Veneneuses
Epilogue
329
e toujours soulagée de la voir diminuer.
J Diana Holland tourna sa tête nue dont les courtes boucles s'agitaient dans le vent au-dessus du Lucida, et vit une jeune fille environ de son âge, bien habillée, pas vraiment jolie mais qui ne passait pas inaperçue.
— De voir diminuer quoi ? demanda Diana.
— New York, répondit la jeune fille, comme si cela était évident.
Puis elle se retourna pour observer les silhouettes qui agitaient leurs mouchoirs et devenaient floues et confuses tandis que le paquebot s'éloignait sur le fleuve. À un autre moment, Diana aurait trouvé qu'elle aussi éprouvait, entre autres diverses émotions, une sorte de soulagement. Bien sûr il y avait aussi l'euphorie du départ, la nostalgie de tout ce qu'elle laissait derrière elle, et la douleur d'avoir perdu Henry. Elle l'avait observé un moment, debout sur le quai, dans ses vêtements noirs parfaitement coupés, gardant les yeux fixés sur le paquebot comme s'il pouvait y trouver une explication à sa perte. Elle se dit qu'il devait y être encore, mais il était impossible d'en être sûre, car les silhouettes de plus en plus minuscules étaient en partie cachées par le sillage bouillonnant du bateau. Elle pensa que tout aurait été plus supportable si elle avait eu encore son chapeau melon, mais elle prit conscience que, d'un point de vue littéraire, il valait mieux qu'elle l'ait perdu là sur les docks, et non plus tard, quand elle déménagerait d'une mansarde à une autre, et perdrait forcément des vêtements ou des objets de valeur sentimentale.
Il y aurait des années agitées et ardentes, où elle s'égarerait. Elle panserait son cœur brisé, et la vie le briserait à nouveau. Chaque homme aimait à sa façon, découvrirait-elle, et chacun la laisserait 330 un peu plus âgée, un peu plus sage, et avec de nouveaux sentiments à décrire dans les pages de ses carnets. D'année en année elle recevrait des lettres d'Henry, et quoique la fougue avec laquelle il la pressait de revenir se tempérerait au fil du temps, il ne perdrait jamais ce ton de désir nostalgique. Elle ne lui avait pas menti sur l'embarcadère : il serait toujours son premier amour.
Diana s'attarda sur le pont supérieur et examina la liste des passagers, qui comptait des gens importants ; ils pourraient l'inviter à des soirées dans sa nouvelle ville, ou lui procurer de petites anecdotes savoureuses à télégraphier à Davis Barnard. Elle avait entendu parler de plusieurs d'entre eux, elle en connaissait certains autres. Tous occupaient de plus belles cabines qu'elle.
Parmi eux, la nièce du gouverneur Roosevelt, Eleanor, qui était née la même année qu'elle et partait faire ses études dans une institution pour jeunes filles de bonne famille en Angleterre. Il y avait aussi la comtesse de Pérignon et sa fille qui avait à peu près l'âge de Diana, mais qui n'avait rien du piquant de Penelope.
Diana ne put s'empêcher de sourire faiblement à cette vue, en dépit de la tristesse qu'elle éprouvait du dénouement de sa propre histoire. Car tout expérimentée que croyait être Penelope Hayes, elle n'était pas dépourvue de cette naïveté typiquement américaine, et c'était drôle de penser qu'elle avait été à ce point aveuglée par son désir de s'unir à un membre d'une famille royale, qu'elle l'avait laissé abuser d'elle et la déshonorer. Cette fin était digne, en vérité, d'une bonne intrigue. Ainsi serait le destin de cette fille, qui resterait mariée au bel homme qu'elle avait tant désiré à l'âge de dix-huit ans. Ils ne seraient jamais des époux fidèles, mais se comprendraient pendant assez longtemps. Ils sortiraient ensemble dans les soirées au cours desquelles ils échangeraient parfois de petits rires, et ils se tromperaient tant et plus, conformément aux coutumes des couples dans leur genre.
Peut-être était-ce parce que la mer au large était mauvaise, ou bien parce qu'elle tremblait encore de ce qu'elle venait de faire, 331
que Diana ressentait tout d'une façon aiguë à ce moment-là. Elle pensa que cette sensibilité s'expliquait par le fait qu'elle était profondément soulagée de ne pas avoir choisi comme destin ce genre de mariage, de même que les couleurs de la vie paraissent spécialement éclatantes à quelqu'un qui vient d'échapper à la mort. Bien sûr, le mariage d'Elizabeth ne ressemblerait pas à cela ; elle avait finalement trouvé un homme qui lui était si totalement dévoué que son regard ne serait jamais distrait par une autre femme, et qu'il ne serait jamais capable de paroles cruelles envers elle. Ils auraient un enfant, Keller Cutting, puis d'autres. Ils utiliseraient les revenus du pétrole des Holland pour décorer leurs belles maisons de New York et de Newport. Ils donneraient de grandes fêtes, qui rivaliseraient avec celles de Mrs Schoonmaker, avec laquelle Mrs Cutting maintiendrait une entente raisonnable et prudente. Les colonnes des journaux parleraient toujours d'elles comme de deux hôtesses rivales, alors qu'en vérité Mrs Cutting ne prendrait plus jamais au sérieux l'aspect mondain de sa vie.
Ce monde était sur sa fin, de toute façon. Les plus fameuses fêtes des années à venir seraient données par les sœurs Broad, Claire et Carolina, dont tout le monde serait bien aise d'oublier les origines modestes dans la griserie du Champagne, des soirées exotiques et autres comédies qui, aussitôt jouées, entreraient dans la légende. Les noms comme Holland, Schoonmaker et Hayes se verraient bientôt démodés dans ce monde nouveau et léger.
Mais ces histoires font partie du futur. La ville où Diana était née se perdait dans le lointain comme un diorama pour écolier. Il était aussi simple à déchiffrer. Elle pouvait expliquer tout ce qu'elle y avait vu, tout ce qu'elle y avait fait. Le temps passant, elle écrirait des romans aux intrigues complexes, des histoires d'amours impossibles et de trahisons de salon. Elle y pensait déjà.
De très loin, en ce jour limpide, elle comprit que ces imposantes demeures n'étaient que des illusions temporaires, que la mode et les coutumes changeaient, et que les châteaux et les palais des 332
financiers américains s'écrouleraient bientôt pour faire place aux grands magasins.
Le ciel passa lentement du bleu au mauve, et la grande roue de Coney Island apparut comme une immense bague en diamants se détachant dans le crépuscule. New York, cette ville de canyons entre les gratte-ciel et de demeures cossues aux intérieurs miroitants qui pouvaient fasciner et piéger une jeune fille pour toujours, n'était plus qu'une série de petits points dans un paysage infini. L'air pur comme du cristal lui offrait une perspective parfaite. Et c'est là qu'elle put voir, enfin, que cette ville avait des limites, et que le monde pouvait s'ouvrir d'un coup.
333
Remerciements
Je suis formidablement reconnaissante à tous ceux qui ont tant fait pour que cette série devienne de vrais livres vivants.
Merci, merci, Sara Shandler, Farrin Jacobs, Josh Bank, Les Morgenstein, Andrea C. Uva, Nora Pelizzari, Lanie Davis, Joelle Hobeika, Allison Heiny, Kristin Marang, Cristina Gilbert, Melissa Bruno, Kari Sutherland, Barb Fitzsimmons, Alison Donalty, Ray Shappell, Elise Howard, Susan Katz, et Kate Jackson. Et merci aussi à James McLeod, pour toujours me demander ce que ferait Hem.
Composition Nord Compo
Impression Normandie Roto Impression s.a.s. en février 2011
Éditions Albin Michel
22, rue Huyghens 75014 Paris
ISBN : 978-2-226-21998-5
ISSN : 1637-0236
N° d'édition : 18945/01. N° d'impression : 110515
Dépôt légal : mars 2011
Imprimé en France.
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Document Outline
Titre
��
Prologue
Un
Deux
Trois
Quatre
Cinq
Six
Sept
Huit
Neuf
Dix
Onze
Douze
Treize
Quatorze
Quinze
Seize
Dix-Sept
Dix-Huit
Dix-Neuf
Vingt
Vingt et Un
Vingt-Deux
Vingt-Trois
Vingt-Quatre
Vingt-Cinq
Vingt-Six
Vingt-Sept
Vingt-Huit
Vingt-Neuf
Trente
Trente et Un
Trente-Deux
Trente-Trois
Trente-Quatre
Trente-Cinq
Trente-Six
Trente-Sept
Trente-Huit
Trente-Neuf
Quarante
Quarante et Un
Quarante-Deux
Quarante-Trois
Quarante-Quatre
Quarante-Cinq
Epilogue
Remerciements
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Table des matières
Prologue
Epilogue
Titre
��
Un
Deux
Trois
Quatre
Cinq
Six
Sept
Huit
Neuf
Dix
Onze
Douze
Treize
Quatorze
Quinze
Seize
Dix-Sept
Dix-Huit
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Vingt et Un
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