Vous devez payer
Chapitre XV
James se pencha davantage encore, et Soline vit le front hautain s’humilier jusqu’à toucher la couverture…
Il se redressa enfin et sortit de la chambre en étouffant un sanglot.
L’oreille tendue, épiant le moindre bruit, Soline entendit son mari entrer dans la salle de bains, en ressortir quelques minutes après, descendre en étouffant ses pas et ouvrir la petite porte qui donnait sur la terrasse : il allait faire sa dernière promenade en mer.
Mue par une force irrésistible, la jeune femme voulut le revoir une fois encore, sans qu’il s’en doutât, et, passant en hâte un peignoir, elle se dissimula derrière le store de tulle de la baie qui la cachait sans qu’elle petit un seul mouvement de James.
Le ciel était divinement pur et passait par tous les tons de mauve, de vert et de rose qui annoncent le lever du soleil ; mais le vent du Nord soufflait traîtreusement, soulevant de petites lames courtes ; Soline savait combien la mer était dure ces jours-là, et elle eût voulu avertir James, une fois encore, lui recommander d’être prudent, comme elle l’avait fait l’année précédente quand elle lui avait crié : « Nagez à gauche ! » Il ne pourrait l’entendre… Et puis, ne connaissait-il pas, aussi bien qu’elle, les rochers, les balises, les courants de la petite crique ?
Déjà Knighton tirait la périssoire sur les galets ; avec des mouvements lents et sûrs, il la mit à la mer, et de sa pagaie lentement balancée, il conduisit la frêle embarcation dans le chenal étroit, pour gagner la haute mer. Soline respira. James évitait les approches du Trou d’Enfer…
Et voilà que, portée par le vent aigre, la chanson favorite de James, lancée d’une voix qui ne tremblait pas, arriva aux oreilles de la jeune femme. Etait-ce machinalement que James chantait ainsi ? Ou bien voulait-il discipliner ses nerfs en leur imposant les rites quotidiens ?… Soline ne put réfléchir longuement à ce problème : tout à coup, la périssoire, poussée par une force irrésistible, obliquait à gauche au lieu de gagner le large, tandis que le rameur, penché à gauche sur sa pagaie et labourant la mer houleuse, essayait de la redresser.
— Le courant ! murmura la jeune femme terrifiée…
Elle connaissait bien ce courant sournois, ce courant mortel qui naissait certains jours, inexplicable, et contre lequel nul ne pouvait lutter, ce courant qui conduisait tout droit au Trou d’Enfer les victimes qu’il avait choisies ! Pourtant, qui sait ? Peut-être pourrait-elle s’élancer avec sa périssoire au secours de cet homme, de cet homme qui était son mari, et que la mort menaçait ?
Se précipitant dans l’escalier avec un cri strident qui éveilla les domestiques et les jeta sur les traces de leur maîtresse, elle courut affolée, elle courut vers la plage, vers la mer, vers celui qui luttait encore, qui luttait toujours en chantant. Sans doute, ne croyait-il pas à l’imminence du danger, car le vent apportait sa voix dure, et sa lugubre chanson :
Vous devez payer…
Vous devez payer…
Et la mer l’entraînait lentement vers le Trou d’Enfer.
— James ! James ! appelait désespérément la jeune femme dont les vagues léchaient les pieds nus.
Si vous avez besoin d’un tombeau
Vous devez payer…
James avait fini sa chanson…
Comme sa voix s’éteignait, le courant saisit la périssoire marquée aux armes de la mort, l’entraîna comme un fétu vers la bouche d’ombre ouverte pour la happer. Soline vit encore James courbé en deux, essayant de redresser le canot dans un effort surhumain ; elle vit, le temps d’un éclair, une course folle au ras des vagues et, soudain, un tourbillon d’écume où s’engloutirent pêle-mêle les bois noirs et blancs de la barque et de la pagaie, le corps immense dont les bras se tendirent un instant vers le ciel, puis creusée en spirale, la mer forma un entonnoir sinistre… Et le calme revint…
Le Trou d’Enfer étendait sur sa nouvelle proie son linceul violet.
Pour la première fois, la lugubre complainte mentait : James n’avait pas payé le tombeau mystérieux qui ne devait jamais rendre son corps.
Avec un long gémissement, Soline s’évanouit dans les bras de Lola accourue au secours de sa maîtresse.
Quand la jeune femme ouvrit les yeux après trois jours de fièvre intense et de délire qui faisaient redouter une méningite, elle était dans sa chambre de jeune fille, à la villa Magnolia.
La nuit fraîche entrait par la fenêtre ouverte en bouffées parfumées d’algues et de sel marin, et venait mourir jusque sur son lit, caressant ses mains brûlantes, son corps brisé, son front où Lola renouvelait une poche de glace.
Soline reconnut la femme de chambre et appela d’une voix à peine perceptible : Lola !…
La jeune Corse étouffa un cri et, tombant à genoux, s’empara de la main de sa maitresse qu’elle couvrit de baisers.
— Madame… oh ! Madame… que je suis heureuse !
Dans la pénombre, les yeux immenses de la malade cherchaient à retrouver la dernière vision sur laquelle ils s’étaient fermés ; brusquement, le drame horrible se dressa devant eux, et avec lui, les jours d’agonie qui l’avaient précédé.
— Lola, murmura Soline avec la plainte épuisée d’un être qui n’a plus la force de souffrir, Lola, pourquoi ne suis-je pas morte aussi ?…
La jeune servante se méprit sur le sens de ces mots et protesta passionnément :
— Hélas ! Madame, c’est un affreux malheur ! Le pauvre Monsieur était si bon pour nous tous, et puis il adorait Madame ! Mais Madame est si jeune… Moi qui ai le même âge, et qui ne suis qu’une pauvre fille, je veux vivre, vivre longtemps, longtemps ! Voyez, Madame, le jour va se lever… il fera beau… Le soleil viendra sur votre lit… Et vous vivrez !
Une ardeur farouche vibrait dans l’accent de Lola, qui répétait sans se lasser :
— Vous vivrez, Madame, pour votre pauvre maman, pour le petit, pour nous tous qui vous aimons ! Et puis, plus tard, vous vivrez, pour vous, pour vous, Madame, parce que vous êtes jeune, et belle, et…
Elle n’acheva pas, sentant obscurément qu’elle blesserait sa maitresse en ajoutant : « et riche, follement riche ! »
Soline eut un triste sourire, et caressa la brune tête frisée inclinée sur sa main.
— Vous êtes une bonne petite fille, dit-elle, et je vous aime bien…
— Madame, reprit tout bas Lola, pendant que nous sommes seules, il faut que je vous dise… Quand on vous a ramenée ici, évanouie, pendant que la nurse et Carmen vous couchaient, j’ai fermé toutes les armoires, aux Mouettes, et j’ai pris les clés. Et puis, dans le bureau de Monsieur, j’ai trouvé une lettre pour vous ; je l’ai prise aussi. Je vous donnerai tout cela quand vous voudrez, Madame.
— Vous avez bien fait Lola, dit Soline, que l’initiative de la jeune fille soulageait d’un grand poids ; vous avez bien fait, surtout pour la lettre… Vous me la remettrez quand je serai un peu plus forte.
Ainsi, James emportait avec lui son secret, et sa mort dispensait la jeune femme du mensonge qui n’aurait reculé que pour un temps la révélation de l’horrible vérité…
Comme l’aube naissait, elle s’endormit…
Ce fut pour tous une joie émouvante quand Lola annonça le retour à la vie de sa jeune maitresse aux habitants dévorés d’anxiété de la villa Magnolia. M me Mazeuil n’avait plus que la force de remercier Dieu par ses larmes ; mais M. de Journac et Maurice Boissière exultaient, et Lilou se sauva à la cuisine pour exécuter, loin des yeux scandalisés de sa nurse, une bamboula sauvage à laquelle Eblis et Nounou-Mouk s’associèrent sans hésiter.
De peur de fatiguer la malade, si faible encore, on ne faisait dans sa chambre que de courtes apparitions, et Soline accueillait chacun avec un sourire triste, vraiment poignant sur le visage exsangue qui retrouvait, dans l’excès même de la souffrance, une douloureuse puérilité.
Maurice Boissière, qui venait deux fois par jour aux nouvelles, fut enfin admis dans la chambre claire. La jeune femme eut un mouvement spontané vers lui, et, les mains tendues, éclata en sanglots.
Maurice baisa les doigts amaigris et dit doucement :
— Ma pauvre petite amie, combien je suis à la fois heureux de vous trouver convalescente, et triste de votre grande douleur ! Mais ne pleurez pas ainsi, supplia-t-il, effrayé de voir le corps frêle secoué de sanglots parmi les dentelles des oreillers ; vous vous épuisez, Soline, je vous en prie !
— Laissez-moi pleurer, balbutia Soline ; les larmes soulagent mon pauvre cœur… ah ! si vous saviez tout ce que j’ai souffert !…
Maurice secoua tristement la tête.
— Vous n’avez pas besoin de me le dire, mon amie, répondit-il, il me suffit de vous voir…
— Ah ! Maurice, ma douleur est pire que tout ce que vous pouvez imaginer !
Et elle jeta sa peine dans le cœur de l’ami de toujours.
— Maurice… James… c’était Farwood ! et il avait… tué Morlay !
Le jeune avocat pâlit sous l’émotion qui l’étreignait, et, serrant plus fort les mains fiévreuses de la malade :
— Ma pauvre, pauvre petite amie… dit-il tendrement, c’est une affreuse épreuve qui dépasse les forces humaines !
Ils restèrent un moment silencieux ; quelques grosses larmes roulaient encore sur les joues livides de Soline, et Maurice réfléchissait profondément.
— Voyez-vous, Soline, dit-il enfin, Dieu vous a fait une grande grâce en rappelant à lui ce malheureux, en vous soustrayant à votre destinée misérable… Maintenant, vous ne devez plus penser à rien. Il faut vous laisser vivre, vous laisser chérir par nous tous. Et plus tard, eh bien ! plus tard, j’ai la conviction que vous aurez aussi votre part de bonheur !…
Maurice se leva, jeune, fort, confiant, avec une pensée subite qui mettait une lumière sur son bon visage.
— Oui, vous saurez, un jour, petite amie, combien la vie est précieuse, et belle, et riche en joies innombrables… Allons, je vous quitte… Je reviendrai demain… J’ai beaucoup de travail !
Mais ce soir-là, son seul travail fut d’adresser à son ami Charnay un minutieux récit des événements qui venaient de bouleverser l’existence de Soline…
* * *
Quinze jours avaient passé, et Soline se levait pour la première fois. Etendue sur une chaise longue près de la fenêtre ouverte, elle promenait un regard las sur ce paysage tant aimé qui bornerait désormais l’horizon de sa vie brisée. De tant de rêves il avait été le cadre ! Et maintenant, dans l’âme désabusée de la jeune femme qui se défendait de songer à l’avenir, il n’y avait place ni pour le rêve, – un rêve dont le visage aurait ressemblé à François – ni même pour l’espérance fragile sur laquelle on le bâtit.
Pourtant, elle n’avait pas encore parcouru son calvaire entier ; une étape restait à franchir : elle devait lire la lettre de James, cette lettre qui prenait au delà de la tombe le caractère d’un testament… Une dernière crainte la retenait. Si elle allait trouver dans ces pages un mot, une phrase confirmant la terreur qui l’avait saisie en voyant disparaître James dans le Trou d’Enfer ? Si Knighton avait préféré la mort à l’exil ?
Pourtant, elle se rappelait les mots de James devant ses craintes timidement formulées :
« Un chrétien ne préfère pas la mort à la souffrance ! »
D’ailleurs, ne fallait-il pas subir cette épreuve ?...
A Lola qui arrangeait ses coussins, elle tendit la coupe de champagne où elle venait de tremper un biscuit, et demanda :
— Que fait Madame ?
— Madame se repose dans sa chambre, je crois même qu’elle vient de s’endormir.
— Alors, Lola, donnez-moi la lettre…
Et, quand elle tint l’enveloppe aux traits lourds, elle reprit :
— Maintenant, laissez-moi… Je n’y suis pour personne, vous entendez, pas même pour mon oncle, ni pour M. Maurice. Et si Madame s’éveille, vous lui direz que je repose.
Une fois seule, la jeune femme hésita un moment avant de faire sauter le large cachet de cire aux initiales de James – ces initiales qui n’étaient pas les siennes… Elle se recueillit, les yeux clos, demandant à Dieu de lui accorder la force nécessaire, puis, enfin, elle se décida.
Dans l’enveloppe, il y avait plusieurs feuilles manuscrites. La première timbrée, et revêtue de toutes les formules légales, était un bref testament : « Je lègue toute ma fortune à ma femme, Soline Knighton, née Mazeuil. »
Un frisson d’angoisse parcourut la convalescente : n’était-ce pas là une preuve à l’appui de ses craintes ? James n’avait-il pas « voulu » mourir ? Allons, il fallait avoir du courage, du courage encore, et lire… La mort ne rendait-elle pas sacrés ces mots datés de la veille du drame ? Et James n’avait-il pas expié… payé !… son crime, pour que celle qu’il avait tant aimée lui fît cette suprême aumône ?
Elle lut, et sa crainte s’apaisa peu à peu…
« Ma petite fille, ma mieux-aimée, avait écrit James, je vais partir, et, quand vous lirez cette lettre, je serai déjà très loin de notre home, de vos chers yeux, de votre jeunesse, de votre douceur…
» Et quand je serai loin, quand vous aurez compris que je ne reviendrai jamais, que je m’efface de votre vie, alors, peut-être vous pourrez me pardonner un peu…
» Je voudrais tellement, Soline, qu’il n’y ait pas une trop grande haine en votre cœur, quand vous penserez à moi… Mais peut-être c’est trop demander, et je ne mérite pas, non je ne mérite pas cela…
» Pourtant, déjà, vous avez eu une telle pitié de moi ! Vous ne m’avez rien dit, rien reproché… Vous n’avez pas crié, pleuré, brisé de pauvres choses, comme les autres femmes… Seulement, j’ai compris que vous saviez, et je ne cherche pas comment vous avez su… Le malheur était là, désormais, sur moi, et c’était juste, – sur vous, et c’était une terrible injustice…
» Vous avez su, pauvre chère petite chose, ce que jamais vous ne deviez savoir, et j’ai vu la grande douleur ravager votre corps et votre âme.
» Et puis, j’ai vu une chose encore, et j’ai compris que je devais disparaître ! Vous aviez peur de moi, Soline, et aussi vous aviez horreur de moi... Ah ! si vous aviez vu l’épouvante de vos chers yeux quand ils se posaient sur mes mains et le recul de tout votre être quand je faisais un pas vers vous, et que vous croyiez que peut-être j’allais baiser votre front, ou toucher votre main, votre pure main à vous…
» Je devais m’en aller, Soline, pour ôter de vos yeux l’horrible spectacle que j’étais devenu…
» Et je pars, Soline…
» Mais avant, laissez-moi vous dire…
» Je ne reviendrai jamais. Dans dix ans, pour la loi, je serai mort et vous serez libre, et peut-être ma mort sera une réelle chose, ma mieux aimée, parce que j’aurai une dure vie, dans un dur pays, parce que je ne suis plus jeune, surtout parce que la mort est dans mon cœur, puisque je m’en vais de vous…
» Dans quelques semaines, James-Oswild Knighton n’existera plus… Mais Farwood ne renaîtra pas non plus… Peut-être, vous allez dire, je suis un bandit ! Vous savez, Soline, dans ma vie d’autrefois, j’ai vécu de dures choses, et j’ai vu mourir, dans les déserts de glace ou dans les mers de flamme, des compagnons qui étaient, comme moi, sans home, sans famille, sans amis, sans amour… Nous avions presque le même âge… Et les Yankees, ils se ressemblent tous. Alors, j’ai gardé leurs papiers… On ne peut pas savoir !
» Le vrai Farwood, celui qui réellement j’étais, il a disparu après… après la chose…
» J.O. Knighton, eh bien ! il va disparaître aussi. Une allumette… un peu de cendre qu’on jette dans le vent… Et puis c’est fini… C’est une bien frêle chose, un homme, voyez-vous, dans le vaste monde !
» Dans quelques semaines, James sera un inconnu, une bête de somme, dans la chauffe d’un cargo… J’embaucherai quand mes mains seront bien abîmées, mon visage crasseux, mes cheveux trop longs. Quand le gentleman sera tout à fait mort, vous comprendrez, personne dans le monde jamais ne pourra reconnaître J.O. Knighton, le plus riche homme de son temps.
» Et c’est une juste fin, Soline, parce que J.O. Knighton n’avait pas le droit d’exister, n’aurait jamais dû exister ; parce que, surtout, J.O. Knighton n’avait pas le droit de prendre votre vie, de ravager votre cœur, pauvre, douce, pure petite fille…
» Voyez-vous, Soline, perdre ses dollars, ce n’est rien. Perdre sa personnalité, c’est peu. Perdre son amour, c’est une grande douleur. Mais perdre jusqu’à l’espérance de laisser une douce mémoire dans l’âme du seul être qu’on ait jamais aimé, c’est la pire chose dans le monde… Et moi, je sais que je laisse seulement dans votre âme un horrible souvenir : avoir été la femme d’un assassin.
» Pardonnez-moi, Soline… Hélas ! c’est trop vous demander encore… Je vous ai fait trop mal…
» Dans dix ans, vous serez libre… Et vous serez une très jeune femme encore… Et le boy sera grand ! Alors, avec votre entière liberté, peut-être vous pourrez être heureuse, mon pauvre amour, et avoir une belle longue vie devant vous !
» Puisque la chose est ensevelie dans nos âmes – car le nègre ne parlera jamais, et le Français est un réel gentleman – je vous demande, Soline, de travailler très dur à l’oublier.
» Oubliez, ma mieux aimée, puisque moi je me souviens. Pas un jour, pas une heure, je n’ai vécu depuis… depuis… sans me souvenir ! On doit toujours payer, voyez-vous ? mais il y a des choses que tous les dollars de la terre ne payeront jamais, et celles-là, Soline, on les paye avec son sang, avec sa vie, avec son espérance !
» J’ai compris cette chose à Marseille, quand je suis entré dans le salon, un clair matin de soleil, quand j’ai vu sur la table le poignard, et que votre pauvre visage mourait dans la lumière !
» J’emporte le poignard, je ne veux pas que vous le touchiez jamais !
» Je vous laisse mon testament. Dans dix ans, ma fortune sera à vous. J’ai installé « The Rainbow » en société anonyme, comme vous dites en France. Vous êtes une grande actionnaire dans la Compagnie, et le boy aussi. Sur le calepin dans le coffre, vous savez ? vous aurez toutes les explications. Et puis, vous pourrez demander des conseils au directeur de la Compagnie à Alger ; c’est un réel gentleman.
» Les cottages et les parcs que j’ai achetés dans de nombreux pays sont à vous. Vous avez aussi la liste dans le calepin. Si cet argent est hideux devant vos yeux, Soline, alors, je ne vous le donne pas, je le confie à vos pures mains et vous ferez le mieux avec…
» Je pense que j’ai tout dit, mon très doux cœur… Pardonnez-moi si j’écris encore ces tendres mots, c’est la dernière de toutes les fois.
» J’ai tout dit, ma mieux aimée, sauf les excuses que peut-être je pourrais exposer pour le crime, vous savez, les communes choses, le soleil, la soif, la violence du compagnon, et la folie dans le désert… Je n’ai pas d’excuse d’avoir dévasté votre vie…
» J’ai tout dit, Soline, sauf ma douleur… Mais pour la dire, il faudrait créer des mots grands comme l’infini et profonds comme la mort.
» Ma souffrance est une légère chose ; mais c’est votre douleur que je porte en moi, et je voudrais tant mourir !…
» Adieu, mon enfant chéri, ma mieux aimée… Oublier l’homme qui fut un court moment enivré de bonheur parce qu’il croyait, le fou, avoir le droit de vous aimer… l’homme qui, demain, sera une fois encore un soutier, et qui cherchera, à travers les flammes de vos yeux sans mensonge,
» Adieu, Soline, mon adorée petite femme… Et que Dieu vous envoie l’oubli ! »