Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

VII Premiers rêves d’amour

VII

 

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Pour les deux jeunes gens dont les jours allaient ainsi s’écoulant ensemble, on ne peut dire que le mardi différât beaucoup du lundi, ni dix heures du matin de trois heures et demie de l’après-midi.

Ils n’étaient pas toujours sûrs du jour de la semaine, et s’imaginaient souvent que ce qui avait eu lieu le matin était arrivé dans l’après-midi de la veille.

Mais quelque incertains qu’ils fussent de l’heure et du caractère de leurs petites aventures, et quelles que fussent celles-ci, Mme Ellison, par l’intermédiaire de Kitty, faisait son possible pour se tenir au courant de tout.

Puisque la liaison de Kitty et d’Arbuton était due à son indisposition, elle s’en considérait comme la victime, et croyait avoir droit à tous les sujets de conversation qui pouvaient en résulter.

Etendue sur son canapé, elle écoutait avec une patience à vaincre tous les caprices de jeune fille qui accueillaient parfois ses propos inquisiteurs.

Si sa satisfaction en était retardée, cela lui donnait d’un autre côté l’occasion de déployer tout son artifice, et son amour-propre n’en était que plus délicatement flatté par le triomphe final, lorsqu’elle réussissait à tout savoir.

En général, cependant, la jeune fille parlait assez volontiers.

Elle était heureuse d’avoir sur le compte de son ami l’opinion d’une personne d’une plus grande expérience que la sienne, et plus qu’elle au courant des choses du monde.

Et même, Mme Ellison n’eût-elle pas été la plus sage des deux, que la jeune fille aurait encore mieux aimé parler un peu de lui, que de toujours y penser. Et puis, en définitive, où sont les deux femmes qui n’aiment pas un peu à parler d’un homme?

Presque toujours, après ses promenades à travers la ville, Kitty s’approchait du canapé où reposait Fanny, et racontait fidèlement à celle-ci tout ce qui s’était passé.

La chose avait d’abord commencé sur un ton léger, et avec une pointe d’extravagance et de burlesque, mais plus tard les récits prirent un ton plus sérieux.

Enfin, sur les derniers temps, Kitty devenait quelquefois tellement distraite, qu’elle tombait tout à coup dans un silence embarrassé, juste au beau milieu de sa narration.

D’autres fois, elle faisait face à toute une procession de questions habilement manœuvrées, par un verbiage qui aurait découragé tout autre qu’un martyr.

Mais Mme Ellison souffrait tout, et aurait souffert encore davantage pour la cause.

Rebutée sur un point, elle attaquait sur un autre, et le résultat général de ses investigations lui donnait quelquefois une idée plus claire de ce qu’éprouvait Kitty, que ne pouvait s’en former la jeune fille elle-même.

Pour celle-ci, en effet, tout cela était rempli de mystère et d’incertitude.

—Nous avons beau nous rencontrer souvent, notre liaison a toujours le charme de la nouveauté, dit-elle un jour, adroitement pressée par Mme Ellison. Nous devenons de plus en plus étrangers l’un à l’autre, M. Arbuton et moi. Quelqu’un de ces matins, nous ne nous connaîtrons pas même de vue. J’ai déjà peine à me le remettre, bien que j’aie cru pendant quelque temps le savoir un peu par cœur. Et notez bien, au moins, que je parle en observatrice désintéressée.

—Kitty, comment pouvez-vous m’accuser de m’immiscer dans vos affaires! s’écria Mme Ellison, en prenant une position plus commode pour écouter.

—Je ne vous accuse de rien. Vous avez le droit de savoir tout ce qui me concerne. Seulement je veux être bien comprise.

—Sans doute, ma chère, dit la cousine avec une douceur affectée.

—Eh bien, reprit Kitty, il y a chez lui des choses qui m’intriguent de plus en plus,—des choses qui m’amusaient d’abord parce que je n’y croyais guère, et que je me suis sentie portée à repousser plus tard. Maintenant j’ai peine à m’insurger contre elles. Elles m’effrayent, et paraissent me refuser le droit d’être moi-même.

—Je ne vous comprends pas, Kitty.

—Vous savez ce que nous sommes chez nous, et dans quelles idées notre oncle nous a élevés. Nous n’avons jamais eu d’autre principe que celui d’agir avec droiture et de respecter le droit des autres.

—Eh bien?

—Eh bien, M. Arbuton semble avoir vécu dans un monde où tout est réglé par quelque loi rigoureuse à laquelle il est impossible de se soustraire. Par exemple, vous savez que, chez nous, nous parlons des hommes et nous les discutons, mais toujours au point de vue de la valeur personnelle de chacun; et j’ai toujours cru qu’une personne pouvait s’élever par ses propres efforts, pourvu qu’elle fût sincère et non infatuée d’elle-même. Lui, au contraire, semble juger les gens d’après leur origine, le lieu de leur résidence, le nom qu’ils portent, et croire que toute véritable distinction ne peut avoir d’autre source que les circonstances dans lesquelles il se trouve lui-même. Sans s’exprimer aussi clairement, il nous le fait comprendre en mettant tout le reste hors de question. Il paraît ne pas soupçonner qu’on puisse entretenir une opinion différente. Il foule aux pieds tout ce que l’on m’a enseigné à croire jusqu’ici; et, bien que je n’en aie que plus de respect pour mes convictions, je ne puis m’empêcher de me peser moi-même à sa balance, et alors je me trouve dépourvue de bien des avantages sociaux; je trouve ma manière de vivre ordinaire et commune, et tout ce qui m’entoure sujet à des conditions d’infériorité désespérante. Ses vues me semblent dures et étroites, et je crois que même ma petite expérience pourrait en réfuter les principes; mais elles sont les siennes, et je ne puis les concilier avec tout le bien que je connais de lui.

Kitty parlait la figure à demi détournée, près d’une des fenêtres de la façade, promenant vaguement son regard sur la chaîne bleuâtre et lointaine des montagnes qui dominent Charlesbourg, jouant avec son gant qu’elle levait de temps à autre et laissait retomber sur son genou.

—Kitty, dit Mme Ellison en réponse à toutes ces subtilités, vous ne devriez pas vous asseoir ainsi en face de la lumière. Cela fait paraître votre profil tout noir à ceux qui sont dans la chambre.

—Mais, Fanny, je n’en suis pas réellement plus brune pour tout cela.

—Non, mais une jeune fille doit toujours donner beaucoup d’attention à son apparence. Supposez que quelqu’un entrât.

—Dick est la seule personne qui, suivant toute probabilité, puisse entrer à cette heure; et il ne ferait pas attention à cela; mais si vous l’aimez mieux j’irai m’asseoir près de vous, dit Kitty, en allant se placer auprès du canapé.

Elle tenait son chapeau dans sa main et son gilet sur son bras. La fatigue d’une promenade récente la rendait un peu pâle, et mettait un peu de langueur sur sa figure et dans son attitude.

Mme Ellison admirait la beauté de sa cousine, en regrettant d’être la seule à pouvoir l’apprécier dans le moment.

—Où êtes-vous allés, cet après-midi? demanda-t-elle tout à coup.

—Oh! d’abord nous sommes allés à l’Hôtel-Dieu, puis nous avons visité la cour intérieure du couvent. Là, j’ai encore remarqué un aimable trait de son caractère—une manière à lui de vous mettre toujours dans votre tort, même en matière d’aucune conséquence, et sur des sujets qui n’ont ni bon ni mauvais côté. Je me rappelais l’endroit, parce que Mme March, vous vous souvenez, nous avait montré une rose que lui avait donnée une des religieuses de l’hôpital. J’essayai de conter la chose à M. Arbuton, qui prit gracieusement cela pour une avance qu’aurait faite Mme March vers sa connaissance. Je voudrais que vous vissiez quel charmant endroit fait cette cour intérieure, Fanny. Il est si étrange de trouver cela au cœur d’une ville populeuse! Il faut la voir avec sa chaumière d’un côté, ses granges longues et basses de l’autre, avec ses vaches canadiennes, aux cornes largement écartées, arrachant de larges bouchons de foin aux râteliers extérieurs, sans faire attention aux pigeons et aux poulets qui picorent sous leurs pieds....

—Oui, oui; abrégez, Kitty. Vous savez combien peu j’aime la nature. Arrivons à M. Arbuton, fit Mme Ellison, sans y mettre la moindre ironie.

—Cela paraissait comme la cour d’une ferme, quelque part au loin dans la campagne, reprit Kitty; et M. Arbuton honora le tout jusqu’au point de dire que c’était exactement comme en Normandie.

—Kitty!

—Oui, oui, Fanny, parole d’honneur. Et les vaches n’ont pas plié le genou pour le remercier. A droite s’élevaient les bâtiments de l’hôpital, avec leurs murs de pierre et leurs toits aigus, percés çà et là de lucarnes, comme notre couvent d’ici. Un artiste était occupé à dessiner l’ensemble. Il avait une si jolie figure bronzée, avec une impériale surmontée de petites moustaches brunes, et des yeux noirs si souriants, qu’on ne pouvait l’apercevoir sans s’en éprendre. Il causait très familièrement avec les ouvriers désœuvrés et les femmes qui le regardaient travailler. Il faisait un croquis d’une statuette de la Vierge logée dans une niche de la muraille, et quelqu’un s’écria—c’est M. Arbuton qui traduisait: “Voyez donc! il a fait la sainte Vierge d’un seul coup de crayon.—Oh! dit le dessinateur, la belle affaire! en trois coups je ferais la sainte Famille.” Tout le monde se mit à rire; et cette petite plaisanterie lui gagna toutes mes sympathies;—les plaisanteries sont si rares sur les lèvres de M. Arbuton! Quelle heureuse vie, dis-je, que celle d’un peintre! elle vous donne le privilège de mener une vie nomade, et vous pouvez courir le monde, voir tout ce qu’il renferme de beau et de curieux, et personne n’a le droit de vous blâmer. Je me demande pourquoi ceux qui peuvent le faire n’apprennent pas à peindre. M. Arbuton me prit au sérieux et répondit que pour parvenir à peindre il fallait autre chose que le loisir de pouvoir le faire, que la plupart des dessinateurs étaient une véritable plaie avec leurs cahiers d’ébauches, et qu’il avait vu trop souvent les tristes effets de cette manie de dessiner des statues. Je me trouvais encore avoir tort comme toujours. Pourtant, vous me comprenez, ce n’est pas que je voulusse apprendre le dessin; j’aurais seulement désiré être peintre, pour aller çà et là dessiner les vieux couvents, m’asseyant sur des chaises volantes pendant les belles après-midi, et badinant gaîment avec tout le monde. Il ne pouvait pas comprendre cela, mais l’artiste le comprenait, lui. O Fanny, si j’avais pris le bras de ce peintre plutôt que celui de M. Arbuton sur le bateau, le premier jour de notre rencontre! Mais le pis, c’est qu’il fait de moi une hypocrite, une personne lâche et dépourvue de naturel. Je voulais m’approcher du peintre et examiner son ouvrage; mais j’avais honte d’avouer que je n’avais pas encore vu un dessin original de ma vie. Je m’aperçois que je deviens honteuse ou que je semble honteuse d’une foule de choses tout à fait innocentes. Il a le don de paraître ne pas croire possible qu’aucun de ceux qui l’entourent puissent différer d’opinion avec lui. Et pourtant je diffère avec lui. Je diffère autant avec lui que ma vie diffère de la sienne. Je sais que j’appartiens à l’espèce de gens qui ne lui vont pas, et que je suis à ses yeux quelque chose d’irrégulier, d’incorrect et d’anormal; et, bien qu’il soit plaisant de l’entendre me parler comme si je devais avoir pour ses idées les mêmes sympathies qu’elles pourraient rencontrer chez une jeune fille de fortune, cela me vexe et m’humilie. Jusqu’à ce moment, Fanny, puisque vous voulez le savoir, voilà le principal effet que M. Arbuton a produit sur moi. Je suis graduellement entraînée et poussée, par la crainte, dans la tromperie, les stratagèmes et l’inconséquence.

Mme Ellison ne trouvait pas tout cela si grave.

Elle était de ces femmes qui aiment la brusquerie chez les hommes, pourvu que celle-ci ne s’attaque ni à leur beauté ni à leurs charmes à elles.

Elle ne crut pas cependant devoir entrer en discussion sur ce sujet, et dit simplement:

—Mais, Kitty, vous devez sûrement trouver chez M. Arbuton bien des choses dignes de respect.

—De respect? mais sans doute. Seulement le mot respect n’est pas tout à fait ce qui convient à quelqu’un qui se croit sacré. Dites vénération, Fanny, dites vénération!

Kitty s’était levée, mais d’un geste suppliant Mme Ellison la fit rasseoir.

—Ne partez pas, Kitty; je suis loin d’avoir fini. Il faut que vous me disiez encore quelque chose. Vous m’avez trop bien fait venir l’eau à la bouche. Je suis sûre que vos promenades ne sont pas toujours aussi désagréables. Vous en êtes souvent revenue enchantée. De quoi causez-vous généralement? Voyons, donnez-moi quelques détails pour une fois.

—Ma foi, il se présente toujours quelque chose, vous savez. Et pourtant il arrive aussi que nous ne causons pas du tout, pour la raison que je n’aime à dire ni ce que je pense ni ce que je ressens, de crainte que ma pensée ou mes sentiments ne soient trouvés vulgaires. Il s’ensuit que M. Arbuton lui-même est quelquefois une entrave à la conversation. Il vous ferait douter s’il n’y a pas quelque chose de trop commun dans la respiration ou dans la circulation du sang, et s’il ne serait pas de bon ton d’arrêter cela.

—Enfantillages, Kitty! Il est bien cultivé, n’est-ce pas? Ne parlez-vous pas littérature ensemble? Il a tout lu, je suppose.

—Oh oui, il est assez au courant.

—Que voulez-vous dire?

—Rien. Seulement il me semble parfois que, s’il a lu, ce n’est pas par goût, mais parce qu’il devait cela à sa dignité. Je puis me tromper, mais il me semble qu’un poème délicat soumis à sa froide dissection doive perdre pour lui la moitié de son charme et de sa douceur—si je puis me permettre ce langage un peu fleuri.

—Mais Kitty, ne le trouvez-vous pas distingué? Je suis certaine qu’il l’est beaucoup, moi.

—Il est excessivement particulier. Mais je ne pense pas qu’il soit bien sensible à notre opinion là-dessus. Son propre suffrage lui suffit.

—Il est toujours attentif, n’est-ce pas?

—Je croyais que nous parlions de sa tournure d’esprit, Fanny. Il vaudrait mieux, ce me semble, laisser ses manières de côté, répondit Kitty avec malice.

—Mais, Kitty, reprit Mme Ellison en se donnant l’air d’argumenter, il doit y avoir quelque relation entre son esprit et ses manières.

—Probablement; mais il y en a peu entre ses manières et son cœur. Ses manières n’ont pas l’air de venir de lui; elles paraissent plutôt avoir été empruntées. Il est parfaitement élevé, et neuf fois sur dix, il est d’une si exquise politesse que c’en est merveilleux; mais la dixième fois, il vous dira quelque chose de si offensant, que vous aurez peine à en croire vos oreilles.

—De sorte qu’il vous plaît neuf fois sur dix.

—Je n’ai pas dit cela. Mais, au moins cette dixième fois, sa bonne éducation est en défaut, et alors il semble n’avoir rien dans sa nature qui le rachète. Cependant, vous pouvez être certaine que, s’il savait avoir été désagréable, il en serait fâché.

—Mais dans ce cas, Kitty, comment pouvez-vous dire qu’il n’y a point de rapport entre son cœur et ses manières? Ce fait seul prouve qu’elles lui viennent du cœur. Au moins soyez logique, Kitty, dit Mme Ellison, pendant que ses nerfs ajoutaient sotto voce: puisque vous êtes si abominablement agaçante!

—Oh! reprit la jeune fille avec cette espèce de ricanement qui signifie qu’après tout il y a peu matière à rire; je n’ai pas voulu dire qu’il en serait fâché pour les autres; cela pourrait être, mais à coup sûr il en serait fâché pour lui-même. Il en est de sa politesse comme de ses lectures; il paraît considérer comme se devant à lui-même, en sa qualité de gentilhomme, de bien traiter les autres; et s’il le fait, ce n’est pas du tout parce qu’il s’occupe d’eux: il ne voudrait pas manquer sur ce point, voilà tout.

—Mais Kitty, est-ce que cela ne devrait pas être mis à son crédit?

—Peut-être; je ne dis pas. Si j’avais un peu plus vu le monde, j’admirerais peut-être cela; mais à l’heure qu’il est, vous savez....

Ici le rire de Kitty devint un peu plus naturel, et contrefaisant comiquement l’air et le ton d’Arbuton:

—Je ne puis, ajouta-t-elle, me défendre de trouver cela un peu.... vulgaire.

Mme Ellison ne pouvait pas se rendre compte jusqu’à quel point Kitty était sérieuse dans ce qu’elle disait.

Elle respira longuement une ou deux fois pour se donner contenance, se releva à moitié, déchargea son ressentiment sur l’oreiller du canapé, et reprenant possession d’elle-même:

—Ma foi, Kitty, je ne sais trop que penser de tout cela, dit-elle avec un soupir.

—Rien ne nous oblige d’en penser quoi que ce soit, Fanny; et cela peut à la rigueur nous servir de consolation, reprit Kitty.

Il se fit un silence pendant lequel la jeune fille repassa dans son esprit toutes les circonstances de sa liaison avec Arbuton, circonstances que cette conversation n’avait guère présentées sous des couleurs plus claires et plus attrayantes.

Ces relations avaient commencé comme un roman; leur côté poétique avait séduit son imagination sinon son cœur; et maintenant elle se sentait isolée et étrangère en présence du jeune homme.

Elle n’avait aucun droit de s’attendre à autre chose, même sous l’empire d’un sentiment profond; mais lorsqu’elle s’avouait avec une sincérité moitié triste et moitié plaisante, qu’elle avait espéré et tacitement demandé trop, elle se plaignait doucement elle-même, avec une espèce de compassion désintéressée, comme s’il se fût agi d’une autre jeune fille dont le rêve du cœur aurait été brisé.

Hélas! ce rêve envolé entraînait la perte d’un autre idéal.

Elle s’apercevait qu’il s’était graduellement formé dans son esprit une image de Boston bien différente du lieu que son enfance avait béni, de la ville sacrée des héros et des martyrs anti-esclavagistes, et bien différente aussi du joyeux, aimable et sympathique Boston de M. et Mme March.

Ce nouveau Boston auquel Arbuton l’avait initiée était un Boston plein de mystérieux préjugés et de réserve hautaine, un Boston aux goûts raffinés et difficiles, dont le cachet social appartenait au vieux monde, et qui repoussait tout contact avec les mœurs et coutumes du nouveau; un Boston aussi étranger que l’Europe à son inexpérience naïve, fier seulement de ce qui ne ressemble pas à l’Amérique; un Boston qui aimerait mieux périr par le fer et le feu que d’être soupçonné de vulgarité; un Boston critiqueur, dégoûté, blasé, méprisant le reste de l’hémisphère, et froidement satisfait de lui-même, en tout ce qui ne peut avoir aucun rapport avec le Boston que la jeune fille avait rêvé.

Ce n’était pas plus, il est vrai, le Boston réel que nous connaissons et que nous aimons, qu’aucun des deux autres; mais ce Boston troublait Kitty plus qu’il n’aurait dû, même s’il eût été réel.

Cela la rendait soupçonneuse à l’endroit de la conduite d’Arbuton envers elle, et lui faisait remarquer plusieurs petites choses qui lui auraient échappé sans cela.

L’humeur railleuse, et l’indifférente confiance en elle-même qu’elle avait eues près de lui, dans les commencements, l’avaient désertée, et ne lui revenaient un peu que lorsqu’un incident quelconque venait la distraire et lui faire oublier les contrastes qu’elle ne découvrait que trop entre leurs manières respectives de voir et de penser.

Il lui fallait faire un effort de plus en plus grand pour entrer en relation sympathique avec lui; et quand elle y réussissait, elle retombait bientôt dans un décourageant mépris d’elle-même, comme si elle eût été coupable d’un acte d’hypocrisie.

Après une longue pause elle reprit, comme parlant au nom de cette autre jeune fille à laquelle elle venait de songer:

—On dirait que M. Arbuton est tout gants de chevreau et fin parapluie— c’est à-dire le type de l’homme élégant et bien mis; son apparence nous fait tout espérer, mais bon Dieu! je plaindrais celle qui l’aimerait. Figurez-vous une jeune fille qui rencontrerait cet homme et qui s’en éprendrait! Probablement qu’elle ne se persuaderait jamais entièrement qu’il n’est pas quelque peu celui qu’elle avait cru trouver d’abord, et elle emporterait dans la tombe la pensée qu’elle n’a pas su le comprendre. Quel curieux roman cela ferait!

—Alors pourquoi ne l’écrivez-vous pas, Kitty? Personne ne pourrait le faire mieux que vous.

Kitty eut une subite rougeur, puis un sourire:

—Oh! je ne m’en croirais pas le talent, dit-elle. Ce ne serait pas une histoire bien facile à combiner. Peut-être cet homme ne ferait-il rien d’assez positivement désagréable pour mériter condamnation. Le seul moyen de peindre son caractère serait de la faire s’oublier, elle, jusqu’à lui dire des choses blessantes, dont elle se repentirait ensuite, tandis que lui serait toujours impassiblement irrépréhensible en tout. Et encore serait-il peut-être regardé par les imbéciles comme le plus à plaindre. Ma foi, après tout, M. Arbuton a été très poli pour nous, Fanny, reprit-elle en se levant, à la suite d’une autre pause. Peut-être suis-je injuste. Pardonnez-le-moi pour lui; et je voudrais, ajouta-t-elle avec cet air de désappointement découragé qui lui prenait quelquefois, et pendant qu’elle sentait son cœur se serrer de surprise à chaque mot qui semblait tomber de ses lèvres à son insu, je voudrais qu’il s’en allât.

—Kitty! vous me choquez, dit Mme Ellison en se dressant sur ses coussins.

—Je suis choquée moi-même, Fanny.

—Alors êtes-vous réellement fatiguée de lui?

Kitty, debout près de la chaise qu’elle venait d’abandonner, détourna la tête sans répondre.

Mme Ellison étendit la main vers elle:

—Kitty, approchez! dit-elle avec un élan d’impérieuse tendresse.

—Non, Fanny, je ne veux pas, répondit la jeune fille d’une voix tremblante.

Elle porta à sa bouche le gant que sa main secouait nerveusement de droite à gauche, et en mordit convulsivement le bouton.

—Je ne sais pas si je suis fatiguée de lui, dit-elle—quoique, à coup sûr, ce ne soit pas un homme sur qui on puisse se reposer—mais je suis fatiguée de la chose elle-même. Je suis continuellement dans l’angoisse et le trouble, et je n’y vois pas d’issue. Oui, je voudrais qu’il partît! Oui, il est fatigant. Pourquoi reste-t-il ici? S’il se croit si supérieur à nous, pourquoi tenir à notre compagnie? Il est temps qu’il s’en aille. Non, Fanny, non! s’écria-t-elle avec un petit rire saccadé, en repoussant encore une fois la main qu’on lui tendait, laissez-moi faire la folle toute seule, je vous en prie.

Et, passant rapidement la main sur ses yeux, elle s’enfuit hors de la chambre. A la porte, elle se retourna:

—Fanny, dit-elle, n’allez pas croire que c’est ce que vous pensez, au moins.

—Non, non, ma chère, je vois que vous êtes un peu lasse.

—Car je désire réellement qu’il parte.

Or, justement ce jour-là, Arbuton trouvait plus difficile que jamais de revenir à son intention première de quitter Québec, et de briser une bonne fois avec cette famille.

Il se promettait cela tous les jours d’une façon ou d’une autre, et sa résolution s’évanouissait à chaque soleil levant.

Quelle que fût son opinion sur le compte du colonel et de Mme Ellison, il est certain qu’en ce qui concernait Kitty—considérée au point de vue de ses rapports présents avec elle—il ne voyait pas quel changement dans sa personne eût pu la rendre meilleure à ses yeux.

Il lui trouvait un charme de manières, qui—quoique n’étant pas de son monde à lui—aurait pu s’imposer n’importe où.

Le plaisir enfantin qu’elle trouvait en toute chose, bien qu’il ne pût guère y répondre, avait beaucoup d’attrait pour lui. Il respectait le côté sérieux qu’il découvrait dans les transports de gaîté de la jeune fille.

Il était étonné des connaissances qu’elle avait acquises de côté et d’autres.

Il allait jusqu’à ne pas trouver à redire aux enthousiasmes littéraires qu’il trouvait chez elle aussi naïfs que l’amour d’une petite fille pour les fleurs.

En outre, il appréciait plusieurs des avantages personnels qu’elle possédait: une voix douce et musicale, un regard tendre, voilé de longs cils, une pose d’épaules tombantes, et de mains paresseusement posées l’une dans l’autre sur les genoux, beaucoup de sérénité dans la figure, un rire plein de sonorité légère et franche.

Il n’y avait rien de bien rare dans toutes ces qualités; et, combinées d’une façon différente, il les avait remarquées mille fois chez d’autres.

Et pourtant, chez Kitty, il y trouvait une étrange fascination.

Elle avait de ces petites minauderies qui provoquent des soins doux et caressants; mais il s’était aperçu aussi qu’elle tenait assez du petit chat pour se défendre contre les actes de condescendance excessive; et jamais elle ne le séduisait plus que lorsqu’elle montrait toute l’élévation de son caractère, en lui résistant le plus énergiquement.

Ici et pour le moment, tout était parfait; mais il se devait à son avenir, et sa conscience ne le laissait pas en repos.

Le charme de se rencontrer avec elle si familièrement sous le même toit, l’entraînement de sa présence habituelle, lui devenaient intolérables.

Il ne pouvait pas s’y soumettre plus longtemps. Dans son intérêt, il fallait en finir.

Mais d’une heure à l’autre, il sentait sa résolution s’amollir, et il restait.

Les jours qu’il passait en hésitations, à la pensée de l’immense distance qu’il y avait entre lui, Kitty et la famille de celle-ci lui apportaient aussi des moments d’heureux oubli, pendant lesquels toutes ses craintes s’évanouissaient devant la beauté douce de la jeune fille, et la grâce enfantine que, sans le savoir, elle déployait dans chacun de ses mouvements.

Il se blâmait eu vain de laisser le temps s’écouler de cette façon; une semaine, deux semaines avaient fui comme un rêve, et il attendait que le hasard vînt se placer entre lui et sa folie.

Mais enfin, cette fois, il était décidé à partir; et le soir, après être allé fumer un cigare sur la terrasse Durham, il frappa à la porte de Mme Ellison pour lui annoncer que le surlendemain il se mettrait en route pour les montagnes Blanches.

Il trouva la famille en train de projeter pour le jour suivant une expédition, dont il devait lui aussi faire partie.

Mme Ellison avait déjà pris sa part des préparatifs, car, étant toujours en disponibilité dans sa chambre, et n’ayant point d’autre occupation, elle s’était faite presque volontairement victime de la passion du colonel pour la science de seconde main, et en était arrivée à connaître peut-être mieux que n’importe quelle femme des Etats-Unis l’expédition d’Arnold contre Québec en 1775.

Elle savait dans quel but cette attaque avait été projetée; à travers quelles difficultés et avec quelle héroïque persévérance elle avait été mise à exécution; comment cette invincible petite armée de carabiniers s’était ouvert un chemin à travers les forêts inexplorées du Maine et du Canada, et avait tenu assiégée la vieille forteresse grise sur son roc, jusqu’à ce que l’hiver eût succédé au rouge automne, et comment, pendant cette fatale dernière nuit de l’année, ils se précipitèrent sur les redoutes, furent repoussés en laissant la moitié de leurs prisonniers, Montgomery tué, Arnold blessé, et malheureusement destiné à survivre.

—Oui, dit le colonel, si nous prenons en considération le temps où ils vivaient, tout ce qui leur manquait des progrès modernes, au mental, au moral et au physique, il faut avouer qu’ils ont fait beaucoup. Ce n’était point, il est vrai, sur une bien grande échelle, mais je ne vois pas qu’ils eussent pu être plus braves, chaque homme eût-il été multiplié par dix mille. Le fait est que—ainsi qu’il en sera dans cent ans d’ici—je ne sais pas si je n’aimerais pas mieux avoir été l’un de ceux qui ont essayé cette fois-là de prendre Québec, que l’un de ceux qui ont pris Atlanta. Il est vrai, monsieur Arbuton, que, pour le moment et à cause surtout de l’affliction qui en résulterait pour ma famille, je consens à rester ce que je suis. Mais examinez un peu ce que ces gaillards-là ont fait!

Et le colonel tira de sa fidèle mémoire, où Mme Ellison les avait entassés, les faits héroïques de l’expédition d’Arnold, dont il fit une intéressante peinture.

—Et maintenant, ajouta-t-il, nous irons visiter demain le théâtre de l’assaut du 31 décembre. Kitty, chantez-nous quelque chose.

Dans un autre moment, peut-être Kitty aurait-elle hésité, mais elle se trouvait ce soir-là dans un état d’esprit si calme à l’endroit d’Arbuton, elle s’occupait si peu de son approbation ou de son blâme, qu’elle se plaça de suite au piano, et chanta nombre de romances probablement aussi indignes d’une oreille cultivée, qu’aucune autre déjà entendue par le jeune homme. Mais, quoique chantées avec une voix peu exercée et un talent musical assez problématique, elles eurent le don de plaire, ou plutôt ce fut la chanteuse elle-même qui charma.

La courageuse simplicité de cœur avec laquelle elle s’exécutait aurait suffi pour cela; et Arbuton n’avait aucune raison de se demander comment la chose lui plairait à Boston, s’il était marié, et si c’était sa femme qui chantât de cette façon.

Néanmoins, lorsqu’un jeune homme regarde une jeune fille, ou qu’il l’écoute, mille fantaisies prennent possession de son esprit—vagues imaginations, fantasmagories capricieuses.

Mais cette question qui se présentait indirectement à son esprit, comme la douleur en rêve, se perdit bientôt dans les modulations de la chanteuse, et la rêverie d’Arbuton n’en fut que plus calme.

Après avoir dit bonsoir à la famille Ellison, il se rappela qu’il avait oublié quelque chose: c’était de leur annoncer son départ.