Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

X Arbuton parle

X

 

A

 

Mme Ellison était à peu près guérie.

Elle avait déjà visité deux fois les magasins de la rue de la Fabrique; et son complet rétablissement ne rencontrait plus d’autre entrave que les délais apportés par la modiste à la confection d’une robe de soie trop précieuse pour être risquée en pièce à la merci des douaniers de la frontière.

En outre, bien que le colonel commençât à devenir impatient, la jeune femme n’était pas fâchée de remettre encore un peu son départ, dans l’intérêt d’une cause à laquelle elle avait fait volontairement l’offrande de ses souffrances.

Sur les derniers temps, Kitty avait montré bien peu de reconnaissance pour le dévouement infatigable de Fanny.

Elle avait l’ingratitude de se refuser de plus en plus aux confidences qu’on essayait de provoquer d’une façon détournée; elle résistait ouvertement à des attaques directes, même en matière de faits.

Mais, s’il répugnait à Kitty de tout confier à sa cousine, c’était peut-être parce que cela se réduisait à bien peu, ou parce qu’une jeune fille n’a pas, ou n’est pas censée avoir l’esprit à certaines choses, ou même les ignore entièrement, jusqu’à ce qu’elles lui soient précisées par la personne la plus autorisée à savoir ce qu’elle pense.

Le rêve au milieu duquel la jeune fille vivait était agréable et beau; son imagination en était pleinement satisfaite, et son intelligence agréablement bercée.

Ce rêve passait d’une phase à une autre sans se heurter aux angles de la réalité, et en apparence ne se reliait d’aucune façon ni au passé ni à l’avenir.

Elle-même paraissait ne pas y être plus concernée ni en être plus responsable, que si elle eût simplement joué le rôle d’une héroïne de roman.

La dernière semaine que nos amis devaient passer à Québec tirait à sa fin, et il ne leur restait plus que deux ou trois devoirs de touristes consciencieux à remplir.

Or, parmi les rares endroits intéressants qu’ils n’avaient pas encore vus, le principal était l’emplacement de l’ancien établissement des jésuites à Sillery.

—Ce serait mal de ne pas visiter cela, Kitty, dit Mme Ellison, qui, suivant son habitude, avait arrangé d’abord les détails de l’excursion, et maintenant l’annonçait. C’est l’une des plus importantes curiosités de l’endroit, et l’oncle Jack ne vous pardonnerait pas de l’avoir négligée. C’est même honteux de ne pas y avoir songé plus tôt. Je ne puis pas y aller avec vous, car je ménage mes forces pour notre pique-nique au Château-Bigot demain; mais je veux, Kitty, que vous veilliez à ce que le colonel voie bien tout. J’ai eu assez de peine, Dieu le sait, à analyser les faits pour lui.

Ceci se passait au moment où Kitty et Arbuton, assis dans le salon de Mme Ellison, attendaient le colonel retardataire, qui avait couru à l’hôtel Saint-Louis, et qui devait être de retour un instant après.

Cet instant était passé.

On lui accorda un quart d’heure de grâce, puis une demi-heure de magnanimité mécontente, mais point de colonel!

Mme Ellison commença par dire que c’était parfaitement abominable, ce qui la mit dans l’impossibilité de pouvoir plus tard rien ajouter de plus énergique que le mot: par trop vexant.

—Mais c’est que l’heure avance, dit-elle à la fin. Il est inutile d’attendre plus longtemps, si vous avez l’intention d’y aller aujourd’hui,—et c’est le seul jour qui vous reste. Ainsi vous feriez mieux de partir sans lui. Je ne puis me faire à l’idée de vous voir manquer cela.

La-dessus les deux jeunes gens se levèrent et partirent.

Quand le gentilhomme de haute lignée, Noël Brulart de Sillery, chevalier de Malte, l’un des courtisans de Marie de Médicis, abandonna les vanités du monde pour embrasser le sacerdoce, le Canada était la mission à la mode, et le noble néophyte donna la mesure de son esprit d’abnégation en consacrant ses grands biens à la conversion des sauvages infidèles.

Il fournit aux jésuites l’argent nécessaire pour entretenir un établissement religieux près de Québec; et cet établissement de Peaux-Rouges convertis au christianisme prit le nom euphonique du donateur, nom que l’endroit porte encore aujourd’hui.

Il devint tout de suite important comme la première résidence des jésuites et des religieuses de l’Hôtel-Dieu, qui, là, travaillèrent et souffrirent pour la religion, en butte aux horreurs de la pestilence, aux rigueurs de l’hiver et aux attaques des Iroquois.

Ce fut le théâtre de scènes miraculeuses, de martyres, de choses extraordinaires de toutes sortes, et le foyer de l’évangélisation indienne.

Bien peu d’événements de l’histoire si pittoresque de Québec lui ont été étrangers.

Du reste, l’endroit est digne d’être visité, autant pour la beauté sauvage du site que pour ses héroïques traditions.

A environ une lieue de la, ville, au point où l’irrégulière muraille de roc sur laquelle Québec est bâtie s’éloigne du fleuve, un vaste tapis de verdure s’étend entre le bord de l’eau et le pied du rocher couvert de bois.

C’est là que se trouvaient la mission et le village indien.

Encore aujourd’hui la puissante structure qui servit de première demeure aux jésuites est là—modernisée, naturellement, et consacrée à des usages profanes—mais solide comme autrefois, et bonne encore pour un siècle.

Alentour s’étend tout un monde de piles de bois d’équarrissage, couvrant toute la surface d’une anse profonde, l’une des nombreuses échancrures que présentent les rives du Saint-Laurent.

Un village de pauvre apparence s’échelonne le long de la route, sur le bord du fleuve.

De lourds bâtiments ancrés dans le chenal prennent leur cargaison de bois pour l’Europe; un gros bourg luit dans les bois de la rive opposée; il ne faudrait rien qu’un climat un peu plus favorable pour faire de ce lieu l’un des plus charmants endroits qu’on puisse rêver.

La voiture qui renfermait Kitty et Arbuton roula vers Sillery, en passant par le chemin Saint-Louis.

Déjà le feuillage jaloux, sous lequel se cachent les jolies villas et les habitations princières de ce faubourg aristocratique, se parait çà et là des teintes rouges et jaunes de l’automne.

Çà et là dans les champs une vigne sauvage rougissait le gazon.

Des cerises à grappes retardataires mûrissaient encore dans le détour des haies; l’air était rempli du cri mélancolique des grillons et des sauterelles, et s’imprégnait de cette indicible tristesse qui annonce la fin de l’été.

Le cœur des deux jeunes gens se ressentait de cette influence rêveuse.

Le cocher comprenait à peine quelques mots d’anglais, et leur conversation pouvait sans inconvénient aborder ces sujets naïvement personnels, prendre ce ton d’autobiographie psychologique qui caractérise les intimités croissantes entre deux jeunes gens—conversations dans lesquelles chacun d’eux apparaît à l’autre comme un être tout à fait exceptionnel, avec des idées, des émotions et des sentiments d’autant plus uniques, qu’ils sont absolument communs à l’un et à l’autre.

La lieue qui sépare Québec de Sillery avait paru bien courte, lorsque, quittant le chemin Saint-Louis, le cocher tourna bride dans la direction du fleuve, et s’engagea dans la route tortueuse et sauvage qui descend vers la rive.

Nos jeunes amis ne songeaient pas beaucoup à la vieille mission.

Néanmoins ils mirent pied à terre et visitèrent le petit enclos où s’élevait autrefois la chapelle des jésuites, dont on voit encore les fondations à fleur de sol.

Ils lurent l’inscription sur le monument érigé dernièrement par la municipalité à la mémoire du premier missionnaire jésuite venu au Canada et mort à Sillery.

Puis il leur sembla n’avoir rien de mieux à faire qu’à admirer les puissants radeaux et les piles de bois.

L’intérêt qu’ils semblaient prendre à l’endroit piqua la curiosité de Sillery; un petit Français entra dans la cour de la chapelle, et donna à Kitty une brochure sur l’histoire de la localité, sans vouloir accepter aucun paiement.

Une jeune femme, une Anglaise à physionomie sympathique, sortit d’une maison d’en face, et demanda en hésitant si l’on n’aimerait pas à visiter la mission.

Elle les introduisit à l’intérieur, leur montra comment l’ancien édifice avait été masqué par la construction moderne, et leur fit remarquer, par les profondes embrasures des fenêtres, que les murs avaient trois pieds d’épaisseur.

Les plafonds étaient bas et les pièces bizarrement disposées; mais le tout empruntait une certaine grandeur à sa solidité.

Il était aisé de se figurer les prêtres en soutane noire, ou les religieuses en robe grise, dans ces chambres obscures, témoins maintenant d’un genre de vie si différent.

En arrière il y avait une terrasse gazonnée, puis le rocher au flanc boisé s’élevait à pic.

—Si vous voulez monter là-haut, dit l’active petite cicerone à Kitty, lorsque son mari fut entré et eut poliment souhaité la bienvenue aux étrangers, je vous montrerai ma propre chambre qui est aussi ancienne que n’importe laquelle.

Les hommes restèrent en bas et les deux femmes montèrent dans une chambre tapissée et meublée dans le goût moderne.

—Nous avons été obligés de démolir le vieil escalier, continua la jeune femme, pour introduire notre bois de lit.

Ce dernier article était une magnifique pièce d’ébénisterie qui, suivant la propriétaire, méritait bien qu’on lui fit ce sacrifice.

Puis celle-ci indiqua plusieurs restes de la vieille bâtisse.

—C’est un curieux endroit de résidence; mais nous sommes ici pour l’été seulement.

Et elle se prit à expliquer tout naïvement comment les affaires de son mari les avaient forcés de quitter Québec et de s’établir à Sillery pour la saison.

Elle descendait l’escalier à la suite de Kitty, lorsqu’elle ajouta:

—C’est la première fois que je suis dans mes meubles, vous savez, et tout naturellement cela me paraîtrait étrange même ailleurs; mais vous ne pouvez pas vous faire une idée comme c’est curieux ici. Je suppose, fit-elle avec un léger embarras—mais comme si sa confidence méritait quelque retour, au moment où Kitty rendue au bas de l’escalier se retrouvait face à face avec Arbuton, qui s’apprêtait à monter à son tour avec le mari de la jeune femme—je suppose que ceci est votre voyage de noces.

Une angoisse subite saisit la jeune fille et lui fit monter le feu au visage.

Ainsi ce qui n’était pour elle qu’une agréable aventure paraissait aux autres comme la plus sérieuse preuve d’amour qui pût exister entre Arbuton et elle. Il n’y avait là pour les étrangers ni rêve, ni rôle dramatique, ni personnages de roman.

Bien plus, pour quelqu’un au moins, cela s’illuminait même des doux rayons de la lune de miel!

Et comment pouvait-il en être autrement?

Ici, dans cette région vers laquelle se dirigeaient fatalement tous les nouveaux époux—au point que cela en était devenu banal, et qu’elle se rappelait avoir entendu Mme March s’excuser presque d’y faire son premier voyage de femme mariée—comment deux jeunes gens, seuls comme ils étaient, auraient-ils pu ne pas être pris pour mari et femme.

Et le pis, c’est qu’il devait, lui, avoir entendu la fatale question.

La pâleur du jeune homme contrastait avec la rougeur de Kitty qui lui trouva l’air grave.

Il monta l’escalier à son tour, et elle prit un siège pour l’attendre.

—J’en ai tant vu, de ces couples américains, quand je vivais à la ville! continua l’affable petite maîtresse de maison. Mais je ne crois pas qu’il en vienne beaucoup à Sillery. Au fait vous êtes le seul qui soit encore venu cet été; et en vous voyant prendre intérêt à la vieille mission, j’ai cru que vous ne seriez pas fâchés si je vous adressais la parole pour vous inviter à entrer dans la maison. La plupart des Américains ne restent que juste le temps de visiter la citadelle, les plaines d’Abraham, et la chute de Montmorency, et puis repartent. Il me semble que cela devrait être fatigant pour eux de toujours recommencer la même chose. Mais au fait ce ne doit pas être toujours les mêmes....

Il n’était pas raisonnable de la part de Kitty de laisser son interlocutrice s’évertuer ainsi à soutenir la conversation.

Elle lui manifesta son contentement d’avoir visité le vieil édifice, ainsi que sa vive reconnaissance pour une si cordiale invitation.

Elle ne détrompa point la jeune femme, c’était plus simple; et lorsque reparu son compagnon, elle prit congé de ces bonnes gens emportant on ne sait quelle secrète satisfaction de ce qu’ils s’étaient mépris à son sujet.

Pourtant, comme la jeune femme et son mari se tenaient près de la voiture, répétant leurs adieux, elle aurait voulu retarder indéfiniment le départ, tant elle redoutait de se trouver en tête-à-tête avec Arbuton.

Mais aussitôt qu’elle fut seule avec lui, son esprit s’exalta. Pendant qu’ils cheminaient sous l’ombrage de la falaise, elle se mit à discourir avec une verve intarissable sur les objets intéressants de la route.

Elle s’extasia sur la beauté du fleuve large et tranquille, avec ses navires à l’ancre.

Elle faisait des réflexions badines sur le village à travers lequel ils passaient, avec ses portes ouvertes et le repas du soir fumant sur le grand poële encadré dans la cloison de chacune de ces demeures proprettes. Elle attira l’attention de son compagnon sur les deux grands escaliers qui escaladent le rocher, et conduisent des chantiers de bois aux plaines d’Abraham, et sur l’armée de travailleurs, qui, une petite chaudière à dîner à la main, montaient le long de cette rampe si difficile autrefois, pour regagner leurs quartiers dans le faubourg Saint-Roch.

Elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour rester maîtresse de la conversation et se tenir personnellement hors de question.

Un bout du village était peuplé par des Français; c’était propret gentil.

Mais, un peu plus loin, la route commença à pulluler d’Irlandais, et cessa d’être un sujet de discours intéressant.

Alors le silence contre lequel elle avait tant lutté, tomba sur eux et les enveloppa comme d’un cercle magique, qu’elle ne put réussir à rompre.

Il eût été mieux pour le succès d’Arbuton de respecter ce silence.

Mais un échec était pour lui invraisemblable; il avait si longtemps regardé cette jeune fille de haut en bas, disons le mot, qu’il ne pouvait pas s’imaginer qu’elle pût hésiter un instant à accepter l’offre de son cœur.

En outre, un sentiment de magnanime obligation se mêlait à son amour confiant, car elle devait savoir qu’il avait entendu ce que la jeune femme avait dit à la mission.

Peut-être laissa-t-il ce sentiment donner une certaine couleur à sa démarche, si légèrement que cela fût.

Il manqua de ce tact délicat si nécessaire à l’heure suprême.

Il ne sut pas attendre, et il parla, pendant que tout, chez la jeune fille, le sang de ses veines et chaque fibre de son être, demandait grâce.