Vous devez payer
Feuilleton de la Sentinelle
Vous devez payer…
CLAUDE VELA
I
— Attrape, Riri, attrape !
L’interpellé – Maurice Boissière, jeune avocat au barreau d’Alger, physique insignifiant, intelligence moyenne et cœur d’or – saisit au vol le ballon que lui lançait de toute l’ardeur de ses cinq ans, son petit ami Phil, et l’envoya se perdre en chandelle dans les hautes ténèbres du hall.
Ce fut une explosion de cris joyeux, de rires sans fin, auxquels se mêlaient les aboiements d’un grand chien loup, dont le poil presque noir, les yeux flamboyants et les crocs redoutables lui avaient valu le nom d’Eblis. (« Eblis » nom donné à l’ange infernal.)
— Encore, Riri, encore !
De la salle à manger dont la porte était ouverte, une voix inquiète et tendre s’éleva :
— Vous allez casser la lanterne que Soline a eu tant de peine à arranger !
— Oh ! madame, protesta Maurice, douter ainsi de mon adresse, quelle injure !
Et le ballon exécuta une nouvelle et savante trajectoire.
— A toi, Eblis !
La bête intelligente relança du bout du museau le ballon, avant même qu’il eût touché terre.
Mais une autre voix – mâle et volontairement bourrue – interrompit de nouveau le jeu passionnant.
— Au lit clampin !
— Parrain, supplia l’enfant, encore une minute, une toute petite minute !
Déjà Maurice enlevait le bambin dans ses bras et le campait sur son épaule.
— Il faut obéir sans discuter, lança-t-il gaiement, répétant une maxime favorite du colonel de Journac qui venait de rappeler l’heure aux deux amis.
Et, l’un portant l’autre, suivis du chien, ils entrèrent dans la salle à manger.
M. de Journac, soldat de vieille race, conservait après la soixantaine, la svelte élégance de sa jeunesse. Son fin profil se détachait nettement sur le rectangle de nuit que découpait la fenêtre ouverte près du fauteuil où il lisait. Il tourna la tête vers l’amusant trio, et Mme Mazeuil, sa sœur, qui tricotait à côté de lui, laissant tomber son ouvrage sur ses genoux, releva son visage aux traits délicats. Tous deux enveloppèrent d’un regard fervent le petit garçon crânement perché sur l’épaule de son grand camarade.
— Maurice, vous gâtez trop cet enfant ! gronda le colonel.
— Mon ami, plaida Mme Mareuil, Phil aime tant Maurice ; il est si heureux de le voir…
Mais Phil gigotait sur son perchoir.
— Tatie, Tatie chérie, je suis plus grand que toi !
Il y eut un bruit léger de papiers déplacés, d’objets menus qu’on range. Dans un coin de la vaste pièce, près d’une petite table éclairée par une lampe voilée d’or, une jeune fille était assise. A l’exclamation de l’enfant, elle répondit d’une voix harmonieuse et pleine :
— Tu es grand Phil, et moi une toute petite Tatie ! Maintenant, assez joué, au dodo, mon chéri.
Et, se levant, elle apparut en pleine lumière.
De taille moyenne, mais si parfaitement proportionnée qu’elle semblait grande, Soline Mazeuil, la Tatie chérie du petit Phil, avait vingt-deux ans. La grâce souple de ses moindres gestes, le charme de sa voix, la gaieté de son sourire, faisaient d’elle une radieuse incarnation de la jeunesse. Etait-elle jolie ? A cette question, tout le monde, sans hésiter, eût répondu « oui ». Puis, après un examen attentif, on aurait sans doute noté le nez impertinent, fort peu académique, mais si spirituel ! la bouche trop grande, mais si rouge ! le teint trop pâle, mais si pur ! Seulement, les splendides yeux noirs rayonnaient une vie intérieure intense, passionnée, les cheveux courts, rejetés en arrière, découvraient un front incomparable, se massaient sur la nuque en boucles sombres, et les dents illuminaient un sourire inoubliable de grâce, de bonté, de douceur malicieuse.
Phil ne voyait pas tout cela, mais ce qu’il savait bien, c’est que sa tante était pour lui « la plus belle », sans se douter qu’il lui ressemblait d’une manière frappante.
Puisque Tatie avait parlé, il ne songea pas à protester et, docile, se laissa poser à terre par son compagnon.
— Oui, Tatie, répondit-il sagement. Mais Riri viendra aussi, dis, tu lui permettras ?
— Tu abuses de la complaisance de Maurice, mon chéri, dit Madame Mazeuil.
— Mais non, madame, protesta le jeune homme. Je suis, au contraire, très flatté d’être admis au petit coucher !
— Vous voyez, bonne maman, Riri est très flatté, répliqua fièrement l’enfant.
— Oui, oui bougonna le colonel, mais avec vos bavardages, l’heure passe. Un petit chien dormirait depuis longtemps ! Regarde Eblis : il te donne le bon exemple, lui ; et, pourtant, il est plus vieux que toi !
Un sourire vite réprimé glissa sur toutes les lèvres : c’était l’innocente manie de M. de Journac, grand chasseur et célibataire endurci, de vouloir appliquer aux enfants et aux chiens les mêmes méthodes d’hygiène, voire de « dressage », comme il disait volontiers.
Soline se pencha vers l’enfant.
— Dis bonsoir, mon chéri et viens vite.
Le petit garçon tendit son front où dansaient deux boucles emmêlées.
— Bonsoir, bonne maman, bonsoir parrain…
Puis il s’accroupit près du chien, roulé en boule, le nez dans les pattes, et, lui passant tendrement ses petits bras autour du cou, il mit un baiser sur le frais museau.
— Bonsoir, Eblis ! Fais un bon dodo, mon Eblis, n’oublie pas de venir me réveiller demain, dis ?
Cette fois, Soline dut intervenir, car le chien s’était dressé, répondant par de grands coups de langue aux caresses de son petit maître, et les effusions menaçaient de s’éterniser.
— Philippe !
Lorsque Tatie disait « Philippe ! » c’était tout à lait sérieux… D’un bond, l’enfant rejoignit la jeune fille et s’empara de sa main ; puis, se tournant vers Maurice !
— Tu viens, Riri ?
Quand Philippe, revêtu de son pyjama rose, eut récité sa prière et envoyé comme chaque soir, un baiser au portrait de ses parents, morts trois ans auparavant, emportés par les fièvres, aux colonies, quand l’ordre et le calme furent parfaits dans la petite chambre blanche où tout était gai et joli comme l’avait voulu Soline, alors parut sur le seuil, soulevant d’une main la portière, Moukdar, dit Nounou-Mouk, sénégalais.
Moukdar, grand diable du plus beau noir, avait vu naître le petit Phil, là-bas, très loin, au Sénégal, où il était domestique chez Jacques Mazeuil, ingénieur agronome, frère de Soline. Il s’était attaché passionnément à l’enfant dont la gentillesse était irrésistible, et, peu à peu, remplaçant la jeune mère dans les mille soins à donner au bébé, il avait mérité le surnom de Nounou-Mouk, et le gardait encore.
Puis la fièvre avait terrassé en quelques jours ; le jeune couple, et Moukdar, voulant à tout prix sauver l’enfant qu’il adorait, avait tout quitté, son pays, ses parents, ses amis… Emportant le petit Phil comme un avare son trésor, il était arrivé à Alger, précédé d’une dépêche laconique annonçant à M me Mazeuil l’affreuse nouvelle de ce double deuil. Elevant l’enfant dans ses deux mains, il était tombé à genoux devant la pauvre femme.
— Garde-moi ! avait-il supplié, garde-moi… Moi mourir, si plus voir mon Lilou !
Et Moukdar, dit Nounou-Mouk, était resté… Et Nounou-Mouk, comme chaque soir, venait veiller sur le sommeil de son Lilou…
Soline fit signe à Maurice ; tous deux embrassèrent Philippe dont les yeux se fermaient, et s’éloignèrent à pas feutrés, tandis que le nègre, ayant baisé avec dévotion la menotte fraîche qui reposait sur le drap, assis à la turque au pied du lit, commençait sa faction.
* * *
En quittant la chambre du petit garçon, Soline demanda :
— Avez-vous un moment à me donner, mon cher Maurice ? J’aurais besoin de quelques renseignements.
— Tout ce que vous voudrez, ma petite amie !
— Eh bien ! allons dans le studio, nous serons plus tranquilles.
Soline ouvrit une porte, tourna un commutateur, et les jeunes gens se trouvèrent dans une petite salle qui aspirait l’air du large par une grande fenêtre sur la baie d’Alger. Des nattes aux murs et sur le sol, des meubles légers, de style mauresque, un divan bas, des coussins, quelques aquarelles, deux cruches de cuivre ciselé où baignait du jasmin, une étagère chargée de livres, meublaient la pièce avec un goût exquis.
Maurice s’installa sur le divan et demanda, en tirant son étui à cigarettes :
— Vous permettez ?
— Comme vous êtes protocolaire ! taquina Soline. On ne croirait pas, à vous entendre, que, depuis quinze ans, nous avons partagé jeux, distractions, peines, joies, et même de brèves disputes !
— Cela ne donne pas le droit d’être grossier, ma chère ! riposta Maurice qui ne perdait jamais une occasion de protester par son attitude contre le sans-gêne et le laisser-aller de sa génération.
Il tira de sa cigarette une longue bouffée et murmura :
— On est joliment bien chez vous…
— Sans reproche, mon vieux camarade, vous vous faites pourtant rare, dit Soline en riant…
— Oh ! supplia le jeune avocat, ne me maltraitez pas ! Si vous saviez tout ce que j’ai à faire !
— Non ?
— Voilà qui est flatteur ! Eh bien ! puisque vous avez une si piètre opinion de ma valeur, vous ne saurez rien !
Se carrant parmi les coussins, Maurice prit un air boudeur et fuma avec énergie.
— Mon cher ami, protesta Soline, je n’ai jamais douté de votre valeur, de votre éloquence, ni de la brillante carrière à laquelle vous êtes destiné. Seulement, avouez que, jusqu’ici…
Maurice sauta sur ses pieds, esquissa un rapide fox-trot, et vint s’incliner devant la jeune fille.
— Jusqu’ici, petite Minerve, je fus un être parfaitement inutile. Mais j’en ai assez des thés, dancings, club, etc. Maintenant, qu’aviez-vous à me dire ? Nous parlerons de mes projets tout à l’heure, voulez-vous ?
La jeune fille se leva et, se dirigeant vers un angle du studio, elle déplaça un paravent léger derrière lequel apparut un petit bureau supportant une machine à écrire et une pile de feuillets dactylographiés.
— Je viens de copier deux thèses de droit, dit-elle, dont les manuscrits sont de vrais grimoires. Je crains d’avoir mis des bêtises, et j’ai recours à vos lumières avant de les rendre à leurs auteurs.
Maurice prit les feuilles et vérifia les passages indiquée par Soline.
— Vous vous calomniez, petite amie, il n’y a pas une faute. D’ailleurs, vous vous êtes très vite familiarisée avec la langue de Perrin Dandin ! Justement, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer à ce sujet.
Le visage de Soline se tendit d’attente anxieuse.
— Dites vite, dites vite !
— Eh bien ! Linette, l’illustrissime maître Larbois-Mauclair, le plus célèbre avocat de notre barreau, vient de me prendre pour secrétaire. Et, comme sa dactylographe ne lui suffit plus, je lui ai persuadé qu’il était inutile d’en engager une deuxième, et qu’il valait beaucoup mieux venir, confier tous les travaux importants.
Les grands yeux de la jeune fille s’irradient de joie ; elle saisit les deux mains de Maurice et les secoua de toutes ses forces.
— Vous êtes un cher vieux frère, s’écria-t-elle, et je vous aime de tout mon cœur !
Maurice rayonnait.
— Là, là, calmez-vous, fillette, dit-il en prenant un ton paternel d’un comique irrésistible. Et promettez-moi de ne pas vous surmener… Je trouve pâlotte, et bien mince…
— Oh ! répondit Soline avec insouciance, l’été brûlant que nous avons eu, ce n’est pas surprenant. Et avec la fenêtre ouverte, nous n’avons pas souffert aux Deux-Moulins, comme ici même !
Soline secoua ses boucles avec impatience.
— Vous m’ennuyez !
Maurice rit légèrement.
— Il y a dix ans, ma chère, nous en serions venus aux mains ! Mais aujourd’hui, nous allons tacher de garder notre sang-froid et de raisonner en grandes personnes.
Il avança deux fauteuils, près de la fenêtre, puis, d’une voix suave :
— Voulez-vous vous asseoir, mademoiselle, et me faire la grâce de m’écouter, puis de me répondre posément ?