’est la nature désordonnée de cette affection, qui allait à jamais empoisonner la vie d’Alfred de Musset. Pour avoir goûté à l’amour de cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l’amour, il restait prisonnier d’un mirage. Sa vanité d’amant avait rejoint l’orgueil de sa maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S’il n’avait pas eu le courage de la quitter, elle n’avait pas eu la résignation de le perdre. Sa fatalité la faisait aussi attachante par un charme irritant d’énigme, que par une instinctive et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier tant de preuves d’affection et de sollicitude. Il la savait également sensible à la faiblesse éperdue de son amour et ne voulait se résoudre à penser qu’elle ne lui reviendrait jamais.
Il restait obsédé quand même par l’image du beau Vénitien dénué de ses tourments d’âme, qui l’avait supplanté.—Sans croire si mal faire, Pagello avait désiré, sollicité peut-être, les tendresses d’un coeur qui se déclarait libre. Pouvait-il se douter que le poète en recevrait si cruelle blessure, et prévoir telles conséquences à un caprice sans réflexion de l’homme gâté des femmes qu’il était…. Il allait lui-même en souffrir, maintenant, dans la stupeur d’une aventure où s’enchevêtraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. «Je ne te dis rien de Pagello, écrit George Sand à l’ami qu’elle quitte, sinon qu’il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit tout ce dont tu m’avais chargé pour lui, il s’est enfui de colère et en sanglotant.»
Ils devaient souffrir tous les trois.—Musset poursuit son voyage, trop navré pour écrire encore, et Antonio est négligent. George Sand, restée douze jours sans nouvelles, se prend à songer à tout ce passé douloureux. Elle est inquiète, et voici qu’elle aime d’amour son absent. Elle a peur de l’avoir perdue, cette âme charmante et bonne jusqu’en ses erreurs, ce brave coeur d’enfant qu’elle avait si pleinement conquis! Où retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poésie! Quel autre amant le ferait oublier!… Et l’angoisse déjà redouble sa tendresse… Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle, elle écrit son roman de Leone Leoni.—On a voulu y chercher une demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles alternatives qui agitaient alors l’âme de la pauvre femme,—entre son affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour le poète qu’elle avait quitté, qu’elle laissait partir plutôt que de lui pardonner… Enfin elle reçoit, le 15 avril, une longue lettre de Genève, et sa joie lui dicte une lettre d’humble affection, un cantique d’actions, de grâces:
… J’étais au désespoir. Enfin j’ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que
je t’en remercie, mon enfant! qu’elle est bonne et qu’elle m’a fait de
bien! Est-ce bien vrai que tu n’es pas malade, que tu es fort, que tu
ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
être heureuse avec la pensée d’avoir perdu ton coeur. Que j’aie été ta
maîtresse ou ta mère, peu importe; que je t’aie inspiré de l’amour ou
de l’amitié, que j’aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela
ne change rien à l’état de mon âme à présent. Je sais que je t’aime,
et c’est tout[121]…. Quelle fatalité a changé en poison les remèdes
que je t’offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour
te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t
un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs
m’assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens
presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j’entends ta voix
m’appeler dans le silence de la nuit. Qu’est-ce qui m’appellera
à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi
emploierai-je la force que j’ai amassée pour toi, et qui maintenant se
tourne contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que j’ai besoin de
ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais
que tu as eu des torts envers moi; qu’en sais-je? Je ne me souviens
plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous
nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons
toute la vie avec le coeur, avec l’intelligence, que nous tâcherons,
par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous
avons souffert l’un pour l’autre. Nous sommes nés pour nous connaître
et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse et la faiblesse que
tes larmes m’ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur.
Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux
qui nous sont arrivés. Eh bien, qu’importe, après tout? nous avons
passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où
nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous
connaissons jusqu’au fond de l’âme, tant mieux. Quelle découverte
avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l’un de
l’autre? Tu m’as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de
n’avoir jamais su te donner les plaisirs de l’amour. J’en ai pleuré
alors, et maintenant je suis bien aise qu’il y ait quelque chose de
vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été
plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs.
Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres
femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier
et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton
infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le
sentiment qui nous unit s’est formé de tant de choses qu’il ne peut
se comparer à aucun autre. Le monde n’y comprendra jamais rien. Tant
mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17
avril_.)
[Note 121: Ici trois lignes supprimées à l’encre.]
Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, la lettre de Genève, nous trouvons tout entier le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère et la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui éclairera mieux que tous les commentaires cette âme de génie, si noble et si faible à la fois, si nativement généreuse:
… Mon amie, je t’ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux
mois de chagrins. Tu me l’as dit d’ailleurs, tu as bien des choses à
me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse.
Tu sais que j’ai très bien supporté la route, Antonio doit t’avoir
écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que
je n’ai pas souffert, que je n’ai pas pleuré bien des fois dans ces
tristes nuits d’auberge? Ce serait me vanter d’être une brute, et tu
ne me croirais pas. Je t’aime encore d’amour, George. Dans quatre
jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne
parlerais-je pas franchement? A cette distance-là, il n’y a plus ni
violences ni attaques de nerfs. Je t’aime, je te sais auprès d’un
homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes
coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t’écris; mais ce sont
les plus douces, les plus chères larmes que j’aie versées. Je suis
tranquille. Ce n’est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle
ainsi. J’atteste le soleil que j’y vois aussi clair dans mon coeur que
lui dans son orbite. Je n’ai pas voulu t’écrire avant d’être sûr de
moi. Il s’est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel
rêve étrange je m’éveille!
Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques;
un gilet neuf, une belle édition d’un livre anglais, voilà ce qui
attirait mon attention.
Je me suis aperçu dans une glace, j’ai reconnu l’enfant d’autrefois.
Qu’avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C’était là l’homme que tu
voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais
depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c’était là le
roseau sur lequel tu voulais t’appuyer! Toi, m’aimer! Mon pauvre
George, cela m’a fait frémir. Je t’ai rendu si malheureux! Et quels
malheurs plus terribles n’ai-je pas été encore sur le point de te
causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les
veilles, qui s’est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai
longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé!
Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t’étais trompée. Tu t’es crue
ma maîtresse, tu n’étais que ma mère.
Le ciel nous avait faits l’un pour l’autre; nos intelligences,
dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des
montagnes; elles ont volé l’une vers l’autre; mais l’étreinte a été
trop forte. C’est un inceste que nous commettions.
Eh bien! mon unique amie, j’ai été presque un bourreau pour toi, du
moins dans les derniers temps. Je t’ai fait beaucoup souffrir. Mais,
Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l’ai pas
fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes
sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur
est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l’aime, et que
je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t’ai
donc pas dérobée à la Providence? Je n’ai donc pas détourné de toi la
main qu’il te fallait pour être heureuse? J’ai fait peut-être, en te
quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l’ai faite. Mon
coeur se dilate malgré mes larmes. J’emporte avec moi deux étranges
compagnons: une tristesse et une joie sans fin.
… Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m’occuper de tes
affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la
cette amitié plus ardente que l’amour. C’est tout ce qu’il y a de bon
en moi. Pense à cela, c’est l’ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me
rattache à lui. Pense à la vie qui m’attend. (_Lettre du 4 avril_.)
George était donc bien rassurée sur le coeur de son poète.
Elle lui dissimulait encore la pleine vérité de ses relations avec Pagello, son installation complète chez lui:
«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse (l’Arpalice) qui s’est reprise pour lui d’une passion féroce depuis qu’elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux…» Nous savons ce qu’il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais c’était alors charité de sa part, que de dissimuler à Musset sa vraie vie à Venise.
Sur le long et triste voyage du poète, nous ne savons d’autres détails que ceux qu’il donne dans ses lettres. Il n’avait de regards que pour sa douleur. Cette obsession d’une rupture qui devait laisser à son âme un inoubliable déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. Ceux qui ont prétendu, et Paul de Musset lui-même, que le chagrin de cet amour perdu s’était peu à peu effacé de son coeur, négligent certains vers de lui, non point parfaits mais précieux pour sa biographie, Souvenir des Alpes, datés de 1851. Il y évoque simplement un épisode de sa vie intérieure pendant ce mélancolique retour en France, et on y sent des larmes.
Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu’ait publiés Musset:
Fatigué, vaincu, brisé par l’ennui,
Marchait le voyageur dans la plaine altérée,
Et du sable brûlant la poussière dorée
Voltigeait devant lui.
Devant la pauvre hôtellerie
Sur un vieux pont, dans un site écarté,
Un flot de cristal argenté
Caressait la rive fleurie.
Là le coeur plein d’un triste et doux mystère
Il s’arrêta silencieux,
Le front incliné vers la terre;
L’ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.
Aveugle, inconstante, ô fortune!
Supplice enivrant des amours!
Ôte-moi, mémoire importune,
Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
Pourquoi dans leur beauté suprême,
Pourquoi les ai-je vus briller?
Tu ne veux plus que je les aime,
Toi qui me défends d’oublier!
Comme après la douleur, comme après la tempête,
L’homme supplie encore et regarde le ciel,
Le voyageur levant la tête
Vit les Alpes debout dans leur calme éternel…
Après huit jours de route, il arrivait à Paris tout plein d’Elle. A peine installé, il s’occupait activement des affaires de son amie, négociant la cession de son roman d’André à Buloz. Il l’informait du résultat, la dissuadait de son éternel projet de voyage à Constantinople et lui contait sa nouvelle existence à Paris. «Je suis arrivé presque bien portant», disait-il.
… Je suis debout aujourd’hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui
me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère,
parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à
peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne
vie. Comment le dire jamais ce qui s’est passé dans cette cervelle
depuis mon départ? Mais, en somme, j’ai beaucoup souffert, et j’étais
arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un
nouvel amour.
Je n’ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J’avais arrangé,
avant-hier, une partie carrée avec D… On m’avait mis à côté de moi
une pauvre fille d’Opéra, qui s’est trouvée bien sotte, mais moins
sotte que moi. Je n’ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à
huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse
habituelle ne m’a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus
je vais, plus je m’attache à toi, et, bien que très tranquille,
je suis dévoré d’un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19
avril_.)
La vérité est que l’infortuné revenant apparut lamentable à sa famille. «Il nous arriva, plus que jamais amoureux d’Elle, désolé de l’avoir quittée, et malade, malade, le pauvre enfant! m’a conté Mme Lardin de Musset. Maigre et les traits altérés, il avait perdu la moitié de ses cheveux; il se les arrachait par poignées. On lui voyait des plaques chauves sur la tête. Il avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous lui avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont il avait envie,—qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de sa chambre trop triste.
«Il fut d’abord très sobre de confidences avec nous. J’étais une enfant…. Nous n’osions lui parler de rien. Ma pauvre mère avait été si inquiète[122]!»
[Note 122: M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée de Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son angoisse, Revue de Paris, article cité p. 713.]
«Après six semaines sans nouvelles, Paul était allé voir Buloz qui lui avait montré une lettre de George Sand, où elle disait Alfred très malade. Alors Paul avait songé à partir pour l’Italie; il m’en fit la confidence. Mais notre mère voulait savoir ce que George Sand avait écrit à Buloz. N’y tenant plus, elle courut chez lui. Il répondit évasivement: il avait égaré la lettre; il la lui enverrait…. Enfin, nous reçûmes d’Alfred cette lettre navrée que Paul a citée dans la Biographie.»
Alfred de Musset avait écrit régulièrement aux siens, jusqu’au milieu de février. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses nouvelles à sa mère. Il affirma toujours qu’elle l’avait fait. Aucune de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint à destination, alors que Buloz reçut toutes celles qu’on lui écrivait[123].
[Note 123: On a donné cette explication: que le gondolier à qui étaient remises, avec l’argent dû pour le port, les lettres adressées à Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres à Buloz et à ses amis, George Sand les portait elle-même à la poste….]
La lettre si longtemps espérée du poète justifia l’inquiétude des siens.—«Le pauvre garçon, à peine relevé d’une fièvre cérébrale, parlait de se traîner, comme il pourrait, jusqu’à la maison. Car il voulait s’éloigner de Venise dès qu’il aurait assez de forces pour monter dans une voiture.
«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un coeur en sang, mais qui vous aime encore.»
«Il devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n’avaient point quitté son chevet jusqu’au jour où la jeunesse et la nature avaient vaincu le mal.
«Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il en avait senti l’étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il attribuait en partie sa guérison à une potion calmante, que lui avait administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait conserver l’ordonnance. «C’est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle est amère, comme tout ce qui m’est venu de cet homme: comme la vie que je lui dois.» Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers d’Alfred de Musset. Elle est signée Pagello[124].»
[Note 124: PAUL DE MUSSET, Biographie, p. 125.]
Nous savons dans quel état le poète rentra chez sa mère. La première fois qu’il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en syncope…. Peu à peu il se rétablit. Le perruquier Antonio, son domestique improvisé, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, à qui allait manquer ce vivant souvenir d’Italie, essaya de se distraire, et tout d’un coup reprit sa vie ancienne.
Nous avons vu comme il contait à George Sand cette tentative d’oubli; ce n’était que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la même lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai Malaquais, et n’avoir pu y rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès que l’imbécile réfléchit un quart d’heure, voilà les larmes qui arrivent.»
… Mon amie, tu m’as écrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de
ces lettres-là qu’il faut m’écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu
t’es donnée à l’homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.—Non, ne
me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée.
Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune
de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul,
seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la
vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t’aime, qu’un
mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier
se retourne en l’entendant.
Il ne faut pas m’en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que
je peux (peut-être plus). Songe qu’à présent il ne peut plus y avoir
en moi ni fureur ni colère. Ce n’est pas ma maîtresse qui me manque.
C’est mon camarade George. Je n’ai pas besoin d’une femme. J’ai besoin
de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n’y a
là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde….
Il parle encore à son amie de mauvais cancans répandus contre eux dans Paris, et lui envoie cette dernière tendresse:
Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais
ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour ou tu te
retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la
main avant de mourir et souviens-toi qu’il y a dans un coin du monde
un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma
seule maîtresse. Écris-moi surtout, écris-moi.
Cette lettre a trouvé G. Sand complètement rassurée sur le coeur de «son enfant». Sa réponse, du 29 avril, ne trahit pas l’angoisse éperdue de la précédente: il n’est plus question que d’amitié. Comme c’est féminin, comme c’est humain….
… Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse
pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je
trouverai toujours ton coeur, n’est-ce pas, mon bon petit? Je viens
de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu’elle m’ait émue
douloureusement en plus d’un endroit, je me sens plus forte et plus
heureuse que je ne l’ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal,
c’est l’idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t’en prie à
genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C’est trop tôt. Songe
à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j’ai vu mourant
dans mes bras. Ne t’adonne au plaisir que quand la nature viendra te
le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à
l’ennui et au chagrin. C’est le pire de tous. Ménage cette vie que
je t’ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne
m’appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire,
laisse-moi être un peu vaine d’avoir consacré quelques fatigues de mon
inutile et sotte existence, à sauver celle d’un homme comme toi. Songe
à ton avenir qui peut écraser tant d’orgueils ridicules et faire
oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une
chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu’à la mort.
Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d’angoisse et
d’injustice, j’étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que
tu devais me préférer.
Musset ne songe plus qu’au passé. Toute fierté lui est devenue impossible. Bien loin d’apaiser son amour, l’absence le lui fait tragique, pour l’aggraver d’une jalousie qu’il ne s’avoue pas à lui-même. Il aime maintenant sa douleur avec tout son être, tout son génie. Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, l’infidèle va entretenir le feu sacré, fidèlement. Musset ne vivra plus que d’attendre le courrier de Venise….
Dans cette détresse, le pauvre enfant est du moins sûr de son amitié; il lui écrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essayé vainement de reprendre son ancienne vie:
… Maintenant, c’est fini pour toujours: j’ai renoncé non pas à mes
amis, mais à la vie que j’ai menée avec eux. Cela m’est impossible de
recommencer, j’en suis sûr. Que je me sais bon gré d’avoir essayé!
Sois fière, mon grand et brave George: tu as fait un homme d’un
enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi.
Pardonne-moi; qu’étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos
conversations dans ta cellule; regarde où tu m’as pris, et où tu m’as
laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est
palpable, évident, comme t m’as dit clairement: «Ce n’est pas là ton
chemin.»
Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe à cela, je n’ai que toi. J’ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hors de toi,… Néglige-moi, oublie-moi, qu’importe? Ne t’ai-je pas tenue dans mes bras?…»
… Sais-tu pourquoi je n’aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je
vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval
ombrageux? Je ne m’abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas,
voilà pourquoi je t’aime. Je me souviens bien de cette nuit de la
lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi
me trompais-tu? Me disais-tu que tu m’aimais? N’étais-je pas averti?
Avais-je aucun droit? O mon enfant chérie, lorsque tu m’aimais,
m’as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire
pendant sept mois que je t’ai vue, jour par jour? Et quel est donc le
lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l’estime assez
pour l’avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que
j’abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être
le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et
orgueilleuse.
Il sent quelque chose en lui, maintenant d’inconnu, de meilleur: il le lui doit, pour avoir été son amant…. S’il a d’autres maîtresses, elles ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais avoir aucune confiance dans une femme faite; de ce que je t’ai trouvée, c’est une raison pour ne plus vouloir chercher.»
Pauvre victime de l’amour, il étale sa plaie inguérissable, avec le sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il en est revenu «comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot à personne», ayant volé sur la toilette de son amie un petit peigne à moitié cassé qu’il traîne partout dans sa poche…. Elle lui a parlé de Pagello: il lui sait gré de cette preuve d’estime. Maintenant, il veut écrire leur roman, pour guérir son coeur, pour faire taire ceux qui diraient du mal d’elle. Car il la défie bien de l’empêcher de l’aimer. «Je t’ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que j’ai sur le coeur.» Puis il revient à Pagello:
Dis à P… que je le remercie de t’aimer et de veiller sur toi comme
il le fait. N’est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce
sentiment-là? Je l’aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange
cela comme tu voudras. Il est cause que j’ai perdu toute la richesse
de ma vie, et je l’aime comme s’il me l’avait donnée. Je ne voudrais
pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le
serai.
Tout son coeur débile et généreux est dans cette lettre navrante. Il a si peur de la perdre tout entière, dès qu’elle n’est plus que son amie.
Maintenant George est forte de son empire sur cette âme désemparée. Elle lui répond (12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier serrement de mains d’une amante qui le quitte, mais l’embrassement du frère qui lui reste».
Elle l’engage à aimer une femme jeune, belle, qui n’ait pas encore souffert. Quant à elle, désormais, elle aspire à une vie calme. «Ce brave Pagello qui n’a pas lu Lélia et qui n’y comprendrait goutte» n’a pas ses yeux à Lui, ses yeux pénétrants, pour s’inquiéter d’elle, quand elle fait «sa figure d’oiseau malade»:—«Je me laisse régénérer par cette affection douce et honnête: pour la première fois j’aime sans passion.»
Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît moins apaisée que triste. Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage maternel: elle charge l’absent de maintes emplettes à lui expédier; elle lui raconte qu’elle écrit son roman de Jacques, et que Pagello veut traduire en italien leurs oeuvres à tous deux….
Cependant Musset, à qui n’était pas encore parvenue cette lettre de raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son âme:
O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de larmes j’ai versées!
Quelle journée! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu
verses sur ma blessure les larmes d’une amie, le baume le plus doux et
le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile
bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je
t’écris; je me raisonne, je m’efforce; mais quand je prends la plume,
et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l’aller trouver, ces
trois cents lieues que je viens de faire, et qu’il n’y a au monde que
toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être! Et qui,
d’ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien
que j’ai un trésor dans le coeur: je ne puis l’ouvrir à personne.
Songes-tu à ce qui s’amasse pendant tant de nuits dans cette petite
chambre, tant de jours solitaires? Et dès que je veux t’écrire, tout
se presse jusqu’à m’étouffer. Mais je souffre, amie, et qu’importe
de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi.
Figure-toi que c’est une autre que j’aime et que c’est une maladie
que j’ai. Dieu m’est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un
singulier état moral, entre une vie qui n’est pas finie et une autre
qui n’est pas commencée. Et moi, ou penses-tu que j’en sois? En
vérité, on dit que le temps guérit tout. J’étais cent fois plus fort
le jour de mon arrivée qu’à présent. Tout croule autour de moi.
Lorsque j’ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à
adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon
chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu’il faut en finir d’une
manière quelconque. (_Lettre du 10 mai_.)
Aucune distraction ne réussit à le soulager. Il voudrait partir; il ira sans doute à Aix-les-Bains, en juillet, pour l’attendre à son retour de Venise…. «Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi. Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j’irai à Naples et de là à Constantinople, si je suis assez riche….»
… Tu me parles de gloire, d’avenir. Je ne puis rien faire de bon.
A quoi bon dire ce que j’ai dans l’âme? J’étais muet quand je t’ai
connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n’ai personne pour
m’entendre, et je n’ai encore rien dit. Tout est là. J’étends les bras
dans le vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de bien
tristes regards. J’ai encore un reste de vie à donner au plaisir et
un coeur tout entier à donner à l’amour. Peut-être y en a-t-il qui
accepteraient; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main
invisible qui ne veut pas que je m’arrête? Il faut que je parle. Oui,
il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur,
pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il
faut que j’aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me
parles de santé, de ménagements, de confiance en l’avenir: tu me dis
d’être tranquille, et c’est toi, toi qui viens de m’ouvrir les veines;
tu me dis d’arrêter mon sang! Qu’ai-je fait de ma jeunesse? qu’ai-je
fait même de notre amour? Vainement, j’ai pleuré une ou deux fois dans
tes bras; que sais-tu de moi, toi que j’ai possédée? C’est toi qui as
parlé: c’est toi dont la pitié céleste m’a couvert de larmes; c’est
toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi,
je suis resté muet…. J’ai cessé avec toi d’être un libertin sans
coeur, mais je n’ai commencé à être autre chose que pendant trois
matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là.
Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes
pieds, plus je sens une force cachée qui s’élève, s’élève et se tend
comme la corde d’un arc.
…. Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le
même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir
de la table, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou
trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare
et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure dans ma
chambre, en rentrant, j’attribuais cela à l’excitation, à l’ennui, que
sais-je? Et je m’endormais. J’en étais encore là quand je t’ai connue.
Mais aujourd’hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne
sais ce que je ferais. Il me semble qu’au moment de la crise, je
l’étranglerais en hurlant.
… Et c’est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles
réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol,
cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n’as rien écrit d’aussi
beau, d’aussi divin; jamais ton génie ne s’est mieux trouvé dans ton
coeur. C’est à moi, c’est de moi, que tu parles ainsi? Et j’en suis
là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l’ai tenue sur mon sein!
Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son
dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me
le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s’en détacher pour
aller à elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les
harmonies du monde nous ont poussés l’un vers l’autre, et il y a entre
nous un abîme éternel!
Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence si sage
me sauve ou me perde à son gré. J’ai horreur de ma vie passée, mais je
n’ai pas peur de ma vie à venir. Si en m’ouvrant le coeur, le ciel n’a
voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les
conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j’ai dans
l’âme ne mourra pas sans en être sorti.
[Note 125: La 2e Lettre d’un voyageur.]
Il dévore Wertlier et la Nouvelle Héloïse, ces folies sublimes dont il s’est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s’occupe pourtant toujours des affaires de son amie,—et toujours il pense à lui parler de Pagello:
Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais je ne puis pas; je
l’aime sincèrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui écrire.
Il sait à présent pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.)
Paul de Musset, dans la Biographie, expose longuement cet état navrant de l’âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après d’infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d’anciens compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le berçait dans une amère volupté. Certain concerto de Hummel que lui jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise, l’arrachait par un enchantement soudain à cette morne solitude. Mais il n’y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments d’un ouvrage inachevé de son frère, le Poète déchu, où cinq ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d’épreuve[126]:
[Note 126: Biographie, pp. 128-130.]
«Je crus d’abord n’éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je
m’éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que
je vis un désert. Je fus saisi d’une souffrance inattendue. Il me
semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches,
tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste
et tendre s’élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais
lutter, je m’abandonnai a la douleur en désespéré. Je rompis avec
toutes mes habitudes. Je m’enfermai dans ma chambre; j’y passai quatre
mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n’ayant pour toute
distraction qu’une partie d’échecs que je jouais machinalement tous
les soirs.
«La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies
cessèrent. Je connus et j’aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille,
je jetai les yeux sur tout ce que j’avais quitté. Au premier livre qui
me tomba sous la main, je m’aperçus que tout avait changé. Rien du
passé n’existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux
tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois
rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n’y
retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c’est que
l’expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.
«Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m’y arrête avec plaisir:
oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les
détails de ma passion. Cette histoire-là, si je l’écrivais, en
vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était
brune; elle avait de grands yeux; je l’aimais, elle m’avait quitté;
j’en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n’est-ce pas en
dire assez?
«Je m’étais aperçu tout de suite du changement qui s’était fait en
moi, mais il était bien loin d’être accompli. On ne devient pas homme
en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule.
J’écrivis des lettres à la façon de Rousseau,—je ne veux pas vous
disséquer cela.—Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment
comme la boussole, mais qu’importé si le pôle est trouvé? J’avais
longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le
plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir
et tout rapprendre….»
George est restée quinze jours sans répondre à Alfred. Dans sa lettre du 21 mai, elle est toute préoccupée des propos qu’Alexandre Dumas, Mme Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier, dont la figure déplaît à Musset, a réellement parlé bassement de lui et insolemment d’elle, elle ne le reverra de sa vie…. Mais elle veut paraître détachée de ces misères. Et voici l’état de son coeur:
… J’ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui,
il n’est pas faible, il n’est pas soupçonneux, il n’a pas connu les
amertumes qui t’ont rongé le coeur; il n’a pas besoin de ma force, il
a son calme et sa vertu; il m’aime en paix, il est heureux sans que
je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j’ai
besoin de souffrir pour quelqu’un, j’ai besoin d’employer ce trop
d’énergie et de sensibilité qui sont en moi. J’ai besoin de nourrir
cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être
souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous
deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l’un ni à l’autre!
J’aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j’avais besoin
d’un frère; pourquoi n’ai-je pu conserver mon enfant près de moi?
Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien
le coeur de l’homme changerait s’il entendait la voix de Dieu! Moi,
je l’écoute et il me semble que je l’entends, et pendant ce temps les
hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc?
Qu’est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je
accusée?
… Oui, nous nous reverrons au mois d’août, quoi qu’il arrive,
n’est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le
désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi
quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à
celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t’aimer; mais elle
sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c’est
une femme infâme.» Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute
heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une
parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une
parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes
et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et
laconique, mais qui me semble si belle alors!—io l’amo!_—Peu
importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n’empoisonne
aucune de tes joies. Sacrifie-le s’il le faut! Dieu m’est témoin
pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement
de te maudire, mais de t’oublier.
L’amour, qui peu à peu l’abandonne, ne laissant subsister en elle qu’une maternelle amitié, l’amour, après ces longs jours de silence, s’est aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, du 10 juin, témoigne d’une âme rassérénée. Sa santé n’a jamais été meilleure; il lui semble n’avoir plus de sens; il croit proche l’enthousiasme; il va aimer!… Mais les avances que lui font quelques femmes ne l’attirent guère. Il aime plus que jamais son Georgeot, «de cette amitié douce et élevée qui est restée entre eux comme le parfum de leurs amours». Or il existe, dit-il, des révélations: avec saint Augustin, il croit après avoir nié; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.
… O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m’agenouille quelquefois
en criant: «Que Dieu me protège, car je vais me livrer!» Cela est
beau, n’est-ce pas, et effrayant en même temps, d’aller et de venir
avec cette pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi,
mon enfant; quoi qu’il doive m’arriver, plains-moi. Je t’ai connue un
an trop tôt. J’ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d’étoile
qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma
tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a
failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit où
j’ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s’en était
levé n’est pas celui qui s’y était couché.
Comme il s’ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui s’était desséché!
Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait
se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici
m’envoient à l’âme un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se
pressent, se condensent, jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une issue pour
s’élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines,
dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, à l’Opéra, sur le quai,
aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n’est-ce pas, de se
promener tout jeune dans une vieille vie? X. (Tattet) est de retour.
Il trouve, que je lui apparais sous un nouvel aspect, voilà son mot.
Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le
rassure.
Tu reviendras, n’est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade,
avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es
joli! Que tu m’es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens,
en t’écrivant, que mon coeur s’épanche avec confiance, avec amour, que
je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j’ai un ami: on ne me
le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t’avais pas
connue et perdue, George, je n’aurais jamais compris ce que je devais
être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je
laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne
me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais
que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au
lendemain; je croyais qu’il serait toujours temps; je réfléchissais
et je doutais. De plus, je suis d’une nature faible et oisive; la
tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce
temps là, Azraël a passé, et j’ai vu luire entre nous deux l’éclair de
l’épée flamboyante. Chose étrange, je n’ai compris qu’il fallait faire
usage de mes forces que lorsque j’ai senti qu’elles pouvaient manquer.
J’avais une telle confiance, une si misérable vanité!
J’étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant
de voiles bizarres! à m’ôter une partie avec l’un, une autre avec
l’autre! Je n’ai compris que je pouvais aimer que lorsque j’ai vu que
je pouvais mourir.
Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l’embrasse et qu’il a tort
de ne pas m’écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le
dire.
Notre poète va décidément mieux: lui qui, le mois précédent, écrivait à son amie n’avoir pu se décider encore à aller voir son fils au collège: «il a une paire d’yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je l’avoue», il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que son Maurice se porte bien: «Je viens de le voir à l’instant et il doit sortir avec moi dimanche.»
Le 15 juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s’applaudit de l’apaisement de son ami, de son rétablissement corps et âme.—Pagello y ajoute un billet de sa main pour recommander à son malade de l’hôtel Danieli,—«qu’une affection liera toujours à lui d’une manière sublime pour eux deux, incompréhensible pour les autres»,—d’éviter l’intempérance et de se souvenir de certaine eau de gomme arabique, qu’il lui fit avaler à Venise. George a lu ce sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, ajoute-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque point de son discours.»
Elle a traversé une grave disette d’argent. Musset s’est fort agité pour lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est ému à la pensée qu’elle a pu souffrir de la gène. Il songe aussi à ses angoisses de mère; Boucoiran l’avait laissée sans nouvelles de ses enfants. Il s’inquiète surtout des tristesses profondes qu’il a cru deviner entre les lignes de la seconde de ses Lettres d’un voyageur—qu’il vient de porter à la Revue.—Il est découragé, triste, inquiet; il apparaît surtout bien las.
… Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire
trois cents lieues pour te les amener, et de m’en revenir. Dis-moi de
contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je
paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu’une pauvre paille dans
le fleuve terrible qui t’entraîne; mais avant de céder au torrent,
accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu’elle te
suive dans l’Océan.
Buloz vient de m’apporter la Lettre que tu lui as envoyée pour la
Revue[127]. Le coeur me bat si fort qu’il faut que je t’écrive ce que
j’éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de
suicide; quel que soit le degré de foi qu’on ajoute à cette pensée
chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance.
J’en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus
de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce
mot-là, était-ce seulement l’inquiétude que tu ressentais pour
ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu
attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui
t’inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m’a semblé qu’une
tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz
lui-même s’est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire:
«Qu’a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se
doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d’ajouter: «Mais
vous ne l’avez pas quittée? Vous ne l’avez pas abandonnée?» Le pauvre
garçon ne se doute pas du mal qu’il me fait avec ses questions. Mais
il n’en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta
vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t’y a poussée, que cette
idée t’est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente
à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu’elle
naisse d’elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète
que la tienne, comme dans celle d’un Anglais pulmonique! Je te parle
franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m’as-tu pas
permis de l’être?…. O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des
femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait
te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice,
avec une joie éternelle dans l’âme. Mais sais-tu ce que c’est que
d’être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans
un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et
pour bien des années; d’avoir tout perdu, jusqu’à ses rêves; de me
repaître d’un ennui sans fin, d’être plus vide que la nuit; sais-tu ce
que c’est que d’avoir pour toute consolation une seule pensée: qu’il
faut que je souffre et que je m’ensevelisse en silence, mais que du
moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon
absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si
tu ne l’étais pas!… Certes, l’homme que tu as choisi ne peut avoir
changé la vie qu’en bien. C’est une noble créature, bonne et sincère;
il t’est dévoué, j’en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne
pas lui rendre le même dévouement. Il t’aime, et comme tu dois être
aimée. Je n’ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne
détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour
y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n’en suis pas à apprendre
aujourd’hui quel hiéroglyphe terrible c’est que ce mot si souvent
répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de
crainte et d’espérance en l’entendant. Le bonheur, est-ce l’absence du
désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec
d’autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se
trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
[Note 127: Publiée dans la Rente des Deux Mondes du 15 juillet 1834.]
… Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de
mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l’idée
de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où
je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de
tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n’existe pas,
ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette
franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je
suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu
de toi, fais-moi vivre un quart d’heure, car la mort se repent de
m’avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l’ont écartée de
moi. Adieu, je n’en puis plus! (Lettre du 46 juin.)
George rassure cet ami trop vite inquiet: son idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se réveiller au contact d’une contrariété ou d’un affront, «la suivra toujours probablement sans lui faire aucun bobo, car elle n’a ici aucun chagrin de coeur». Son Pagello est un ange; ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses enfants… Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité: «Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice… Rappelle-toi que tu m’as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les souvenirs de la possession,» (Lettre du 26 juin.)
La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été détruite «parce qu’elle contenait une confidence». On en a gardé du moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le «bon docteur», et ce trait qui nous prépare a la rencontre des amants:
«—Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que «Mme Sand soit une femme adorable?» Telle est l’honnête question qu’une belle bête m’adressait l’autre jour. La chère créature ne me l’a pas répétée moins de trois fois pour voir si je varierais mes réponses.—«Chante, mon «brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me «feras pas renier, comme saint Pierre.»