Van Vogt,Alfred E.-L'horloge temporelle

Alfred E Van Vogt · Chapitre 4 sur 10

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Van Vogt,Alfred E.-L'horloge temporelle

La Condition Masculine

 

— Il n’y a pas eu, dit Jono, un seul cas de viol, signalé comme tel, en trente-huit ans.

Il y avait une nuance de reproche dans sa voix et Lasia, assise dans le fauteuil en face de lui, de l’autre côté du bureau, se sentit perplexe.

— Ce n’est pas bon ? demanda-t-elle anxieusement.

C’était une jeune femme blonde et svelte, bien habillée à la mode du temps. Elle avait été convoquée pour une entrevue au Centre de Psychologie du gouvernement. Et elle était venue en espérant que son directeur, Arthur Jono, lui confierait une nouvelle mission lucrative.

— C’est parfait pour les femmes, bien sûr.

Jono se carra dans son fauteuil trop rembourré de psychologue, en tirant sur sa Kolo, la seule bonne chose, de l’avis de bien des gens, qui avait résulté du premier contact de l’homme avec les extra-terrestres.

— Mais, poursuivit-il, cela laisse un type humain non étudié et par conséquent une lacune dans nos dossiers.

Il fronça les sourcils. Il avait au moins trente ans mais il était encore mince et fort beau.

— Malheureusement, à l’époque où le violeur a disparu, la psychologie n’était pas encore capable d’identifier les causes d’une telle névrose. Aujourd’hui, alors que nous possédons toute la technologie nécessaire, il ne nous reste aucun spécimen nous permettant de procéder à une étude approfondie pour notre prochaine encyclopédie de la nature humaine.

Lasia se résignait rapidement à ce qu’il n’y eût peut-être pas de mission, après tout. Et elle ne pouvait s’empêcher de penser que le type humain manquant – le violeur – n’avait jamais vraiment disparu. Elle pensait même : Pourquoi publier un schéma précis pour qu’un imbécile aille l’imiter ?

À haute voix, sans émotion, elle dit :

— Pas de chance.

— Depuis un an, j’ai réfléchi à ce problème, dit Jono, ses yeux bleus pailletés brillant de zèle scientifique. Depuis qu’une personne possédant vos… euh… qualifications particulières a été portée à mon attention. Et je crois avoir finalement trouvé une solution. Nous possédons la technologie permettant d’expérimenter et de créer un violeur. Et je désire vous nommer comme expérimentateur.

En l’observant, en remarquant la soudaine transpiration perlant au front de Jono, ses lèvres bien dessinées et humides, ses yeux braqués sur elle étincelant d’émotion, Lasia eut une pensée singulière.

— Et qui, demanda-t-elle tout bas, sera le sujet d’expérience ?

Jono prit son mouchoir et s’épongea le front et le coin des lèvres. Il répondit d’une voix calme, pratique :

— Tout devra se passer dans un environnement contrôlé, par exemple les salles spéciales dans le fond de ces bâtiments, et toujours de nuit quand les lieux sont déserts… Naturellement le sujet devrait être un expert qui pourra par la suite analyser l’état instant par instant. En conséquence, je me suis sélectionné moi-même pour ce rôle exigeant. Donc, conclut-il plus vivement, si vous voulez vous présenter au rapport ici, ce soir à minuit, vous pourrez me faire la piqûre. (Dans le silence soudain, il reprit en se levant :) Je veux vous montrer quelques extraits de vieux films de la police représentant des hommes inculpés de viol. Si vous voulez bien me suivre dans la salle de projection…

Il s’assit dans l’obscurité à côté de Lasia. La plupart du temps il lui soufflait simplement dans le cou ; son haleine sentait l’estomac plein. Le reste du temps, il murmurait des commentaires à son oreille. Le premier film représentait un jeune homme de vingt ans environ, dont la figure exprimait une colère intense. Le deuxième, un jeune homme dont le visage semblait refléter une rage profonde. Tout comme le troisième et le quatrième et ainsi jusqu’à dix.

Jono fit remarquer la similitude émotionnelle et demanda :

— Pas de commentaires ?

À vingt-trois ans et trois mois, Lasia n’était pas une jeune personne capable de tomber dans un piège aussi évident.

— Lesquels étaient des violeurs ? riposta-t-elle.

Il se trouva que les numéros deux, cinq et huit étaient les inculpés. Les sept autres étaient, respectivement, un jeune directeur d’entreprise prospère, un routier, le pensionnaire d’une maison de santé psychiatrique, un assassin, un shériff adjoint, un acteur et un auteur de science-fiction de l’époque.

— Comment s’appelait l’auteur de science-fiction ? voulut savoir Lasia.

— Ce renseignement est probablement disponible mais nous ne le possédons pas. Quelque chose qui a rapport avec la colère, murmura Jono, voilà le facteur déterminant. Mais la colère en soi est présente à une même densité chez des hommes qui n’ont pas commis de viols.

Lasia rassembla son courage. Elle était en retard pour payer son loyer.

— Mêmes honoraires ? demanda-t-elle.

— Non, vous aurez le double pour cela. Tarif de nuit. Et maintenant, dit-il d’un air soudain expansif, voudriez-vous faire un tour et vous familiariser avec la zone d’expérience dans le fond ? Ensuite, je vous conseille de rentrer chez vous et de dormir un peu.

— J’allais justement demander à voir les salles et les couloirs en question.

Elle vit, en se levant, qu’il souriait bizarrement.

— Qu’est-ce qui vous amuse ?

Il ne fait aucun doute que vous aurez votre conversation habituelle avec Tinker, dit-il sur un ton indulgent.

— J’espérais le voir, avoua Lasia.

— J’adore votre petit jeu. Les femmes sont vraiment délicieuses.

Comme elle sortait de la salle, il lui cria, aussi tendrement qu’à un enfant capricieux :

— Le chèque de votre avance vous attend chez le caissier. Vous pourrez le prendre en sortant.

Un peu plus d’une minute après…

— Pssst !

Lasia se tourna vers la porte ouverte sur sa droite. Un des grands extra-terrestres fusiformes s’y encadrait ; à leur arrivée sur terre, plusieurs années auparavant, ils s’étaient identifiés par un mot qui ressemblait à Tinker.

Ce fut pourquoi, ses yeux gris soudain brillants, Lasia s’exclama avidement :

— Tinker ! Je suis heureuse que tu te montres de nouveau.

Les Tinkers, pour une raison obscure, n’étaient pas visibles des hommes ; rien que des femmes. Les hommes croyaient que les extra-terrestres avaient quitté la terre. Cependant, ils ne critiquaient pas les femmes qui, à l’occasion, prétendaient avoir vu un Tinker.

La créature au long corps fusiforme s’avança et la domina de sa haute taille.

— J’ai senti que tu aurais besoin de moi.

L’être hocha sa longue tête presque rectangulaire, avec ses deux yeux noirs au milieu, comme s’il approuvait quelque chose que Lasia aurait dit.

— Oui, reprit-il, les psychologues masculins, eux aussi, ont très nettement leurs complexes sexuels.

Nouveaux hochements de tête.

— Mmmm, oui, très intéressant. Le problème du Dr Jono, tel que je le capte en ce moment, est bien triste. Pauvre garçon, il a renoncé à exercer il y a deux ans pour devenir directeur du Centre de Psychologie gouvernemental dans cette région. En tant que psychologue en exercice il avait, naturellement, totalement accès à la compagnie des femmes. Dès qu’elle avait accompli le transfert positif, la cliente recevait un numéro. C’était son tour sur l’équivalent psychologique du divan du producteur. Hélas, après être devenu directeur ici, au lieu de pouvoir appeler ces femmes afin de les faire venir pour des séances extra-professionnelles, le Dr Jono a découvert que, à une ou deux exceptions près, elles considéraient sa désaffection du rôle thérapeutique comme un rejet. Chacune à sa façon est donc retombée dans l’état de transfert négatif. Comme tu le sais, le transfert négatif exige pour sa guérison un intense travail en étroite proximité ; et durant la période critique de son travail de modification, Jono était préoccupé et ne réfléchissait pas. Soudain, il ne lui resta plus que deux vieilles dames de quarante ans, et bien sûr sa femme. On peut imaginer quelle doit être sa frustration depuis.

— Je vois…

Songeuse, Lasia hochait la tête. Tout le monde savait que les psychologues mâles, comme les gynécologues, étaient anormalement motivés vers une étroite association avec plus d’une femme.

Elle entendit derrière elle des pas précipités. Quelques secondes plus tard Jono s’arrêta en haletant devant elle.

— J’ai entendu votre voix dans l’inter-communicateur, dit-il en soufflant, désignant le plafond. Vous bavardez avec Tinker ?

Elle acquiesça, ses longs cheveux blonds dansant joliment autour de son gracieux visage ovale.

— Admirable, dit Jono, sans que l’on sût trop si ce mot s’appliquait à Lasia ou à autre chose. Où se trouve Tinker ?

À contrecœur, Lasia désigna l’extra-terrestre. Comme elle l’avait prévu, Jono bondit dans la direction indiquée, les bras tendus. Et, bien sûr, Tinker effectua son singulier fondu et reparut instantanément de l’autre côté de Lasia.

Jono reprit son équilibre, pivota et haleta :

— Et où est-il maintenant ?

Lasia se ressaisit.

— Il est entré dans cette pièce, prétendit-elle en montrant la porte ouverte par où l’extra-terrestre était sorti quelques minutes plus tôt.

Jono ne bougea pas. Son gentil sourire était revenu sur ses lèvres.

— Délicieux, murmura-t-il. (Puis il repartit dans le couloir, vers son bureau, en disant sans se retourner :)

— À plus tard.

Quand il eut disparu, Lasia demanda :

— Est-ce que tu seras là cette nuit pendant l’expérience ?

— Naturellement.

— Tu n’as pas de suggestions à me faire ?

— Comment cela ?

Perplexe, Lasia se hasarda, vaguement :

— Je pensais que peut-être…

— Quelques-uns d’entre nous, interrompit l’extra-terrestre, sont restés sur terre parce que nous voulions observer comment vivaient ensemble les deux espèces humaines. Ce que nous avons vu paraît fort simple. Si un représentant de l’espèce femme se couche sur le dos et laisse un représentant de l’espèce homme s’allonger sur elle, ils semblent très bien s’entendre. Pourquoi l’espèce femme est-elle si peu désireuse de résoudre ses problèmes au moyen de cette méthode simple ?

— Vous n’avez qu’une seule espèce sur votre planète ?

— Oui.

Lasia soupira.

— Ah bon… Enfin… Je te verrai ce soir.

En rentrant chez elle, elle passa voir Kinky. À vingt-trois ans et neuf mois il était encore loyal, bon, patient, gentil, la vivante incarnation du jeune homme dont une fille pense vaguement qu’elle devrait l’épouser sans pouvoir s’y résoudre. À l’université qu’ils avaient fréquentée tous les deux, Kinky avait courageusement accepté que les nouveaux processus directs du cerveau soient essayés sur lui et il avait été transformé en conséquence en une encyclopédie du type ordinateur. Il résolvait des problèmes pour l’industrie, pour ainsi dire de tête.

Après lui avoir décrit sa nouvelle mission, Lasia lui demanda :

— Quelle est l’histoire de la fin des viols, il y a trente-huit ans ?

Kinky ne parut pas l’entendre. Ses yeux marron très doux avaient l’expression troublée d’une personne momentanément incapable de penser à des problèmes et moins encore de les résoudre. Au lieu de répondre à la question, il murmura tristement :

— Que ferez-vous si, pendant la nuit, il entre dans la peau de son personnage de violeur et attaque l’expérimentateur, qui est justement une ravissante jeune femme ?

— En qualité de psychologue expérimentale, répliqua Lasia sur un ton péremptoire, je dois considérer cela comme faisant partie de mon rôle professionnel.

— Mais supposez qu’il réussisse à vous violer ? insista Kinky d’une voix loyale et douloureuse. Ce serait la fin de votre virginité, que vous avez si soigneusement préservée dans nos rapports.

Lasia ne laissa pas un long silence s’écouler avant de répondre. Mais un souvenir lui passa par l’esprit qui, sans doute, dura quelques instants. C’était le souvenir d’elle-même à vingt et un ans et huit mois, permettant à un licencié en psychologie de la persuader que, elle-même licenciée en psycho, elle serait ridicule si elle passait son doctorat sans avoir eu d’expérience sexuelle. Sur le moment elle avait dit d’accord, elle permettrait à Kinky de faire l’amour avec elle. Le licencié avait répliqué que sûrement elle plaisantait. L’acte sexuel virginal exigeait un observateur entraîné, qui pourrait ensuite rédiger pour elle une bonne communication. C’était seulement ainsi que l’expérience pourrait faire partie de son éducation pour la profession qu’elle avait choisie.

Le problème que posait cette résolution c’était que, si elle cédait aux instances occasionnelles de Kinky, il découvrirait que quelqu’un était passé par là avant lui… Peut-être – l’idée lui venait subitement à présent – peut-être que, si elle était violée au cours d’une expérience psychologique de routine mais nécessaire, elle pourrait adopter une attitude professionnelle et se dire que cela ne signifiait rien. Et si cela marchait, elle aurait franchi l’obstacle de la virginité sans perdre la face, pour ainsi dire.

— Kinky, dit-elle, rompant ce silence d’une fraction de seconde, les renseignements, s’il vous plaît. La fin des viols il y a trente-huit ans. Est-ce qu’ils ont disparu avec le procédé d’aqua-ulation ?

À l’époque, l'ulation de l’eau avait été aussi farouchement combattue que la fluorisation une génération plus tôt. Mais les pacifistes remportèrent la victoire. Ainsi toute l’eau potable, partout, était traitée avec une substance qui éliminait la colère des réactions émotionnelles humaines. Rien d’autre n’était touché. L’apathie, le chagrin, la peur, le remords, la honte, la déception, la dégradation, le plaisir, le bonheur, l’excitation, la joie et l’accablement restaient dans le répertoire du comportement humain. Mais la rage et ses dérivés… kaput.

— La question qui se pose, dit Lasia, est la suivante : qu’est-ce qui, en plus de la colère, transforme un homme en violeur et qu’est-ce qui, en plus de la colère, le transforme en auteur de science-fiction ?

Un peu plus tard, elle téléphona au Centre de Psychologie du gouvernement. Quand elle eut enfin Jono au bout du fil elle lui annonça :

— J’amènerai Kinky, si cela ne vous fait rien.

Sur le petit écran, Jono parut dérouté.

— Quelles sont ses qualifications ? demanda-t-il enfin.

— Il est une mine de renseignements. Il a reçu l’entraînement E.Q.

— C’est le commerce et l’industrie, dit Jono en fronçant des sourcils perplexes. Quelle serait l’application à notre expérience ?

Chaque mot avait été pour Lasia comme une gifle. Mais elle n’hésita pas. À côté de Kinky qui l’observait, elle répondit :

— Bien sûr, vous avez parfaitement raison. Je trouverai un contrôleur dans notre propre profession.

La réceptionniste, au cabinet du Dr Gerald Toh, était une personne calme.

— Le docteur est en thérapeutique. Mais, dit-elle en levant les yeux vers la pendule, je crois qu’ils devraient être rhabillés dans sept minutes. C’est la fin de la séance.

Lasia s’assit.

— Je suppose que le patient est une femme ?

— Oui, il ne soigne que les femmes.

— En étudiant leur faculté de réactions sexuelles, sans aucun doute ?

— Des problèmes aussi complexes sont difficiles à évaluer et à traiter, répondit paisiblement la fille. La rééducation dure parfois un an.

Lasia n’avait pas voulu utiliser les techniques de rééducation sexuelle sur ses propres malades masculins, quand elle avait brièvement exercé après son doctorat. Une psychologue qui avait réussi brillamment lui avait suggéré que cette lacune était, peut-être la raison de son manque de clientèle. Mais quand Lasia en avait parlé à Kinky, il avait simplement affirmé qu’elle avait installé son cabinet dans un mauvais quartier.

— Un de ces jours, avait-il dit, nous vous trouverons un bon emplacement et tout changera.

En attendant, elle vivait de ses missions pour le Centre de Psychologie.

Quelques minutes plus tard, comme Toh raccompagnait sa cliente, il regarda Lasia avec surprise. Il revint rapidement vers elle.

— Jamais je ne me serais attendu à vous voir ici ! Lasia fut perplexe un instant.

— Ah ?… Ah, vous voulez dire ça !

Gerald était le jeune homme qui, licencié en psychologie, l’avait persuadée de renoncer à sa virginité. Mais en constatant que la communication promise ne se matérialisait pas en dépit de plusieurs requêtes, elle avait fini par penser – était-ce possible ? – qu’elle s’était fait avoir.

Sur ce, elle avait consulté une conseillère du Service d’Ordinateurs pour la Libération de la Femme. Gerald avait été mis sur la liste du SIPAF (SIPAF : Service d’information pour l’aide aux femmes).

Il était strictement interdit aux femmes d’avoir des rapports sexuels avec lui.

Naturellement, cet interdit ne s’appliquait pas à ce qu’il jugeait, selon son meilleur jugement professionnel, bon dans un but thérapeutique pour sa clientèle féminine.

Toute l’affaire était devenue plutôt vague dans l’esprit de Lasia. Comment il s’arrangeait pour résoudre les problèmes qu’avait pu susciter son action contre lui, c’était une chose à laquelle, tout simplement, elle n’avait jamais pensé.

Le souvenir lui revenant à la mémoire, elle répéta :

— Ah, ça.

— Ça ! s’écria Gerald Toh.

Mais, naturellement, sans colère. Personne, depuis l'ulation de l’eau, ne se mettait jamais en colère.

— Je voudrais vous parler brièvement, lui dit Lasia. Passons dans votre bureau.

Une fois la porte fermée, elle lui parla rapidement de sa nouvelle mission et conclut :

— Ce qu’il nous faut, c’est un contrôle qualifié. Alors, qu’en dites-vous ?

— Attendez, que je comprenne bien, dit le Dr Toh après un bref silence. Si je vais là-bas ce soir, vous serez probablement violée par le Dr Jono dans son rôle de violeur…

Lasia n’avait pas tout à fait envisagé la chose de cette façon. Elle avait vaguement imaginé que Gerald serait justement là pour éviter une telle conclusion.

— Eh bien… Je…

— Et ensuite, je ferai l’amour avec vous normalement, comme ça vous pourrez faire la différence et rédiger votre communication, dit Gerald en se levant. Très bien. Je serai là. Mais maintenant il faut que vous partiez. Ma prochaine cliente va arriver.

Il la prit par le bras et l’entraîna hors de son bureau et dans l’antichambre, jusqu’à la porte.

— J’appellerai tout à l’heure le Dr Jono pour confirmer. Au revoir.

Lasia conservait de Mrs Jono le souvenir exact d’une femme blonde et mince, à peu près de sa propre taille. Il lui semblait – Lasia se faisait des illusions féminines habituelles à ce propos – que cette femme devait être une Mrs Jono tout à fait satisfaisante. La dame elle-même assura à sa visiteuse :

— Mon mari reçoit de moi tout ce qu’un mari est en droit d’attendre de la femme qu’il a épousée.

Lasia expliqua l’expérience et mentit en racontant qu’elle-même avait persuadé le Dr Jono d’être le sujet.

— Naturellement, poursuivit-elle, j’avais l’intention de venir ici pour vous demander d’être la victime secrète. La seule autre exigence, c’est qu’ensuite vous autorisiez le jeune Dr Toh, l’observateur, de faire également l’amour avec vous. Bien entendu, il ne saurait jamais non plus qui vous êtes. À mon avis nous sommes, nous autres femmes, mieux placées pour effectuer ce genre de double expérience, puisque nous savons que nos mobiles sont absolument purs, alors que la situation avec un homme n’est pas aussi évidente. Donc… ou bien vous jouez les deux rôles, ou il nous faudra trouver une autre femme. Qu’en pensez-vous ?

… Sur l’écran elle observa Jono arrivant par le corridor. Il était en robe de chambre. La cordelière n’était pas bien nouée à la taille et l’on voyait à tout instant son corps tandis qu’il marchait rapidement. Comme il passait sous un des objectifs de la caméra, elle aperçut ses yeux… et frémit. Ils paraissaient… elle ne savait trop… avides, joyeux même.

Elle supposa que c’était ainsi que devait être un violeur.

Elle l’aperçut grâce à une autre caméra à infra-rouges quand il entra dans la chambre. Et maintenant ? se demanda-t-elle. Apparemment, rien d’insolite. La silhouette floue s’approcha du lit, se débarrassa de la robe de chambre, se pencha, et parut disparaître. Probablement, dans l’obscurité, il s’était glissé entre les draps et sur la femme couchée là. De petits sons émanaient du lit, qui se terminèrent par un gémissement de femme.

Quelques instants plus tard, la silhouette se retira ; et Lasia vit de nouveau Jono dans le couloir, retournant vers son bureau.

Elle pressa le bouton signalant au Dr Toh que la voie était libre pour lui. Et elle attendit pendant que lui aussi entrait… et sortait.

Assise devant ses écrans de contrôle, Lasia avait la désagréable impression que l’expérience dépendait maintenant du rapport du Dr Jono, et de rien de ce qu’elle avait elle-même fait. Et, bien entendu, le Dr Toh devait être en train de retourner chez lui et trouverait bientôt le sommeil dont il avait besoin pour se préparer à la nouvelle journée exténuante d’un psychologue rééducateur sexuel.

Lasia attendit, prévoyant presque que Mrs Jono se hâterait de partir pour arriver chez elle avant son mari. Au bout de plusieurs minutes, voyant que personne d’autre ne sortait de la chambre et que la lumière ne s’allumait pas, elle soupira, débrancha ses instruments et se rendit par un couloir de service à la salle d’expérience.

… Poussa la porte, alluma, se pencha sur le lit… et ouvrit de grands yeux en voyant la femme étranglée, morte, dans un enchevêtrement de draps fripés.

Le juge frappa avec son maillet. Le jury de quatre hommes et huit femmes se redressa en souriant. Le procès de Lasia, inculpée de complicité et d’instigation au meurtre, commençait.

À la barre des témoins, Jono déclara que Lasia était venue le voir pour lui proposer l’expérience et qu’il avait accepté, acceptant aussi que sa propre femme joue le rôle de la victime.

La déposition du Dr Toh fut encore plus simple. Il n’avait pas su qui était la femme ; il avait simplement joué son rôle de contrôle et il était reparti.

L’avocat de la défense, au cours de son contre-interrogatoire, lui dit :

— Docteur, j’ai beaucoup de mal à comprendre que vous ayez pu faire l’amour avec un cadavre sans vous en apercevoir.

— Elle était encore chaude, répliqua le Dr Toh.

— Mais tellement inerte, sans réaction ?

— Beaucoup de femmes restent passives pendant l’acte sexuel, déclara l’expert.

— Vous ne pensez pas que celle-là était en quelque sorte ultra-passive ?

— J’ai l’intention de faire des commentaires à ce sujet dans mon rapport.

En se présentant à la barre, Lasia remarqua que Tinker venait d’entrer dans la salle d’audience. Elle l’appela vivement :

— Tinker, est-ce que tu sais quelque chose de cette affaire ? Où étais-tu ?

Tinker expliquait ce qu’il savait quand le juge s’exclama sévèrement :

— L’accusée voudrait-elle avoir l’amabilité de nous dire à qui elle parle ?

— À Tinker, répondit Lasia.

Tous les hommes présents dans la salle, le juge compris, sourirent avec indulgence. Le juge se pencha vers elle.

— Quelle est la réponse de Tinker à votre question ?

Tinker dit qu’il a tué la femme parce qu’elle s’apprêtait à lui tirer dessus avec un Glid.

— Avec un Glid ? répéta le juge.

— C’est un petit appareil pour tuer les Tinkers. J’en ai un moi-même.

Lasia fouilla dans son sac et en retira le minuscule cube. Elle le tendit au procureur adjoint qui l’examina avec perplexité ; puis, le tenant entre le pouce et l’index, il alla le déposer devant le juge.

Le juge considéra l’objet brillant. En hésitant, il posa un doigt dessus, qu’il retira précipitamment.

— C’est chaud, dit-il d’une voix un peu chevrotante. Comment cela marche-t-il ?

— On le presse entre le pouce et l’index, expliqua Lasia.

— Ah !

Silence, pendant que le noble juge regardait fixement le cube. Enfin :

— Est-ce qu’on le braque, en pressant ?

— Non. On presse simplement. Ça tue tous les mauvais Tinkers qui sont dans le voisinage.

— Ah oui, fit le juge d’un air vague. Les mauvais Tinkers.

— C’était ça l’ennui, reprit Lasia. C’était un bon Tinker. Alors, quand Mrs Jono a voulu le tuer, naturellement ça n’a pas pu se produire. Donc il a été obligé de la tuer.

Un froncement de sourcils plissa sa jolie figure.

— Je ne comprends pas pourquoi elle a fait ça, étant donné qu’on nous a expliqué la différence à toutes, quand on nous a donné le Glid.

Le juge avait une expression perplexe, ahurie même.

— Où vous êtes-vous procuré ce… euh… Glid ?

— Quand les Tinkers ont atterri, ils ont donné une pipe Kolo à tous les hommes de la terre et un Glid à chacune des femmes.

Je juge cessa de tirer sur sa pipe Kolo, l’ôta de sa bouche, la contempla avec beaucoup d’affection et hocha la tête.

— Oui, oui, naturellement, murmura-t-il.

Lasia expliqua :

— Quand un mauvais Tinker sent une pipe Kolo, il s’en va tout de suite. Mais, bien entendu, la seconde race de la terre souffrirait d’effets nocifs si elle fumait des Kolos, alors…

— La seconde race ? interrogea le juge dérouté.

— Les femmes.

— Ah !

Grands yeux ronds.

— Alors on nous a donné des Glids pour nous protéger.

Le juge se tourna vers le jury. Les quatre hommes fumaient des Kolos. Les femmes… Le juge soupira, hésita et se lança :

— Est-ce que mesdames les jurés ont toutes les huit un Glid ?

Il y eut un mouvement d’hésitation visible. Enfin la présidente du jury se leva et déclara :

— Votre Honneur, on nous a bien dit de ne jamais montrer notre Glid, sauf quand c’est absolument nécessaire.

— Mais vous en avez ?

Toutes les femmes acquiescèrent.

— Je crois, dit le juge avec ce mâle esprit de décision qui semble toujours si adorable aux yeux des femmes, que, dans ces circonstances, si le jury le veut bien…

Les huit femmes jurés hochèrent la tête. Les quatre jurés masculins, après avoir regardé autour d’eux, approuvèrent aussi.

— … Je ferai bénéficier l’accusée d’un non-lieu et je pense que je devrai charger l’une ou l’autre autorité publique d’enquêter sur toute cette affaire des Tinkers…

— Vous n’avez pas à vous faire de souci pour ça, dit vivement Lasia avec un sourire.

— Mais je ne m’en fais aucun !

— Tous les hommes présents dans cette salle, annonça-t-elle, auront tout oublié des Glids dans dix minutes. Ce genre d’information n’est pas du tout destinée à la première race.

— La première race ? souffla le juge assommé.

— Les hommes.

Après un nouveau silence, le juge dit :

— Une dernière question, pendant que tout cela est encore présent à mon esprit. Pourquoi Mrs Jono a-t-elle essayé de tuer le bon Tinker, alors qu’elle aurait dû être au fait ?

— Je vais le demander à Tinker, dit Lasia, et elle posa la question.

Le Tinker répondit :

— Tu m’as prié de t’aider pour cette expérience. Alors j’ai pensé que je pourrais libérer sa faculté de ressentir et d’exprimer la colère. Ainsi, tu aurais une authentique réaction émotionnelle de la victime pour l’étudier ensuite.

Le corps fusiforme fit un mouvement équivalent à un haussement d’épaules humain.

— Mon impression a été que son mari semblait beaucoup trop intéressé pendant le viol de cette femme qu’il ne savait pas être la sienne… Eh bien, Mrs Jono a été scandalisée par le plaisir particulier qu’il prenait à cette expérience. En conséquence, quand je suis entré quelques instants après le départ du mari, alors que tu regardais le Dr Toh arriver par le corridor, elle a essayé d’employer son Glid contre moi. Ce que je ne comprends pas… (avec la plus grande perplexité). Pourquoi moi ?

Lasia hocha la tête avec sagacité.

— Bien sûr, c’est bien ce que ferait une femme. Elle ne peut pas lui faire de mal, à lui. Alors elle s’en prend au premier objet inanimé venu.

— Mais je ne suis pas un objet inanimé ! protesta Tinker.

Lasia écarta ce propos d’un geste impatient de la main.

Lasia se plut à répéter plus tard que ce n’était pas tant le procès qui avait marqué un tournant décisif dans sa compréhension du comportement humain, encore qu’il y ait contribué. Non, ce qui l’avait réellement secouée, c’était que Kinky, au lieu d’être le parfait soutien inconditionnel qu’elle attendait, avait, en apprenant son arrestation, émis une exclamation significative de sa véritable opinion sous ses dehors de bonne volonté apparente. Cette exclamation était : « Bougre d’idiote ! »

Ce fut, pour ainsi dire, la mention « bien » de son doctorat. Une semaine après la fin du procès, elle rouvrit son cabinet et de toute évidence l’emplacement n’avait pas grande importance.

Sur la plaque, à côté de sa porte, on pouvait lire : LASIA MIGG, DOCTEUR EN PSYCHOLOGIE – Spécialiste de la Rééducation Sexuelle Masculine.

Elle prenait 3 180 dollars pour six séances de sa psychothérapie personnelle. Dans l’Annuaire professionnel des Femmes, elle était citée comme l’auteur de nombreux manuels et ouvrages sur la nature du comportement humain, largement utilisés dans les universités. Elle se disait elle-même néo-freudienne et son chef-d’œuvre était : Mobiles du Viol – La Condition Masculine.

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