Van Vogt,Alfred E.-L'horloge temporelle

Alfred E Van Vogt · Chapitre 3 sur 10

Pages du PDF

Van Vogt,Alfred E.-L'horloge temporelle

Chute Libre

 

La voix à son oreille annonça :

— Olin Price, vous présentez de fortes réactions d’adrénaline. Prenez note.

Quelques secondes à peine s’étaient écoulées depuis que Price avait été sauvagement jeté hors du lind. Donc la rétroaction de l’ordinateur surveillant cet état était prompte.

Il tombait rapidement. L’air, tout en étant raréfié à cette altitude, commençait à siffler autour de son casque. Comme lui, personnellement, était soulagé d’avoir échappé à l’endroit où il se trouvait quelques instants plus tôt, il fut vaguement surpris qu’il y ait une réaction. À vrai dire, il se sentait très calme. Il pensait : Mieux vaut cette tentative, quelle qu’en soit la fin, qu’une seule journée de plus sous le contrôle de Vrain.

Il en déduisit que son corps avait des réactions propres. Ce qui, naturellement, était le niveau auquel fonctionnait l’ordinateur. Réactions corporelles : musculaire, chimique, nerveuse, glandulaire.

— Battement de cœur accéléré, Olin Price, reprit la petite voix dans son oreille. Cependant il n’y a pas d’indication d’efforts concomitant.

Et cela – le pouls rapide – semblait un peu trop prématuré aussi. De son poste d’observation, il distinguait au-dessous de lui une planète brumeuse. Encore vingt mille mètres à parcourir, calcula-t-il… Ce qui signifiait que l’instant de l’impact était encore éloigné de nombreuses minutes. Ce ne devrait donc pas être un facteur de considération immédiat.

J’ai probablement encore une décision à prendre.

Ce qui était une idée assez ridicule, dans le fond. Il tombait en chute libre, sans parachute, sans aucun des secours mécaniques à sa disposition.

Par conséquent, essentiellement, toutes ses décisions étaient déjà derrière lui. Et, particulièrement, la dernière qui avait poussé Vrain à le jeter dehors.

Tout ce qu’il reste à faire à Vrain, c’est d’attendre et de me laisser tomber.

Quelques instants après cette pensée, une voix différente parla par le minuscule microphone à l’intérieur de son oreille :

— Olin, je vous promets de laisser votre femme tranquille à l’avenir.

C’était la voix de Vrain. Il parlait sur le ton d’un officier qui veut persuader quelqu’un. Price répliqua sèchement :

— Vous avez déjà promis deux fois, et à chaque fois vous n’avez pas tenu parole.

— Maintenant vous m’avez absolument convaincu. Jamais encore vous ne m’avez irrité au point que je vous jette par-dessus bord.

— Vous êtes un homme sans moralité, dit durement Price, sans aucun sentiment normal de compassion. Et en ce moment, vous êtes un menteur. Alors fichez-moi la paix.

— Tout de même (et la voix de baryton resta conciliante, posée), avant que vous vous mettiez à m’injurier, vous avez bien arrimé la corde de plongée spatiale. Et vous l’avez laissée sous mon contrôle. Donc, vous espériez quelque chose.

Entre tous ses actes, c’était la seule chose à laquelle Price avait réellement songé et il avait hésité. Cependant, à la fin, il lui avait semblé que rien d’autre ne serait convaincant.

Price prononça la seule phrase qu’il avait répétée, sur le ton amer et précis :

— Mon espoir c’est que vous trouverez quelque chose qui résoudra le problème.

— Vous avez ma parole.

— Ça, mon général, dit-il avec mépris, c’est totalement dénué de valeur.

Un temps. Puis :

— Très bien, Olin. Je vais essayer de trouver un système satisfaisant et infaillible. Et je reprendrai la communication.

— Vous feriez bien de vous dépêcher, dit Price.

La vue, au-dessous de Price, lui était familière. Vivant comme il l’avait fait dans un lind, il avait eu pendant pratiquement toute sa vie d’adulte un vaste panorama de la planète chaque fois qu’il regardait dehors.

C’était devenu plutôt monotone. La surface était si loin que l’œil nu ne distinguait aucun détail. Même les villes détruites n’étaient que des taches floues dans le même monde d’ombres embrumé.

Bien sûr, il y avait les compétitions hebdomadaires de plongée spatiale. Alors les machos comme Vrain sautaient comme le faisait à présent Price. Et le critère de l’adresse – et de la supra-virilité – était la distance que l’on parcourait avant d’être arraché à sa plongée. Heureusement (si c’était là le mot juste) ce contrôle exigeait des techniciens aussi habiles que Price. Au cours d’une compétition, il observait attentivement les plongeurs. Cela pouvait se faire aisément grâce aux remarquables instruments d’observation qui, eux, montraient les détails de la surface.

Ainsi il avait pu revoir occasionnellement combien sa planète était désolée et, à sa manière, magnifique. Si vide. Si déserte. Si totalement détruite.

Ses réflexions furent interrompues par la voix de Vrain :

— Si vous levez les yeux, vous verrez pourquoi vous pourrez soudain vous intéresser de nouveau à votre sauvetage.

Comme il savait de quel côté regarder, Price vit presque immédiatement le point minuscule. De nouveau, la voix de Vrain :

— À mon avis, la meilleure solution c’est que je descende vers vous et que je vous casse la gueule jusqu’à ce que vous mettiez fin à toutes ces sottises.

Comme Price observait le point mouvant, l’autre petite voix annonça :

— Olin Price, vous éprouvez une émotion semblable au triomphe, un état particulier de sur-stimulation. Vous êtes prié d’observer que c’est une autre réaction extrême.

Ce que Price observait, c’était que Vrain avait fixé à ses jambes des moto-flips. Ils le propulsaient beaucoup plus vite qu’une chute naturelle. Malgré tout, il y avait le temps nécessaire au rattrapage. Donc, ignorant l’ordinateur, Price put dire dédaigneusement :

— J’aurais dû me douter que votre solution serait encore un truc ultra-viril.

(C’était une petite litote. Il avait espéré, avec un besoin total, que ce serait la solution.)

— Tout ce que je veux, dit Vrain, c’est sauver votre peau. Vous ne pouvez pas y être opposé à cent pour cent.

— Vous ne croyez pas que ça dépend de la chose pour laquelle je suis sauvé ? Mon foyer et ma famille détruits par un homme incapable d’éprouver le moindre sentiment réel et sincère.

Ils n’eurent pas le temps de converser davantage. Brusquement, Vrain était là, les pieds abaissés maintenant. Les moto-flips le ralentirent jusqu’à ce qu’il tombe exactement à la même allure que Price.

C’était une manœuvre admirablement exécutée en souplesse. Car, en terminant sa plongée, il avait manifestement raidi par télécommande le câble qui le reliait au lind. Le mouvement le propulsa au-delà de Price dans un long balancement gracieux. À travers la visière de son casque transparent, il sourit largement à Price et agita amicalement la main.

Vrain s’éloigna d’au moins quatre cents mètres, comme un homme sur une balançoire. C’était dans un sens une description exacte. Il était au bout d’un long filin solide qui le soutenait comme ne pouvait le faire un moto-flip, c’est-à-dire qu’il le stabilisait.

Étant allé aussi loin que possible, l’officier revint vers Price, exactement dans la bonne direction. Ils ne seraient séparés que de quelques centimètres quand ils se croiseraient. Price soupira. Et pensa : « D’accord, mon vieux, merci d’avoir réglé çà pour moi. »

Il n’y avait rien à dire, ou tout au moins rien qu’il pût dire. En plongeant comme il l’avait fait, Vrain avait automatiquement rendu les commandes de soutien du câble au tableau de bord, débranchées du manuel. Et, fort simplement, un technicien comprenait ce tableau et y était plus à l’aise qu’un plongeur spatial.

Pas le temps d’y penser. Le corps, là-bas, fonçait sur lui comme une balle. Price attendit de voir littéralement le blanc des yeux de Vrain à travers le casque.

À ce moment, il pressa un bouton de sa combinaison de mécanicien qui ne faisait pas partie de l’équipement standard du plongeur spatial. Instantanément, l’appareil là-haut, à bord du lind, entama sa manœuvre d’équilibre par rétroaction.

Vrain s’écarta et passa à une distance de trente mètres. Juste avant cet instant final, il dut comprendre qu’il allait manquer son coup. Son moto-flip se mit en marche. Mais il ne pouvait que le ralentir. Vrain dut avoir une idée car il se servit finalement des flips pour freiner un nouveau balancement.

Tandis qu’ils continuaient de tomber ensemble, Vrain demanda sur un ton accusateur :

— C’est vous qui avez fait ça ? Ou bien je vous ai simplement manqué ?

Décision. Instant de. Tel était le sentiment. Et Price comprenait l’idée qu’un affrontement à ce moment devrait contenir une déclaration de révolte et d’hostilité totales.

Comme s’il devinait le dilemme de son employé (de son esclave ?) Vrain murmura :

— Réfléchissez un peu, Olin. Il y a cent trente-sept linds en dehors du mien. Chacun a un technicien comme vous, qui bénéficie d’un traitement de faveur et de droits, y compris celui de se marier. Chacun a un officier comme moi, capable, résolu, contrôlant toutes les armes au moyen d’ordinateurs intégrés déclenchables par la pensée. Les officiers forment une association de défense et se soutiennent entre eux. Les techniciens n’ont pas le droit de communiquer les uns avec les autres et n’ont par conséquent aucune occasion de se liguer contre leurs employeurs. Ce sont des serviteurs. Ils ne sont pas armés mais ceux du sexe masculin peuvent utiliser la force physique au profit de leurs officiers. Olin, poursuivit-il d’un ton persuasif, c’est un groupe restreint. Mais il est uni, et intelligent, et résolu, et ne peut pas être vaincu par un seul homme.

» Alors croyez-moi. Je regrette sincèrement ce que j’ai fait. Je vous jure que désormais je laisserai Anaïs tranquille. Remontons à bord du lind et faisons la paix. Enfin quoi, que pourriez-vous faire d’autre qui soit raisonnable ?

C’était la prière finale. Price le reconnaissait. Et il n’y avait aucun doute : c’était l’instant de décision.

Son altimètre indiquait 8 370 mètres et le vent gémissait en sifflant à ses oreilles tandis qu’il tombait, tombait. Ce qui le surprenait, et le rendait muet, c’était la première tentation ténue d’être d’accord avec Vrain. De renoncer. Impossible, naturellement, avec tout ce qu’il avait déjà fait… ce matin…

Alors qu’il hésitait, les souvenirs revinrent en foule. Sa colère… C’était la deuxième fois qu’il vérifiait personnellement qu’Anaïs était bien chez eux, et n’avait pas été encore une fois escamotée dans une des élégantes chambres d’en haut.

… Sa décision (la solution d’un faible, pensait-il à présent dans sa chute). Monter de son atelier d’entretien du lind toutes les heures… Sa surprise, en entrant pour la deuxième fois dans la chambre, de voir Anaïs se pomponner devant la glace.

Enfin quoi, bon Dieu, c’était ce qu’elle faisait il y a une heure !

Comme elle ne l’avait pas vu, il allait ressortir. Il y avait pourtant dans son esprit une petite pensée critique. La pensée : Qu’est-ce qu’elles ont donc, les femmes ? Le sentiment négatif se modifia rapidement en l’idée tolérante que, vraiment, il n’y avait pas grand-chose à faire, même pour lui, dans ce monde isolé d’un lind placé sur orbite fixe au-dessus de la terre, jour après jour.

Il allait refermer la porte discrètement quand la voix dit dans son oreille :

— Olin Price, vous venez d’éprouver une émotion inhabituelle pour vous. Elle est en corrélation avec le soupçon. Prenez note.

Price s’immobilisa. Et revint mentalement sur une pensée infinitésimale qui lui était venue alors qu’il se sentait critique et qu’il avait immédiatement étouffée. En quelque sorte, alors, son œil interne la considéra avec stupeur.

Soupçonner Anaïs ! Le plus stupéfiant c’était, maintenant qu’elle avait été portée à son attention, que l’idée frappait par sa logique… Elle est excitée par ces trois aventures avec Vrain.

Cela changeait de la morne existence d’une femme enfermée à jamais dans ce petit appartement avec un homme qui passait ses moments de loisir à lire de vieux livres.

(Souvent, bien souvent, il s’était justifié en se répétant que le libre accès à la bibliothèque sauvée de Vrain valait à lui seul la peine de rester associé avec un salaud. Mais Anaïs ne lisait pas et, depuis longtemps, elle avait épuisé les vieux films. Donc pour elle, tout se résumait à écouter sempiternellement la même musique en regardant les murs d’un air vague.)

Soudain, la présence d’Anaïs devant la glace le frappait violemment : Elle essaie de se rendre séduisante, pour que ça se reproduise.

Le temps que cette émotion-pensée mette en lambeaux une partie de son esprit ; il était déjà dans là pièce. Et il avait dû faire un peu de bruit car elle se retournait et le regardait.

— Ah, c’est toi…

Cinq longues enjambées et il fut sur elle. Il se pencha sur la coiffeuse et d’un seul geste du bras il balaya les petits pots et flacons.

Le mouvement fut si violent que même le plus minuscule des petits objets vola à trois mètres. Si brutal que deux ou trois frappèrent même la paroi, à quatre mètres, bien plus haut que la coiffeuse.

Un cri choqué :

— Olin !

Price gronda :

— Plus de maquillage pour toi. Plus de jolies robes. Plus de mises en plis. Et désormais tu ne te baigneras que le jour où nous ferons l’amour toi et moi.

Un instant plus tard, la porte claqua sur le regard bleu étonné d’Anaïs. En s’éloignant à grands pas, Price s’aperçut qu’il imitait le sourire de froide satisfaction qu’il avait souvent vu sur la figure de Vrain. Et la petite voix disait :

— Olin Price, le signal d’une onde cérébrale indique que, depuis une minute, votre thalamus et votre cortex ont été déconnectés par le processus appelé reprise d’image du cerveau inférieur. Vous êtes prié de faire attention et de considérer les graves implications du phénomène.

— Ouais ! gronda Price avec défi.

Et il refusa de considérer quoi que ce soit.

Les images qui se bousculaient transportaient les germes de complots qui avaient été en leur temps des idées distraites, des méthodes, des projets. Elles étaient la substance de la révolte contre les maîtres comme Vrain. Rien qu’il ait jamais pris au sérieux. Rien que le jeu d’esprit vif, technique, considérant des possibilités. Après le premier viol, les images devinrent plus violentes, en quelque sorte. Et après le deuxième, elles s’alourdirent du sentiment qu’un jour quelqu’un devrait faire quelque chose.

Maintenant…

Il se dirigea résolument dans un corridor interdit, comme s’il avait le droit d’y être. Arrivé devant une porte fermée, il se servit d’une clef magnétique pour l’ouvrir. Et la poussa.

L’homme qui était dans la pièce dut entendre le déclic. Mais, manifestement, il ne lui vint pas immédiatement à l’idée que c’était une heure insolite pour une visite. Il était allongé sur la couchette dans un coin, le dos tourné à la porte. Et il lui fallut trente secondes pour se retourner et se relever.

— Olin ! dit-il alors. Pour l’amour du ciel !

Il dut remarquer la folie dans les yeux de Price car il ajouta :

— Qu’est-ce qui vous arrive, mon vieux ?

— Jim, répondit Price, si je vous renvoyais sur terre, qu’est-ce que vous feriez ?

Le visage allongé se remettait et retrouvait un semblant d’identité propre. Soudain, un léger sourire. Puis :

— Je fuirais ! dit Jim.

— Où fuiriez-vous ?

Nouveau retour d’identité. Des souvenirs visibles dans les yeux. Des pensées pertinentes.

— Si nous parlions clairement, Olin ? Qu’est-ce que vous voulez que j’aille faire là en bas ?

Silence. C’était indiscutablement l’instant de la décision. L’affrontement avec la réalité. Reconnaître que maintenant, enfin, il avait l’intention d’affronter Vrain, comme il aurait dû le faire après le premier viol. Il dit avec brusquerie :

— Que vous couriez dans les forêts. Pour rassembler une armée. Et me le signaler par un moyen que je vous montrerai. Ne perdez pas de temps.

Il y avait une prise de conscience totale, une identité complète, chez l’objet humain qui était dans ce… ces oubliettes, depuis près d’un ah. Jim dit :

— Une fois que je serai en bas, comment savez-vous que je ferai ce que vous voulez ? Je le ferai… mais comment pourrai-je le prouver ?

— Vous aurez, répliqua sèchement Olin Price, des micro-appareils incorporés dans votre corps. Et alors, si vous ne respectez pas votre promesse, vous le regretterez.

Dans l’heure, Jim, le roi des rampants, plongeait vers la terre lointaine au bout d’un câble de plongée. Il se détacherait au moment du contact. Sur quoi il courrait bien dans la forêt. Le câble pouvait se balancer. Attendre son retour.

Cependant, Price était toujours mû par ses impulsions. Il prit l’ascenseur pour monter jusqu’aux appartements où vivaient Vrain et ses cinq femmes. Quelques instants plus tard, il avançait dans un couloir, passait devant une pièce pleine de meubles français anciens, devant une autre porte ouverte révélant la somptueuse beauté d’un décor à l’italienne, arrivait devant une troisième porte – fermée – et s’arrêtait.

Un domestique s’approchait dans le couloir. Un homme que Price connaissait, qui pensait évidemment que le technicien avait une bonne raison d’être monté car il le salua de la tête et passa.

Price ne pouvait se rappeler qui était cet individu ; mais tous les serviteurs à bord d’un lind étaient sélectionnés parmi les rampants impuissants, si loin en dessous. Retenus dans cent trente-huit linds, ils représentaient les familles des survivants. Des otages, dans l’acception la plus ancienne du terme, garants de bonne conduite et d’un approvisionnement régulier en aliments.

En échange, ils avaient le privilège de voir leurs plus jolies femmes enlevées et enfermées dans cent trente-huit harems. Encore une fois, comme l’histoire le prouve, il n’y avait pas de miséricorde chez ceux qui détenaient le pouvoir. Des allégements, oui. Des sourires, bien sûr (de puissance, de triomphe). De la tendresse, une fois la résistance initiale surmontée… Mais ! Ne vous opposez pas à moi, sinon je mords.

Étaient-ils de braves types, d’une manière ou d’une autre, ces maîtres des linds ? Probablement… dans le cadre de la domination masculine… Sortez de ce cadre, et je vous tue…

Comme ils n’accordaient aucune pitié, on ne leur en offrait aucune.

— Olin Price, dit la petite voix, vous avez cru que la connaissance des réactions humaines par rétroaction de l’ordinateur aurait pu sauver la civilisation si elle avait été à la disposition de tous. Cependant, vous laissez vous-même votre émotion personnelle prendre maintenant le pas sur cette connaissance. Trop d’adrénaline, une grande perte de sucre, une utilisation rapide de l’iode, un gaspillage de vitamine C, un mauvais fonctionnement interne, un vieillissement rapide… les plus fortes émotions combinant la colère et l’angoisse. Faites attention.

Price avait ouvert la porte et il était dans le bureau de Vrain. C’était là qu’étaient les livres et il avait la permission d’y entrer, d’emprunter ce qu’il désirait.

Mais ce n’était ni le jour, ni l’heure, ni la minute de la lecture. Price se dirigea vers le tableau de commandes privé dans un coin de la pièce, derrière la grande table de bibliothèque. C’était là, en pressant certains boutons, que les maîtres des linds communiquaient entre eux. La petite voix reprit :

— Olin Price, les images informes du cerveau inférieur continuent de dominer.

… Presse ce bouton, tourne ce cadran, décroche l’écouteur. Il entendit une voix grave, assurée :

— Ici le général Dansky.

Price se lança :

— Hospodin général Dansky, ici Olin Price, technicien du général Vrain. Puis-je vous parler ?

Ayant prononcé les paroles fatidiques, Price eut sa première pensée vaguement consciente. Il avait effectué le dangereux préliminaire final, et, effectivement, sauté du bord du précipice.

— Olin Price, dit la petite voix, il y a eu un grand afflux de sang à votre estomac. Cela indique une réaction de peur subite. Prenez note.

Price n’avait pas le temps de prendre note. Parce qu’un autre minuscule ordinateur implanté donnait la traduction de la réponse de Hospodin (que l’on pouvait traduire par « monsieur ») Dansky :

— Peut-être, devrais-je entendre la raison de votre appel illégal.

C’était plus qu’il ne pouvait espérer. Et la peur se calma. Aussitôt, la sensation d’étouffement disparut. Il parla d’une voix posée.

— Général Dansky, j’ai l’intention de tuer aujourd’hui le général Vrain. Je crois qu’après avoir fait cela, j’aurai besoin d’aide. Quelle chance ai-je que vous m’entendiez jusqu’au bout et que vous m’aidiez ensuite ?

La réponse fut donnée sur le même ton dur et assuré :

— Je consens à vous entendre parce que votre projet pourrait affecter tous les maîtres des linds. Je vous écoute.

Comme tout le monde, Price avait reconnu très tôt que c’était une chance de pouvoir quitter la terre. Il se rappelait l’ambition désespérée de son père, pour lui. Le vieux monsieur, un physicien, lui avait appris toute la théorie et la pratique du lind. Et, en effet, une fois qu’il avait compris le lind (Laser Induced Négative Degravitation, ou dégravitation négative provoquée par laser) il n’avait pas eu à attendre longtemps avant que le réseau le fasse accéder en un lieu où les linds se procuraient leurs fournitures au sol. Ensuite, ce fut l’embarquement et le départ. Plus tard, à la suite de sa requête à Vrain, il avait été autorisé à descendre se chercher une femme. Parmi les centaines de filles qu’il avait rencontrées durant sa semaine de vagabondage, toutes sans exception avaient anxieusement attendu sa décision. C’était le choix entre la vie primitive au sol et l’univers de luxe des linds. Tous les coups étaient permis. Alors il avait jeté son dévolu sur la plus belle de toutes : Anaïs.

Mais aussi, pendant cette semaine, il avait rencontré Korosov, le technicien du général Dansky. Ce qui avait donné toute son importance à cette rencontre fortuite, c’était que Korosov, un homme plus âgé, avait compris quelle incroyable coïncidence elle représentait. Korosov avait un plan et une méthode, un système de contact pour eux deux, qui avait forcé un Price alors hésitant à écouter l’argument de Korosov :

— Écoutez, mon ami, la possibilité de contact sera là, tout simplement, et je serai là, en attente, au cas où vous voudriez en profiter. Et, ce qui est vraiment décisif, Dansky ne peut absolument pas souffrir les Américains comme Vrain. Il les rend responsables du désastre planétaire, qui a détruit toute la famille de Dansky. Ne sous-estimez jamais la puissance de ce genre de haine, avait insisté Korosov.

Par la suite, Price avait pensé que la haine du technicien Korosov pour le général Dansky était aussi une condition intemporelle à ne pas sous-estimer.

… Ainsi, la conversation illégale depuis le bureau de Vrain entre un technicien, Price (maintenant qu’il voulait « en profiter »), et un maître de lind, Dansky, n’était pas impossible du tout.

… La bataille, puisqu’elle était feinte de la part de Price, se déroulait et fluctuait dans un ciel immense. Vrain, aidé par ses moto-flips, n’était parfois qu’un point dans le lointain. Et puis c’était l’attaque éclair.

À chaque fois, par une marge étroite, calculée avec ruse, Price réussissait à l’éviter. Mais, progressivement, Vrain se rapprochait. Plus vite. Plus souvent. Plusieurs fois, en passant près de lui l’officier tendit le bras et tenta de le frapper avec sa longue et mince tige de métal.

Et chaque fois qu’il le manquait, Vrain devenait plus furieux.

— Bon Dieu, gronda-t-il, si vous n’arrêtez pas votre chute, je vais vous brûler !

Il y avait de quoi être terrifié. Car tel était le pouvoir des maîtres des linds. Ces hommes d’un certain âge – entre les quarante et un ans de Vrain et (disait-on) plusieurs sexagénaires – avaient dans leur corps, implantés avant la catastrophe, les micro-ordinateurs qui contrôlaient et dirigeaient l’armement des linds. Le technicien d’un lind particulier pouvait, pour des raisons de sécurité afin d’empêcher un tir accidentel, faire intervenir un relais de retardement.

C’était un retard de vingt secondes. Assez pour que le technicien transmette un signal interrogatif au maître du lind signifiant : « Avez-vous fait cela intentionnellement ou non ? » Ensuite, tout était entre les mains du responsable des ordinateurs.

À un peu plus de quatre mille mètres, c’était encore un univers de ciel. Mais la terre au-dessous paraissait plus sombre, la brume ne la cachait plus. Et il ne faisait pas de doute que la bataille allait vers sa terrible issue.

La petite voix annonça :

— Olin Price, vous présentez une perte de sucre marquée. Un verre de jus d’orange, peut-être.

… Où est le général Dansky ?… À chaque fois, après le passage rapide de Vrain, Price se renversait en arrière et levait les yeux vers la voûte céleste et cherchait, guettait, espérait.

Il a dit qu’il le ferait. Était-ce une ruse ? Korosov pourrait-il s’être trompé ?

La pensée cessa. Parce que… un point noir. Très loin au-dessus, il se profilait contre un léger nuage. Price ne s’accorda qu’une seconde d’anxiété pour le suivre et puis… Vrain était de nouveau là. Comme toujours l’officier, un combattant spatial chevronné, arrivait pile sur son objectif.

Bon, pensa Price. Cette fois, nous nous rencontrons.

Il s’était toujours demandé ce qui se passerait si deux combinaisons de métal et de plastique incassable contenant chacune un homme, un dur de cent kilos, entraient en collision. À présent il allait le savoir, à la dure.

Ce n’était pas si simple. Price ne fit aucune manœuvre de parade mais, au pénultième instant, Vrain parut comprendre.

Ses flips se mirent en marche. Et même alors il était trop près pour se servir de sa tige comme d’une arme. Une fois passé, alors qu’il était déjà trop tard, il frappa. Il revint grâce aux moto-flips et frappa encore.

Price laissa faire… ne gardant qu’une protection.

Un câble suspendu à un point éloigné de 17 000 mètres et plus transmet son énergie de remorque à une vitesse définie. Ayant calculé cette vitesse, Price avait réglé le contrôle automatique pour se trouver déplacé d’un mètre dans des directions sélectionnées au hasard, toutes les dix secondes. C’étaient ces impulsions, programmées à l’avance, qui tiraient sur le câble et écartaient parfois Price hors du passage de Vrain et parfois non. Pendant ces dernières minutes, Vrain se rua six fois sur son adversaire, et la chance de Price ne fut pas trop mauvaise. Quatre échecs et deux coups violents de la tige de métal.

Il étaient vraiment très violents. La matière de la combinaison transmit le choc presque comme le coup direct d’un instrument contondant. Le premier l’atteignit au bras gauche, sous le coude. Le second engourdit sa cuisse droite.

Il n’y eut pas de troisième coup. Car quelques instants après le sixième assaut, Vrain parut hésiter. Et puis sa voix haletante parvint par le communicateur :

— Olin, je viens de recevoir un message du général Dansky me disant que vous l’avez appelé et qu’il est ici pour vous aider à me tuer parce qu’il me déteste.

Price se balançait, et il voyait maintenant Dansky comme un objet mouvant qui zigzaguait à une centaine de mètres. « Bien, pensa-t-il, cette fois ça y est. Le plan de Korosov ! »

Il n’avait pas le temps de réfléchir davantage. Il fallait simplement exécuter et formuler le plan.

Il l’exécuta et le formula. Et le premier geste était de contacter Korosov. Le second était la phrase préparée, adressée à Vrain par le communicateur :

— Mon général, notre querelle personnelle est suspendue. En cas de danger, je suis un technicien loyal. Brûlez-le !

Et cela marcha parce que Korosov, attendant et percevant le signal dans le lointain lind de son maître, déclencha le relais de retardement sur le contrôle de l’armement de Dansky.

Le Russe condamné piqua vers le monde ténébreux au-dessous d’eux. Des flammes et de la fumée s’échappèrent de son cadavre et de sa combinaison en feu.

Plus tard.

En quelque sorte, cela paraissait navrant de voir Vrain gisant là, mort. Ils l’allongèrent sur le sol et Price mit pied à terre à son tour ; ce n’était pas une chose facile à accepter pour lui, mentalement.

Ils firent des funérailles à Vrain, ils le placèrent dans une caisse grossière. Price défila avec les autres et quand ce fut son tour il s’arrêta pour contempler le visage figé. Ce que les autres avaient ressenti n’était pas évident. Mais le sentiment de Price était un mélange de regret, de remords, un effort de s’endurcir le cœur.

Ensuite le roi Jim lui parla, parla du malaise de tous, de l’impression qu’à présent les autres linds allaient se venger.

— Mais, dit-il, j’ai fait observer combien ils étaient faciles à duper une fois qu’un homme comme vous était passé à l’action. Comment il n’avait fallu que moi et quelques hommes attendant là que Vrain et vous montiez à bord de son lind, et comment à nous six nous avions pu le maîtriser dès qu’il était apparu. Et il ne pouvait utiliser ses armes puisque vous aviez déclenché contre lui le retard de vingt secondes… Comme vous le disiez, cet unique câble nous a hissés tous les six à bord, à la fois, et c’était tout le temps que nous avions. Une redoutable armée de six rampants résolus… Comment pouvons-nous être sûrs que Korosov et vous n’allez pas utiliser comme les autres les linds capturés ? demanda-t-il, son regard brun cherchant les yeux gris acier de Price.

Price sourit amèrement.

— Je crois avoir quelque chose pour vous, à ce sujet. Je vais brancher la voix d’un de mes ordinateurs sur ce haut-parleur externe, dit-il en désignant un objet suspendu à son cou comme un petit médaillon. Normalement, ces appareils indiquent automatiquement une réaction strictement littérale, organe par organe, glande par glande et ainsi de suite. Mais nous pouvons demander une réaction générale. Écoutez.

Il pressa un bouton sur le bord du « médaillon ».

La voix qui en émana déclara :

— Essentiellement, Olin Price, vos intentions sont de réparer les torts de notre planète dévastée et de la reconstruire sur une base d’égalité pour tous.

Il pressa de nouveau le bouton et il n’y eut plus d’autre voix que la sienne parlant dans le désert :

— Quand j’ai conspiré, initialement, avec Korosov, je lui ai fait faire cela pour moi. Sur le moment, il m’a donné la même réponse.

Il regarda autour de lui les visages apaisés et pensa : « Deux linds de moins, plus que cent trente-six. » Il se détourna.

— Je ferais bien de remonter là-haut. Ma femme ne sait rien de tout cela. Et je dois faire la paix avec elle avant de la mettre au courant.

« Peut-être, se dit-il en retournant vers le câble, ne lui dirai-je rien du tout. »

Ce n’était pas une bonne pensée, il en avait conscience. Mais, étant un être humain et non un ordinateur, c’était le mieux qu’il pouvait faire.

OceanofPDF.com