Vous devez payer
D’un coup de pied, Philippe démolit sa…
D’un coup de pied, Philippe démolit sa forteresse et vint s’accrocher au bras de sa tante.
— Tu sais, Tatie, je ne l’aime pas, l’Américain, parce qu’Eblis ne l’aime pas, et Eblis ne se trompe jamais. Si je n’avais pas tenu Eblis, il serait mouru, maintenant, le monsieur !
— Mon pauvre Lilou, tu parleras donc toujours petit nègre ? soupira la jeune fille ; et elle ajouta : « Si Eblis a pris le nouveau locataire en grippe, cela nous promet de beaux jours ! »
Un éclair traversa les yeux de l’enfant :
— Eblis le mangera, pour sûr !
Et, sans attendre la protestation de sa tante, il reprit :
— Oh ! et puis, Tatie, viens voir comment il regardait les couteaux de bon papa !
Le petit garçon entraîna la jeune fille dans le hall, et il se campa devant la panoplie, jambes écartées, mains au dos, cou tendu, l’œil gauche fermé et la mâchoire inférieure en avant.
— Il doit être joli, Mr Knighton, pouffa Soline.
Mme Mazeuil était venue juger de la ressemblance ; elle retint un accès de gaieté, et dit :
— Lilou, tu ne dois pas te moquer ainsi de ce monsieur qui a été très correct, et fort généreux. Songe donc, deux mille francs par mois ! ajouta-t-elle en se tournant vers Soline ; et, sauf ce tic et sa manie de tout acheter en payant très cher, comme il dit, c’est un bel homme, et sympathique.
La jeune fille connaissait l’indulgence illimitée de sa mère ; elle réserva donc son jugement ; pour l’instant, à vrai dire, elle n’était guère attirée vers ce milliardaire qui se considérait partout en pays conquis.
— Oui, soupira-t-elle, nous sommes bien contentes de recevoir ses dollars… Ah ! quand donc pourrais-je gagner assez pour ne plus louer les Mouettes à des étrangers !
— Au lieu de penser à travailler davantage, mon enfant, gronda doucement M me Mazeuil, il faut remercier Dieu de cette aubaine inespérée, et te reposer cet hiver.
Mais Soline songeait à tous les achats « urgents » qu’on remettait depuis un an, aux notes du médecin, du dentiste, aux réparations indispensables réclamées par les deux villas… Elle répondit en souriant :
— Vous savez bien, petite mère, que je ne puis vivre sans travailler. Huit jours d’oisiveté, et je serais neurasthénique… Maintenant, dînons ; je meurs de faim.
Mme Mazeuil se leva.
— Ah ! j’oubliais… dit-elle. Mr Knighton a beaucoup admiré ton portrait et m’a questionné sur toi avec un vif intérêt.
Soline fronça le sourcil et répondit la voix brève :
— J’enlèverai, dès demain, cette photo du salon ; je ne veux pas que ce fait se reproduise ; mère, vous savez combien il m’est désagréable qu’on s’occupe de moi !…
* * *
En sortant de table, Soline se pencha machinalement à la croisée. Un cri de surprise lui échappa :
— Venez voir, maman !
La villa des Mouettes était illuminée, et trois ombres chinoises passaient et repassaient devant les fenêtres, secouant les tentures, brossant les tapis, s’activant à qui mieux mieux.
— Il a de la chance, Mr Knighton, de trouver aussi vite un personnel complet ! dit gaiement la jeune fille.
— Sans doute, répondit Mme Mazeuil, lui a-t-il promis de le payer « très cher » !
Moukdar entra pour desservir, un pli désapprobateur au coin de ses lèvres épaisses.
— Y en a pas bon là-bas, domestique, dit-il, désignant la fenêtre de son pouce retourné. Trop ! tout casser, pour sûr !
— Bah ! répondit légèrement Soline, tu sais bien qu’il n’y a pas de souvenirs aux « Mouettes ». L’Américain payera la casse, voilà tout !
Elle quitta la fenêtre et rejoignit Philippe qui avait déjà commencé dans le hall une partie de ballon avec Eblis ; Soline interrompit le jeu.
— Tout ce bruit fatigue bonne maman, mon chéri, dit-elle ; viens vite te coucher.
Et, comme l’enfant ne semblait pas décidé à obéir, elle ajouta :
— Si tu es bien sage, et que la mer soit belle demain matin, nous irons en périssoire.
Le petit garçon abandonna aussitôt son ballon et son chien et, battant des mains, cabriola autour de Soline.
— Oh oui ! Tatie chérie, Tatie mignonne, Tatie à moi ! En périssoire, en périssoire ! Quel bonheur ! En périssoire !
Un moment après, gardé par Eblis qui remplaçait souvent Moukdar dans sa faction du soir, l’enfant dormait, rêvant au plaisir promis, et Soline se remettait déjà au travail dans son studio, classant les copies qu’elle avait rapportées d’Alger ; il y avait une thèse urgente, et la veillée serait longue. Aussi, elle s’enferma soigneusement, arrangea les tentures devant les fentes de la porte, doubla le feutre sous la machine à écrire : il ne fallait pas inquiéter Mme Mazeuil avec le pianotement prolongé de l’Underwood !
Soline murmura en souriant :
« J’ai des allures de conspirateur ! »
Avant de s’installer pourtant, elle s’accouda à la fenêtre ; la nuit était d’une sérénité divine, et la jeune fille huma l’air marin avec délices. Rassurée par la pureté du ciel et la paresse de la mer, elle pensa :
— Nous ferons une bonne promenade, demain matin, avec Lilou !
A cet instant, le ronflement d’un moteur puissant gronda sur la route : une lueur vive zébra les ténèbres, un klaxon impatient ébranla l’air ; instinctivement, Soline se pencha un peu : une ombre chinoise ouvrait le garage des Mouettes où s’engouffra une luxueuse limousine. Quelques heures avaient suffi à James-Oswild Knighton pour parachever son installation :
« La fée Monney a touché de sa baguette le potiron de Cendrillon ! pensa la jeune fille avec mélancolie. Nous n’aurons plus la même tranquillité, maintenant… »
Une dure nécessité, cet impérieux besoin d’argent !
Soline secoua la tête en murmurant :
« Soyons pratique ! »
Et elle s’installa à sa petite table ; ses doigts agiles coururent bientôt sur l’étroit clavier, et le crépitement des caractères frappant le papier à toute allure grignota le silence avec une précipitation rageuse.