Une histoire des temps à venir
3 Les voies de la cité
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Les voies de la cité
Parmi les inventions qui, dans l’histoire de l’Humanité, transformèrent le monde, la série d’améliorations des moyens locomoteurs qui commencèrent avec les chemins de fer et qui, un siècle à peine après, s’était terminée avec les véhicules auto-mobiles et les routes brevetées, cette série est la plus remar-quable, sinon la plus importante. Ces perfectionnements, ainsi que le système des compagnies à responsabilité limitée, réunis-sant des capitaux énormes, et le remplacement des ouvriers agricoles par des hommes experts, munis de mécanismes ingé-nieux, amenèrent nécessairement la concentration de l’humanité dans des villes d’une colossale énormité et provo-quèrent une révolution complète dans la vie humaine. Ce phé-nomène, après qu’il se fut produit, parut une chose si simple et si évidente, que c’est un sujet d’étonnement qu’on ne l’ait pas plus clairement prévu. Cependant, on ne semble même pas avoir eu l’idée des misères qu’une pareille révolution pouvait comporter et il ne paraît pas être entré dans l’esprit d’un homme du XIXe siècle que les prohibitions et les sanctions mo-rales, les privilèges et les concessions, les idées de responsabilité et de propriété, de confort et de beauté qui avaient rendu pros-pères et heureuses les périodes, surtout agricoles, du passé, fini-raient par disparaître sous le flot montant des possibilités et des exigences nouvelles. Qu’un citoyen équitable et bienveillant dans la vie ordinaire pût devenir, en tant qu’actionnaire, impi-toyablement cupide ; que les méthodes commerciales qui, dans les temps surannés, avaient paru raisonnables et honorables fussent, sur une plus large échelle, meurtrières et accablantes ; que la charité de jadis en vînt à être considérée comme un
– 52 – simple moyen de paupérisation et que les systèmes d’emploi de ces époques eussent été transformés en des esclavages exté-nuants ; qu’en fait une révision et un développement des droits et des devoirs de l’homme se fussent imposés comme une né-cessité urgente, étaient des choses que ne pouvait concevoir l’homme du XIXe siècle profondément conservateur et soumis aux lois dans toutes ses habitudes de penser, façonné qu’il était par une méthode d’éducation archaïque. On savait que l’agglomération excessive des villes impliquait des dangers de pestilences sans précédent ; il y eut un développement éner-gique des procédés sanitaires ; mais que les fléaux du jeu et de l’usure, du luxe et de la tyrannie deviendraient endémiques et auraient d’épouvantables conséquences, dépassait de beaucoup les suppositions qu’on pouvait faire au XIXe siècle. C’est d’une telle façon, par quelque processus pour ainsi dire inorganique auquel ne s’oppose pas pratiquement la volonté créatrice de l’homme, que s’accomplit l’accroissement des malheureuses et fourmillantes cités qui caractérisèrent le XXIe siècle.
La société nouvelle fut divisée en trois grandes classes. Au faîte, somnolaient les grands possesseurs, colossalement riches par accident plutôt que par dessein, puissants, sauf par la volon-té et les aspirations, en somme le dernier avatar de Hamlet dans le monde. Au-dessous était la multitude énorme des travailleurs au service des gigantesques compagnies qui monopolisaient tout contrôle. Entre les deux se trouvait la classe moyenne di-minuée : fonctionnaires de tous genres, contremaîtres, régis-seurs et telles classes médicales, légales, artistiques et scolas-tiques et les petits riches, classe dont les membres menaient une vie de luxe incertain, au moyen de spéculations précaires, à la suite de celles des grands directeurs.
On a déjà conté l’histoire d’amour et le mariage de deux jeunes gens appartenant à cette classe moyenne. On a dit de quelle façon ils surmontèrent les obstacles qui les séparaient et comment ils essayèrent de vivre à l’ancienne mode, à la cam-
– 53 – pagne, et pourquoi ils étaient rapidement rentrés dans la cité de Londres.
Denton n’avait pas de ressources ; aussi Élisabeth emprun-ta sur les valeurs que son père devait garder en dépôt jusqu’à ce qu’elle eût atteint sa vingt et unième année. Elle dut naturelle-ment payer un taux d’intérêt fort élevé à cause de l’incertitude de son nantissement et l’arithmétique des amants est assez sou-vent vague et optimiste. Cependant, après leur retour, ils passè-rent quelques fameux moments. Ils avaient décidé de ne pas al-ler dans une cité de plaisirs et de ne pas perdre leur temps à courir, à travers l’atmosphère, d’une partie du monde à l’autre, car, en dépit de leur première désillusion, ils avaient conservé des goûts surannés. Ils garnirent leur petite chambre de vieux meubles bizarres du temps de Victoria, et ils trouvèrent au 42e étage de la Septième Voie une boutique où l’on pouvait encore acheter des livres imprimés à l’ancienne mode. C’était leur ma-nie favorite de lire l’imprimé au lieu d’écouter les phono-graphes. Quand, bientôt, il leur vint une jolie petite fille pour les unir plus étroitement si c’était possible, Élisabeth ne voulut pas l’envoyer à une crèche, comme c’était la coutume, mais insista pour la nourrir elle-même. À cause de ce singulier procédé, on augmenta le loyer de leur appartement ; mais cela leur impor-tait peu. Ils se contentèrent d’emprunter à nouveau.
Puis Élisabeth atteignit sa majorité et Denton eut avec le père de sa femme une entrevue rien moins qu’agréable. Une se-conde entrevue, désagréable à l’excès celle-là, eut lieu avec leur prêteur et Denton rentra chez lui les traits tirés et la face pâle. Quand il arriva, Élisabeth lui conta que leur fille avait trouvé une phrase nouvelle et d’intonation merveilleuse ; mais Denton n’y fit guère attention. Au moment le plus important de cette description il l’interrompit :
– Combien penses-tu qu’il nous reste d’argent maintenant que tout est arrangé ?
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Elle le regarda ébahie et s’arrêta court au milieu de la des-cription appréciative qu’elle faisait de l’éloquence de la petite fille.
– Est-ce que… ?
– Oui, répondit-il, c’est comme cela. Nous avons été dérai-sonnables. Sans doute l’intérêt ou quelque chose… et les actions que tu avais… enfoncées… Ton père s’en moque et a dit que ce n’était pas son affaire après ce qui s’était passé. Je crois qu’il va se remarier. Bref, il nous reste à peine vingt-cinq mille francs.
– Seulement vingt-cinq mille ?
– Oui… seulement.
Élisabeth dut s’asseoir. Pendant un instant, elle le considé-ra toute pâle, ensuite ses yeux errèrent à travers leur chambre bizarre et démodée avec ses meubles du temps passé et ses ta-bleaux originaux peints à l’huile. Puis son regard vint enfin se poser sur le petit spécimen d’humanité qu’elle tenait dans ses bras.
Denton, les yeux fixés sur elle, demeurait abattu ; soudain il fit demi-tour et se mit à arpenter la pièce nerveusement.
– Il faut que je trouve quelque chose à faire ! déclara-t-il bientôt. Je suis un fainéant ; j’aurais déjà dû penser à cela si je n’avais pas été un égoïste et un idiot. Je ne voulais pas te quit-ter…
Il se tut en apercevant la figure pâle de sa femme. Soudain, il s’approcha et vint l’embrasser ainsi que la petite face qui se nichait contre la poitrine de sa mère.
– Ce n’est rien, ma chérie, dit-il, tu ne seras pas seule maintenant… maintenant que la petite commence à causer… et puis, je trouverai bientôt quelque chose à faire, tu sais. Bientôt… facilement… D’abord tout cela donne un coup, mais ça s’arrangera… c’est sûr que ça s’arrangera… Je vais ressortir sitôt
– 55 – que je serai reposé et je chercherai ce que je puis faire. Pour l’instant il est difficile de penser à quelque chose…
– Ça sera dur de quitter notre appartement, dit Élisabeth, mais…
– Il n’y aura nullement besoin de le quitter… crois-moi.
– Il est bien cher.
Denton, d’un geste, écarta cette inquiétude et il se mit à parler de l’ouvrage qu’il pourrait faire. Il n’expliquait pas très clairement ce que ce serait, mais il était parfaitement sûr qu’ils pourraient continuer à vivre confortablement dans l’heureuse classe moyenne dont l’existence était la seule qu’ils connussent.
– Il y a trente-trois millions de gens à Londres, dit-il, il y en aura bien quelques-uns qui auront besoin de moi.
– À coup sûr.
– Le difficile, c’est de… mais… Bindon, le petit homme brun à qui ton père voulait te marier, est un personnage impor-tant… Je ne puis retourner à mon ancien emploi de la plate-forme parce qu’il est maintenant chef du personnel des Ma-chines Volantes.
– Je ne savais pas cela, dit Élisabeth.
– Il a été nommé il y a quelques semaines… sans quoi les choses seraient assez faciles… car on m’aimait bien sur la plate-forme. Mais il y a des douzaines d’autres choses à faire… des douzaines ! Ne te tourmente pas, ma chérie. Je vais me reposer un peu, puis nous déjeunerons et, après cela, je me mettrai en quête. Je connais des tas de gens… des tas !…
Ils se reposèrent donc, puis allèrent à la salle à manger pu-blique et déjeunèrent. Après quoi, il partit à la recherche d’un emploi. Mais ils s’aperçurent bientôt qu’au point de vue d’un certain avantage le monde était alors tout aussi mal en point
– 56 – qu’il l’avait jamais été ; et cet avantage était celui d’un emploi agréable, sûr, honorable, rémunérateur, laissant d’amples loi-sirs pour la vie privée, ne demandant ni capacité spéciale, ni ef-forts, ni risques, ni sacrifices d’aucune sorte. Il développa un grand nombre de brillants projets et il passa maintes journées à parcourir activement tous les coins de l’énorme cité, à la re-cherche d’amis influents ; et tous ses amis influents étaient heu-reux de le voir et fort aimables, jusqu’à ce qu’il en vînt à des propositions définies. Alors, ils devenaient vagues et restaient sur leurs gardes. Il prenait congé d’eux froidement, pensait à leur conduite et s’en irritait ; il entrait dans quelque bureau té-léphonique et dépensait son argent en des querelles animées et sans profit. À mesure que les jours passaient, il fut à tel point las et irrité que, même pour être gai et insouciant devant Élisabeth, il lui fallait un effort, ce dont elle s’apercevait très clairement, étant une femme aimante.
Un jour, après des préambules extrêmement complexes, elle lui proposa un pénible moyen de sortir d’embarras. Il s’était attendu à la voir pleurer et se laisser aller au désespoir quand ils en viendraient à vendre leur trésor joyeusement acheté, leurs bizarres objets d’art, leurs fauteuils, leurs tentures, leurs ri-deaux de reps, leur mobilier d’acajou, leurs gravures et leurs dessins encadrés d’or, leurs fleurs artificielles sous des globes, leurs oiseaux empaillés et toutes sortes de vieilles choses de choix ; mais ce fut elle qui en fit la proposition. Ce sacrifice pa-rut lui causer un extrême plaisir de même que l’idée de prendre un autre appartement, dix ou douze étages plus bas et dans un autre hôtel.
– Tant que la petite sera avec nous, peu importe, dit-elle, tout cela c’est de l’expérience.
Aussi il l’embrassa, déclara qu’elle était plus brave encore que lorsqu’elle combattit contre les chiens, l’appela Boadicée et s’abstint très soigneusement d’observer qu’ils auraient à payer
– 57 – un loyer considérablement plus élevé à cause de la petite voix avec laquelle l’enfant accueillait le perpétuel vacarme de la cité.
Il avait eu l’idée d’éloigner Élisabeth quand le moment se-rait venu de vendre l’absurde mobilier auquel leurs affections étaient liées. Mais ce fut au contraire Élisabeth qui marchanda avec le brocanteur tandis que Denton, pâle et malade de dou-leur, redoutant ce qui pouvait venir encore, continuait ses re-cherches par les voies mobiles de la cité. Quand ils se furent ins-tallés dans un logement rose et blanc, sommairement meublé, dans un hôtel à bon marché, Denton éprouva un accès d’énergie furieuse qui fut suivi d’une semaine d’apathie, pendant laquelle il resta chez lui maussade et boudeur. Pendant tout ce temps la bonne humeur d’Élisabeth brillait comme une étoile et, à la fin, la misère de Denton s’épancha en un flot de larmes ; puis il par-tit de nouveau par les voies de la cité et, à son extrême étonne-ment, il trouva de l’ouvrage.
Ses exigences s’étaient peu à peu modérées jusqu’à se res-treindre au niveau le plus bas des travailleurs indépendants. D’abord il avait aspiré à quelque haute position officielle dans les grandes Compagnies des Eaux, des Ventilateurs ou des Ma-chines Volantes, ou à un emploi dans l’une des Administrations Générales de Nouvelles qui avaient remplacé les journaux, ou dans quelque association commerciale ou professionnelle, mais c’étaient les rêves du début. De là, il était passé à la spéculation, et trois cents lions d’or sur les mille qui restaient de la fortune d’Élisabeth avaient été engloutis, un après-midi, dans le marché aux valeurs. Maintenant il s’estimait heureux que sa bonne mine lui eût assuré une place d’essai comme vendeur dans le Syndicat des Chapeaux Suzannah, syndicat qui fabriquait et vendait les chapeaux de dames, les bonnets et tous objets de coiffure, car bien que la cité fût complètement recouverte et à l’abri des intempéries et du soleil, les dames portaient encore de beaux chapeaux volumineux et compliqués pour se rendre au théâtre et aux lieux de culte publics.
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Il eût été amusant de faire visiter à un boutiquier de la Re-gent Street du XIXe siècle les agrandissements de son primitif établissement dans lequel Denton était employé. On appelait encore quelquefois la XIXe voie de l’ancien nom de Regent Street, mais c’était maintenant une rue de plates-formes mo-biles de près de 800 pieds de large. L’espace central était im-mobile et, par le moyen d’escaliers qui descendaient dans des voies souterraines, on avait accès aux maisons situées de chaque côté. À droite et à gauche, était une série de plates-formes su-perposées et continues, ayant chacune une vitesse supérieure de cinq milles à celle de la plate-forme contiguë, de sorte que l’on pouvait passer de l’une à l’autre jusqu’à la voie la plus rapide et parcourir ainsi la cité. Les locaux du Syndicat des Chapeaux Su-zannah avaient une vaste façade donnant sur la voie extérieure et projetant à chaque extrémité une série d’immenses écrans de verre dépoli sur lesquels de gigantesques portraits animés des plus jolies femmes connues portaient les chapeaux les plus nou-veaux. Une foule dense était toujours rassemblée dans la voie centrale stationnaire regardant un vaste cinématographe qui étalait les trouvailles d’une mode incessamment changeante. La façade entière de l’édifice était dans une perpétuelle transfor-mation chromatique et, du haut en bas, sur une hauteur de 400 pieds et par-dessus les plates-formes mouvantes s’entrelaçait, clignotante et éblouissante avec des lettres et des couleurs mille fois variées, l’enseigne :
CHAPEAUX SUZANNAH – CHAPEAUX SUZANNAH
De gigantesques phonographes déversaient leurs clameurs, submergeant toute conversation sur les voies mobiles, vocifé-rant constamment : Chapeaux ! Chapeaux !… tandis que, à quelque distance, avant et après la boutique, d’autres batteries de ces instruments conseillaient au public : Allons chez Suzan-nah ! ou suggéraient : Pourquoi n’achetez-vous pas un chapeau à cet enfant ?
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En vue de ceux qui avaient la chance d’être sourds, et la surdité n’était pas rare dans le Londres de cette époque, des ins-criptions lumineuses de toutes dimensions étaient projetées, depuis le toit jusqu’à la plate-forme, et, sur la main ou le crâne chauve du monsieur qu’on avait devant soi, ou sur les épaules d’une dame, ou en un soudain jet de flamme, à vos pieds, le doigt mobile écrivait inopinément en lettres de feu : Chapeaux pas chers aujourd’hui, ou simplement : Chapeaux. Malgré tous ces efforts, si grande était la surexcitation dans laquelle vivait la cité, si facilement les yeux et les oreilles s’habituaient à ignorer toutes ces sortes de réclames, que plus d’un citoyen avait passé par là des milliers de fois sans avoir encore remarqué l’existence du Syndicat des Chapeaux Suzannah.
Pour pénétrer dans l’édifice, on descendait l’escalier de la voie centrale et on suivait un passage public dans lequel se promenaient de jolies filles qui, pour une rémunération mi-nime, portaient des chapeaux étiquetés. La salle d’entrée était garnie de têtes de cire coiffées à la mode et tournant gracieuse-ment sur des piédestaux, et, de là, en passant devant les bu-reaux des caissiers, on arrivait à une interminable série de pe-tites pièces contenant chacune : un vendeur, trois ou quatre chapeaux, des épingles, des miroirs, des cinématographes, des téléphones et des glissoires en communication avec le dépôt central, des sièges confortables et des rafraîchissements tenta-teurs. Denton était maintenant vendeur dans une de ces cases. Il avait pour occupation de recevoir le flot incessant de dames à qui il prenait fantaisie de s’arrêter avec lui, d’être aussi enga-geant et séduisant que possible, d’offrir des rafraîchissements, d’entretenir la conversation sur tout sujet que choisissait l’acheteuse possible et, sans trop d’insistance, d’amener habile-ment la conversation sur les chapeaux. Il devait inciter la cliente à essayer divers modèles de chapeaux et lui montrer par ses manières et son attitude, mais sans flatteries trop évidentes, l’embellissement que donnaient au visage les chapeaux qu’il dé-sirait vendre. Il avait plusieurs miroirs adaptés grâce à diverses subtilités de courbes et de nuances aux différents types de fi-
– 60 – gures et de teint, et tout dépendait de l’usage qu’en savait faire le vendeur.
Denton s’adonna à ces devoirs curieux, mais peu familiers avec une bonne volonté et une énergie qui l’auraient étonné une année auparavant ; mais tout cela sans succès. La directrice principale, qui l’avait choisi pour cet emploi et lui avait accordé diverses marques de faveur, changea soudain d’attitude, décla-ra, sans cause explicable, qu’il était stupide, et le congédia au bout de six semaines de ce métier. Denton dut donc reprendre ses vaines recherches.
Cette fois il ne put continuer longtemps ses pérégrinations. Ils étaient au bout de leur argent. Pour le prolonger un peu plus, ils durent se résoudre à se séparer de leur enfant bien-aimée et ils la confièrent à l’une des crèches publiques qui abondaient dans la ville. C’était l’usage commun à cette époque. L’émancipation industrielle de la femme, la désorganisation du foyer familial qui en résulta avaient rendu les crèches néces-saires pour tous, sauf pour les gens fort riches ou pour ceux ayant des idées exceptionnelles. Les enfants trouvaient là des avantages d’hygiène et d’éducation impossibles sans de pareilles organisations. Les crèches étaient de toutes classes et de tous genres de luxe, jusqu’à celles de la Compagnie du Travail où les enfants étaient reçus à crédit et devaient se racheter, par des la-beurs divers, à mesure qu’ils grandissaient.
Mais Denton et Élisabeth étant, comme on l’a expliqué, des jeunes gens étrangement arriérés, pleins d’idées surannées, avaient une haine excessive pour ces crèches commodes et ils n’y conduisirent enfin leur petite fille qu’avec une extrême ré-pugnance. Ils furent reçus par une maternelle personne en uni-forme, de manières vives et empressées, et Élisabeth pleura quand elle dut se séparer de son enfant. La maternelle per-sonne, après un bref étonnement devant cette émotion si peu commune, se changea soudain en une créature d’espoir et de ré-confort, gagnant ainsi la reconnaissance durable d’Élisabeth. On
– 61 – les conduisit dans une vaste salle régie par plusieurs nourrices où des centaines de petites filles de deux ans se récréaient avec des jouets épars sur le plancher. C’était la salle de Deux Ans. Les nourrices s’avancèrent et Élisabeth les suivit d’un regard jaloux pendant qu’elles emmenaient la petite fille. C’étaient d’excellentes femmes, il était clair qu’elles devaient l’être, et ce-pendant…
Bientôt il fallut partir. La petite Dings se trouvait alors ins-tallée dans un coin, assise sur le plancher, les bras pleins de jouets qui la dissimulaient en partie. Elle semblait se soucier as-sez peu de parentés humaines, tandis que son père et sa mère s’éloignaient. Il leur fut interdit de la bouleverser en lui disant au revoir.
À la porte, Élisabeth se retourna pour l’apercevoir une der-nière fois et la petite Dings, ayant abandonné tous ses jouets, était debout et hésitante. Soudain les sanglots montèrent à la gorge d’Élisabeth et doucement la nourrice la repoussa et ferma la porte en sortant avec eux.
– Vous pourrez revenir bientôt, chère madame, dit-elle avec une tendresse inattendue dans ses yeux.
Un instant Élisabeth la fixa, déconcertée.
– Vous pourrez revenir bientôt, répéta la nourrice.
Alors, par une brusque transition, Élisabeth se mit à pleu-rer dans les bras de la nourrice ; et ce fut ainsi que le cœur de Denton fut, lui aussi, gagné.
Trois semaines après, nos jeunes gens furent absolument sans le sou et il ne leur restait plus qu’une ressource : s’adresser à la Compagnie du Travail. Aussitôt qu’ils durent une semaine de loyer, les quelques objets qui restaient en leur possession fu-rent saisis et, avec une courtoisie sommaire, on leur montra la porte de l’hôtel. Élisabeth suivit le passage menant à l’escalier qui montait à la voie centrale immobile. Elle était trop stupéfiée
– 62 – par sa misère pour pouvoir penser. Denton s’attardait à conti-nuer une discussion inutile et mordante avec le portier de l’hôtel, puis il la rejoignit, rouge et animé. Il ralentit son pas en la rattrapant et ils montèrent ensemble et en silence jusqu’à la voie centrale. Là ils trouvèrent deux sièges vides et s’assirent.
– Nous ne sommes pas forcés d’y aller tout de suite, dit Éli-sabeth.
– Non, pas avant que nous n’ayons faim, répondit Denton.
Ils se turent. Les regards d’Élisabeth cherchaient, sans le trouver, un endroit où se reposer. Vers la droite tournaient avec tapage les voies menant vers l’est, vers la gauche celles qui me-naient à la direction opposée. En avant et en arrière, au long d’un câble au-dessus d’eux, allaient et venaient une bande d’hommes gesticulant, habillés comme des clowns, marqués chacun, sur le dos et la poitrine, d’une lettre gigantesque, de sorte qu’on pouvait lire :
PILULES DIGESTIVES DE PERKINJE
Une petite femme anémique, vêtue d’une horrible et gros-sière toile bleue, indiquait à une enfant l’un des membres de cette annonce vivante :
– Regarde, disait-elle, voilà ton père.
– Lequel ? demanda la petite fille.
– Celui qui a le nez rouge, dit la femme anémique.
La petite fille se mit à pleurer et Élisabeth avait bien envie d’en faire autant.
– Crois-tu qu’ils gambillent ! continua la femme anémique en bleu, en essayant d’obvier à ce chagrin. Regarde ! tiens, maintenant !
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Sur la façade de droite, un disque immense, brillant inten-sément et miroitant de couleurs fantastiques, tournoyait inces-samment, et des lettres de feu apparaissant par intermittence disaient :
SI CELA VOUS ÉTOURDIT…
et ajoutaient après une pause :
PRENEZ UNE PILULE DIGESTIVE PERKINJE.
Puis un braiment puissant et désolé commença :
« Si vous aimez la littérature bravache, mettez votre télé-phone en communication avec Bruggles, le plus grand auteur de tous les temps ! le plus grand penseur de tous les siècles ! il vous enseigne la morale jusqu’à la racine des cheveux ! L’image même de Socrate, excepté le derrière de sa tête, qui est sem-blable à celui de Shakespeare ! Il a six doigts de pieds, s’habille de rouge et ne se lave jamais les dents ! Écoutez-LE !
La voix de Denton parvint à Élisabeth pendant un arrêt de ce tumulte.
– Je n’aurais jamais dû t’épouser, disait-il. J’ai mangé ton argent, je t’ai ruinée, je t’ai mise dans la misère, je suis un gre-din… ! Oh ! quel monde maudit !…
Elle voulut parler, mais pendant quelques instants ne trou-va rien à dire ; enfin elle lui prit la main.
– Non !
Un désir confus lui devint soudain une détermination. Elle se leva.
– Veux-tu venir ?
– Nous n’avons pas besoin d’y aller maintenant, dit-il en se levant aussi.
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– Ce n’est pas cela. Je voudrais aller à la plate-forme des Machines Volantes, où nous nous sommes connus, tu sais, le pe-tit coin…
– Tu le veux ? dit-il hésitant et doutant.
– Il le faut, répondit-elle.
Il tergiversa un moment encore, puis se décida à l’accompagner. Et ce fut ainsi qu’ils passèrent leur dernière de-mi-journée de liberté, au plein air, sous la plate-forme où ils se rencontraient il y avait à peine cinq ans.
Là, elle lui déclara, ce qu’elle n’aurait pu faire au milieu du tumulte des voies publiques, qu’elle ne se repentait en aucune façon de leur mariage ; que, quels que soient les chagrins et la misère que la vie leur réservait encore, elle était contente de ce qui s’était passé. Le temps, ce jour-là, était favorable, leur refuge était chaud et ensoleillé, et, au-dessus d’eux, les aéroplanes scintillants allaient et venaient. Enfin, vers le coucher du soleil, leur loisir prit fin et, s’étant, les mains unies, juré un mutuel dé-vouement, ils se levèrent pour retourner vers les voies de la cité, pauvre couple, fatigué et affamé, d’aspect sordide, de cœur las. Bientôt ils trouvèrent l’une des enseignes bleu pâle qui indi-quaient un bureau de la Compagnie du Travail. Ils s’arrêtèrent un long moment dans la voie centrale et enfin se décidèrent à pénétrer dans la salle d’attente.
La Compagnie du Travail avait été primitivement une or-ganisation charitable. Son but était de fournir la nourriture, le logis et une occupation à tout venant. Elle y était astreinte par les termes mêmes de ses statuts, ainsi qu’à fournir la nourriture, l’abri et les soins médicaux à tous ceux qui, incapables de tra-vail, lui demandaient son aide. En échange, ces incapables lui donnaient des bons de travail qu’ils avaient à racheter après leur guérison. Ces bons étaient signés avec la marque des pouces, qui étaient photographiés et enregistrés, de telle façon que cette universelle Compagnie du Travail pouvait identifier,
– 65 – après une enquête d’une heure à peine, n’importe lequel de ses deux ou trois cents millions de clients. La journée de travail était fixée à deux tours de service dans une usine productrice de force électrique, ou à leur équivalent, et l’accomplissement de cet ouvrage pouvait être exigé par des moyens légaux. En pra-tique, la Compagnie du Travail avait trouvé bon d’ajouter à ses obligations statutaires un paiement de quelques sous par jour comme encouragement. Cette organisation avait non seulement aboli complètement le paupérisme, mais subvenait pratique-ment, dans le monde entier, à toutes les nécessités du travail, sauf celles qui comportaient d’autres responsabilités. Presque un tiers de la population du monde était ses serfs et ses débi-teurs, depuis le berceau jusqu’à la tombe.
Par cet usage pratique et si peu sentimental, la question du travail avait été élucidée d’une façon satisfaisante et résolue. Nul ne mourait de faim sur la voie publique ; nuls haillons, nuls costumes moins sanitaires et moins suffisants que l’hygiénique et inélégant uniforme de toile bleue de la Compagnie du Travail n’offensaient l’œil. C’était le thème constant des journaux pho-nographiques que dire combien le monde avait progressé depuis le XIXe siècle, époque où les cadavres de ceux qui étaient tués par le trafic des véhicules et de ceux qui mouraient de faim étaient, prétendait-on, un spectacle commun dans toutes les rues affairées.
Denton et Élisabeth restèrent assis à l’écart dans la salle d’attente jusqu’à ce que vînt leur tour. La plupart des gens réu-nis là semblaient taciturnes et affaissés, mais trois ou quatre d’entre eux, vêtus de couleurs voyantes, compensaient l’inquiétude de leurs compagnons. C’étaient des clients à vie de la Compagnie, nés dans ses crèches, destinés à mourir dans ses hôpitaux, et qui avaient été faire la fête avec quelques francs de gain extraordinaire. Manifestement très fiers d’eux-mêmes, ils vociféraient, plutôt qu’ils ne parlaient, une sorte de dialecte cockney dégénéré.
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Les regards d’Élisabeth allèrent de ces derniers aux autres moins assurés. L’un de ces êtres lui parut exceptionnellement pitoyable. C’était une femme d’environ quarante-cinq ans, les cheveux d’un blond doré et la figure peinte, sur laquelle d’abondantes larmes avaient coulé. Elle avait le nez pincé, les yeux fiévreux d’une personne affamée, les épaules et les mains maigres, et sa toilette élégante, usée et râpée, disait l’histoire de sa vie. Il y avait aussi un vieillard à barbe grise portant le cos-tume épiscopal de quelqu’une des grandes sectes, car la religion était aussi devenue une affaire avec ses hauts et ses bas. Auprès de lui, un jeune homme d’environ vingt-deux ans, d’aspect ma-ladif et débauché, paraissait, de ses yeux vides, fixer un destin problématique. Bientôt Élisabeth, puis Denton furent interrogés par la directrice – car la Compagnie préférait les femmes pour cet emploi – et celle-ci avait une face énergique, un air mépri-sant, une voix particulièrement désagréable. Ils durent remplir divers bulletins, un entre autres, pour certifier qu’ils n’auraient pas la tête rasée ; quand ils eurent donné les marques de leurs pouces, appris quel numéro correspondait à cette marque et échangé leurs vêtements râpés contre un costume de toile bleue dûment numéroté, ils se dirigèrent vers l’immense réfectoire pour prendre, dans ces nouvelles conditions, leur premier repas. Après cela, ils devaient revenir trouver la directrice pour rece-voir des instructions sur le travail qui leur serait assigné.
Quand ils eurent revêtu leurs nouveaux habits, Élisabeth crut, d’abord, qu’elle n’oserait pas regarder Denton ; mais lui la regarda et vit avec étonnement que, même sous cette toile bleue, elle était encore jolie. Alors leur pain et leur soupe arrivè-rent en glissant sur les petits rails qui suivaient la longue table et il oublia sa compagne, car depuis trois jours il n’avait pris de repas convenable.
Après qu’ils eurent mangé, ils se reposèrent quelque temps. Ni l’un ni l’autre ne parla – ils n’avaient rien à dire ; puis ils re-tournèrent trouver la Directrice pour savoir ce qu’ils auraient à faire. La directrice consulta un tableau en le leur indiquant : –
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Vos chambres seront ici, district de Highbury, 97e voie, n° 2017 ; vous ferez bien d’en prendre note sur votre carte. Vous, zéro zé-ro zéro, empreinte sept, soixante-quatre, B. C. D, gamma, qua-rante et un, femelle ; vous irez à la Compagnie du Battage des Métaux et vous essaierez pour une journée – huit sous de gain si vous convenez. Et vous, zéro sept un, empreinte quatre, sept cent neuf, G. F. B, pi, quatre-vingt-quinze, mâle ; vous irez à la Compagnie Photographique, voie quatre-vingt-un, et vous ap-prendrez à faire une chose ou une autre, je ne sais quoi – six sous. Voici vos cartes. C’est tout. Au suivant. – Quoi ? Vous n’avez pas tout compris ! Bon Dieu ! Pensez-vous que je vais re-commencer, gens insouciants ! imprévoyants ! On croirait que ce qu’on leur dit n’est pas sérieux !
Ils durent suivre pendant quelque temps le même chemin pour se rendre à leur ouvrage et ils s’aperçurent maintenant qu’ils pouvaient parler. Fait curieux, leur détresse semblait di-minuer depuis qu’ils avaient effectivement revêtu le costume bleu. Denton parla, avec intérêt même, de l’ouvrage qu’ils au-raient à faire.
– Quoi que ce soit, dit-il, ça ne peut être aussi odieux que le magasin de chapeaux, et quand nous aurons payé la pension de Dings il nous restera encore un sou à chacun. Par la suite, qui peut s’améliorer, nous gagnerons davantage.
Élisabeth se sentait moins disposée à parler.
– Pourquoi l’ouvrage nous semblerait-il odieux ?
– Oui, c’est bizarre, dit Denton, je suppose qu’il n’en serait pas ainsi n’était l’idée qu’on est commandé… J’espère que nous aurons des directeurs convenables.
Élisabeth ne répondit pas. Elle songeait à autre chose, es-sayant de suivre quelque pensée qui lui était venue.
– Naturellement, dit-elle bientôt, nous avons, toute notre vie, vécu sur le travail des autres. Ce n’est que juste…
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Elle s’arrêta ; c’était trop compliqué.
– Nous l’avons payé, dit Denton, car il ne s’était pas encore tourmenté au sujet de ces questions ardues. – Nous ne faisions rien – et cependant nous payions pour cela. C’est ce que je ne puis comprendre.
– Peut-être que nous payons maintenant, dit bientôt Élisa-beth – car sa théologie était désuète et simple.
Bientôt ils durent se séparer pour aller chacun à leur ou-vrage. Denton devait surveiller une presse hydraulique compli-quée et qui semblait presque un être intelligent. Elle était ac-tionnée par l’eau de mer qui devait finalement servir à laver les caniveaux de la ville, car le monde avait depuis longtemps abandonné la folie de déverser l’eau potable dans les égouts. Cette eau était amenée par un immense canal jusqu’à la partie est de la cité ; là, une énorme batterie de pompes l’élevait dans des réservoirs situés à quatre cents pieds au-dessus de la mer, d’où elle se répandait par des millions de conduites dans tous les quartiers de la ville. Elle coulait ainsi, nettoyant, inondant, actionnant des mécanismes de tous genres à travers une infinie variété de canaux minuscules, jusque dans les grandes con-duites, les collecteurs, et elle transportait les immondices dans les terrains agricoles qui entouraient Londres.
La presse servait à quelque procédé de l’usine photogra-phique, mais ce n’était pas l’affaire de Denton d’en comprendre la nature. Le fait le plus marquant à son esprit était que la ma-chine devait être éclairée par une lumière rougeâtre, et qu’en conséquence la salle dans laquelle il travaillait était illuminée par un globe coloré qui répandait une lumière livide et pénible à travers la pièce. Dans le coin le plus sombre était la presse dont Denton était devenu le servant : c’était une chose énorme, indé-cise et scintillante, surmontée d’une sorte de capuchon, ayant une vague ressemblance avec une tête penchée, accroupie comme quelque bouddha de métal dans cette lumière sinistre qui éclairait sa marche ; il semblait parfois à Denton que cette
– 69 – machine était l’obscure idole à laquelle l’humanité, par quelque étrange aberration, offrait son existence en sacrifice. Son service était d’une monotonie variée. Des détails tels que le suivant donneront une idée de son occupation. La presse marchait avec un cliquètement affairé tant que les choses allaient bien, mais si la gélatine, qui venait d’une autre chambre à travers un conduit pour être perpétuellement comprimée en plaques minces, chan-geait de qualité, la cadence du tic-tac se modifiait et Denton de-vait se hâter de faire certains ajustements. Le moindre délai en-traînait une perte de matière et on lui rognait alors un ou deux de ses sous quotidiens. Si l’approvisionnement s’arrêtait – il y avait des procédés manuels d’un genre particulier pour sa pré-paration et quelquefois les ouvriers étaient obligés à quelque dérangement qui interrompait la production –, Denton avait à désengrener la machine. La multitude de ces soins attentifs et menus exigeait une vigilance pénible, pénible à cause de l’effort incessant nécessité par son absence d’intérêt naturel, et Denton occupait ainsi le tiers de ses journées. À part l’occasionnelle vi-site du directeur, homme assez bienveillant, mais singulière-ment grossier, Denton passait ses heures de travail dans la soli-tude.
L’ouvrage d’Élisabeth était d’un genre plus social. Il était à la mode de recouvrir les cloisons des appartements privés des gens très riches de superbes plaques de métal repoussé à des-sins répétés. Le goût de l’époque demandait néanmoins que la répétition des dessins ne fût pas exacte, mécanique, mais au contraire naturelle, et l’on s’aperçut que l’arrangement le plus agréable de ces irrégularités était obtenu en employant des femmes raffinées et de goût inné. Un nombre fixe de pieds car-rés de ces plaques était exigé d’Élisabeth comme minimum de travail, et, pour chaque pied carré qu’elle faisait en surplus, elle recevait un paiement mesquin. La salle, comme la plupart de celles où travaillaient les femmes, était placée sous la direction d’une femme : la Compagnie du Travail avait trouvé que les hommes étaient non seulement moins exigeants, mais encore fort enclins à dispenser d’une partie de leur travail certaines fa-
– 70 – vorites. La directrice était une personne taciturne, pas trop mal-veillante, avec quelques restes de beauté brune, et les autres femmes qui, naturellement, la haïssaient associaient scandaleu-sement, pour expliquer sa position, son nom à celui de l’un des directeurs des ateliers.
Une ou deux seulement des compagnes d’Élisabeth étaient nées serves : c’étaient des filles laides et moroses ; mais les autres correspondaient à ce qu’au XIXe siècle on eût appelé des déclassées. L’idéal de ce qui constituait la « dame » avait chan-gé. La vertu vague, effacée, négative, la voix modulée et les gestes affectés de la dame de jadis avaient disparu de la terre. La plupart de ses compagnes exhibaient des chevelures décolorées, des teints ruinés, et les sujets de leurs conversations réminis-centes étaient les gloires évanouies d’une jeunesse conquérante. Toutes ces ouvrières d’art étaient plus âgées qu’Élisabeth. Elles exprimaient ouvertement leur surprise qu’une femme si jeune et si jolie en fût réduite à partager leur labeur. Mais Élisabeth ne se souciait guère de leur exposer ses conceptions morales et su-rannées.
On leur permettait de converser entre elles, on les y encou-rageait même, car les directeurs pensaient fort justement que la variation des pensées produisait des diversités agréables dans les dessins ; Élisabeth fut presque forcée d’écouter l’histoire de ces vies auxquelles la sienne était mêlée : ces récits étaient tron-qués et dénaturés par la vanité, certes, et cependant suffisam-ment compréhensibles. Bientôt elle commença à discerner les dépits, les malentendus, les cliques et les alliances qui se for-maient autour d’elle. Une de ces femmes était loquace à l’excès dans ses descriptions d’un fils prodige qu’elle avait eu ; une autre cultivait une stupide grossièreté de paroles qu’elle sem-blait considérer comme l’expression de l’originalité la plus spiri-tuelle ; une troisième rêvait sans cesse de robes et de modes et confiait à Élisabeth qu’elle mettait ses sous de côté, jour après jour, et que bientôt elle prendrait vingt quatre heures de liberté, superbement vêtue de ceci ou de cela et, longuement, elle lui
– 71 – décrivait ses atours ; deux autres étaient toujours ensemble, se donnant de petits noms d’amitié jusqu’au jour où, sous un pré-texte insignifiant, elles se séparèrent, aveugles et sourdes, sem-blait-il, à leur réciproque existence. De l’établi de chacune par-taient incessamment les coups de marteau, et la directrice était attentive à ce qu’aucune cadence ne s’arrêtât. Ainsi passaient les jours, ainsi passeraient les vies. Élisabeth était parmi elles, douce et tranquille, le cœur triste, s’émerveillant du destin : tap ! tap ! tap – tap ! tap ! tap – tap ! tap ! tap !
Il y eut ainsi pour Denton et pour Élisabeth une longue succession de jours laborieux qui durcit leurs mains, tissa dans la douce joliesse de leur vie les fils étranges de quelque subs-tance nouvelle et plus austère, et donna à leur figure des lignes et des ombres plus grandes. Leur ancienne vie brillante et facile avait reculé à une distance inaccessible ; lentement, ils appre-naient la leçon du monde inférieur, sombre et laborieux, vaste et fécond. Maintes petites choses arrivèrent, choses qu’il serait ennuyeux et misérable de raconter, choses amères et blessantes à supporter : indignités, tyrannies, tout ce qui assaisonnera à jamais le pain du pauvre dans les villes ; il arriva aussi un évé-nement qui parut assombrir complètement leur vie ; l’enfant auquel ils avaient donné le jour tomba malade et mourut. Mais cette histoire ancienne et perpétuellement nouvelle a été contée si souvent, si superbement qu’il n’est pas besoin de la redire en-core. Ils éprouvèrent, devant l’enfant malade, la même crainte douloureuse, la même interminable anxiété, ils subirent le dé-nouement sans cesse retardé, mais inévitable, et le noir silence. Il en fut toujours ainsi, il en sera toujours de même : c’est une des choses qui doivent être.
Ce fut Élisabeth qui, la première, proféra quelques mots après un douloureux intervalle de jours mornes : elle ne pro-nonça pas l’absurde petit nom qui n’était plus un nom, mais elle parla des ténèbres qui obscurcissaient son âme. Ils avaient par-couru ensemble les voies bruyantes et tumultueuses de la cité ; le vacarme du commerce, des appels politiques, des religions en
– 72 – concurrence, s’était heurté à leurs oreilles fermées ; l’éblouissement des lumières, des lettres dansantes et des ré-clames scintillantes n’avait pu animer leurs figures misérables et désolées. Ils dînèrent à part dans le réfectoire.
– Je voudrais, proposa Élisabeth, monter jusqu’aux plates-formes… à notre place… ici on ne peut rien dire…
– Il fera nuit, dit Denton en la regardant.
– Je me suis informée… La nuit est belle…
Elle se tut. Il comprit qu’elle ne pouvait trouver de mots pour s’exprimer, il sentit qu’elle voulait voir encore une fois les étoiles, les étoiles qui les avaient contemplés dans la campagne pendant leur romanesque lune de miel, il y avait déjà cinq ans. Quelque chose lui serra la gorge, il détourna les yeux.
– Nous avons le temps d’y aller, dit-il d’un ton dégagé.
Enfin, ils se retrouvèrent assis sur la plate-forme des Ma-chines Volantes et restèrent là, longtemps, en silence. Leurs sièges se trouvaient dans l’ombre, mais le zénith était d’un bleu pâle à travers le resplendissement des lumières du quai d’atterrissage, et la cité tout entière s’étendait au-dessous d’eux, carrés, cercles et taches multiples de reflets pris dans cet im-mense réseau de clarté. Les étoiles semblaient effacées et mi-nuscules ; elles avaient jadis paru proches à qui les regardait, et maintenant elles paraissaient inaccessiblement lointaines. Ce-pendant on les apercevait encore par des trous sombres, entre les reflets et surtout vers le nord, où les anciennes constellations glissaient, constantes et patientes, autour du pôle.
Longtemps le jeune couple resta silencieux ; à la fin Élisa-beth soupira.
– Si je pouvais comprendre, dit-elle. Quand on est en bas, la cité absorbe, dirait-on, tout le bruit, la hâte, les voix. Il faut
– 73 – vivre, il faut se démener. Ici ce n’est plus rien… une chose qui passe… on peut penser en paix…
– Oui, dit Denton, combien tout cela est futile ! D’ici, plus de la moitié de la cité est engloutie dans la nuit… tout cela pas-sera…
– Nous passerons d’abord, dit Élisabeth.
– Je le sais, dit Denton. Si la vie n’était pas momentanée, l’ensemble de l’histoire paraîtrait l’événement d’un seul jour… Oui… nous passerons… et la cité passera… et toutes les choses qui sont à venir… l’homme et le Sur-Homme et les merveilles inimaginables et cependant…
Il se tut, puis reprit au bout d’un instant :
– Je sais ce que tu éprouves, du moins je l’imagine… là-dessous, on pense à son travail, à ses petites vexations et à ses plaisirs, au manger et au boire, à la fatigue et au repos. Là-dessous… tous les jours… notre chagrin… apparaît… le but de notre vie… Ici, c’est différent… par exemple… en bas il serait presque impossible de continuer à vivre si l’on était horrible-ment défiguré… horriblement estropié… disgracié… Ici, sous ces étoiles, rien de tout cela importe… tout fait partie de quelque chose. On croit même toucher ce quelque chose sous les étoiles…
Il s’arrêta. Les conceptions vagues et impalpables de son esprit, l’émotion indécise, qui cherchait à se former, en idée, s’évanouissaient sous la rude étreinte des mots.
– C’est difficile à exprimer, dit-il piteusement. Ils restèrent longtemps encore sans parler.
– Il est bon de venir ici, reprit-il enfin. Nous nous arrê-tons… nos esprits sont très bornés… après tout, nous ne sommes que de pauvres animaux, nous élevant un peu au-dessus de la brute, chacun avec un esprit… un pauvre rudiment
– 74 – d’esprit… nous sommes si stupides… il y a tant de choses qui blessent… et cependant…
– Je sais ! je sais !… mais quelque jour nous verrons.
– Toute cette effroyable détresse, toute cette discorde se ré-soudra en harmonie, et nous le saurons. Il n’est rien qui ne tende à ce but ! Tous les échecs, tous les petits faits préparent cette harmonie. Tout est nécessaire à sa venue… nous trouve-rons… nous trouverons ! Rien ! pas même le plus affreux évé-nement ne doit y manquer… pas même les plus futiles. Chaque coup de notre marteau sur le métal… chaque mouvement de notre pauvre enfant… toutes ces choses continueront pour tou-jours et même ce qu’on ne peut sentir… Nous deux, ici, en-semble… tout… la passion qui nous a unis… tout ce qui est ad-venu depuis… ce n’est plus une passion maintenant… plus que toute autre chose c’est une douleur… ma chérie !…
Il ne put en dire davantage, ni suivre plus loin ses pensées. Élisabeth ne fit aucune réponse. Elle était très tranquille, mais bientôt sa main chercha celle de Denton et la trouva.
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