Veneneuses

AMA · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/9

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Veneneuses

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

l y a cinquante ans, toutes les jeunes Américaines rêvaient d'être des Iprincesse

s européennes. On le devinait à leur mise et à leurs gestes, tout absorbées qu'elles étaient à s'habiller comme les Européennes et à imiter les manières des salons parisiens. Mais aujourd'hui, ce sont les jeunes filles du Vieux Continent qui viennent voir comment nous nous comportons et comment nous nous habillons ici aux États-Unis. Elles se tiennent sur les ponts des paquebots, leurs mains gantées serrées sur la rambarde, et découvrent Manhattan, cette île de gratte-ciel et de secrets bien gardés, où fourmillent des millions d'existences aussi vite oubliées qu'elles avaient été célébrées. Et ces passagères de s'étonner, à la vue de la presqu'île, que tant de choses se passent dans une bande de terre si étroite.

Certes, il entre autant de paquebots dans le port qu'il en sort. Même les gens dont on lit régulièrement le nom dans les colonnes mondaines des journaux qui tachent les doigts, épluchées par un public avide de potins, doivent parfois partir. Combien d'âmes du gotha new-yorkais avaient-elles confié leur traversée à la Cunard Company, dont le paquebot de midi quittait déjà le port de New York pour la France ? La foule qui se pressait sur les vieilles planches en bois érodé du quai s'amenuisait de plus en plus, tout comme la ville qui se dessinait derrière elle. Une dame ou un gentleman penché à la rambarde ne pourrait même plus distinguer les mouchoirs finement brodés qu'on agite vers eux dans la chaude moiteur de l'été. Regardaient-ils leur ville avec amour, avec nostalgie, ou avec dépit ? Étaient-ils heureux de la voir s'éloigner, immeuble après immeuble, rue après rue, ou bien regrettaient-ils déjà ses salons et ses clubs, son parc verdoyant et les hôtels particuliers qui le bordent ?

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Là, devaient penser ces élégants New-Yorkais qui regardaient s'éloigner leur ville, si je remonte cette rue, j'arrive chez « Mamie »

Fish1 ou encore chez les Schoonmaker, ou encore dans l'un des innombrables immeubles des Astor. Ils devaient se faire la réflexion, en pensant à ces monuments, qu'il a toujours existé un monde qui tient ses enfants serrés contre son cœur, et un autre qui les envoie errer en exil. À

quels affronts, à quels désagréments, à quels mariages oppressants, à quels actes impardonnables, à quels fatals égarements ces passagers essayaient-ils d'échapper sous ce ciel limpide de juillet ?

N'importe lequel de ces voyageurs posant un dernier regard sur l'île de sa naissance éprouvera forcément la nostalgie de ce qu'il laisse derrière lui. Mais l'angoisse du départ s'effacera de seconde en seconde, en même temps que croîtra l'excitation de la découverte. Cela tout spécialement pour une certaine jeune fille qui vient d'entrevoir de quoi les cœurs sont capables, et jusqu'où l'amour et la soif de savoir ont pu l'entraîner ; ou pour un jeune homme qui vient de vivre pour la première fois la douloureuse intensité de l'amour véritable, et qui décide enfin de devenir son propre maître. Finalement, il ne faut que quelques saisons pour apprendre que tout change, et vite ; pour se rendre compte que certaines existences aussi glorieuses qu'absurdes, vécues dans les demeures les plus en vue aujourd'hui, seront demain obsolètes. New York sera toujours là, mais la ville devient de jour en jour plus étrangère et ne sera jamais plus la même, où que l'on soit.

Et finalement qu'importe ? Parce que ces regards fixés sur la ville qui disparaît doivent maintenant se détourner, et que la distance est à présent devenue trop grande pour pouvoir regagner le rivage à la nage. Il n'est plus temps de revenir.

1 Surnom de Mrs Stuyvesant, l'une des plus grandes hôtesses de la haute société de New York de l'époque. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

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Un

La plus jeune des demoiselles Holland, Diana, qui est à Paris pour la fin de la saison, nous laisse fort seuls en cette période mondaine, et nous devons nous contenter de plus modestes beautés. Certains d'entre nous boudent dans les soirées dans l'attente de son retour, pensant à ses yeux chocolat et à ses boucles lustrées.

EXTRAIT DE LA RUBRIQUE « LE JOYEUX DANDY ».

THE NEW YORK IMPERIAL, VENDREDI 6 JUILLET 1900.

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e matin, elle aimait marcher sur la jetée. Elle s'y rendait seule Let quelques rares messieurs passaient, faisant claquer leur canne sur le sol, les gens du coin préférant flâner plus tard dans la journée, après la sieste. Ces jours derniers le temps se gâtait et parfois, les vagues venaient s'écraser à ses pieds. Au début, cela l'avait effrayée, mais un jour pluvieux du début du mois de juillet, elle avait fini par considérer ce phénomène comme une sorte de baptême. Elle ressentait la force de la mer, avait-elle écrit dans son carnet la veille au soir, juste avant de s'endormir, comme un bouleversement, une renaissance.

Après avoir traversé le Paseo del Prado, elle marcha dans la vieille ville, au hasard de ses arcades ombragées et de ses patios verdoyants donnant sur des ruelles tortueuses. Il y avait plus de monde, ici. Les gens s'attardaient sous les porches ou sur les places, autour de petites tables. Elle portait un large chapeau de paille à bord tombant, et ses boucles brunes étaient attachées sur la nuque pour cacher ses cheveux courts. Non que cela fut important, car elle était étrangère, et cette différence estompait ses particularités. Ici personne ne la reconnaissait ; qu'elle s'appelle Diana Holland n'avait d'importance pour aucun des Havanais qu'elle croisait dans la rue.

Diana Holland : en d'autres parties du monde, porter ce nom n'était pas sans conséquences. Par exemple, on lui avait appris depuis son plus jeune âge à ne jamais marcher sans gants et sans chapeau dans les rues de sa ville. Et bien qu'elle eût couramment fait fi de ces restrictions, elle n'avait jamais connu, avant son arrivée à Cuba, le sentiment d'être pleinement libérée des règles du savoir-vivre de sa ville natale. Vêtue de sa robe ample et claire, dans les rues de cette capitale qui lui était totalement étrangère, 9 elle était à la fois tout à fait visible et, d'une certaine façon, invisible. Elle était anonyme, et cet anonymat, comme la mer, la faisait se sentir différente et lucide.

L'océan s'étendait derrière elle maintenant, ainsi que les nuages gris ardoise qui s'amoncelaient au-dessus de la baie. Le vert des palmiers offrait un contraste intense avec le bleu du ciel. L'air était lourd, la lumière maussade, mais pour elle, il y avait quelque chose d'apaisant dans un tel paysage. Car les ombres obscures, la menace de l'averse, tout semblait exprimer ce qu'elle ressentait dans son âme. Tôt ou tard la pluie torrentielle commencerait à tomber, d'abord à grosses gouttes, puis formerait de lourds rideaux qui recouvriraient les stores rayés et inonderaient les caniveaux. Cela ne faisait pas longtemps – quelques semaines au plus, quoique parfois cela lui parût une éternité – qu'elle était arrivée à La Havane, mais elle connaissait déjà toutes les perturbations atmosphériques auxquelles elle identifiait ses états d'âme. Celle-ci avait la couleur de la souffrance, et cet état, elle le connaissait bien.

Elle était seule, et à plus de deux mille kilomètres de chez elle, mais n'en souffrait pas vraiment. Si on l'avait pressée de s'exprimer à ce sujet, elle aurait dû admettre qu'il ne lui manquait qu'une seule chose. Même la perte de sa crinière bouclée ne lui avait pas vraiment causé d'amertume. Elle l'avait coupée, emportée par sa passion pour Henry Schoonmaker, afin de le rejoindre en s'enrôlant dans l'armée. Peu lui importait qu'il ait été l'ex-fiancé de sa sœur Elizabeth, et qu'il ait récemment épousé cette petite terreur de Penelope, Hayes de son nom de jeune fille.

Une chose que Diana n'aurait jamais osé ni voulu faire, dans sa recherche d'Henry, allait pourtant bientôt se présenter.

Avant cela, elle avait été barmaid sur un paquebot de luxe, et encore avant, avait clandestinement voyagé en train jusqu'à Chicago, C'était à l'époque où elle croyait encore qu'Henry était dans un régiment faisant voile vers le Pacifique via San Francisco.

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Elle s'était habituée à ses cheveux courts. Son amour-propre avait été ébranlé au début, bien que même la plus austère coupe en brosse n'eût pu altérer sa féminité, masquer son teint de rose ou dénaturer son corps gracieux. Les premiers mois, elle s'était trouvée dans des situations qu'elle n'aurait jamais pu imaginer dans les confortables salons et les coquettes chambres des maisons de ville du vieux New York. Néanmoins, elle n'était jamais, durant ses aventures, restée sans manger et n'avait jamais dormi dehors. Seule l'absence d'Henry à ses côtés lui déchirait le cœur.

Diana s'était rendue dans toutes sortes de villes depuis qu'elle avait échoué, malgré sa coupe à la garçonne, à convaincre la United States Army qu'elle était apte à la servir, mais aucun lieu ne lui avait paru aussi lointain que celui-ci. Tandis qu'elle marchait, l'impression de se trouver dans une très vieille cité ne la quittait pas — New York était plus ancienne, certes, mais en quelque sorte, son histoire semblait s'être effacée. Elle aimait imaginer ici que les cathédrales, les façades des immeubles aux toits rouges devant lesquelles elle passait, avec leurs ornements en fer forgé, abritaient encore de très vieux conquistadors.

Officiellement, elle était à Paris. C'était ce que rapportaient les journaux, par la main de son ami Davis Barnard qui signait la rubrique « Le Joyeux Dandy » dans le New York Impérial. C'étaient ses articles qui lui avaient appris qu'Henry n'était pas là où il était supposé être : William Schoonmaker père avait une telle influence qu'il avait non seulement réussi à trouver une position plus sûre à Cuba pour son fils, mais avait imposé le silence à tous les journalistes new-yorkais sur cette mutation. Diana aimait l'idée que Henry pas plus qu'elle-même n'étaient là où ils étaient supposés être. Ils avaient tous deux, en guise de leurre, un double dans le monde, et tout en se déplaçant en cachette, ils se rapprochaient chaque fois l'un de l'autre.

Pour l'heure, elle traversait une petite place ; les chiens dormaient à l'ombre et les hommes s'attardaient aux terrasses des 11

cafés. Elle n'avait jamais été en Europe, mais elle avait l'impression que cette ville avait quelque chose d'européen avec ses immeubles qui tombaient en ruine, ses fantômes dans les ruelles, le tintement des cloches qui sonnaient l'angélus, et ses attachantes et indéracinables traditions. Il flottait dans l'air ce parfum qui vient toujours juste avant la pluie, quand la poussière de la ville s'élève une dernière fois avant d'être balayée. Diana se mit à courir en direction de chez elle, craignant d'être surprise par l'averse et de se faire tremper.

Elle avait franchi la place et, dans sa petite course, avait trouvé prudent de retenir de la main son chapeau pour ne pas le perdre.

Devant elle marchaient deux soldats américains vêtus de vestes bleu marine et de pantalons gris. Le regard de Diana fut irrésistiblement attiré par l'allure décontractée et désinvolte du plus grand, coiffé d'un bicorne. Sa foulée lui était familière, son allure magnétique et, un instant, alors que le soleil perçait les nuages et caressait la nuque du jeune homme d'une ombre dorée, elle fut sûre que c'était lui.

— Henry ! cria-t-elle.

C'était une des caractéristiques de Diana de parler avant d'avoir réfléchi.

Le soldat se retourna lentement. Elle cessa de respirer ; ses pieds étaient comme vissés au sol, malgré son désir d'avancer. Elle inspira fortement, mais à ce moment-là elle vit plus nettement le visage de l'homme. Sa déception fut grande. Ses traits étaient trop doux et trop enfantins pour être ceux d'Henry, et cette barbe rousse... L'homme continuait à la regarder avec une expression perplexe. Il resta bouche bée quelques secondes, puis, souriant :

— Je ne m'appelle pas Henry, fit-il avec un accent traînant.

Mais, ma petite dame, vous pouvez m'appeler comme il vous plaît.

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Il continuait à la fixer, et son regard semblait comme enfiévré.

Elle ne put s'empêcher de lui retourner un petit sourire. Elle aimait plaire, mais pas au point de perdre du temps – elle avait commis l'erreur de fuir Henry quand elle avait eu l'impression qu'il lui échappait, et ce souvenir lui faisait encore horreur. Il y avait des troupes américaines dans toute la ville, et bientôt elle tomberait sur lui. Elle en était sûre, c'était fatal.

Elle adressa au soldat un clin d'œil de sympathie, puis se hâta vers la calle Obrapia, où elle allait pouvoir se préparer pour la soirée. La journée commençait, la lumière régnait partout dans la ville, et Henry était là, quelque part. Elle voulait préparer le jour où une bonne étoile les guiderait tous deux l'un vers l'autre, et où ils se retrouveraient face à face.

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Deux

... Et bien sûr, la sœur de Miss Diana, l'ex-Miss Elizabeth Holland, ne s'est pas montrée en société depuis quelque temps. Elle a, pour son bonheur, épousé le partenaire en affaires de son défunt père, Snowden Trapp Cairns, et, si l'on en croit la rumeur, la famille s'agrandira cet automne. Nous félicitons les Cairns ; la charmante Mrs Cairns méritait bien cela après sa pénible expérience de l'hiver dernier. Kidnappée par un ancien employé de la famille Holland fou d'amour, elle a failli perdre la vie lors d'une violente scène à Grand Central...

EXTRAIT DE LA RUBRIQUE « LE JOYEUX DANDY »,

THE NEW YORK IMPERIAL, VENDREDI 6 JUILLET 1900.

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es branches des arbres étaient si épaisses et si verdoyantes au-Ldessu

s des sentiers de Central Park qu'Elizabeth Holland Cairns, installée sur le siège en velours d'une calèche, sous la capote de cuir noir entrouverte, avait la sensation de pénétrer dans l'ombre d'une grotte. C'était l'été, l'air était saturé d'humidité, et personne ne pouvait reprocher aux chevaux d'avancer aussi lentement. Elle n'était pas beaucoup sortie depuis le jour, à la fin de l'hiver, où elle avait changé de nom ; une dame dans son état n'était pas censée être vue. Mais la chaleur était si accablante que les murs de son appartement suintaient, et son mari avait fini par la convaincre qu'une promenade dans le parc lui ferait du bien.

Elle regardait les taches de lumière sur le chemin poussiéreux qui s'étendait devant eux, la main posée sur son ventre rond.

La voix de son mari interrompit le bruit agréable des sabots qui avançaient péniblement.

— Il ne faut pas que vous sortiez trop longtemps par cette chaleur, dit-il, avant d'ajouter un tendre « ma chérie ».

Du plus loin qu'elle s'en souvenait, Elizabeth avait été une jeune femme non seulement respectueuse des bienséances, mais qui vivait le respect des traditions avec un réel plaisir.

Quand elle les transgressait, elle en éprouvait une profonde honte ; pour l'heure, le toit ouvrant la protégeait des regards, ainsi que son large chapeau de paille. Elle fut un peu déçue par l'observation de son mari, car elle commençait à apprécier l'odeur du feuillage et la vision fugitive des longues jupes qui se balançaient au rythme des pas de deux jeunes promeneuses.

Elizabeth cacha sa frustration derrière un sourire docile et tourna son visage en forme de cœur et ses yeux bruns vers Snowden. Il n'était pas beau, mais son aspect n'était pas 15

désagréable, il avait des cheveux divinement blonds et lisses et un visage net et bien rasé, aux traits un peu lourds.

— Vous êtes plus apte à juger que moi, ajouta-t-elle, peut-être comme une petite consolation, une marque de respect pour le dédommager de la fausseté avec laquelle elle prononçait le mot

« mari ».

Car son mari était toujours, dans le secret de son cœur, Will Keller, alors que l'homme que tout le monde croyait, à tort, être le père de son enfant n'était rien d'autre qu'une sorte de bouclier qui la protégeait du blâme de la société. Son second mariage n'avait jamais été un mariage d'amour, contrairement à ce que croyaient certaines personnes.

Snowden se pencha pour donner des instructions au cocher, mais Elizabeth les entendit à peine. La voiture tournait ; les chevaux les emmenaient dans une autre direction, mais elle n'y prêta guère attention. Quand elle ferma les yeux, ce fut à nouveau Will qui lui apparut, marchant dans le paysage ocre et vallonné de la Californie, bâtissant des projets pour leur vie. Elle l'aimait depuis l'époque où il travaillait pour sa famille – il n'était alors qu'un petit garçon devenu orphelin à cause de l'un de ces incendies mortels qui ravageaient les logements ouvriers où s'entassaient les pauvres.

Aucun d'eux ne se rappelait à quel moment leur amitié s'était transformée en amour romantique, mais dès lors, cet amour avait bouleversé leur vie. Ils avaient essayé de retourner en Californie, où ils avaient vécu très heureux, mais ils avaient été arrêtés, avant de monter dans le train, par un groupe de policiers qui avaient abattu Will.

Elizabeth ouvrit soudain les yeux, surprise que ses pensées l'aient entraînée jusque-là. Ces cruels souvenirs, son actuel bonheur et cette culpabilité omniprésente s'agitaient sous le chapeau de paille de Miss Holland tandis que leur voiture sortait du parc par l'extrémité sud et prenait une direction inattendue. Ils 16

passèrent devant le Plaza et le New Netherland, et traversèrent la Cinquième Avenue. Leur foyer, un appartement modeste de huit pièces à Dover, donnait sur le parc, or elle constatait que le cocher se dirigeait maintenant vers le centre-ville. Étonnée, elle regarda son mari. Mais il ne tourna pas la tête vers elle, et elle n'était pas le genre de femme à poser des questions.

Ils descendaient Madison Avenue. Elizabeth en fut soulagée.

Elle risquait moins d'être reconnue ici, et au moins elle était sûre que ce serait par quelqu'un qui aurait assez de savoir-vivre pour ne pas ébruiter qu'il avait aperçu dans un lieu public l'ancienne reine de l'élite de Manhattan dans l'état où elle se trouvait. Dans la Cinquième Avenue, les gens pleins d'ostentation faisaient construire des demeures ressemblant à des monuments de vanité qui leur permettaient d'être vus autant que de voir. C'était une avenue pour les gens comme les Hayes, dont la fille unique, Penelope, avait été son amie, et qui, si elle avait le choix, prenait toujours la robe la plus apte à attirer l'attention sur sa personne.

On disait que Penelope s'était liée d'amitié avec Carolina Broad, l'héritière qui, auparavant, avait été la femme de chambre d'Elizabeth.

Elle donnait une fête ce soir, à laquelle tous les parvenus avaient fait des pieds et des mains pour être invités, malgré ses origines douteuses, fête qui serait à n'en pas douter tapageuse, dans cette avenue où tout le monde voulait en mettre plein la vue.

Les acteurs n'étaient plus les mêmes que dix-huit mois auparavant, à l'époque où Elizabeth était la débutante que tout le monde voulait connaître.

Comme les têtes changent, se dit-elle. Mais ils roulaient à présent sur Madison Avenue, où les vieilles familles répugnant à l'étalage vivaient dans des maisons plus belles, plus calmes, plus traditionnelles. Elizabeth fut soulagée de ne pas devoir assister à l'une de ces fêtes ce soir, et se sentit en paix à la pensée de ce qui émanait de ces sobres façades en grès brun.

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— N'est-ce pas là que vivent les Harman Livingston ? lui demanda Snowden après un long silence, montrant l'une de ces demeures.

Elle sourit et hocha la tête, car même si elle savait que son mari connaissait la réponse, il lui permettait de jouer les guides touristiques dans sa propre ville, et elle était heureuse d'avoir l'occasion de pouvoir le satisfaire.

— Et là l'hôtel particulier des Vanderbilt ?

Elizabeth hocha à nouveau la tête. Il lui posa d'autres questions, elle y répondit, et ajouta même quelques remarques personnelles.

Cela lui faisait plaisir de donner à Snowden ne serait-ce que de petites informations, et sa joie ne fut troublée que lorsqu'il demanda :

— Et là, c'est bien la maison des Cutting ?

— Oui...

La voix d'Elizabeth faiblit, et elle se tourna brusquement vers la vitre. Pour la première fois cet après-midi-là, elle oublia qu'elle ne devait pas être reconnue, et la lumière joua sur ses traits délicats.

Car l'héritier des transports maritimes Cutting était un jeune homme du nom de Teddy, qui lui avait proposé deux fois le mariage, quand Will était encore en vie, sans qu'elle ni personne d'autre ne le prît vraiment au sérieux. Teddy, l'ami qui avait été si proche d'elle à l'enterrement de son père, était en effet d'une nature si délicate et si calme qu'elle avait à peine conscience de sa présence à l'époque où elle n'avait de pensées que pour le beau garçon qui vivait dans l'écurie de sa famille. L'hiver précédent, alors qu'elle voyageait en Floride avec son ancienne amie Penelope, Teddy avait fait allusion aux sentiments qu'il éprouvait encore pour elle, et elle avait espéré, entre le jour où elle avait su qu'elle portait un enfant et celui où il s'était engagé dans l'armée, qu'il la demande encore en mariage. Elle avait même, pour être honnête avec elle-même, désiré un baiser ou un geste de tendresse 18

de sa part, mais depuis, elle avait enfoui ce désir au fond d'elle, et maintenant elle avait du mal à regarder cela en face. Après tout, un tel désir signifiait la trahison non seulement d'un, mais de deux maris. Rien ne s'était passé entre eux, mais Teddy était maintenant en poste aux Philippines, et Gemma Newbold se vantait d'attendre une proposition de mariage à son retour.

— Et cette maison... ?

Elizabeth essaya de chasser le sentiment de culpabilité qui la perturbait. La maison que montrait Snowden était en grès brun, trouée de trois hautes fenêtres et composée de trois étages. D'une élégance discrète, elle se situait au centre, longeant le côté ouest de la rue. La porte d'entrée était surmontée d'une imposte en éventail aux vitraux blanc et or. Ils se trouvaient devant le numéro 30, pas très loin de la maison de Gramercy Park où elle avait grandi et où vivait toujours sa famille. Elle avait déjà vu cette bâtisse, mais ne savait pas grand-chose à son sujet.

— Je ne suis pas sûre de...

Elle fronça les sourcils et se tourna vers lui.

— Je crois, commença Snowden avec un petit sourire et soutenant son regard, que c'est là où vivent les Snowden Cairns.

— Pardon ?

Elizabeth leva malgré elle la main pour cacher son visage. Déjà elle se sentait envahie d'un sentiment de reconnaissance qui était en train de chasser la tristesse qui venait de la traverser. C'était exactement le genre de maison qu'elle aurait choisie pour elle : grande mais sans ostentation, classique, d'une belle architecture, et noble. À l'image de celles du vieux New York.

— Le bébé sera bientôt là, dit simplement Snowden, alors j'ai pensé qu'il était temps que ma femme ait un endroit à elle.

Elizabeth regarda la demeure où elle verrait grandir son enfant, de plus en plus sûre, à chaque seconde, que c'était le lieu idéal.

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— Oh, merci, Mr Cairns, vraiment merci, s'épancha-t-elle quand elle fut capable de prononcer un mot.

Elle le regarda, stupéfaite, ne pouvant y croire. Elle avait vraiment de la chance, pensa-t-elle, elle ne devrait jamais l'oublier.

Les bruits de la circulation enflaient, c'était la fin de l'après-midi, et tout autour les immeubles prenaient les teintes dorées du soleil déclinant. Le sourire spontané qui était né sur le visage d'Elizabeth à la vue de son nouveau logis ne s'effaça pas. Alors Snowden se pencha vers elle et eut un geste sans précédent. Il posa ses lèvres sur les siennes et l'embrassa.

Il n'y avait jamais eu la moindre allusion amoureuse entre eux.

Elizabeth resta muette, sous le choc. Peut-être ne put-elle cacher à quel point elle était scandalisée, car Snowden lui tapota alors le genou dans un geste paternel.

— Nous pouvons y emménager dès que vous le voudrez, dit-il gravement.

Là-dessus il se pencha en avant pour donner l'ordre au cocher de les reconduire à Dover pour qu'ils puissent commencer à faire leurs malles. Comme il ne jeta pas un regard à Elizabeth durant tout le trajet, elle fut convaincue que, si elle avait perçu quelque chose de lascif dans ce baiser, ce ne pouvait être que le fruit de son imagination débordante et coupable.

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Trois

La situation dans le Pacifique est sévère, car bien que les Espagnols aient été battus à plate couture, les généraux américains, avant d'occuper des provinces de deux ou trois cent mille habitants hostiles, n'avaient guère idée de l'étendue de ces îles.

Selon certains experts, la présence américaine ne représente qu'un peu plus de la moitié nécessaire pour pouvoir prendre le contrôle de la région. A cette lumière, il est particulièrement héroïque pour les jeunes aristocrates de notre ville de servir dans cette guerre. Parmi eux se trouvent Mr Teddy Cutting et Mr Henry Schoonmaker, dont les positions exactes ne sont bien entendu pas révélées par mesure de sécurité...

ÉDITORIAL DU NEW YORK IMPERIAL. 6 JUILLET 1900.

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n dit que des troupes vont être bientôt rappelées, déclara le O colonel Copper, penché en avant sur un panier en osier contenant du rhum, de la menthe et du sucre, s'apprêtant à se servir à boire.

Le panier était posé sur les planches en bois blond d'un grand voilier qu'Henry Schoonmaker dirigeait dans Havana Bay. Il portait une chemise en lin blanc, dont le premier bouton était ouvert, et un pantalon de l'armée de couleur claire ; des gouttes de sueur perlaient sur son front. Une légère barbe ombrait la ligne aristocratique de sa mâchoire, et ses cheveux bruns étaient pommadés et séparés par une raie sur le côté. Au début, après qu'il s'était porté volontaire, il avait pris soin de garder toujours son visage rasé de près, mais cela ne semblait plus être à l'ordre du jour.

— Ils vont être rappelés, puis acheminés vers les Philippines où l'on a besoin d'eux.

Bien que le mot « rappelés » ait excité son intérêt, le regard ténébreux d'Henry se détacha des nuages qui s'amoncelaient au-dessus des flots gris où des bateaux de toutes sortes voguaient au vent de l'après-midi, pour se poser sur le pont où quelques militaires d'un grade très supérieur au sien flirtaient avec de jolies filles du pays pour tromper leur ennui. Les voiles blanc ivoire enflaient dans le ciel ; le temps n'était pas encore inquiétant, cependant le soleil ne brillait plus et une tempête se préparait à coup sûr pour cette nuit ou pour le lendemain. Le bateau, qui avait été réquisitionné à un officier de la flotte navale espagnole, était aussi bien aménagé que certains de ceux qui appartenaient à sa famille, et bien qu'Henry se sentît à l'aise à la barre, il avait du mal ce jour-là à prendre un quelconque plaisir à naviguer. Ce 22

sport avait toujours été l'une de ses distractions favorites, mais New York et l'homme qu'il avait été dans cette ville lui semblaient à présent étrangers.

— Ils vont nous envoyer aux Philippines, alors ? demanda-t-il, une main sur la barre en chêne ciré, l'autre tenant son verre.

Son vieil ami Teddy Cutting était en poste dans le Pacifique.

C'était là qu'Henry avait autrefois imaginé mourir, ou du moins vivre un vrai danger et découvrir ce que c'était qu'être un homme.

Teddy et lui avaient été enrôlés en même temps, pourtant leurs carrières militaires n'auraient pu être plus dissemblables.

Le colonel le regarda, et sa moustache tombante se releva en même temps que les coins de sa bouche.

— Quelques troupes vont y partir, mais ne vous inquiétez pas, vous n'en ferez pas partie, mon garçon.

Comme il se renversait à nouveau dans les coussins le long du pont, la fiole en cuir attachée à sa ceinture émit un léger crissement ; cet objet était, en même temps que toutes les manières affectées du colonel, la marque d'une richesse et d'une virilité sportive. Henry avait un jour accusé Teddy d'être trop sérieux, pourtant il aurait préféré de tout son cœur, à cette heure, être avec lui et échapper à la compagnie stupide qui l'entourait.

— Vous êtes bien trop important, ici.

Il ne se moquait pas de lui, pourtant Henry ne pouvait l'entendre autrement. Sa grande importance consistait en son adresse à conduire de petits bateaux dans la baie lors des courses auxquelles s'amusait le colonel, depuis les élections de juin et la période de paix qui s'ouvrait. Il savait qu'il était ridicule d'éprouver de la déception devant l'assurance du colonel, car il avait du mal à voir l'homme, et la vie sous son commandement, comme autre chose qu'une plaisanterie. Henry approcha son verre de ses lèvres et but une gorgée. Il observait l'étroit bras de mer par lequel les bateaux entraient dans le port. Le fort El Morro se 23

dressait sur la colline, redoutable, jetant un regard belliqueux sur l'autre côté de la baie, sur la vieille ville et ses places à arcades.

— Non, je ne vous laisserai pas quitter La Havane maintenant, alors que la course contre le lieutenant-colonel Harvey a lieu dans quelques jours ! gloussa le colonel Copper.

Le lieutenant-colonel Harvey renchérit. Henry leur jeta un regard, observa les vaisseaux rouges éclatés sur leurs larges narines et détourna les yeux. On disait qu'il n'y avait que quatre-vingt-dix milles entre Cuba et la Floride, et parfois dans ses rêves il les traversait à la nage. Il était allé pour la première fois en Floride l'été précédent. Il avait commis une bêtise terrible en cédant aux désirs de sa perfide épouse, mais il se souvenait également de ces jours de chaleur avant son erreur fatale, quand il avait encore une chance de vivre en accord avec lui-même.

— Vous savez, señoritas, Henry vient d'une très ancienne, très prestigieuse famille. On dit que les Schoonmaker sont une des dix plus riches familles du...

Henry, les yeux plissés dans le vent, eut presque pitié du colonel Copper. Après tout, il était seulement coupable de la même illusion qui hantait la plupart des gens : comme eux, il enviait la vie des Schoonmaker, il voulait posséder des yachts et des hôtels particuliers sur la Cinquième Avenue et être cité dans les journaux, et ne pouvait comprendre ce qu'Henry n'avait que tout récemment commencé à entrevoir, à savoir que tout cela ne signifiait qu'une seule chose : ne pas vivre selon ses désirs profonds, ne pas aimer la femme dont on était épris. Henry n'avait même pas pu s'enrôler correctement. Le colonel Copper avait évalué Henry, constaté qu'il était un Schoonmaker, et lui avait plus ou moins épargné toute vraie tâche. Telle fut donc l'expérience du service rendu à la patrie qui avait été offerte à Henry, et s'était terminée en avril dernier. Depuis lors, la plupart de ses journées commençaient en mer et finissaient dans des 24

casernes humides où il essayait, en vain, de trouver le sommeil en murmurant le nom de Diana Holland.

Un bref instant, l'amour de Diana s'était révélé à lui comme une possibilité, le but qui donnerait un sens lumineux à toutes ses années d'indolence. Mais il s'était comporté d'une façon désastreuse et avait cyniquement détruit la vie de cette douce jeune fille. Parfois, il rêvait du temps où elle avait encore des raisons de croire en lui, mais le plus souvent il faisait des cauchemars, et l'image de Diana dans les bras de son beau-frère, le soir où il l'avait surprise, le hantait. Elle était là, la jeune fille qu'il aimait, dans l'ombre, debout contre un mur, étreinte par ce joueur invétéré. Cette scène le rendait encore malade, et quand il la revoyait dans son souvenir, l'envie de mourir s'emparait de lui.

De plus, il savait qu'il avait mérité ce qui s'était passé. Mais il n'avait aucune chance de mourir ici, à moins de boire jusqu'à ce que mort s'ensuive, et d'ailleurs, il continuait à vider les verres à Cuba à peu près au même rythme qu'il le faisait à New York. La seule chose qui avait changé chez lui, c'était la couleur de sa peau, qui avait bruni au soleil.

— Les femmes d'ici ne sont-elles pas charmantes et attentionnées ? se pâma le colonel derrière lui.

Henry se garda bien de se retourner, mais il devinait que l'homme posait d'immondes regards concupiscents sur les filles qu'il tenait dans ses bras.

— Et ne flirtent-elles pas comme les filles de chez nous n'osent le faire ? Avez-vous vu les œillades qu'elles vous lancent ?

Henry fut submergé par le désir soudain de se jeter par-dessus bord, ou bien d'être ivre mort. La première solution lui sembla le choix le plus héroïque, mais après réflexion, il réalisa que la chute ne le tuerait pas, qu'elle ne ferait que le mouiller. Il n'en pouvait plus, le bavardage du colonel le hérissait.

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— Venez, Schoonmaker, arrêtez donc de contempler la mer !

On va vous trouver une fille.

Une lueur de colère traversa les yeux noirs d'Henry. Les raisons de cette fureur lui étaient inconnues. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il en avait assez de Cuba aussi bien que de lui-même, ainsi que de tous les endroits connus de lui, de toutes les choses qu'il avait désirées jusque-là, à l'exception d'une seule.

Il agrippa la barre. Il s'interdit de regarder en direction du colonel, mais il devina qu'il s'était levé, car le bateau s'était mis à tanguer.

— Par pitié, Schoonmaker, votre femme ne vous voit pas !

Vivez donc un peu, tant qu'il est temps ! Elle ne peut être aussi ravissante que ces charmantes créatures !

— Peu importe ma femme.

Henry se leva et s'approcha de son commandant, ce qui fit tanguer encore plus le bateau et provoqua les cris d'effroi des filles, qui se rapprochèrent alors de la proue. Il se souvint que l'une d'entre elles avait dit en montant à bord qu'elle ne savait pas nager. Mais ses préoccupations étaient ailleurs.

— Mais, ajouta-t-il, la femme à laquelle je veux rester fidèle est tout aussi ravissante.

— Henry, continua le colonel Copper en adoptant plaisamment un ton grave, je suis votre supérieur, et j'insiste pour que vous preniez du bon temps !

Les deux hommes se faisaient face devant la poupe. Le colonel avait quelques verres dans le nez, alors que seule la loyauté coulait, grisante, dans les veines d'Henry. Il regarda cet homme mûr, l'esprit troublé, la rage au cœur d'être obligé de vivre à nouveau, en dépit de tous ses efforts, des après-midi de cocktails dans des bateaux qui n'allaient nulle part. Tous deux se taisaient.

Un nuage passa au-dessus de leur tête. La situation allait devenir ridicule, et ce silence se serait peut-être achevé dans un grand 26

éclat de rire, si un cargo qui passait n'avait provoqué des remous à la surface de l'eau, faisant tanguer leur bateau. La jeune fille qui ne savait pas nager s'accrocha, affolée, à un cordage, ce qui fit tomber la bôme sur le pont, manquant d'écraser Henry ; il fut soulagé de se retrouver encore sain et sauf à bord. L'instant d'après, il entendit un grand éclaboussement, et le bruit de quelqu'un qui crachait de l'eau. Il comprit que si lui avait été épargné, le colonel en revanche avait reçu l'espar sur la tête et été projeté dans l'eau.

Pour la première fois cet après-midi-là, Henry ne put s'empêcher de sourire. La vue du colonel pataugeant dans les flots calmes et opaques était trop comique pour lui inspirer une autre réaction. Les filles crièrent et rampèrent prudemment sur le pont pour regarder ce fou d'Américain se débattre, dans son uniforme luxueux, dans les eaux de la baie. Elles poussèrent plus de cris encore lorsque Henry déboutonna sa chemise, la jeta sur le pont et plongea. Il plongea dans le silence froid de la mer ; quand il fut sous l'eau, il lui sembla que la Floride n'était pas, après tout, si loin que cela, et qu'il pourrait l'atteindre à la nage. L'eau, bien que noire, eut sur lui un effet magique. Le temps qu'Henry saisisse le colonel dans ses bras, reprenne son souffle en remontant à la surface et le hisse sur le pont, sa colère, son dégoût et sa rancune s'étaient dissipés.

— Ça va, monsieur ? s'inquiéta-t-il.

— Oui, oui, mon garçon, répondit le colonel en tapotant le dos mouillé d'Henry. (Il avait l'air choqué par ce qui venait de lui arriver, mais il semblait avoir plus de peur que de mal.) Tout cela est très amusant. Je ne vous embêterai plus au sujet des filles, si vous vous servez un verre et faites au moins semblant de vous relaxer un peu.

— Oui, monsieur.

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L'air était plus frais maintenant, et Henry renfila sa chemise et la reboutonna. Puis il accepta le verre de rhum frais que la fille d'Harvey lui versa, avant de servir tout le monde.

— À Cuba, dit-elle en levant son verre, et à los Estados Unidos !

Ils burent tous à une longue amitié entre les deux pays, et Henry, en son for intérieur, porta son toast personnel habituel : à Diana, quoi qu'elle fît en ce moment, et à la petite chance qu'elle puisse un jour lui pardonner.

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Quatre

La soirée à laquelle tout le monde veut être convié ce soir est donnée par Miss Carolina Broad, dans sa nouvelle maison de ville dans la Soixante-Dixième Rue à l'est de Central Park. Y seront présentes des personnalités comme le prince de Bavière, Mr Reginald Newbold et sa nouvelle épouse, Adelaïde, ainsi que Mrs Henry Schoonmaker, ex-Miss Penelope Hayes, qui se remet doucement d'une tragédie familiale datant du début du printemps. Elle pourrait causer un petit scandale en sortant si tôt alors que son mari sert toujours son pays à l'étranger. Un invité, on en est sûr, ne sera pas là : Leland Bouchard, le nouveau voisin de Miss Broad, dont la tournée en Europe a été prolongée plusieurs fois, et dont le mauvais temps a retardé le retour à New York...

EXTRAIT DE LA RUBRIQUE MONDAINE DU

NEW YORK NEWS OF THE WORLD GAZETTE.

VENDREDI 6 JUILLET 1900.

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a chaleur était suffocante, et chaque centimètre de sol, du Lgran

it étincelant de la cheminée jusqu'au chêne poli de l'escalier en colimaçon et au parquet à chevrons du salon du premier étage, était colonisé par des chaussures noires ou par les longues jupes qui le balayaient. Des parfums s'exhalaient et des insinuations circulaient dans l'air, bien qu'on pût à peine entendre la voix de son voisin ou de sa voisine, pour peu que ce dernier ou cette dernière parlât normalement. L'orchestre jouait, mais seuls les bons danseurs continuaient à évoluer, car l'espace était rare, et il aurait été déplacé que des couples moins talentueux y gesticulent et l'occupent inutilement. La foule se pressait contre les murs en papier peint ivoire et rose des étages, et bien que les fenêtres soient restées ouvertes, l'air stagnait à l'intérieur. Mais bien sûr, personne n'avait envie de partir. Ce vendredi soir, il n'y avait pas d'autre lieu où on eût préféré se trouver.

L'hôtesse, Carolina Broad, traversait la foule, montant et descendant les escaliers. Elle provoquait une petite agitation où qu'elle aille, et pas seulement à cause de la robe en soie lavande qui découvrait ses épaules, moulait ses hanches et balayait le sol derrière elle comme une traîne de mariée ; son corset délicatement orné de grains de perle étincelait sous les lumières du lustre. Il fut un temps où elle aurait caché ses épaules, un rien robustes et osseuses, et parsemées, en été, tout comme son nez, de taches de rousseur. Mais elle avait appris beaucoup de choses depuis qu'elle avait hérité de l'immense fortune de son défunt bienfaiteur, Mr Carey Lewis Longhorn, entre autres qu'une jeune fille intelligente doit mettre en valeur ce qu'elle possède déjà. Elle venait d'une famille de l'Ouest, dont la fortune était issue de la fonte du cuivre, fortune relativement modeste en comparaison de ses possessions actuelles – en tout cas telle était la version officielle -, et ses solides 30

épaules nues, leur pâleur piquetée de taches de rousseur auburn, ses dents un peu trop grandes pour sa bouche, tous ces détails semblaient la confirmer. Sa haute taille et sa robustesse ne faisaient après tout que rehausser son aura.

La soirée était un triomphe, mais elle ne parvenait pas à se réjouir. La seule personne en effet dont elle désirait la présence avait traversé l'Atlantique.

Elle changeait souvent de place et de pièce, peut-être pour se distraire de son chagrin, provoquant de petits remous parmi les invités qui emplissaient les couloirs et les galeries de sa nouvelle maison de ville du numéro 15, à la façade en briques rouges finement agencées. Habiter l'une de ces somptueuses constructions monolithiques et massives édifiées aujourd'hui dans la Cinquième Avenue avait été son vœu, mais sa préférence s'était portée sur cet ensemble en particulier, où le numéro 15 était le seul disponible. À sa grande surprise, son choix fut très apprécié.

Tout le monde savait qu'elle avait les moyens d'acheter quelque chose de plus beau, mais la presse applaudit à l'annonce de son acquisition, et les convives des grands dîners mondains la félicitèrent d'avoir choisi cette demeure élégante, si bien appropriée à une jeune héritière orpheline.

Ces derniers temps et ce soir en particulier, tout le monde voulait lui parler. Carolina paradait, sourire aux lèvres. Ses joues rouges de chaleur faisaient ressortir, par contraste, le vert de ses yeux. Elle échangea quelques compliments avec Mrs Reginald Newbold, née Adelaide Wetmore, qui se tenait aux côtés de son nouveau mari sous le portrait accroché au-dessus de la cheminée de la bibliothèque du second étage ; le tableau représentait Carolina en cavalière, grandeur nature. C'était le plus grand de la collection de portraits de femmes de la haute société de feu Longhorn, et sa dernière commande. À mi-volée de l'escalier, elle échangea des saluts chaleureux avec Agnes Jones, pour laquelle l'amie d'enfance de Carolina, Elizabeth Holland, avait éprouvé 31

dans le passé des sentiments charitables. Agnes n'était pas en ellemême une personne intéressante, mais elle alimentait en potins, Carolina l'avait récemment découvert, le chroniqueur mondain du New York News of the World Gazette. Ainsi, pour peu qu'on soit gentil avec elle, on pouvait espérer se voir remercié de cette gentillesse en découvrant quelques mots agréables sur sa propre personne dans ses rubriques.

Dans le salon du premier étage lambrissé de bois de rose, Carolina se laissa courtiser, d'une façon détachée, par Amos Vreewold qui, en sa qualité de séducteur, était à la hauteur de sa réputation.

Puis, n'en pouvant plus, elle s'approcha des fenêtres qui donnaient au sud de Manhattan. La ville dégageait les parfums brûlants de l'été, celui des fleurs et des feuillages, et une agréable odeur animale flottait. Les cochers de ses invités attendaient près de leurs chevaux. Ils patientaient et patienteraient encore probablement jusqu'à une heure avancée du matin lorsque la fête, au regret de tout le monde, serait finie. Carolina inspira une grande bouffée d'air, comme si elle n'avait pas pu respirer depuis un long moment, puis fit ce qu'elle faisait presque tous les jours, et parfois toutes les heures : elle laissa couler son regard le long des immeubles en direction d'une demeure de pierres blanches portant le numéro 18 gravé sur son impressionnante façade.

C'était là où vivait Leland Bouchard, du moins quand il était en ville, ce qui n'était pas le cas depuis plusieurs mois.

L'espace d'un instant elle s'était surprise à espérer qu'il soit enfin revenu, mais maintenant elle voyait que les fenêtres étaient aussi sombres et closes que les mois précédents. Elle se sentit triste et découragée. On disait que Leland était rentré d'Europe deux jours auparavant — Carolina le savait, son départ de Paris ayant été annoncé dans les colonnes mondaines. C'était la seule raison pour laquelle elle avait décidé de donner cette soirée ; la seule raison pour laquelle elle avait choisi cette maison particulière dans 32 cette rue précise. Mais les océans démontés avaient retardé le bateau de Leland, et il n'était finalement pas revenu à temps pour être là à la première grande fête qu'elle donnait dans sa belle demeure.

Ils avaient partagé des journées délicieuses en Floride, avaient dansé ensemble, s'étaient émerveillés ensemble, mais tout cela remontait à février. Une fois ou deux, elle l'avait imaginé lui murmurant « Épousez-moi », mais bien sûr cela aurait été un peu prématuré. La dernière fois qu'elle l'avait vu, c'était durant le rude hiver de New York, à l'époque où elle se croyait une fille perdue.

Depuis, elle était devenue très riche, et ses plus grandes peurs s'étaient apaisées. Maintenant elle rêvait toutes les nuits du moment où il franchirait ses portes et la verrait dans toute sa gloire. L'attente était douloureuse, et la seule chose qui l'apaisait était de contempler sa maison d'un air malheureux derrière ses fenêtres, dans l'espoir que les lumières s'allument.

— Eh bien, Miss Broad, que regardes-tu donc ?

Carolina se retourna trop vite et ne put cacher le rouge qui lui monta aux joues. Penelope Schoonmaker s'approchait, grande et mince, dans l'éclat de sa robe vermillon et la splendeur de sa beauté qu'elle n'avait pas aussi généreusement étalée depuis sa petite « indisposition » du printemps dernier. Miss Broad embrassa Mrs Schoonmaker sur les deux joues. Malgré la présence de Carolina à la fête du mariage de Penelope qui, le soir du Nouvel An, avait présenté cette dernière comme une jeune dame d'importance, elles n'étaient pas le genre d'amies qui aimaient se dévoiler leurs faiblesses. La seule personne qui connaissait la profondeur des sentiments de Carolina pour Leland était sa sœur aînée, Claire, qui travaillait toujours comme servante chez les Holland et savourait chaque petite miette de la vie de sa cadette dans le grand monde. Mais l'emploi du temps d'une héritière étant très rempli, les sœurs n'avaient pas pu se rencontrer en secret depuis des semaines ; ou bien étaient-ce des mois ?

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— Ta maison est particulièrement belle, fit remarquer Mrs Schoonmaker au bout d'un moment.

Les deux femmes se considérèrent chacune d'un air méfiant.

Carolina fut satisfaite de voir que le cou et le décolleté d'albâtre de Penelope étaient parés de ses plus beaux diamants, et que son fin visage ovale était savamment et scrupuleusement maquillé. Il était évident qu'elle n'avait pas pris cette soirée à la légère.

— Tu devrais revenir la voir à un moment plus tranquille, quand nous pourrons parler plus intimement, lui répondit Carolina sur un ton distingué. Maintenant que tu ressors, ajouta-t-elle.

— J'aimerais bien.

Penelope eut un sourire crispé. Un éclat dur traversa ses yeux bleus. Quand elle parla à nouveau, ce fut d'un ton faussement inquiet :

— Mais dis-moi, qu'est-ce que tu regardais comme ça ? Tu ne peux pas te permettre d'être ainsi distraite le soir de ta première grande fête.

— Tu as raison.

Il y avait de l'ironie dans son ton, et elle eut du mal à se retenir de tourner la tête pour contempler encore une fois la maison vide de Leland.

— C'est vrai, je ne peux pas me le permettre.

— À ta place je n'aurais pas invité Agnes Jones, continua Penelope en glissant un regard évaluateur vers les hôtes huppés qui s'entassaient dans les coins et à l'entrée des pièces. Mais bon, je suis soulagée de ne pas voir Lucy Carr la divorcée. Dommage que Leland Bouchard ne soit pas revenu à temps... (Elle observa un silence solennel.) Mais, oh, regarde, les lumières viennent juste de s'allumer chez lui !

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Carolina resta pétrifiée et ne put prononcer un seul mot.

S'efforçant de cacher son émotion, elle soutint le regard entendu et malicieux de son amie. Mais son désir fut trop fort, et elle se retourna brusquement pour regarder de l'autre côté de la rue.

Cette maison, qu'elle avait contemplée maintes et maintes fois depuis qu'elle avait emménagé au numéro 15, venait de subir une transformation soudaine : les lumières étaient allumées, et les fenêtres ouvertes. Des valets sortaient de nombreux bagages d'une voiture à moteur pour les transporter clans la demeure de Leland Bouchard.

— Excuse-moi, murmura-t-elle.

Elle n'attendit pas la réaction de Penelope, qui ne lui importait nullement. Il lui fallait immédiatement trouver son majordome pour l'envoyer chercher Leland.

Elle courait, et son corps lui semblait léger comme une plume.

Elle ne sentait ni l'air humide ni le poids de ses jupes. Elle ne fut stoppée qu'une fois dans sa course, sur le palier du premier étage, par un visage outrageusement maquillé qu'elle reconnut quelques secondes plus tard comme étant celui de Mrs Portia Tilt. Cette dame, avec ses mètres de satin vert, faisait tache dans l'élégante société des plus grandes familles de Manhattan. Carolina, sa secrétaire particulière l'hiver précédent, avait été congédiée pour insubordination. Depuis, la jeune fille était devenue plus riche que les Tilt auraient pu rêver l'être un jour, et avait été vue avec tous les gens que Mrs Tilt souhaitait fréquenter. Carolina la toisa et lui adressa un sourire forcé qui n'était pas vraiment hospitalier. Elle avait atteint son but en l'invitant : Mrs Tilt savait désormais laquelle des deux était la personne la plus importante.

Après avoir échangé de petits sourires circonspects, elles s'éloignèrent l'une de l'autre. Sur le palier bondé, Carolina s'inquiéta : allait-elle pouvoir trouver le majordome, alors qu'elle avait tant besoin de lui ? Le vacarme était trop fort pour qu'elle puisse l'appeler. Il était probablement absorbé dans quelque tâche 35

inutile, en train de mettre, par exemple, de la glace pilée dans les plateaux d'huîtres alors que tout le monde, depuis longtemps, ne pensait plus à manger. Quel ne fut pas son bonheur de voir alors qu'elle allait pouvoir se passer de lui. Car à l'étage inférieur, Leland Bouchard se tenait devant la porte, observant les invités excités qui parlaient fort, leurs cigarettes allumées et leurs flûtes de Champagne viciées, l'air de ne pas être tout à fait à sa place.

— Mr Bouchard ! appela-t-elle en descendant les marches de l'escalier et en fendant la foule, oubliant l'accent distingué qu'elle avait appris et s'était tant appliquée à emprunter avec lui.

Sa robe en soie et en mousseline lavande moulait étroitement son corps par endroits, lui donnant une allure droite impérieuse, tandis qu'à d'autres, le tissu bouffait, évoquant un magnifique bouquet de fleurs au parfum enivrant. Il cligna des yeux, immobile. Ses cheveux bruns et un peu longs, retenus derrière ses oreilles, le bleu pâle de son regard franc, sa superbe carrure, tout cela fit céder les défenses de Carolina.

Les hommes en smokings et les femmes en robes de soie les entouraient, mais ils ne les voyaient plus. Le sourire de Carolina s'épanouit malgré elle sur son visage, et Leland y répondit d'une façon qui la combla. Elle fit un pas vers lui et le rejoignit enfin.

Dans ses rêves éveillés, elle imaginait que leurs retrouvailles se passeraient ainsi : elle commençait par lui faire faire le tour du propriétaire, ou bien lui offrait un verre de scotch. Mais aucun de ces deux programmes ne lui sembla convenir à ce moment. Elle passa son bras sous le sien en signe de bienvenue. Ce dont elle avait le plus envie n'était pas du tout le fait d'une lady, mais après tout, elle venait d'un État de l'Ouest, et peut-être supposerait-il que les règles du savoir-vivre étaient différentes dans ces contrées ?

Quand elle lui parla, ce fut dans un murmure :

— Comment avez-vous trouvé Paris ?

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— Oh... merveilleux. J'ai vu toutes sortes de nouvelles voitures et ai beaucoup voyagé. J'ai... (Là il s'arrêta et secoua la tête, comme si ses voyages n'avaient finalement aucune importance.) J'ai souvent pensé à vous. Cela m'a vraiment surpris.

Un instant, l'élégante faune de Manhattan, appuyée au balustre du premier étage, pressée devant le vestiaire, ou fumant sur le palier, cessa d'exister. Il était tard, de toute façon, et le Champagne avait coulé à flots. Elle leva un visage engageant vers Leland, qui n'hésita pas à poser discrètement ses lèvres sur les siennes. Quand il se redressa, ses yeux avaient un éclat argenté :

— Carolina, vous êtes différente de tous ces gens-là, déclara-t-il d'une voix grave.

Il était clair que chaque personne présente était intimement convaincue, depuis quelques heures déjà, que leur hôtesse était une perle. Mais à présent, Carolina ressentait au plus profond d'elle-même qu'elle était un véritable joyau, pour de tout autres raisons, à cet instant précis, dans ce lieu précis qui était le hall d'entrée, dans une scène très intime qui se jouait entre elle et Leland. Une scène plus belle que dans un roman. Les mots de Leland la comblèrent de plaisir. Elle rayonnait de joie. Elle brûlait de lui avouer son amour, et de lui demander pourquoi exactement il trouvait qu'elle n'était pas comme les autres. Mais elle ne voulut pas troubler ce moment magique, et continua de le regarder, radieuse, tandis qu'autour d'eux la nuit s'étendait et que les invités montaient l'escalier.

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Cinq

Quand une dame prend sous son aile une jeune fille d'un rang social inférieur, elle court toujours le risque de se voir un jour éclipsée. C'est pourquoi, dans un tel cas, elle doit agir avec soin et modération.

MAEVE DE JONG. AMOURS ET AUTRES FOLIES

DES VIEILLES FAMILLES NEW-YORKAISES.

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ls sont tous tellement insignifiants, déclara Penelope ISchoo

nmaker quelques heures après son arrivée à la soirée.

C'est que personne ne l'avait encore invitée à danser.

Elle ne pouvait y croire. Elle dont la beauté était spectaculaire, et unanimement reconnue. Elle écarquillait les yeux, stupéfaite.

Faire tapisserie ! Celle, damassée, des salons de Miss Broad lui était devenue odieusement familière. Elle n'était pas le genre de fille à supporter de passer inaperçue. Elle venait de vivre trois mois de convalescence, et elle mourait d'envie de s'amuser un peu, ce qui se révélait plus difficile qu'avant.

— Buck, tu ne les trouves pas petits et insignifiants ? répéta-t-elle sur un ton insistant.

— Si, tous sauf moi, répondit son ami Isaac Phillips Buck avec un petit rire modeste.

Il plaisantait, mais ce qu'il avait dit était parfaitement vrai : Buck avait une tête de plus que Penelope et était trois fois plus gros qu'elle. Il aimait laisser croire qu'il faisait partie du noble clan Buck, mais sa lignée était suspecte, et son prestige presque entièrement fondé sur sa réputation de personne indispensable à la préparation d'une soirée. Réputation acquise en grande partie grâce à l'ex-Miss Hayes. Mais qu'il ne fût ni petit ni inconsistant, cela, on ne pouvait le contester, bien que cette particularité portât particulièrement sur les nerfs de Penelope à ce moment-là.

— Ils doivent vraiment être insignifiants pour croire que Carolina Broad est aussi parfaite qu'ils le prétendent, lança Penelope.

Continuer : partie 2 sur 9