Une histoire des temps à venir
5 Bindon intervient
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Bindon intervient
Bindon, dans sa jeunesse, s’était mêlé à des spéculations et avait réussi trois opérations brillantes. À la suite de cela, il avait eu la sagesse d’abandonner ce jeu et la prétention de se croire un très habile homme. Un certain désir d’influence et de réputa-tion le fit s’intéresser aux intrigues de la cité géante. Il finit par devenir l’un les plus influents actionnaires de la Compagnie qui possédait les plates-formes où atterrissaient les aéroplanes qui venaient de toutes les parties du monde. Son activité publique se bornait à cette occupation et, dans sa vie privée, il était un homme de plaisirs.
Voici maintenant l’histoire de son cœur.
Avant de nous lancer en de pareils abîmes, il nous faut con-sacrer quelques moments à l’aspect de sa personne. Sa base physique était grêle et courte, sa figure, aux traits fins corrigés par des fards, variait son expression depuis une complaisance mal assurée jusqu’à une gêne intelligente. Son visage et son crâne avaient été épilés suivant la mode hygiénique du temps, de sorte que la couleur et le contour de sa chevelure se modi-fiaient selon ses fréquents changements de costumes.
Parfois il s’enflait d’habits pneumatiques à la mode rococo. Dans leur ampleur et sous un vêtement de tête translucide et lumineux, son regard épiait jalousement les marques de respect du monde moins fashionable. D’autres fois, il faisait ressortir son élégante gracilité par des vêtements collants en satin noir. Pour plus de dignité, il se fixait de larges épaules pneumatiques d’où pendait une robe de soie de Chine aux plis soigneusement
– 100 – arrangés. Un Bindon classique, en vêtement rose serré, était aussi un phénomène transitoire dans l’éternelle mascarade de la destinée. Au temps où il espérait épouser Élisabeth, il avait cherché à l’impressionner et à la charmer, et s’enlever du même coup quelque chose du fardeau de ses quarante ans, en revêtant le dernier cri de la fantaisie contemporaine : un costume de ma-tière élastique avec des espèces de cornes et de bosses exten-sibles qui variaient de couleur à chaque pas par un ingénieux dispositif de chromatophores changeants. Sans doute si l’affection d’Élisabeth n’avait pas été déjà accaparée par l’indigne Denton et si ses goûts n’avaient pas eu des tendances bizarres aux modes surannées, cette invention extraordinaire-ment chic l’aurait ravie. Bindon avait consulté le père d’Élisabeth avant de se présenter dans cet accoutrement – il était de ces hommes qui invitent toujours à apprécier leur cos-tume – et Mwres avait déclaré qu’il était la personnification même de ce qu’un cœur de femme peut désirer. Mais l’affaire de l’hypnotiste prouva que sa connaissance du cœur féminin était incomplète.
Bindon avait eu l’idée de se marier quelque temps avant que Mwres n’eût jeté sur son chemin la jeunesse épanouie d’Élisabeth. C’était un des secrets que Bindon caressait avec le plus de soin, qu’il était spécialement doué pour une vie pure et simple, d’un genre sommairement sentimental. Cette idée communiquait une sorte de sérieux pathétique aux excès cho-quants, mais parfaitement insignifiants, qu’il se plaisait à consi-dérer comme des perversités audacieuses et qu’un certain nombre d’honnêtes gens étaient assez imprudents pour traiter de cette avantageuse manière. En conséquence de ces excès, et peut-être aussi à cause d’une propension héréditaire à une ca-ducité précoce, son foie devint sérieusement malade, et, chaque fois qu’il voyageait dans les aéroplanes, il souffrait d’incommodités qui allaient en s’aggravant. Ce fut durant une convalescence à la suite d’une attaque bilieuse prolongée qu’il lui vint à l’idée qu’en dépit de toutes les terribles fascinations du vice, s’il trouvait une jeune fille belle, aimable et bonne, d’un
– 101 – genre modérément intellectuel et qui lui consacrerait sa vie, il pourrait encore être racheté du mal et même donner souche à une famille vigoureuse pour la consolation de ses vieux jours. Mais, comme tant d’autres qui ont l’expérience du monde, il doutait qu’il y eût une femme bonne. De celles dont il avait en-tendu parler, il affectait, en apparence, de douter et il en était intimement fort effrayé.
Lorsque l’ambitieux Mwres le présenta à Élisabeth, il sem-bla à Bindon que son bonheur était complet. Il devint immédia-tement amoureux de la jeune fille. D’ailleurs, il n’avait pas cessé d’être amoureux depuis l’âge de seize ans, selon les recettes ex-trêmement variées que l’on trouve dans les littératures accumu-lées de nombreux siècles. Mais cette fois, c’était différent. C’était un amour vrai. Il lui semblait que ce nouveau sentiment faisait jaillir toutes les bontés secrètes de sa nature. Il sentait que pour l’amour d’elle il abandonnerait un genre de vie qui avait déjà produit les plus graves troubles dans son système nerveux et son foie. Avec elle, il ne serait jamais sentimental ni sot, mais toujours un peu cynique et amer, comme il convenait à son pas-sé. Cependant, il était sûr qu’elle aurait l’intuition de sa bonté et de sa grandeur réelles et, quand le moment serait venu, il lui confesserait des choses, confierait à sa jolie oreille choquée, mais sans aucun doute sympathique, ce qu’il regardait comme sa perversité, lui montrant quelle combinaison de Goethe, de Benvenuto Cellini, de Shelley et de tous ces autres individus il était en réalité. Pour se préparer à cela, il lui fit sa cour avec une subtilité, un respect infinis. La réserve avec laquelle Élisabeth l’accueillit ne lui semblait rien de plus ni de moins qu’une mo-destie exquise, touchée et rehaussée par une absence d’idées également exquise.
Bindon ne savait rien des affections vagabondes de la jeune fille et il ignorait la tentative faite par Mwres d’utiliser l’hypnotisme pour corriger cette digression du cœur féminin ; il se figurait être dans les meilleurs termes avec Élisabeth et il lui avait offert, avec succès, divers présents significatifs de joaillerie
– 102 – et de cosmétiques les plus efficaces, lorsque sa fuite avec Den-ton vint bouleverser, pour lui, le monde. Sa première impres-sion fut une rage mêlée de vanité blessée, et, comme Mwres était la personne la plus qualifiée, il lui en fit subir les premières fureurs.
Immédiatement, il alla trouver le père désolé et l’insulta grossièrement, puis il passa la journée à parcourir activement et résolument la cité, visitant des gens pour essayer consciemment et avec un succès partiel de ruiner ce spéculateur matrimonial. Le résultat de cette activité fut pour lui un divertissement tem-poraire ; il se rendit au réfectoire qu’il avait fréquenté dans ses jours de dissipation, avec une disposition d’esprit je m’en-fichiste, et il dîna trop copieusement et joyeusement avec deux autres jeunesses dorées de quarante ans. Il lâchait la partie. Au-cune femme n’était digne d’affection et il s’étonna lui-même par l’étalage de spirituel cynisme dont il fit preuve. L’un des viveurs, échauffé par le vin, fit une allusion facétieuse au désappointe-ment de Bindon, qui n’en éprouva aucun ennui.
Le lendemain, il avait le foie et l’humeur des plus surexci-tés. Il mit en pièces son phonographe à nouvelles, congédia son valet et résolut de perpétrer une vengeance terrible sur Élisa-beth, ou sur Denton, ou sur n’importe qui ; ce serait, en tout cas, une terrible vengeance, et son ami de la veille, qui s’était gaussé de lui, ne le verrait plus sous l’aspect de victime d’une jeune personne insensée. Il savait qu’une somme devait revenir à Éli-sabeth, et que ce seraient là les seules ressources du jeune couple jusqu’à ce que Mwres se radoucît. Si Mwres ne se laissait pas fléchir et s’il survenait des choses défavorables à la petite entreprise dans laquelle les « espérances » d’Élisabeth étaient engagées, le couple aurait à passer de vilains quarts d’heure et serait suffisamment disposé à céder à des tentations mauvaises. L’imagination de Bindon, abandonnant entièrement son bel idéalisme, s’attarda à cette pensée de tentations perverses. Il se représentait, à ses propres yeux, comme l’implacable, le téné-breux, le puissant homme opulent, poursuivant cette vierge qui
– 103 – l’avait dédaigné. Soudain, l’image de la jeune fille s’offrit à son esprit, vive et insistante, et, pour la première fois de sa vie, Bin-don se rendit compte du véritable pouvoir de la passion.
Son imagination se tint à l’écart, comme un valet de pied respectueux qui avait accompli son devoir en faisant entrer l’émotion.
– Bon Dieu ! cria Bindon, je l’aurai – quand je devrais tout y perdre et m’y tuer ! Et cet autre gaillard…
Après une entrevue avec son médecin, qui lui ordonna, sous forme de drogues amères, une pénitence pour ses excès de la veille, un Bindon amadoué, mais absolument résolu, se mit à la recherche de Mwres. Il le trouva enfin, proprement ruiné, pauvre et humble, livré à son frénétique instinct de conserva-tion, prêt à se vendre corps et âme, aux dépens de sa fille déso-béissante, pour recouvrer dans le monde sa situation perdue. Dans la discussion raisonnable qui suivit, il fut convenu que ces jeunes égarés seraient abandonnés et qu’on les laisserait tomber dans la détresse, et que même l’influence financière de Bindon viendrait à la rescousse de cette discipline amélioratrice.
– Et alors ? dit Mwres.
– Alors, ils s’adresseront à la Compagnie du Travail, expli-qua Bindon. Ils porteront le costume bleu.
– Et alors ?
– Alors, elle divorcera, déclara-t-il.
Et il s’assit, réfléchissant profondément à cette perspective.
En ce temps, les austères restrictions du divorce étaient ex-traordinairement relâchées et un couple pouvait se séparer sous cent prétextes différents.
Soudain, Bindon s’étonna lui-même et stupéfia Mwres, en bondissant d’un seul coup sur ses pieds.
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– Elle divorcera ! s’écria-t-il. Je le veux. Je ferai tout pour cela ! Par Dieu, il le faudra bien ! Il sera déshonoré, avili, pour qu’elle le quitte ! Il sera écrasé et pulvérisé !
Cette idée d’écraser et de pulvériser son rival le surexcita davantage. Il se mit à marcher majestueusement de long en large.
– Je l’aurai ! criait-il. Je veux l’avoir ! Le ciel et l’enfer ne me la prendront pas !
Sa passion s’évanouissait à mesure qu’il l’exprimait et le laissait à la fin simple histrion. Il prit une pose et négligea, avec une héroïque volonté, un douloureux élancement du côté du diaphragme. Mwres restait assis, sa cape pneumatique défoncée et très visiblement impressionné.
Ainsi, avec une tranquille persistance, Bindon se mit à tâche d’être la providence maligne d’Élisabeth, se servant avec une ingénieuse dextérité des moindres avantages que la fortune donnait, en ce temps-là, à l’homme sur son prochain. Un re-cours qu’il chercha dans les consolations de la religion ne vint en rien entraver ces opérations. Il allait souvent causer avec un Père intéressant, expérimenté et sympathique, appartenant à la Secte Huysmanite du Culte d’Isis, sur tous les petits procédés ir-rationnels qu’il se plaisait à considérer comme des méchancetés devant consterner le Ciel ; le sympathique, expérimenté et inté-ressant Père, représentant le Ciel consterné, suggérait, avec une amusante affectation d’horreur, des pénitences simples et fa-ciles, et recommandait une fondation monastique qui fût aérée, fraîche, hygiénique, nullement vulgarisée, à l’usage des pé-cheurs repentants ayant des troubles digestifs, et appartenant à la classe raffinée et riche. Après ces excursions, Bindon rentrait à Londres, tout aussi actif et passionné qu’auparavant. Il ma-chinait ses tours avec une énergie véritablement surprenante et il allait se poster dans une certaine galerie située au-dessus des voies mobiles d’où il pouvait voir l’entrée des casernes de la Compagnie du Travail et en particulier celle du quartier qui
– 105 – abritait Denton et Élisabeth. Un jour enfin, il vit Élisabeth y en-trer, et à cette vue sa passion se raviva.
Le temps était arrivé où les ruses de Bindon portaient leur fruit. Il alla trouver Mwres pour l’informer que les jeunes gens étaient bien proches du désespoir.
– Le moment est venu pour vous, déclara-t-il, de faire en-trer en jeu votre affection paternelle. Il y a plusieurs mois déjà qu’elle porte le costume bleu. Ils ont été parqués dans une de ces baraques de la Compagnie du Travail, et leur petite fille est morte. Elle sait maintenant ce que son mari vaut pour elle – comment il la protège, la pauvre fille. Elle doit voir aujourd’hui les choses sous un aspect plus net. Vous irez la trouver – je ne veux pas encore paraître dans cette affaire – et vous lui montre-rez combien il est nécessaire qu’elle divorce…
– Elle est entêtée, dit Mwres, d’un ton de doute.
– Imagination ! Elle est une excellente fille, une excellente fille !
– Elle refusera.
– Naturellement. Mais laissez-la réfléchir. Donnez-lui le moyen de se décider. Et quelque jour… dans leur réduit étouf-fant, avec cette vie répugnante et pénible, c’est immanquable… ils se disputeront. Et alors…
Mwres médita le sujet, et fit ce qu’on lui avait dit.
Alors Bindon, ainsi que la chose avait été décidée avec son conseiller spirituel, fit une retraite. Le lieu de retraite de la Secte Huysmanite était situé en un endroit superbe, avec l’air le plus pur de Londres, éclairé par la lumière naturelle du soleil et avec des pelouses rectangulaires de véritable gazon à ciel ouvert, où l’homme de plaisir pénitent pouvait à la fois jouir de toutes les délices du farniente et de toutes les satisfactions d’une austérité distinguée. Sauf la participation au régime simple et sain de la
– 106 – maison, à certains chants magnifiques, Bindon passait tout son temps à méditer sur Élisabeth et sur l’extrême purification que son âme avait subie depuis qu’il l’avait vue pour la première fois ; il se demandait si, en dépit du péché à venir de son di-vorce, il pourrait obtenir, du Père expérimenté et sympathique, une dispense pour l’épouser ; et alors…
Bindon s’accotait contre un pilier et tombait en des rêveries sur la supériorité de l’amour vertueux sur toute autre forme d’indulgence. Une curieuse sensation, dans son dos et sa poi-trine, essayait d’attirer son attention, une disposition à des cha-leurs brusques et à des frissons. Une impression générale de malaise et de troubles sous-cutanés qu’il faisait de son mieux pour ignorer, tout cela appartenait au vieil homme dont il se dépouillait.
Quand il eut fini sa retraite, il se rendit immédiatement auprès de Mwres pour lui demander des nouvelles d’Élisabeth. Mwres avait la nette conviction qu’il était un père exemplaire dont le cœur était profondément affecté par l’infortune de sa fille.
– Elle était pâle, dit-il avec une vive émotion, elle était pâle. Quand je lui ai demandé de venir avec moi, de laisser l’autre et d’être heureuse, elle s’accouda sur la table et pleura.
Mwres renifla, son agitation était si grande qu’il ne put en dire davantage.
– Ah ! fit Bindon, respectueux de cette mâle douleur. – Oh ! fit encore Bindon, portant brusquement sa main à son côté.
Mwres tressaillit, releva brusquement les yeux du fond de ses douleurs.
– Qu’avez-vous ? demanda-t-il, visiblement inquiet.
– Une douleur très violente, excusez-moi ! Vous me parliez d’Élisabeth…
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Et Mwres, après quelques mots de décente sollicitude pour les souffrances de Bindon, continua le récit de sa démarche. Elle permettait, en somme, un espoir inattendu. Élisabeth, après sa première émotion, en découvrant que son père ne l’avait pas ab-solument abandonnée, lui avait franchement fait part de ses peines et de ses dégoûts.
– Oui, dit Bindon magnifique, je l’aurai !
Alors il eut un nouvel élancement douloureux. Pour ces douleurs inférieures, le prêtre était relativement inefficace, in-clinant à les considérer, ainsi que le corps, comme des illusions mentales disposant à la contemplation. Aussi Bindon en fut-il réduit à faire part de sa souffrance à un membre d’une classe qu’il abhorrait, un médecin d’une réputation et d’une incivilité extraordinaires.
– Nous allons vous examiner, dit le médecin.
Et il se livra à cette opération avec la plus répugnante bru-talité.
– Avez-vous jamais eu des enfants ? demanda, entre autres questions impertinentes, ce grossier matérialiste.
– Non, pas que je sache, répondit Bindon, trop ébahi pour se retrancher dans sa dignité.
– Ah ! fit le médecin ; et il continua son auscultation.
La science médicale, en ce temps-là, atteignait les com-mencements de la précision.
– Le meilleur pour vous ce serait de partir, dit le médecin, et de vous résigner à l’euthanasie. Le plus tôt sera le mieux.
Bindon ouvrit convulsivement la bouche. Il avait essayé de ne pas comprendre les explications techniques et les prévisions auxquelles le médecin s’était livré.
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– Mais… fit-il… mais… est-ce que… vous voulez dire que… votre science…
– N’y peut rien, acheva le médecin. Quelques calmants… Jusqu’à un certain point, vous savez, vous avez été l’artisan de votre mal.
– J’ai été cruellement tenté dans ma jeunesse.
– Ce n’est pas uniquement cela, mais vous provenez d’une souche mauvaise. Même si vous aviez pris des précautions, vous auriez dû passer de vilains quarts d’heure. Votre erreur ce fut de naître… L’indiscrétion des parents… et vous vous êtes abstenu d’exercices… et du reste.
– Je n’avais personne pour me conseiller.
– Les médecins sont là pour ça.
– J’étais un jeune homme plein de vigueur.
– Ne discutons pas ; le mal est fait maintenant. Vous avez vécu. Nous ne pouvons vous lancer à nouveau dans la circula-tion. Vous n’auriez jamais dû y être lancé. Franchement… l’euthanasie…
Bindon éprouva un instant pour cet homme un sentiment de violente haine. Chaque parole de cet expert brutal frappait désagréablement ses idées raffinées. Il était si grossier, si fermé à tous les épanchements les plus subtils de la vie, mais il ne lui eût servi de rien de se quereller avec un docteur.
– Mes croyances religieuses… fit-il… je désapprouve le sui-cide…
– Quand vous vous êtes suicidé toute votre vie !
– Mais… néanmoins… j’en suis arrivé… à prendre la vie au sérieux maintenant.
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– Vous y êtes bien obligé, si vous continuez à vivre. Vous empirerez, mais au point de vue pratique, c’est un peu tard… Cependant, si c’est votre intention, il vaut peut-être mieux que je vous donne quelque petite mixture. Le mal va s’aggraver ra-pidement. Ces petits élancements…
– Des élancements !
– … ne sont que des avertissements préliminaires.
– Combien de temps puis-je espérer encore ?… Je veux dire… avant d’empirer… sérieusement ?
– Ça va bientôt commencer à chauffer pour vous. Peut-être dans trois jours.
Bindon essaya de discuter pour obtenir une prolongation, mais, au milieu de son plaidoyer, il resta brusquement bouche bée et porta la main à son côté. D’un seul coup, l’extraordinaire émoi d’exister se présenta intense et clair à son esprit.
– C’est dur, dit-il, infernalement dur. Je n’ai été l’ennemi de personne, sinon de moi-même. Je me suis toujours conduit loyalement envers tout le monde.
Le médecin le fixa pendant quelques secondes sans la moindre sympathie. Il se disait que c’était une chose heureuse qu’il n’y eût pas de petits Bindon pour perpétuer ce genre d’émoi. Cette pensée le rendit parfaitement optimiste, puis il se tourna vers son téléphone et prescrivit une ordonnance à la Pharmacie Centrale. Il fut interrompu par un éclat de voix der-rière lui.
– Pardieu ! s’écriait Bindon. Je l’aurai quand même !
Le médecin observa, par-dessus son épaule, l’expression de la figure de Bindon et il modifia son ordonnance.
Aussitôt que cette pénible entrevue fut terminée, Bindon donna libre cours à sa rage.
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Il décida que ce médecin était non seulement une brute haïssable et dénuée du plus élémentaire savoir-vivre, mais aussi qu’il était absolument incompétent ; il alla successivement trou-ver quatre autres praticiens dans le but de confirmer cette opi-nion. Toutefois, pour se garder des surprises, il conserva dans sa poche la prescription du premier. Avec chacun des autres méde-cins, il commença par exprimer ses doutes graves sur l’intelligence du premier docteur, sur son honnêteté, ses con-naissances professionnelles, puis il exposa ses symptômes, se contentant de supprimer à chaque fois quelques faits matériels. Ces omissions furent, d’ailleurs, à chaque fois aussi découvertes par le docteur. Malgré l’agréable débinage d’un concurrent, au-cun de ces éminents spécialistes ne voulut donner à Bindon l’espoir d’échapper à l’angoissant et à l’irrémédiable sort qui le menaçait de si près. Au dernier qu’il vit, il déchargea son esprit du fardeau de dégoûts qu’il avait accumulés contre la science médicale.
– Après des siècles et des siècles ! s’exclamait-il violem-ment, vous ne pouvez rien faire, sinon admettre votre impuis-sance. Je vous dis : sauvez-moi ! et vous n’êtes capable de rien.
– Sans doute c’est bien dur pour vous, dit le docteur, mais vous auriez dû prendre des précautions.
– Mais comment pouvais-je le savoir ?
– Ce n’était pas notre place de courir après vous, répondit le docteur, enlevant quelque poussière sur la manche de son ha-bit pourpre. Pourquoi vous sauverions-nous, vous en particu-lier ? Vous comprenez ? À un certain point de vue… les gens qui ont des imaginations et des passions comme les vôtres doivent disparaître… doivent partir.
– Partir ?…
– Mourir… s’éteindre… c’est un reflux.
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Ce docteur était un jeune homme à la figure tranquille. Il sourit à Bindon.
– Nous continuons nos recherches, vous comprenez, nous donnons nos conseils aux gens quand ils ont le bon esprit de ve-nir nous les demander et nous attendons le moment propice.
– Le moment propice !…
– Nous ne sommes pas encore assez forts pour assumer l’entière direction, vous comprenez.
– La direction ?…
– Oh ! n’ayez aucune crainte ; la science est jeune encore, il lui faut se développer pendant quelques générations de plus. Nous en savons suffisamment maintenant pour être sûrs que nous n’en savons pas encore assez… Mais le temps approche tout de même. Vous ne le verrez pas. Entre nous, vous autres hommes riches et personnages influents, avec votre comédie de passion, de patriotisme, de religion et ainsi de suite… vous avez réussi à faire finalement un rude gâchis, n’est-ce pas ?… Ces voies inférieures !… et tous ces bas-fonds !… Il y en a, parmi nous, qui se figurent qu’avec le temps nous arriverons à en sa-voir assez pour exiger un peu plus que des ventilations et des égouts. Les connaissances acquises s’entassent tous les jours, comprenez-vous ? Elles ne cessent de s’accroître. Il n’est nul be-soin de se presser pendant une génération ou deux encore. Quelque jour… les hommes vivront d’une façon différente… mais il y en aura quelques-uns qui mourront avant que ce jour-là ne vienne, conclut-il en observant Bindon d’un air pensif.
Bindon essaya de faire comprendre à ce jeune homme combien il était stupide et inconvenant de tenir de pareils pro-pos devant un homme malade comme il l’était. Combien imper-tinent et impoli il était aussi envers lui, homme âgé, occupant dans le monde officiel une position extraordinairement puis-sante et influente. Il insista sur ce fait qu’un docteur était payé
– 112 – pour guérir les gens – il appuya fortement sur le mot payé – et que ce n’était pas son affaire de s’occuper, même incidemment, de « ces autres questions ».
– Peut-être, dit le jeune homme, mais nous nous en occu-pons tout de même.
Il en revint au fait, et Bindon perdit patience.
Son indignation le ramena chez lui. Que ces importuns ignorants, qui n’étaient pas capables de sauver la vie d’un homme influent comme il l’était, viennent rêver de déposséder quelque jour les légitimes détenteurs du contrôle social, d’infliger au monde on ne sait quelle tyrannie ! au diable la science !… Il déblatéra quelque temps contre cette perspective intolérable, puis sa douleur reparut et il se rappela le médica-ment du premier docteur. Il l’avait heureusement conservé dans sa poche et il en prit immédiatement une dose.
Cette potion le calma et l’apaisa beaucoup. Il put s’asseoir dans son fauteuil le plus confortable, à côté de sa bibliothèque d’appareils phonographiques, et réfléchir au nouvel aspect des choses. Son indignation se passa, sa colère et sa fureur s’écroulèrent sous l’effet subtil de la potion ; une sentimentalité émue gouverna ses pensées. Il contemplait autour de lui son appartement magnifique et voluptueusement installé, ses sta-tues et ses peintures discrètement voilées et tous les témoi-gnages d’une perversité élégante et cultivée ; il toucha un bou-ton et les mélancoliques accents de la flûte du berger de Tristan et Yseult emplirent la chambre. Ses yeux erraient d’un objet à l’autre. Tout cela lui avait coûté cher ; ces bibelots étaient pré-tentieux et de mauvais goût, mais ils étaient à lui. Ils représen-taient sous une forme concrète son idéal, ses conceptions de la beauté, son idée de tout ce qui est précieux dans la vie. Mainte-nant, comme un homme du commun, il lui fallait quitter tout cela. Il avait l’impression d’être une flamme délicate et frêle qui s’éteignait. Toute vie devait ainsi se consumer et s’éteindre, pensait-il. Ses yeux s’emplirent de larmes.
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La pensée soudaine qu’il était seul le frappa. Personne ne se souciait de lui ! Personne n’avait besoin de lui. Il pouvait, à chaque moment, commencer à agoniser.
Même, il pourrait crier et hurler : personne ne s’en occupe-rait. D’après tous les docteurs, il avait d’excellentes raisons de croire qu’il agoniserait dans un jour ou deux. Il se rappela ce que son conseiller spirituel avait dit du déclin de la foi et de la fidélité, de la dégénérescence de l’époque, il se considéra comme une preuve émouvante de cette décadence : lui, le subtil, le capable, l’important, le voluptueux, le cynique, le complexe Bindon hurlant d’angoisse, et pas une créature dans le monde entier qui pleurerait par sympathie. Pas une seule âme simple et fidèle qui fût là – aucun berger pour jouer des airs attendris-sants ! Toutes les créatures fidèles et simples avaient-elles dis-paru de cette terre insensible et âpre ? Il se demanda si la foule horrible et vulgaire qui parcourait perpétuellement la cité pou-vait savoir ce qu’il pensait d’elle. Si elle le savait, il était sûr que quelques-uns, dans le nombre, voudraient lui donner une meil-leure opinion. Certainement, le monde allait de mal en pis. Il devenait impossible d’y vivre pour des Bindon. Peut-être quelque jour… Il était persuadé que la seule chose qui lui eût manqué dans la vie était une sympathie. Un moment il regretta de ne pas laisser de sonnets, de ne pas laisser de peintures énigmatiques ou quelque chose de ce genre qui perpétuerait sa mémoire jusqu’à ce qu’enfin paraisse l’esprit qui le compren-drait…
Il ne pouvait croire que ce qui venait était l’extinction. Ce-pendant son sympathique guide spirituel était sur ce sujet fâ-cheusement vague et symbolique. Au diable la science ! Elle avait sapé toute foi, toute espérance. S’en aller !… Disparaître du théâtre et de la rue, de ses occupations et des lieux de plaisir, disparaître aux yeux adorés des femmes. Et ne pas être regret-té ! En somme, laisser le monde plus heureux !
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Il pensa qu’il n’avait jamais eu le cœur sur la main. Après tout, n’avait-il pas été trop antipathique ? Peu de gens pou-vaient soupçonner combien il était subtilement profond sous le masque de sa gaieté cynique. Ils ne voulaient pas comprendre la perte qu’ils faisaient. Élisabeth par exemple n’avait pas soup-çonné…
Il avait réservé ce sujet. Ses pensées, arrivées à Élisabeth, gravitèrent autour d’elle quelque temps. Combien peu Élisabeth l’avait compris !
Cette pensée devint intolérable. Avant tout, il lui fallait en finir de ce côté-là. Il se rendit compte qu’il y avait encore pour lui quelque chose à faire dans la vie : sa lutte contre Élisabeth n’était pas encore terminée. Maintenant, il ne pourrait plus ja-mais la vaincre comme il l’avait espéré et tant souhaité. Mais il pouvait encore produire sur elle une impression ineffaçable.
Il se complut à cette idée. Il pourrait l’impressionner pro-fondément, de sorte qu’elle conserverait à jamais le regret de l’avoir maltraité. Ce dont elle devait être d’abord convaincue était sa magnanimité. Sa magnanimité ! oui, il l’avait aimée avec une grandeur d’âme stupéfiante. Il ne s’en était pas encore aussi clairement rendu compte. Certes il allait lui léguer tout ce qui lui appartenait. Il comprit cela d’un seul coup, comme une chose décidée et inévitable. Elle se dirait combien il était bon, combien largement généreux ; entourée, grâce à lui, de tout ce qui rend la vie supportable, elle se souviendrait avec un regret infini de son mépris et de sa froideur. Et quand elle voudrait ex-primer ce regret, elle trouverait l’occasion disparue pour tou-jours, elle se heurterait contre une porte close, contre une im-mobilité dédaigneuse, contre un visage froid et blême. Il ferma les yeux et resta un certain temps à s’imaginer comment il serait avec un visage froid et blême.
De là, il en vint à d’autres aspects du sujet ; mais sa déci-sion était prise. Il médita laborieusement avant d’agir, car la drogue qu’il avait absorbée l’inclinait à une mélancolie léthar-
– 115 – gique et pleine de dignité. À certains égards, il modifia les dé-tails. S’il laissait tout son bien à Élisabeth, ce legs comprendrait la salle voluptueusement installée et, pour maintes raisons, il ne s’en souciait pas. D’un autre, côté, il fallait la léguer à quelqu’un. Dans ces conditions embarrassantes il se trouva extrêmement ennuyé.
Finalement, il décida de la laisser au sympathique inter-prète du culte religieux à la mode, dont la conversation lui avait été si agréable dans les temps passés.
– Au moins lui comprendra, dit Bindon poussant un soupir sentimental. Il sait ce que le mal signifie. Il conçoit ce qu’est la Prodigieuse Fascination du Sphinx du Péché. Oui, il compren-dra.
Par cette phrase, Bindon se plut à décorer certains écarts de conduite, funestes et indignes, auxquels l’avaient amené une vanité mal guidée et une curiosité mal contrôlée. Il demeura un instant à penser combien il avait été hellénique, italien, néro-nien et autres choses de ce genre. En ce moment même… ne pourrait-il pas essayer un sonnet, une voix pénétrante qui se ré-percuterait à travers les âges, sensuelle, perverse et triste ? Il en oublia même Élisabeth. En une demi-heure il gâcha trois bo-bines phonographiques, se donna mal à la tête, prit une seconde dose de potion pour se calmer et en revint à sa magnanimité et à son premier dessein. Enfin, il aborda le désagréable problème de Denton. Il lui fallut toute sa nouvelle magnanimité avant de pouvoir se résoudre à l’accepter. Mais enfin cet homme si gran-dement incompris, secouru par sa potion sédative et l’approche de la mort, accomplit ce sacrifice même. S’il excluait en rien Denton, s’il témoignait de la moindre méfiance, s’il essayait d’écarter ce jeune homme, elle pourrait se méprendre. Oui ! Elle conserverait son Denton. Sa magnanimité devait encore aller jusque-là et il essaya, en cette matière, de ne penser qu’à Élisa-beth.
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Il se leva avec un soupir et se dirigea d’un pas mal assuré vers l’appareil téléphonique pour se mettre en communication avec son sollicitor. En dix minutes un testament dûment rédigé et revêtu pour signature de la marque de son pouce se trouvait dans l’étude de son sollicitor, à trois milles de là. Puis, pendant un certain temps, Bindon resta assis, immobile. Soudain, il s’éveilla d’une vague rêverie et tâta son côté d’une main investi-gatrice.
Il bondit vivement sur ses pieds et se précipita à son télé-phone. La Compagnie Euthanasique avait été rarement appelée par un client avec une hâte plus grande.
Ce fut de cette façon que Denton et Élisabeth sortirent, sans avoir été séparés, de la servitude pénible dans laquelle ils étaient tombés. Élisabeth quitta l’antre souterrain des batteuses de métaux et toutes les sordides nécessités que comportait l’uniforme bleu, comme on sort d’un cauchemar. Leur fortune les ramena vers le soleil ; sitôt qu’ils eurent appris la nouvelle de cet héritage, la seule pensée d’une nouvelle journée de labeur leur fut intolérable. Par des ascenseurs et des escaliers intermi-nables, ils remontèrent à des étages qu’ils n’avaient pas revus depuis les jours de leur désastre. Tout d’abord Élisabeth s’enivra de cette sensation de liberté. Le souvenir des voies inférieures lui était une souffrance, et ce n’est qu’après de nombreux mois qu’elle put se rappeler avec quelque sympathie les pauvres femmes flétries qui étaient restées dans les bas-fonds, se racon-tant des scandales ou les souvenirs de leur folie et usant leurs jours à un martelage continuel.
Le choix qu’elle fit du logis qu’ils devaient occuper mainte-nant se ressentit de la joie véhémente de sa délivrance. C’était un appartement situé à l’extrémité même de la cité. Il avait, sur le mur d’enceinte, une terrasse et un balcon ouverts au vent et au soleil et laissant voir la campagne et le ciel.
Sur ce balcon se passe la dernière scène de cette histoire. C’est au coucher du soleil, en été, et les collines du Surrey sont
– 117 – très bleues et très claires. Denton, accoudé au balcon, regarde au loin ; Élisabeth est assise à côté de lui. La vue s’étend large et spacieuse sous leurs yeux, car leur balcon est à cinq cents pieds au-dessus du niveau du sol. Les champs de la Compagnie des Aliments qu’accidentent ici et là les mines des anciennes ban-lieues et que coupent les canaux étincelants du drainage, dispa-raissent dans les diaprures lointaines au pied des collines. C’est là qu’autrefois avaient campé les enfants d’Ouyah. Sur ces pentes éloignées, des machines bizarres, dont l’usage leur était inconnu, travaillaient lentement et la crête de la colline était couronnée de roues de ventilateurs au repos. Au long de la grande route du Sud, les serfs de la Compagnie du Travail, dans d’immenses véhicules mécaniques, revenaient en hâte vers leur repos, ayant accompli leur labeur quotidien. Dans l’air, une douzaine de petits aéroplanes privés descendaient vers la cité. Si familier que fût ce spectacle aux yeux d’Élisabeth et de Denton, il eût rempli l’esprit de leurs ancêtres d’un incroyable ébahisse-ment. Les pensées de Denton allaient vers l’avenir dans un vain effort pour s’imaginer ce que cette scène pourrait être au bout de deux autres siècles ; puis, reculant, son esprit se tourna vers le passé.
Il avait sa part de la science croissante de l’époque ; il pou-vait se représenter le XIXe siècle avec ses petites villes fumeuses et sales, ses routes étroites de terre battue, ses grands espaces vides, ses banlieues mal organisées et mal bâties et ses enclos ir-réguliers, avec l’ancienne campagne du temps des Stuarts, ses petits villages et son Londres minuscule, l’Angleterre des mo-nastères, l’Angleterre plus ancienne encore de la domination romaine, puis, avant cela, une contrée sauvage avec, ici et là, les huttes de quelques tribus guerrières. On dut construire et dé-truire ces huttes pendant un espace de temps qui faisait paraître le camp romain et la villa romaine comme datant d’hier ; et, avant ce temps-là, avant même les huttes, il y avait eu des hommes dans la vallée. Même alors – si récent était tout cela quand on l’évaluait d’après les époques géologiques – cette val-lée se trouvait là et au loin, ces collines, plus hautes peut-être et
– 118 – neigeuses, avaient occupé cette place et la Tamise était descen-due des Cotswolds vers la mer. Mais les hommes n’avaient été que des formes humaines, créatures de ténèbres et d’ignorance, victimes des bêtes et des inondations, des tempêtes et des pesti-lences et de la faim perpétuelle. Ils s’étaient maintenus, incer-tains, au milieu des ours et des lions et de toute la monstrueuse violence du passé. Déjà quelques-uns au moins de ces ennemis étaient domptés…
Denton suivit un certain temps les pensées où l’entraînait cette vision spacieuse, essayant, selon son instinct, de trouver sa place et sa proportion dans l’ensemble.
– Ce fut le hasard, fit-il, ce fut la chance. Nous en sommes sortis. Il se trouve que nous en sommes sortis, et nullement par nos propres forces… et cependant… non, je ne sais pas…
Il garda le silence pendant longtemps avant de reprendre :
– Après tout… il y a des âges encore… c’est à peine s’il y a eu des hommes pendant vingt mille ans et la vie existe depuis vingt millions d’années… Que sont les générations ?… Que sont-elles ? Énormes, et nous sommes si peu de chose. Cependant nous savons… nous sentons… nous ne sommes pas des atomes muets… nous faisons partie de la vie… nous en faisons partie dans les limites de nos forces et de notre volonté. Mourir, même, fait partie de la vie. Que nous mourions ou que nous existions, nous appartenons à la vie… À mesure que les temps viendront… peut-être… les hommes seront plus sages… plus sages ?… Comprendront-ils jamais ?
Il se tut de nouveau. Élisabeth ne répondait rien à ces choses, mais elle contemplait la figure rêveuse de Denton avec une affection infinie. Elle n’avait pas l’esprit très actif, ce soir-là. Un grand contentement s’était emparé d’elle. Elle posa sa petite main sur celle de son mari. Denton la lui caressa doucement, les yeux toujours fixés sur l’étendue spacieuse et entremêlée d’or.
– 119 –
Ils restèrent là, tandis que le soleil descendait. Bientôt Élisabeth frissonna.
Denton s’éveilla brusquement des vastes essors de sa son-gerie et alla lui chercher un châle.
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Herbert Georges Wells
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