Une histoire d'Amour : George Sand et A. de Musset Documents inédits, Lettres de Musset

Chapitre VII

Apres cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal du docteur nous signalent chez eux un état d’âme assez mélancolique, sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n’apprendrons rien: nous savons qu’elle n’avoue jamais… Cette grande sincère—pour les autres—s’acharne à tout dissimuler de sa vie vraie… Déjà elle s’obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de Matriarche qui devait faire vénérer sa vieillesse.

Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne et des petits intérêts de son honnête amant, elle ne songeait plus qu’à revoir ses enfants,—à retrouver aussi le poète qui l’avait quittée, qui l’adorait encore, qu’elle-même avait aimé jadis.

Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme tête-à-têle, nous apparaît, pour lui, maussade et triste, mais pour elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles souffrances?… Reprenons le récit du docteur.

 

J’eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec

elle pour Milan sans prendre congé de mes parents ni de mes amis, et

sans dire à personne si ni quand je reviendrais.

 

De Milan, j’écrivis à mon père:

 

«Je n’ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me blâmais de vivre

avec une étrangère, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant

publiquement ces principes de morale chrétienne qui me furent

inculqués par la meilleure des mères; je n’ai pas répondu à cette

lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de

mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd’hui de Milan:

je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les

yeux fermés, comme j’ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris

où je quitterai la Sand et je reviendrai t’embrasser, digne de toi.

Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de

m’aimer et écris-moi à Paris.»

 

J’ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la poursuis maintenant

volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l’âme

soulagée, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes,

la Sand et moi, par Domo d’Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny,

nous quittâmes la voiture et les bagages.

 

George Sand était en costume d’homme. A dos de mulet, nous avons

franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Chamounix,

où le jour suivant nous avons entrepris à pied l’ascension du

Mont-Blanc avec une longue caravane d’Anglais, de Français,

d’Allemands et d’Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir

examiné les fissures qui laissent voir l’épaisseur de la glace à 400

pieds de profondeur, après nous être réjouis de l’écho éclatant des

Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée

désolée, hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles,

nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et

un Américain poursuivre l’ascension jusqu’aux dernières aiguilles,

avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu’un de ces

jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène de

la gelée.—Le lendemain nous revenions à Martigny et de là nous nous

mettions en route pour Genève.

 

A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus

circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais

mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et

beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle

une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me

bandait les yeux commençait à s’éclaircir. Nous visitâmes Genève,

marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais

ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n’en pusse goûter

pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout d’abord

le lac: il la côtoie d’une onde si limpide qu’on en peut voir les

poissons frétiller à O pieds de profondeur, comme si on les avait

dans la main. De plus, les bords du lac jusqu’à Lausanne sont

pays enchanté. Je n’oserais le décrire d’abord parce que vous avez

l’intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement

Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après

six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par

le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station,

George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui

l’accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l’hôtel d’Orléans, rue

des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième étage à 1 fr.

50 par jour.

La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George Sand n’avait osé lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer l’affaiblissement de son amour.

Une mélancolie sans issue s’emparait du pauvre Italien, doublement exilé, dès son installation à Paris.

La vie monotone et bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que cette étrange correspondance entretenue avec Musset,—et toujours exaltée, malgré l’espèce de lassitude que nous y avons constatée dès le mois de juin,—avaient préparé ce refroidissement graduel dans les relations de Lélia avec le docteur Pagello.

A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y consentir, s’y résigner, et il en eut d’amers tourments. L’instinctive générosité de leur amie s’ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais tous trois étaient malheureux.

Dans le rapport sensé qu’il fait de son séjour à Paris, Pagello ne prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on soupçonner, entre les lignes, qu’il connut ces cruelles divinations de la jalousie dont l’empoisonnement n’a pour remède que la fuite.

Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d’esprit, je me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le front dans les mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec peu d’argent et une liaison dont il ne te reste qu’une amitié mal assurée. Elle succède en toi à une passion mal éteinte, en George Sand à un caprice satisfait et fini… Qui t’aidera et qui consolera tes douleurs solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j’ouvris ma malle pour en tirer quelques vêtements; et, tout en soulevant mon linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et décachetai avec un grand respect. C’était le portrait de ma mère. Je le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à le contempler. Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut mon âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu retourneras dans ta patrie et tu y passeras des jours honorés et tranquilles; ta conduite à venir tirera des enseignements de tes erreurs passées; garde toujours dans ton esprit les principes que ta mère t’a fait sucer avec le lait;—toutes les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront malheureux.»

 

J’entendis frapper doucement à la porte de ma chambre; j’ouvris…

C’était George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour

me mener dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m’arracha

âprement à une tranquille joie de l’esprit, et j’en fus presque

dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J’allai donc dîner

chez George Sand qui m’offrait la plus gentille hospitalité. Elle me

proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait

partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant,

et moi j’avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand

voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que

j’avais faits à son amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés et

moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait

fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque

sérieux. Le colloque spirituel que je venais d’avoir avec ma mère

m’avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps.

Cette femme à l’oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en avait

perdu le secret. Au milieu même de ses égarements tous consécutifs

d’un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre,

compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le

sacrifice…

Donc, à peine arrivée, presque indifférente soudain pour l’infortuné Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur ancien amour. La présence de l’Italien, la fâcheuse rumeur du monde ne troublent pas cette première ivresse. Mais voici qu’en se retrouvant ils ont retrouvé l’amertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours seulement s’écoulent. Le sentiment de l’irréparable a surgi, poignant, chez Musset. Il souffre trop, veut partir.

 

… J’ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j’ai reçu le

dernier coup.

 

J’ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de luttes et de

souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne

entre nous. Ce sera la dernière épreuve: je sais ce qu’elle me

coûtera; mais mon père de là-haut ne m’appellera pas lâche quand

je paraîtra; devant lui. J’aurai tout fait pour tenter de vivre.

J’attendrai de l’argent là-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma

mère, mais je ne reverrai jamais la France. Je t’ai vue heureuse; je

t’ai entendue dire que tu l’étais. Il m’eût été doux de rester votre

ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma

douleur. Mais le destin ne pardonne pas.

 

… Le jour où j’ai quitté Venise, tu m’as donné une journée entière.

Je pars aujourd’hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon,

sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si

tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre,

n’hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m’en plaindrai pas. Mais

si tu as du courage, reçois-moi seul, chez toi ou ailleurs, où

tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d’entendre hautement la voix

solennelle de la destinée? N’as-tu pas pleuré hier, lorsqu’elle nous a

murmuré à cette fenêtre entr’ouverte le triste air de ma pauvre valse?

Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs

importunes. Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du

présent, ni de l’avenir. Que ce ne soit pas l’adieu de monsieur Un tel

et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux

intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans

le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour

l’éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme l’amour céleste,

profond comme la douleur humaine. O ma fiancée! Pose-moi doucement la

couronne d’épines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera

ta vieillesse d’un enfant qui n’y sera plus!

La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois. Il sera fort: sa résolution de partir est irrévocable.

 

…Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n’est pas le

désespoir qui agit en moi. C’est moi qui le sens, qui le calcule et

qui agis sur lui. Je t’en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas

qu’il m’échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j’éprouve.

Non, je ne me trompe pas. J’éprouve le seul amour que j’aurai de ma

vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j’ai raisonné

avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude

et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu’il est invincible,

mais que tout invincible qu’il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne

peuvent se détruire l’un par l’autre; mais il dépend de moi de faire

agir l’un plutôt que l’autre. Ne te donne pas la peine de penser à

tout cela; il y a longtemps que j’y pense. Lorsque j’ai risqué de le

voir, j’avais calculé toutes les chances: celle-là est sortie. Ne t’en

afflige pas surtout, et sois sûre qu’il n’y a pas dans mon coeur une

goutte d’amertume.

Il compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est sous-préfet de Lavaur; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.

Mais elle hésite maintenant à accepter ce rendez-vous. Suprême coquetterie de femme, ou crainte d’elle-même? Musset n’y tient plus; il supplie:

 

C’est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t’en

donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n’ont pas de

parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne

crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n’est pas

changée. Mon amour-propre, dis-tu? Écoute, écoute, George: si tu as du

coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin

des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c’est là que

je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arrière-pensée;

écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier

baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce

triste soir à Venise, où tu m’as dit que tu avais un secret. C’était à

un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c’est à un

ami.

 

C’est la Providence qui changea tout à coup l’homme à qui tu

parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de

souffrances, Dieu m’accorde peut-être la consolation de t’être bon à

quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton

mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je

destiné à te rendre encore une fois le repos.

 

Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes

éternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir

pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse

quand j’ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!

c’est trop, c’est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu’ai-je donc

fait?

Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle répond à son amant:

 

Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n’a pas

tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du

mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m’en fasse pas? Mais

je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes

enfants. Je ne veux pas que tu t’exiles à cause de moi. Je lui ai

tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans

lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu’à

mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir

et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l’ai

donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi!

Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: «Elle dépérissait, en effet, de chagrin. Pagello s’était éveillé, en changeant d’atmosphère, au ridicule de la situation: «Du moment «qu’il a mis le pied en France», écrit George Sand, «il n’a plus rien compris.» Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n’éprouvait plus que de l’irritation quand ses deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le voilà qui redevient un être faible, «soupçonneux, injuste, faisant des querelles «d’Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout.» Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.

«George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle avait cru que le monde comprendrait qu’il ne fallait pas juger leur histoire d’après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre qu’il y ait des privilégiés ou, pour parler plus exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont elle avait honte maintenant,[128].»

[Note 128: ARVÈDE BARINE, Alfred de Musset, p. 75.]

Indulgentes réflexions! George Sand n’eut jamais honte de ses amants, tant qu’elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux sa faiblesse de Venise, jusqu’à s’en justifier, la voilà qui se laisse reprendre d’amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque fière de la mortelle emprise qu’elle sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire un dernier adieu.—Cet adieu n’a pas été aussi triste qu’ils pouvaient, elle l’espérer, lui le craindre. Elle a cédé au suprême désir de son amant d’autrefois, insoucieuse de Pagello. Le lendemain, Musset, qui va décidément partir, lui adresse cette belle page triste—qu’on est tenté de trouver… littéraire:

 

Je t’envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l’envoie avec confiance,

non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les

luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une

compagne bien chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit

tranquille, je l’ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire

sur les lèvres. C’est l’amie qui part avec moi. Elle porte au front

ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N’a-t-il pas

été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu

ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons

passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un

baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d’avoir laissé à ton pauvre

ami un souvenir qu’il emportera, et que toutes les peines et toutes

les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le

monde et lui.

 

Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu,

le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne

crains plus rien, ni n’espère plus rien. J’ai fini sur la terre. Il ne

m’était pas réservé d’avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur

chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma

jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu.

Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis

souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.

 

Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur quoi que ce soit

qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi.

Écris-moi d’aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois

cents lieues de toi, j’irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu

le le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi de

pouvoir m’envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une

larme! Hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir

sacrifier notre amitié, si mes lettres même hors de France troublent

ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n’hésite pas,

oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre,

à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de

mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années

de la jeunesse s’envolent plus rapidement que les premières. Sois

heureuse, ou, si tu ne l’es pas, tâche d’oublier qu’on peut l’être.

Hier, tu me disais qu’on ne l’était jamais. Que t’ai-je répondu? Je

n’en sais rien, hélas! ce n’est pas à moi d’en parler. Les condamnés à

mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la

patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton

coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais

si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du

malheur, rappelle-toi le serment que tu m’as fait, ne meurs pas sans

moi. Souviens-t’en, souviens-t’en, tu me l’as promis devant Dieu.

 

Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur

toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te

coucheras pas dans cette froide terre sans qu’elle sache qui elle a

porté.

 

Non, non, j’en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera

sur ta tombe que des lis sans tache. J’y poserai de ces mains que

voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires

d’un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants

immortels qui n’en ont plus qu’un à eux deux, comme Roméo et Juliette,

comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l’un sans parler

de l’autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les

prêtres, le mariage impérissable et chaste de l’intelligence. Les

peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu’ils

adoreront. Quelqu’un n’a-t-il pas dit que les révolutions de l’esprit

humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur

siècle? Eh bien, le siècle de l’intelligence est venu. Elle sort des

ruines du monde, cette souveraineté de l’avenir; elle gravera ton

portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le

prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une

mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux

chiffres sur la nouvelle écorce de l’arbre de la vie. Je terminerai

ton histoire par mon hymne d’amour. Je ferai un appel, du fond d’un

coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux

oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la

trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée au pied

de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton Père; je

te rendrai les baisers de ma fiancée; c’est toi qui me l’as envoyée, à

travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu’elle a courus

pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera

toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles

quelques-unes de nos paroles, peut-être béniront-elles un jour

ceux qui auront frappé avec le myrte de l’amour aux portes de la

liberté[129].

[Note 129: L’épitre qu’on vient de lire a été publiée par M.*** «Yorick», dans l’Homme libre du 13 avril 1877. Paul de Musset, paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son frère. Or, Sainte-Beuve, qui avait eu l’original sous les yeux, en avait déjà tiré une phrase: «Non, non, j’en jure par ma jeunesse…» pour être placée en épigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile d’ajouter qu’elle figure dans la correspondance autographe—qui est en possession de M. de Lovenjoul.]

Cette lettre était trop résignée. Pour la première fois, le poète considérait le prestige à venir d’un amour qui le meurtrissait encore. Plus humble était la plainte que lui dictaient jusque-là ses tourments. Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d’art ni de gloire. Un désir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l’orgueil?… Hélas! il avait cette femme dans l’âme plus que dans la chair….

Il est parti pour Bade le 25 août. Son voyage a duré six jours. A peine installé, il mesure sa solitude, et tout le passé douloureux qui reflue dans son coeur lui dicte ce poignant cri d’amour:

 

Baden, 1er septembre 1834.

 

Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t’ai pas encore écrit.

J’attendais un moment de calme; il n’y en a plus. Je voulais t’écrire

doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de

l’adieu que tu m’as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma

chère amie: tu as un coeur d’ange. Je voulais te parler seulement de

mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n’a aimé comme je

t’aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d’amour; je ne

sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je

parle; je sais que j’aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de

bonheur inextinguible, si c’est un bonheur d’être aimée, si tu l’as

jamais demandé au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée,

regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée,

dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses

amants, par ses martyrs. Je t’aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs

d’amour, d’un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu! Tu

es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu’à en mourir! Eh non, je ne guérirai

pas! Eh non, je n’essayerai pas de vivre, et j’aime mieux cela; et

mourir en t’aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce

qu’ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais

bien, j’en meurs, mais j’aime, j’aime, j’aime! qu’ils m’empêchent

d’aimer!

 

Vois-tu, lorsque je suis parti, je n’ai pas pu souffrir; il n’y avait

pas de place dans mon coeur. Je t’avais tenue dans mes bras, ô mon

corps adoré! Je t’avais pressée sur cette blessure chérie! Je suis

parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mère était

triste; je crois que non. Je l’ai embrassée, je suis parti, je n’ai

rien dit. J’avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je le

respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse et tranquille là-bas,

tu n’as rien perdu. Mais sais-tu ce que c’est d’attendre un baiser

cinq mois? Sais-tu ce que c’est, pour un pauvre coeur qui a

senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie

l’abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la

solitude, la mort et t’oubli tomber goutte à goutte, comme la neige?

Sais-tu ce que c’est pour un coeur serré jusqu’à cesser de battre, de

se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,

et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, mon Dieu! je le

sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant

c’est fini. Je m’étais dit qu’il fallait revivre, qu’il fallait

prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J’essayais,

je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j’aime mieux ma

souffrance que la vie. Tu m’as permis de t’aimer, vois-tu. Tu te

rétracterais que cela ne servirait à rien. Tu veux bien que je t’aime;

ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu,

vois-tu, je ne réponds plus de rien.

 

Qu’est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu’est-ce que cela

me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui

passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu’est-ce que c’est

que cette chambre d’auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie

est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que

les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s’en vont en

galopant. Ce n’est pas la vie tout cela, c’est le bruit de la vie.

Écoute, George, plus rien, je t’en prie. Pas un mot pour me dissuader:

pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d’avenir, d’espérance,

pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je

suis jeune, que j’ai cru au bonheur, que j’ai une mère. Tout cela me

donne envie de pleurer, et je n’ai plus de larmes. Je ne suis pas un

fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j’ai de la force

encore. Mais de la force, mon Dieu, à quoi sert d’en avoir quand elle

se tourne elle-même contre l’homme? Rien, rien! Je t’en supplie, ne me

fais pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, je

te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t’écris dans un

moment de fièvre ou de délire, que je me calmerai; voilà huit jours

que j’attends un quart d’heure de calme, un seul moment pour t’écrire.

Je le sais bien que je suis jeune, que j’ai fait naître des espérances

dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu’ils ont tous raison;

n’ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j’ai tout quitté;

qu’ont-ils à dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir

dire à un malheureux qui meurt d’amour qu’il a tort de mourir. Les

taureaux blessés dans le cirque ont la permission d’aller se coucher

dans un coin avec l’épée du matador dans l’épaule, et de finir en

paix. Ainsi, je t’en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera

pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture,

et que tu viennes. J’aurai beau regarder, me voilà assis devant cette

petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j’ai

emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas

sans m’embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me

laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver.

Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.

Mais j’aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper,

n’est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la

main, et tu n’écriras pas dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne

sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels

événements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout

cela est parfait, il n’y en a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre

sans toi, voilà tout. Combien tout cela durera encore, je n’en sais

rien. J’aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je

connusse en détail et par époque, l’histoire de ta vie. Je connais ton

caractère, mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne sais pas

tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te

visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j’aurais

loué aux environs de Moulins ou de Châteauroux un grenier, une table

et un lit. Je m’y serais enfermé. Tu serais venue m’y voir une ou

deux fois seule, à cheval; moi, je n’aurais vu âme qui vive. J’aurais

écrit, pleuré. On m’aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu là

quelques beaux moments. Tu n’aurais cru trahir personne, j’espère. Tu

m’as vu mourant d’amour dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien

eu à te reprocher? Mais tous les rêves que je peux faire sont des

chimères; il n’y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses.

Tout est bien, tout est mieux ainsi.

 

O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un

beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi

sur l’herbe, sous quelque saule vert. Regarde l’Occident et pense à

ton enfant qui va mourir. Tâche d’oublier le reste: relis mes lettres,

si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur,

donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la

lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi

tout ce qu’il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un peu.

 

Ce n’est pas un crime, mon enfant. Tu peux m’en dire même plus que tu

n’en sentiras; je n’en saurai rien. Ce ne peut pas être un crime.

Je suis perdu. Mais qu’il n’y ait rien autre dans ta lettre que ton

amitié pour moi, que ton amour, George; ne l’appelles-tu pas de

l’amour? Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis

jusqu’à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C’est à douze lieues

de Strasbourg. Je n’irai ni plus près ni plus loin; mais que j’aie une

lettre où il n’y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes

tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j’ai

eue, et que tu m’embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand j’y pense,

ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah!

il est horrible de mourir, il est horrible d’aimer ainsi. Quelle soif,

mon George, ô quelle soif j’ai de toi! Je t’en prie, que j’aie cette

lettre. Je me meurs. Adieu.

 

A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.

 

O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle

maîtresse, mon premier, mon dernier amour.

Où en était George Sand, à l’heure où son ami lui envoyait cet appel égaré?

Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d’abord apaisé le poète, l’avait passionnément exaltée. Le 29 août, elle rentrait à Nohant, éperdue d’amour et de désespoir.—«Viens me voir, écrivait-elle à Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une éloquente poignée de main, mon pauvre ami…» Elle ne dissimulait point sa blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait dans l’amitié, négligée trop longtemps.

Pour la première fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier. Bientôt la vie lui apparaissait intolérable. Et elle confiait à Boucoiran (lettre du 31 août) des pensées de suicide: «Vous avez dû le comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons…. J’aurai à causer longuement avec vous et à vous charger de l’exécution de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas d’avance… quand je vous aurai fait connaître l’état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi qu’il y aurait paresse et lâcheté à essayer de vivre quand je devrais en avoir déjà fini.» Puis elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave et digne homme de sa trempe»[130].

[Note 130: Correspondance, I, p. 279.]

Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler à Bade, qui avait promis à Buloz un roman et des vers[131], continue de se désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à Nohant. Et,—comme jadis à Venise la lettre si longtemps attendue de Genève,—cette vivante preuve d’un invincible amour calme la passion de George et la guérit du désespoir.

[Note 131: Lettre du 18 août.—Cf. M. Clouard, article cité, p. 730.]

A ces doléances sublimes, attendrissantes à force de chagrin sincère, qu’elle a reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur un album,—d’un petit bois où elle se promène,—par une lettre toute raisonnable, et sans aucun vestige de sa folie récente. Elle lui reproche d’exprimer de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitié pure… Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer tous les trois. «Ne m’aime plus: je ne vaux plus rien… Il faut donc nous quitter, puisque tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir de cet amour pour moi, qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjuré à Venise, avant et même encore après ta maladie. Adieu donc le beau poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s’était formé entre nous trois, lorsque tu lui arrachas à Venise l’aveu de son amour pour moi et qu’il jura de me rendre heureuse.» Et elle ajoute que lui-même, il a uni leurs mains malgré eux[132]…

[Note 132: Nous avons donné le passage, Introduction, p. VI.]

Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie comme elle l’exige. Il n’a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore qu’indifférente:

 

…Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne

crois pas que je sois moi-même de force à t’adresser un reproche. Il

faut que tu souffres beaucoup pour que tu n’aies même plus une larme

pour moi, et pour qu’en face de Dieu tu manques à la parole qui,

depuis trente ans, disais-tu, n’a pas encore été faussée. Elle le

sera donc une fois, et j’aurai perdu le seul jour de bonheur qui me

restait encore. Qu’il en soit ce qui plaît à Dieu ou à l’Esprit du

Mort. Car, à vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne,

en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un

nouveau coup de pierre sur la tête, c’est trop.

 

… Que crois-tu donc m’apprendre, mon enfant, en me disant qu’un

soupçon jaloux tue l’amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que

j’aime? Toi ou une autre? Tu t’appelles _insensible, un être stérile

et maudit_? Tu te demandes si tu n’es pas un monstre d’avoir le coeur

fait comme tu l’as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes

je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà ici, à Baden, à deux pas de la

Maison de Conversation. Je n’ai qu’à mettre mes souliers et mon habit

pour aller faire autant de déclarations d’amour que j’en voudrais à

autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-être

pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus

certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu’elles ne

veulent pas se voir méconnaître. Quoi que tu fasses ou quoi que tu

dises, morte ou vive, sache que je t’aime, entends-tu, toi et non une

autre. «_Aime-moi dans le passé_, me dis-tu, _mais non telle que je

suis dans le présent_.» George, George, tu sauras que la femme que

j’aime est celle des rochers de Franchart, mais que c’est aussi

celle de Venise, et celle-là, certes, ne m’apprend rien, quand elle me

dit qu’on ne l’offense pas impunément.

 

… Je n’ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je crois que je

vais revenir à Paris pour peu de temps… Je souffre, et à quoi bon?

Ta lettre m’a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais

que sert de gémir? Tu me dis que tu m’écris afin que je ne prenne

aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu,

n’écrivons plus… Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du

compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais

puisqu’il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si

notre amitié s’envole au moment où tu souffres et où tu es seule,

qu’est-ce que tout cela? Je ne t’en veux pas, je te le répète. Adieu.

Je ne sais où je serai; n’écris pas, je ne puis savoir.

 

Je relis cette lettre et je vois que c’est un adieu. O mon Dieu,

toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh

mon coeur, mon amour, je ne t’en veux pas de cette lettre-ci; mais

pourquoi m’as-tu écrit l’autre? cette fatale promesse! Maudit soit

Dieu! J’espérais encore; ah! malheur et malheur. C’est trop!

Pagello était allé voir Musset avant son départ pour Baden. Il l’avait trouvé lisant une lettre d’Elle.—George vient d’écrire à Alfred que Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase passionnée qu’il disait y avoir surprise. Or cette phrase n’était que dans son imagination. Musset répond à son amie que personne n’a rien pu voir de sa lettre tandis qu’il la lisait. D’ailleurs s’il revient sur ce sot incident, c’est «qu’elle a rompu» avec cet homme… Mais a-t-elle bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?…

 

… Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, et Lui

aussi. J’avoue que je n’en suis plus à ménager personne. S’il souffre,

lui, eh bien, qu’il souffre, ce Vénitien qui m’a appris à souffrir. Je

lui rends sa leçon; il me l’avait donnée en maître. Quant à toi, le

voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles: «_Je t’écris cela,

afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n’en prisses aucune

idée de rapprochement avec moi_.» Cela est-il dur? Peut-être. Il y a

une région dans l’âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié

en sort. Qu’il souffre! Il te possède. Puisque ta parole m’est

retirée; puisqu’il est bien clair que toute celte amitié, toutes ces

promesses, au lieu d’amener une consolation sainte et douce au jour de

la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout,

adieu les larmes; adieu, non, pas d’adieu, l’amour. Je mourrai en

t’aimant. Mais adieu la vie, adieu l’amitié, la pitié. O mon Dieu!

Est-ce ainsi? J’en aurai profité pour le ciel. En fermant celle

lettre, il me semble que c’est mon coeur que je ferme. Je le sens qui

se resserre et s’ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.)

La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les trois. Au commencement d’octobre, George Sand rentrait de Nohant, et Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa pensée unique restait à son amie, et son premier soin était de lui demander de la revoir:

 

Mon amour, me voilà ici. Tu m’as écrit une lettre bien triste, mon

pauvre ange, et j’arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous

voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant;

la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un

instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu auras toute confiance, et tu

sauras jusqu’à quel point je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu’il

n’y a plus pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu’il s’agit de

toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de

mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passé ou de

l’avenir, de la mort ou de la vie, de l’espérance ou de la douleur. Je

ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton

heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une

heure, un instant à perdre. Réponds-moi une ligne. Si c’est ce soir,

tant mieux. Si c’est dans un mois, j’y serai. Ce sera quand tu n’auras

rien à faire. Moi, je n’ai à faire que de t’aimer. Ton frère,

 

ALFRED.

—Cette utopie que tous trois auraient acceptée, d’une amitié vaguement amoureuse, n’est guère précisée, que dans les lettres de George Sand. Ni Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi résolument.

Pagello ne fait même aucune allusion, dans son mémorial sincère, aux égards que son amie prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu revoir le poète. Bien mieux, nous n’y trouvons mentionnée qu’une rencontre avec George Sand, depuis leur arrivée à Paris…. Reprenons-le où nous l’avions coupé:

 

—Nous en étions à prendre congé l’un de l’autre pour nous revoir dans

trois mois, mais elle croyait que peut-être nous ne nous reverrions

plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui était

pénible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d’offres, me priant

de ne pas abandonner aussitôt l’occasion que je trouvais à Paris de

cultiver les études de ma profession. Aucune mère n’aurait parlé avec

une affection plus raisonnée. J’en fus touché au fond de l’âme.

 

Pour faire ce voyage, j’avais recueilli le peu d’argent que j’avais pu

et vendu quelques objets précieux. De plus, j’avais expédié d’avance

à Paris quatre tableaux à l’huile de Zucarelli pour les vendre et

pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.—George

Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les tableaux

partiront avec moi demain pour la Châtre où un amateur de mes amis en

fera sûrement l’acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de

cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent

Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t’en comptera

l’argent.» Je répondis à tout cela par une poignée de main qui fut

comprise comme le plus éloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran

frappait à ma porte et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat

de l’Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour tous les

grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l’Hôtel-Dieu et ensuite la

Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui m’accueillit avec grande

courtoisie, j’allai avec mon Mentor faire une visite d’un autre

genre à M. Buloz, Savoyard, directeur de la Revue des Deux Mondes.

Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c’était le second

volume de Jacques, écrit chez moi à Venise. «Elle est donc arrivée?

dit Buloz.—Oui, répondit Boucoiran,—Depuis quand?—Depuis deux

jours.—Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un

volume que j’attends depuis un mois! Mais on m’a dit qu’elle s’était

entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.» Boucoiran

sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce

temps-là, je me détournai pour regarder quelques estampes qui ornaient

la pièce, et Boucoiran dit quelques mots à l’oreille de Buloz; après

quoi celui-ci, qui m’avait à peine remarqué, prit ses lunettes et, me

regardant avec discrétion et courtoisie du seul oeil qui lui restait,

me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises,

et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en

qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle que ce fût.

Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris congé, en

souriant de mon importance littéraire. La carte équivalait à une

nomination de journaliste.

 

Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que des deux mondes

où rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m’abstenir de signaler

ce qui me fut le plus agréable: qu’il m’ait offert de travailler à sa

revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d’un

voyageur_. Il me donna de curieux éclaircissements sur le groupe

littéraire qu’il présidait. Je lui reconnus un tact très fin, des

manières franches, un excellent coeur et un rare bon sens.

 

… Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable imprésario

d’opéra. Il a ses ténors, ses prime donne, ses contralti, ses

basses, ses secondes parties et ses choeurs, c’est une joie que de

voir cet homme s’agiter avec sa virtuose canaille et suivant les

convenances particulières de chacun. Ils sont excellemment payés selon

leur catégorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux.

 

La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de

sollicitations de toute sorte, pour de l’argent, de l’argent, de

l’argent, et cela contre la seule garantie de l’argument d’un

article, d’une histoire, d’un récit encore gisant dans l’esprit de

l’auteur,—qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un

an…. Je me suis convaincu qu’en général il vaut mieux connaître de

loin les célébrités littéraires: j’ai su des choses à confondre,

sur la vie privée de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous

Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poètes français de

ce siècle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une

édition nouvelle de ses oeuvres…. Il se fait bâtir une maison

délicieuse, tout incrustée de marbres rapportés de Grèce: il la perd

également au jeu.

 

Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?… Je vous

dis qu’à peu près tous sont dans le même genre.

 

Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps.

Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutélaire. Huet, Lisfranc,

Amussat, trois illustres médecins, me prodiguèrent les amabilités

et m’aidèrent à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences

médicales. Et de funestes pensées survenaient pour me travailler

l’esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je passais dans la

solitude de ma chambrette, le portrait de ma mère m’inspirait des

paroles d’inexprimable consolation et je trouvais le courage de défier

ma pauvreté et mon ténébreux avenir.

 

Peu de temps après, une lettre de George Sand m’annonçait la vente de

mes tableaux pour 1500 francs. Je crus être devenu un Rothschild, et

dans l’extase de la joie je courus me procurer une boîte d’instruments

de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un nouvel

envoi de 500 francs qu’elle me fit quelques jours après, me mit en

mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, réservant les 500

francs supplémentaires qu’elle-même devait m’apporter pour retourner

à Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, amena le jour

redouté et désiré par moi du retour de la Sand à Paris. J’eus d’elle

les autres 500 francs, je préparai mon bagage, et, deux jours après,

j’allai chez George Sand où Boucoiran m’attendait. Nos adieux furent

muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était

comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma présence

l’embarrassait. Il l’ennuyait, cet Italien qui, avec son simple

bon sens, abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume

d’envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait

connaître que j’avais profondément sondé son coeur plein de qualités

excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette connaissance

de ma part ne pouvait que lui donner du dépit, ce qui me fit abréger,

autant que je pus, la visite. J’embrassai ses enfants et je pris le

bras de Boucoiran qui m’accompagna et me laissa au point où vous

m’avez trouvé.

Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation était insoutenable. Un invincible renouveau d’amour avait surgi pour George Sand et Musset. Elle, pourtant, n’avait cessé d’estimer, d’aimer peut-être Pagello, dans ce coeur double par générosité qui ne pouvait se résoudre à sacrifier l’un ou l’autre, les faisant tous deux malheureux. «Tout de moi le blesse et l’irrite, écrivait-elle au poète, et, faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée jusqu’au fond de l’âme, de ce qu’il m’écrit, et que, je le sens bien, il n’a plus la foi et par conséquent il n’a plus d’amour. Je le verrai s’il est encore à Paris; je vais y retourner dans l’intention de le consoler; me justifier, non; le retenir non…. Et pourtant je l’aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi.»

Dans sa solitude morale, Pagello s’était souvenu d’Alfred Tattet, l’ami de Musset, qui, à Venise, était devenu un peu son ami. Il lui avait écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait de le revoir et de l’embrasser. Ils se rencontrèrent, Pagello lui ouvrit son coeur simple, et à la veille de retourner à ses lagunes, il lui adressa ce billet d’adieu: «Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec la George.—Je ne veux pas de vengeances.—Je pars avec la certitude d’avoir agi en honnête homme.—Ceci me fait oublier ma souffrance et ma pauvreté.—Adieu, mon ange.—Je vous écrirai de Venise.—Adieu, adieu.»

Il vécut tranquille à Venise, considérant de loin le sillage de gloire qui suivait à travers le siècle celle qui avait été son amie d’un jour. Des relations cordiales mais lointaines s’établirent entre George Sand et lui. «Jeunette encore, m’écrit Mme Antonini, quand je m’exerçais dans la langue française, il me souvient d’avoir écrit sous la dictée de mon père à George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposées pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels Daniel Manin.»—Les plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours devant son impérieux besoin d’amitié: sa bonté d’instinct, comme son génie, étaient des forces de la nature.