Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)

Etienne François de Lantier · Chapitre 2 sur 9 · partie 1/4

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Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)

Lorsqu’elles furent éloignées, le poète du Toboso…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Lorsqu’elles furent éloignées, le poète du Toboso me proposa de les aborder. Elles sont charmantes, disait-il en les suivant des yeux. —Je n’en ai nulle envie; ni mon esprit ni mon cœur ne sont assez libres pour faire de nouvelles connaissances: mais si vous voulez égayer vos loisirs, déployer vos talents, et les charmes de votre esprit, présentez-vous tout seul, vous n’avez nul besoin d’un second, vous me rejoindrez à l’auberge. Il me quitta; je le vis aborder ces dames d’un air gai et riant, et il me parut qu’elles l’accueillirent le sourire sur les lèvres. Je continuai seul ma promenade, et me rendis au couvent des franciscains. Il est bâti au milieu d’une grande enceinte nommée la place de Saint-François, et partagé en trois corps-de-logis.

Le cloître, du côté du jardin, est entouré d’une belle colonnade de marbre; les myrtes, les citronniers, les orangers embellissent ce jardin, au centre duquel est un magnifique réservoir: quatre lions de bronze, et un enfant placé au milieu, y versent des eaux abondantes.

En le parcourant je me disais: Est-ce ici le séjour de la pauvreté, l’asile des frères mendiants, ou le jardin d’Aristippe ou d’Horace?

Hélas! non; au lieu de ces aimables philosophes, je ne vois que des franciscains! C’était l’heure du spaciment; les uns jouaient à la boule, les autres aux quilles; ceux-là se promenaient: quelques-uns, assis sur des bancs, s’entretenaient de la qualité des vins du pays, ou des stigmates de saint François, imprimés par J. C. lui-même.[43]

Un seul de ces moines, d’une physionomie calme et vénérable, récitait son bréviaire en marchant. Lorsqu’il fut auprès de moi, il ferma son livre, et me demanda le motif qui m’amenait dans le couvent, et s’il pouvait m’être utile. Je suis un étranger, lui dis-je, curieux de voir cette belle maison. Il m’offrit de me conduire, ce que j’acceptai avec plaisir. Après nous être promenés quelque temps, il m’invita à me reposer sous un berceau d’orangers. Il me demanda si j’avais vu la cathédrale, et ce qui m’avait le plus frappé dans ce surperbe édifice.

C’est, lui dis-je, la vétusté dont les murs sont revêtus. J’ai vu les Maures accourant dans cette mosquée pour adorer le même Dieu que nous.

Je voyais ensuite la foule des Chrétiens, et trente générations se succédant, se poussant tour-à-tour dans la tombe, et ce temple toujours debout. Je me suis arrêté quelque temps devant le modeste tombeau de Christophe Colomb, et ayant lu l’inscription gravée sur la pierre qui le couvrait,[44] je lui ai dit: Grand homme, par la découverte d’un nouveau monde tu as augmenté nos connaissances et nos besoins, sans accroître notre bonheur. — Vous avez sans doute vu la chapelle où sont enterrés saint Ferdinand et Alphonse-le-Sage? — Oui, mon père, et j’ai lu l’épitaphe pompeuse du premier, et la liste de tous ses titres. — Ce Ferdinand est un des plus grands rois qui ait existé: il était cousin-germain de saint Louis, roi de France. Ces deux cousins, modèles de piété et de vertu, étaient aussi braves que les Alexandre et les César. Ferdinand marchait un jour dans le pays ennemi, escorté seulement de dix-huit hommes; l’un d’eux aperçut un parti maure de cent trente soldats; on presse le roi de se retirer. Non, dit-il, je ne fuirai point, je les attends; il en arrivera ce qui plaira à Dieu. Les Maures, intimidés de la contenance et de la fierté de cette petite troupe, et craignant quelque embuscade, hésitèrent et finirent par se retirer. — Cette intrépidité est semblable à celle de notre Henri IV; j’admire, comme vous, votre roi Ferdinand: mais je trouve sa religion bien exagérée, lorsque, dans un auto-da-fé où l’on brûlait des Albigeois, il se fesait un honneur de porter des fagots sur ses épaules pour attiser et nourrir le feu. Marc-Aurèle et Trajan l’auraient fait éteindre. Je lui en veux aussi d’avoir fait chasser, après la conquête de Séville, quatre à cinq cents mille Maures, et privé l’Espagne de tant de citoyens actifs, industrieux, dont les fils ou petits-fils auraient tôt ou tard embrassé la religion dominante. — Ces fautes, si ce sont des fautes, sont celles de son siècle; l’homme reçoit sa constitution physique de l’influence du climat, et son caractère moral, des opinions et des préjugés qui l’entourent; d’ailleurs c’est l’enthousiasme qui fait les saints et les héros; sans lui, la vertu et le génie ne produiraient que des fruits acerbes ou sans saveur; et sans lui, le Chrétien tomberait dans la tiédeur et le relâchement.

Mais la cloche nous appelle au réfectoire; je suis obligé de vous quitter: demain matin, si vous voulez me faire l’honneur de venir prendre du chocolat dans ma cellule, je serai charmé de faire plus ample connaissance avec vous. Je lui demandai son nom. — Don Augustin.

— Vous en avez les lumières et l’esprit. Il répondit en rougissant: Je voudrais en avoir la piété.

 

Je retournai à la posada, où bientôt arriva don Ésope du Toboso.

Dînons, cria-t-il en entrant, la faim dévore mes entrailles. — Eh quoi, avec votre esprit et vos talents, vous n’avez pas pu engager ces dames à tous retenir à dîner? — Non, mais je suis invité ce soir avec vous, pour le refresco, chez la comtesse Éléonora, dont le mari est à Madrid. — Peut-on savoir sous quel prétexte vous avez abordé ces dames, et par quels moyens vous avez si bien réussi à faire votre cour?

— Je leur ai demandé si l’une d’elles n’était pas la marquise Cecilia Padilla; observez que c’est une des belles femmes de Séville. Non, m’a répondu l’une d’elles avec un doux sourire; elle est à Burgos depuis un mois. — Pardon, mesdames; sur le portrait que l’on m’en a fait, j’ai cru la trouver parmi vous. Je suis au désespoir de son absence; j’avais une lettre de recommandation pour elle, et je comptais sur ses bontés pour passer quelques jours agréables à Séville. — Vous connaissez donc, lui dis-je, cette belle marquise? — Comme j’ai connu la sinora Vanozia, maîtresse du pape Alexandre VI, dont il eut quatre enfants; ou la belle Betsabé, qui se lavait sur son toit devant le roi David; mais, dès que j’arrive dans une ville, je fais jaser l’aubergiste. J’ai su de lui que dona Padilla était belle et tendre comme Magdeleine, pieuse comme sainte Thérèse, et qu’elle avait couru précipitamment à Burgos pour secourir son amant, attaqué de la petite-vérole. Mon embarras, mes regrets ont touché la belle ame de la comtesse Éléonore, qui m’a offert de remplacer la marquise Cecilia, son amie. Vous voyez que, dans ma fiction, la ressemblance poétique est très-bien observée.

Dona Éléonora m’a demandé si vous n’étiez pas Français; j’ai dit votre nom, et raconté vos infortunes. — Ce qui était fort inutile. —Pardonnez-moi. J’ai lu, dans les Ethiques d’Aristote, que les malheurs de l’amour touchaient vivement le cœur des femmes, et que rien n’est plus intéressant pour elles qu’un amant malheureux. Ces dames vous ont trouvé un air sentimental et une figure agréable, et je suis chargé de vous amener ce soir à leur refresco. Je refusai, et priai don Manuel de m’excuser auprès de ces dames. Je lui dis que j’avais fait la connaissance de don Augustin, de l’ordre de Saint-François, homme d’un grand mérite. — Par Bacchus! je ne quitterais pas une jolie femme pour saint Augustin lui-même, et son fils Deodatus.[45] On nous servit à dîner de l’excellent poisson de mer. Il remonte le Guadalquivir jusqu’à deux lieues au-dessus de Séville.

 

Lorsque nous crûmes les méridiennes finies, nous retournâmes au faubourg de Triana, où nous trouvâmes plus nombreuse compagnie que le matin. C’est la promenade la plus fréquentée. A l’extrémité de ce cours est une chartreuse nommée las Cuevas, habitée par dix-sept enfants de saint Bruno, tous gens de qualité, servis par leurs valets. Des pauvres assiégeaient la porte du couvent; deux économes, aidés d’un frère, distribuaient à chacun d’eux, un poisson cuit, une mesure de vin, et trois petits pains. Ces pieux Cénobites, me dit don Manuel, nourrissent le Lazare des miettes de leur table. — J’aimerais mieux qu’ils donnassent des pensions à de bons laboureurs, à des pères de famille, plutôt que d’entretenir la mendicité et la paresse.

 

Nous entrâmes dans le jardin, qui n’est pas aussi beau que celui des franciscains. Don Manuel aborda l’un de ces pères, qui avait l’air absorbé dans ses méditations, ou de bâyer aux corneilles, et lui demanda s’il était permis de voir le jardin. Le fils de saint Bruno lui répondit par un signe emblématique, une inflexion approbative de tête, et soudain lui tourna le dos. Apparemment, dit le poète de la Manche, que Dieu, comme l’empereur des Turcs, a des muets à son service. Nous sortîmes bientôt de ce temple du Silence, où Ovide aurait logé le Sommeil, si ces asiles avaient existé dans son temps.

 

Nous allâmes voir los Cannos de Carmona; on appelle ainsi un aqueduc de six lieues de longueur, ouvrage des Maures. Lorsque nous eûmes assez examiné cet antique monument, je dis au poète du Toboso: Le jour touche à son déclin, le refresco et les dames vous attendent. — Et vous, quels sont vos projets? Vous allez vous creuser la cervelle, et rêver à votre ingrate Séraphine? — Je vais écrire des lettres, et mettre en ordre des notes que j’ai prises dans mon voyage; peut-être un jour j’en composerai un gros livre. — Y parlerez-vous d’Angélique Paular votre conquête? — Pourquoi pas? — Et moi, paraîtrai-je sur la scène? — Sans doute; vous serez mon héros: je remplirai mes pages de vos sentences, de vos bons mots, de vos amours; mais je voudrais bien, pour jeter plus d’intérêt dans mes récits, y parler de votre conversion. — Différez encore trente ans l’achèvement de votre ouvrage, je me convertirai in extremis.

 

Interea dum fata sinunt jungamus amores, Jam veniet tenebris mors adoperta caput.[46]

 

Et d’ailleurs pourquoi me convertir? ne savez-vous pas que, selon Pythagore, l’ame des poètes passe dans le corps des cygnes? Horace n’a-t-il pas dit: Album mutor in alitem? Les empereurs romains devenaient dieux après leur mort; un enfant d’Apollon est bien au-dessus d’un empereur de Rome. Après cet éloquent discours, il me quitta et se rendit chez la comtesse Éléonore; et moi, je regagnai tristement mon gîte, en rêvant, malgré moi, à l’inconstance et à l’ingratitude de Séraphine, et cherchant des consolations dans la raison et la philosophie, et n’y trouvant que de belles paroles qui ne me consolaient pas.

 

Don Manuel revint fort tard, et je me couchai sans l’avoir vu. Le matin j’étais éveillé depuis long-temps lorsqu’il vint dans ma chambre. Il me dit qu’il avait passé une soirée délicieuse, au milieu d’un cercle de jolies femmes; qu’il avait improvisé, chanté, pincé de la guitare; et que tout le monde l’avait trouvé charmant. Il me proposa d’aller prendre du chocolat chez la comtesse; mais je lui dis que je déjeûnais chez don Augustin. Il me promit de venir dîner avec moi, et de ne pas me quitter du reste de la journée.

 

Je me rendis chez don Augustin; je lui trouvai une physionomie encore plus ouverte que la veille; j’y démêlai, fondus ensemble, la sérénité du sage, et le recueillement de la piété. Il me dit: Vous déjeunerez seul: je n’ai pas encore dit ma messe. Je trouvai son chocolat excellent, et je lui en fis l’éloge. Je le fais, me dit-il, fabriquer sous mes yeux: c’est une petite sensualité que je me pardonne. Mais permettez une question indiscrète: je ne vous trouve pas cette hilarité, cet air de contentement qui anime ordinairement la physionomie d’un Français de votre âge; vous paraissez nourrir quelque chagrin; je vous avouerai même que c’est votre air mélancolique qui m’a porté, hier, à vous aborder. Je lui répondis que mon caractère était plus gai que triste et morose; mais qu’un malheur imprévu remplissait mon ame de douleur et de dépit. Je lui contai alors la cause de mon voyage en Espagne, et le cruel dénouement de mon amour pour Séraphine.

Je conviens, me dit-il, que cette aventure est fâcheuse, d’autant qu’elle blesse autant votre amour-propre que votre sensibilité. Mais à travers les nuages de l’adversité, on peut toujours voir reluire des rayons d’espérance: songez d’ailleurs qu’une femme si légère, si versatile, ne pouvait faire votre bonheur; les soucis, les soupçons, la jalousie seraient entrés avec elle dans votre ménage: un homme raisonnable ne doit pas regretter ce que la fortune lui refuse, car il ignore si l’objet qu’il désire fera son bonheur ou non. Fiez-vous à la Providence qui vous donnera non ce qui flatte vos désirs, mais ce qui vous convient. Pardon, je suis obligé de vous laisser. Je m’en vais dire la messe. L’avez-vous entendue? — Non, mon père. — Elle est aujourd’hui d’obligation. — Vos lumières, vos vertus m’inspirent une entière confiance; je vous avouerai que je suis Calviniste. — J’en suis fâché; mais je ne m’intéresserai pas moins à vous. Dieu est le père de tous les humains; c’est à lui à juger ses enfants. Allez en m’attendant vous promener dans le jardin. — Non, mon père, j’entendrai votre messe: nous differons de quelques points dans notre croyance, mais nous adorons le même Dieu.[47] J’assistai à la messe de ce digne prêtre, qui la dit avec une piété exemplaire. Il paraissait anéanti devant la Divinité. De retour dans sa cellule, je lui dis que j’étais étonné de la quantité de messes qu’on avait célébrées en même temps que la sienne. — Vous seriez encore plus surpris du nombre des messes de la cathédrale, qui a quatre-vingts autels où l’on dit cinq cents messes par jour, outre trois cent cinq grandes messes par an, et douze mille messes basses pour le repos des ames de ses bienfaiteurs.

— C’est beaucoup. — Ce n’est jamais trop; elles sont fondées par la piété et la reconnaissance. — Daigneriez-vous me dire si la messe est d’institution divine; si elle a été célébrée dès la naissance du christianisme? — Non, elle ne fut d’abord qu’une cène, peu à peu elle devint grand’messe qui se disait dans chaque église: elle fut unique jusqu’aux cinquième et sixième siècles, que s’introduisirent les messes basses. — Permettez-moi de vous communiquer une remarque que j’ai faite pendant l’office divin. Vous accusez les Français d’incrédulité, ou tout au moins de tiédeur pour la religion, et j’ai observé qu’il y a plus de décence et de recueillement dans nos églises que dans les vôtres. — Votre observation est peut-être juste; nos temples sont des lieux de rendez-vous; la jeunesse y porte sa dissipation et sa légèreté; mais c’est un mal sans remède, et nous préférons l’abus de la chose à son anéantissement. L’on abuse, mais on croit, et la religion subsiste. Les Français font à notre église un autre reproche, c’est l’oubli des paroles de Jésus-Christ, qui dit: N’amassez pas des biens sur la terre, la rouille et les vers les consument; et cependant notre cathédrale, ainsi que la plupart des ordres religieux, possèdent des richesses immenses: notre prélat jouit de cent mille piastres de rente; la fabrique de l’église en a trente mille; et les chanoines au nombre de quarante, ont chacun trente mille réaux (quinze mille livres). Outre ces quarante chanoines, la cathédrale nourrit encore quarante prébendiers, vingt semi-prébendiers, vingt chapelains, qui sont à la nomination du chantre, avec l’attache du chapitre, et vingt autres chapelains obligés d’assister au chœur. —Voilà bien du monde payé pour chanter les louanges du Seigneur. —Dans le temple de Salomon, les lévites étaient encore beaucoup plus nombreux; vingt-huit mille vivaient des fruits de l’autel.[48] Mais ce que vous ignorez peut-être, et ce qui fait grand honneur à nos prélats, c’est qu’une grande partie de leurs richesses s’écoule en bonnes œuvres: ils soutiennent des manufactures, dotent des couvents de filles, des hôpitaux, donnent pour la confection des chemins; ils suivent les préceptes de Julien, surnommé l’_Apostat_, qui disait qu’il faut qu’un ministre des autels fasse l’aumône même de son nécessaire; il les appelait les interprètes des Dieux auprès des hommes, et les cautions des hommes auprès des Dieux. Mais si vous blâmez l’opulence de nos églises, vous applaudirez à celle des nombreux hôpitaux de cette ville, tons richement dotés; la police et le régime de l’un d’eux n’ont de modèle nulle part; tous les malades ont leur chambre séparée, où on leur sert en particulier les remèdes et les mets ordonnés par les médecins. Cet hôpital est destiné aux gentilshommes et aux étudiants de l’université. Mais descendons au jardin, l’exercice doit vous être agréable; et moi, docile aux préceptes de l’Hygiène, je me promène tous les jours pendant une heure avant mon dîné. Le mouvement du corps donne de la vivacité à l’esprit. Je ne suis pas de l’avis de Pline le naturaliste, qui se refusait le sommeil et la promenade, et qui disait à son neveu: le temps de vos promenades pourrait être mieux employé.

Ces deux fameux personnages étaient affamés de gloire. Cette soif de renommée est la folie des grandes ames. Démosthène fut ravi de joie, parce qu’une vieille femme avait dit en le désignant du doigt: voilà Démosthène. Pour moi, renfermé dans mon obscurité, je me borne à bien vivre, à entretenir ma santé, à me délasser du travail par le repos et des plaisirs honnêtes, et à remplir exactement mes devoirs; dans le mauvais temps, au lieu de promenade dans le moment de la récréation, je lis Virgile. Je n’ai pas les scrupules de mon patron Saint Augustin, qui se défendait cette lecture qu’il avait beaucoup aimée dans sa jeunesse, avouant que la mort de Didon lui avait fait répandre bien des larmes.

 

Nous rencontrions dans le jardin des groupes de franciscains; je dis en riant à don Augustin: Voilà bien des pères qui laissent reposer leur esprit. — La plupart ne se fatiguent pas beaucoup; tous ne sont pas comme disait Jésus-Christ, le sel de la terre et la lumière du monde.

Notre maison est fort nombreuse: elle contient deux cent cinquante pères ou gens affiliés à notre ordre. Je conviens avec vous qu’il y a en Espagne trop d’asiles ouverts à la dévotion et peut-être à la paresse; mais cette exubérance n’est pas un aussi grand mal que vous le supposez en France: c’est par-là que se soutient la religion, c’est ce corps nombreux et vigilant, qui a éteint le flambeau de l’hérésie, qui aurait incendié nos provinces, comme il a incendié celles de l’Allemagne et de la France. Au reste, ne soyez pas surpris de la population de nos monastères; notre état, qui vous paraît pénible, a ses douceurs; un couvent est une retraite, et non une solitude; exempts des pompeux embarras de la société, de ses dégoûts et de ses soucis, nous jouissons d’une honnête et sage oisiveté occupée par la religion et nos études; assujettis à une règle invariable, nos devoirs, nos austérités même se changent en habitude, et nos délassements et nos plaisirs deviennent un besoin. Ce qui contriste la vie des gens du monde, c’est le vide de leurs journées, ou la frivolité de leurs occupations; c’est une multiplicité de prétendus devoirs et de visites réputées indispensables, qui les arrache à eux-mêmes, et même à leurs plaisirs; c’est, à leur réveil, l’incertitude de ce qu’ils feront de leur temps. Celui d’un religieux est plus doux: il est sans inquiétude sur l’emploi de sa journée, et il est assuré de la passer avec ses amis et ses livres. J’ai vécu long-temps à Madrid, je ne voyais sur le visage des gens de la cour et des hommes du monde, nul enjouement, mais souvent des nuages d’humeur, et l’heureuse sérénité d’une ame tranquille sur ceux de nos pères. Ne croyez pas aussi que la paresse soit toujours la divinité de nos gens d’église et de la nation espagnole. Nicolas Antonio, chanoine de cette cathédrale, a relevé la gloire de l’Espagne dans sa bibliothèque des écrivains espagnols, imprimée en 1672. Depuis cette époque, nous avons eu des auteurs très-distingués; le plus grand homme de la nation, car c’était le plus humain, a reçu le jour dans Séville: c’est Barthélemi de Las Cazas, évêque de Chiuppa, ville du Mexique. Il plaida pendant cinquante ans la cause de l’humanité, mais sa voix se perdit dans le désert; il a fait une relation de la barbarie des Espagnols en Amérique, qui respire la sensibilité, la piété et la vertu. On prétend qu’il a exagéré leurs cruautés, mais même en adoucissant les couleurs, l’Espagne serait encore bien coupable. Ce saint évêque désespérant du succès de ses réclamations et de ses plaintes, exténué par ses travaux et ses voyages, revint dans sa patrie en 1521, se démit de son évêché, et mourut à Madrid en 1566, âgé de quatre-vingt-douze ans. On m’a demandé une inscription pour son portrait, j’ai donné ce vers de Virgile que Saint Augustin aimait beaucoup.

 

Quique sui memores, alios fecere merendo.[49]

 

Ou peut appliquer à cette ame héroïque les paroles de saint Luc: Gustavit donum cœleste.[50]

 

Dans ce moment deux religieux passèrent auprès de nous; l’un deux, après avoir salué don Augustin d’un ave Maria, dit à l’oreille de son compagnon: Alli esta un gavacho (voilà un gavache). Je l’entendis, et demandai à don Augustin l’étymologie et la signification de ce mot, dont l’Espagnol gratifie le Français. Il faut, dit-il, nous pardonner ce terme insignifiant, que l’on vous applique sans intention de vous offenser: on prétend que son origine vient d’une défaite que les Français essuyèrent aux pieds des Pyrénées. Les habitants de ces montagnes, du côté de la France, donnent à leurs torrents le nom de gaves, et de ce mot on a formé le sobriquet de gavache; d’autres disent qu’il signifie gueux, sobriquet que portaient les seigneurs soulevés en Flandre contre le roi d’Espagne. Mais je suis curieux d’avoir des nouvelles de Voltaire; comment se porte-t-il? — Ce n’est pas le saint de votre nation! Il jouit d’une santé assez ferme, quoique sous le poids de quatre-vingts ans, et qu’il crie toujours qu’il a un pied dans la fosse. — Quel dommage qu’un aussi beau génie attaque la religion avec tant d’acharnement! — C’est moins chez lui impiété que prévention, qu’une trop vive sensibilité pour les malheurs et les crimes causés par le fanatisme ou par les passions, sous le manteau de la religion; mais il a toujours reconnu un Être-Suprême. — Qu’est-ce qu’un dieu sans culte, sans autels? C’est le dieu d’Épicure, un être indifférent qui abandonne les hommes à leur instinct et à leurs passions; le théisme, ou la religion naturelle, ne parle point au cœur, laisse l’imagination froide, et n’attache l’homme à ses devoirs et à la vertu que par un lien bien délié, et presque imaginaire. Les sages de l’antiquité respectaient la religion de leur pays: Xénophon était fort religieux, Plutarque exerçait la grande prêtrise d’Apollon; Pline le jeune regardait les Dieux comme les auteurs de tous les biens dont il jouissait; il leur bâtit un temple dans une de ses terres. L’homme qui n’admet aucun culte ressemble, dit un proverbe de Salomon, à une ville ouverte de toute part.[51] La morale qui n’a pas cette base est bien facile à s’écrouler. — Je vous demande grâce pour ce paradoxe: quoique je pense que toute idée de vertu, de morale, doive s’appuyer sur la divinité, je me fierais plus à la moralité d’un homme né vertueux, mais égaré dans le scepticisme par l’impénétrabilité des mystères de la religion et de la nature, qu’à celle de l’homme qui n’aurait d’autre frein que la crainte de Dieu et la peur de l’enfer. Si l’incrédulité le gagne un moment, ou bien s’il compte sur la rémission facile de ses péchés, il n’est plus d’obstacles qui l’arrête: voilà pourquoi l’on a dit si souvent qu’il fallait une religion au peuple. — Et c’est en quoi l’inquisition a rendu un grand service à l’Espagne; elle a opposé des barrières à l’incrédulité, aux nouvelles erreurs. Voltaire lui en veut beaucoup; mais les inquisiteurs sont ici ce que les censeurs sont à la Chine: ils veillent sur le culte et sur les mœurs, contiennent les peuples dans l’obéissance, et les rois même dans leurs devoirs, dans le respect des hommes et des lois. Deum time et mandata ejus observa, hic est enim totus homo,[52] a dit l’Ecclésiaste. Voltaire, pour parler son langage, n’a vu que le bec et les serres du saint-office, et n’a pas aperçu son utilité. Mais est-il vrai que ce beau génie, à la moindre maladie, est agité par la peur du diable et de l’enfer? — Non, c’est une calomnie inventée par ses ennemis; je n’osai pas dire les moines. J’ai ouï conter à M. Tronchin, célèbre médecin de Genève, qu’il l’avait observé dans le cours d’une maladie très-grave, et qu’il ne lui avait jamais vu aucun signe de faiblesse et de frayeur. — Tant pis, car j’aime à espérer que Dieu laissera tomber sur ce grand homme un rayon de sa grâce: saint Augustin et saint Paul sont rentrés dans la voie du salut. On vint chercher ce vénérable religieux de la part de son supérieur, et il me congédia en m’invitant à revenir le voir pendant mon séjour à Séville. Je sortis pénétré de la sagesse et de la piété de ce père de saint François. Il faut rendre justice aux moines espagnols; il s’en trouve un grand nombre qui joignent les lumières, le savoir à la pureté des mœurs et au zèle de la religion.

 

De retour à l’auberge, je trouvai don Manuel se promenant, dans sa chambre, à grands pas, l’œil en feu, les cheveux hérissés, et plein du Dieu de la poésie. — Ah! ah! lui dis-je, votre verve s’échauffe; la belle comtesse Éléonore… — Oui, je lui ai promis une romance pour ce soir. — Je vous en félicite; je vois que vous commencez le siége de la place. — Par la barbe de tous les capucins du monde, je risquerais volontiers mon salut avec elle. Quels appas doux et piquants! je doute que Sara, si belle encore à l’âge de soixante ans, ni aucune des onze mille vierges de Cologne, eussent l’éclat, la beauté, les grâces de la belle comtesse. Oui, charmante Éléonore, tecum vivere amen, tecum obeam libens![53] Feu Salomon, de joyeuse mémoire, a dit: Je reconnais qu’il n’y a rien de meilleur à l’homme que de se réjouir dans ses œuvres. Dieu aurait-il déployé dans le ciel sa magnificence, donné au soleil sa splendeur, enrichi la terre des fleurs du printemps, des moissons de l’été, des trésors de l’automne; aurait-il formé d’un rayon céleste, non de la côte d’un homme, ce sexe enchanteur qui pare la terre, comme les anges parent le ciel, pour nous faire un crime de la jouissance de ses bienfaits? — J’admire votre douce faconde, et j’espère qu’un jour vous nous donnerez une religion où vous ne prêcherez qu’amour et plaisir. — Ma foi, je pense que j’aurais pour moi tous les sages de la terre, et Dieu lui-même. Mais j’ai promis de vous mener ce soir chez la comtesse à son tertulia (assemblée); elle m’en a prié instamment: elle aime beaucoup les amants malheureux.

— Je suis très-peu flatté d’intéresser à ce titre, n’importe, je ne veux point me donner l’air d’un sauvage: je vous accompagnerai. Dans ce moment nous vîmes entrer un moine, qui, après nous avoir salués d’un ave Maria purissima, nous présenta un petit Jésus caché sous sa robe, en nous signifiant qu’il viendrait le chercher le lendemain. Nous voulûmes le lui rendre; mais il était déjà bien loin. L’habillement de ce petit Jésus était bizarre; il avait l’uniforme de la marine, et une petite perruque bien poudrée, à laquelle était attachée, par derrière, une bourse à cheveux. Nous riions de ce petit Jésus transformé en militaire marin; don Manuel prétendait que c’était le grand-amiral d’Espagne qui venait nous rendre visite; mais notre hôte nous expliqua l’énigme. On vous laisse, dit-il, ce petit Jésus pour que vous mettiez dans la bourse une aumône abondante, et le couvent priera Dieu pour vous. Don Manuel voulait remplir la bourse de chardons; mais je m’y opposai. Ne nous brouillons pas, lui dis-je, avec les moines; le courroux de Jupiter est moins terrible, lorsque d’un mouvement de ses sourcils il ébranle l’univers. Je mis quelqu’argent dans la bourse du petit Jésus, et chargeai l’hôte de le rendre à son maître.

 

L’après-dînée nous voulions voir la grande manufacture de tabac; il fallait un billet pour y pénétrer: don Manuel, toujours fécond en ressources, me promit sa protection pour m’en ouvrir l’entrée. Je m’y laissai conduire. Arrivés à cet hôtel, le portier nous demanda notre billet. Je n’en ai pas besoin, répond fièrement don Manuel; comment se nomme votre directeur? — Don Pepe Bruna. — Eh bien, va dire à don Pepe Bruna que le comte César del Rio-Frio, cousin de l’archevêque, demande à voir cette manufacture, avec un gentilhomme français de ses amis. Cet homme, frappé de l’éclat de ce nom, et de la parenté avec l’archevêque, courut sur-le-champ, et revint bientôt avec le directeur don Pepe Bruna, qui assura le comte de Rio-Frio qu’il était à ses ordres et à ceux d’ousia illustrissima.[54] Ce galant homme nous conduisit d’abord dans la salle où l’on travaille le tabac. Il vient, nous dit-il, de la Havane; mais nous n’en manipulons qu’une certaine quantité. C’est avec l’ocre que nous lui donnons cette couleur rougeâtre; quand cette mixtion est faite, nous l’enfermons dans des boites de fer-blanc, dont chacune a son étiquette, et nous les expédions dans toute l’Espagne. Sa majesté catholique s’est réservé le privilège de la vente, qui lui donne de grands bénéfices.

Nous avons mille ouvriers, qui gagnent quatre à six réaux par jour, et qui travaillent environ neuf heures. Cent quatre-vingts mules tournent continuellement vingt-huit moulins ou machines à moudre ou mêler le tabac avec la terre rouge de l’almazarron (l’ocre). Dans les manufactures, il nous est défendu d’en vendre en détail. Son prix courant est de trente-deux réaux la livre. De cette salle, don Pepe nous conduisit dans toute la maison: dans une chambre nous trouvâmes quatre cent soixante ouvriers occupés à faire des cigarros,[55] et à les lier en faisceaux; il y en avait un amas prodigieux. Je vois votre étonnement, nous dit don Pepe; eh bien, malgré l’assiduité et l’activité des ouvriers, la manufacture ne peut suffire au débit.

 

Après que nous eûmes tout vu, tout visité, don Pepe nous accompagna jusqu’à la porte, et pria le comte de Rio-Frio d’assurer de ses humbles respects son ousia illustrissima, et de le remercier de lui avoir procuré l’occasion de lui prouver son entier dévouement. Lorsqu’il nous eut quittés, je demandai à don Ésope, à don Solano, au comte de Rio-Frio, dans quel royaume se trouvait son comté. — Sous la ligne de démarcation, me dit-il, tracée par le pape Alexandre VI, pour donner l’occident à l’Espagne, et l’orient au Portugal. Au reste, vous voyez que je connais les hommes; si je m’étais annoncé comme bel esprit et poète, homme d’honneur et de probité, on m’eût renvoyé au Parnasse ou dans mon galetas. Cependant, un poète vaut mieux que vingt comtes.

Charles-Quint a dit qu’il pouvait faire autant de grands d’Espagne qu’il voudrait, et que Dieu seul pouvait créer un Le Titien. Oui, ajouta-t-il, l’air échauffé; comme un prophète, le poète est l’homme par excellence, il est le fils, le nourrisson des Muses. Voyez quel respect avait l’antiquité pour les poètes; n’a-t-elle pas attaché la lyre d’Orphée au firmament? Pourquoi dit-on le divin Homère? Pourquoi lui a-t-on élevé des statues, des temples? N’est-ce point parce que son ame est une émanation de la Divinité? Mens agitat molem.

L’Être-Suprême est lui-même doué du génie de la poésie: quelle idée poétique et sublime, quelle fécondité d’imagination, que la conception des astres, des planètes, de ce globe immense de feu qui crée tout, anime tout, donne la vie à la nature! N’est-ce pas Dieu qui a enflammé du feu de la poésie le législateur des Juifs, leurs prophètes, et David et Salomon? Mais depuis cette inspiration divine, passant de cerveau en cerveau, s’est affaiblie comme la mèche enflammée qui circule de main en main. — Mais croyez-vous, lui dis-je, que le divin Homère soit en Paradis? — Oui, vraiment: malheur à qui oserait en douter! Il est à la tête des anges, qui chantent les louanges du Seigneur. — Mais calmez-vous, descendez de la sphère céleste; nous voici à la porte de la comtesse Éléonore, qui n’est qu’une simple mortelle. — Mes vers en feront une déesse; Alexandre pouvait donner le monde à sa maîtresse; moi je fais plus, je lui donnerai l’immortalité.

 

La comtesse me reçut avec une grâce, une aménité très-aimables; elle me dit qu’elle aimait beaucoup les officiers français qui étaient aussi galants que valeureux; que son aïeul avait servi sous le duc de Vendôme, qui l’honorait de son amitié. Je répondis à ce compliment par des éloges mérités de la nation espagnole; je louai sa bravoure, sa fidélité, son amour pour ses rois, sa probité, la noblesse de ses sentiments. Après ces propos on me fit asseoir devant un cercle de jolies femmes, rassemblées pour entendre l’improvisateur don Manuel; après que l’on eût servi le chocolat et les confitures, que le poète de la Manche eut fortifié, par cette collation, sa poitrine et sa voix, il préluda sur sa guitare, et, enflammé par l’amour et la gloire, il entonna sa romance. Toutes les oreilles s’ouvraient, tous les yeux étaient sur lui; on respirait à peine; sa voix se déployait, s’animait, lorsque tout-à-coup une voiture s’arrêta devant la maison. On entendait les cris, la rumeur des gens, le hennissement des chevaux. Ah! s’écria la comtesse avec vivacité, c’est mon mari, c’est lui! Elle se lève, mais il entre aussitôt et s’élance dans ses bras. Toutes les dames l’entourent, le félicitent. Il les embrasse les unes après les autres.

Pendant ce mouvement, je m’approchai du poète du Toboso, dont la figure me parut alongée; et je lui dis tout bas: Voici un beau sujet de romance; un époux qui tombe des nues, comme une bombe au milieu d’une fête. Ulysse n’arriva pas plus mal à propos à Ithaque pour les poursuivants, et peut-être pour Pénélope. — Patience; ma romance est faite, elle restera toujours. — Nous sommes ici très-inutiles. Filons tout doucement; c’est l’heure du berger pour le mari; la vôtre n’est pas encore venue. Nous nous échappons; personne ne prend garde à nous; je demande dans l’antichambre le nom du comte, dont la figure, la politesse m’avaient frappé; on me répond que c’est le comte d’Avila.

Ce nom nous étonne singulièrement: nous nous demandons si c’est ce comte d’Avila qu’avait tué l’hermite Ambrosio. Don Manuel disait que c’était son ombre qui revenait exprès de l’autre monde pour troubler ses amours. Tout nous portait à croire l’identité du personnage, et j’aurais dit volontiers à l’hermite:

 

Les gens que vous tuez, monsieur, se portent bien.

 

Nous finîmes la soirée dans notre chambre, don Manuel en chantant sa déconvenue sur sa guitare, et moi en lisant et en rêvant à l’inconstance de Séraphine. Nous interrogeâmes l’aubergiste sur l’existence du comte, et nous fûmes confirmés que c’était le rival de l’hermite, qui heureusement ne l’avait pas bien tué.

 

Le lendemain à notre déjeûner, don Manuel et moi délibérions, si nous informerions le comte de la retraite, de la vie érémitique de don Fernandès, lorsque nous reçûmes de sa part un billet d’invitation pour dîner; nous acceptâmes, et nous voilà encore plus embarrassés à résoudre notre problême: pour en avoir la solution, je crus devoir recourir au père don Augustin. Don Manuel me dit qu’en m’attendant, il irait à la messe pour voir de jolies femmes, et que nous nous rejoindrions à l’auberge.

 

Je me rendis chez don Augustin; je lui contai l’histoire de don Fernandès, sa jalousie, son combat, sa retraite dans une caverne, et le priai de m’éclairer de ses conseils. Mon avis, me dit-il, est d’avouer tout au comte; il est loyal, généreux, et loin de poursuivre don Fernandès, il cherchera à lui rendre service. Il faut arracher ce malheureux époux de son antre; je n’approuve pas la vie érémitique, nous en avons l’obligation à Saint Paul de la Thébaïde. Cette existence sauvage est inutile à la religion; tous les miracles opérés dans les déserts, me paraissent peu dignes de notre croyance. Je n’aime pas ce corbeau qui apporte tous les jours un pain à Saint Paul, et deux lorsque Saint Antoine vient lui rendre visite. Saint Jérôme offense aussi la raison, et infirme sa véracité lorsqu’il nous dit qu’il a rencontré un satire dans le désert. — Mon père, j’admire vos lumières et votre piété dégagée des liens de la superstition; mais si votre façon de penser était connue, vous souleveriez contre vous toute l’armée des moines d’Espagne. — Mais aussi ma pensée reste au fond de mon ame. Le grand tort des religieux de ce pays est d’étouffer le christianisme sous un amas de superstitions et de miracles ridicules: plus la religion sera simple, mieux elle parlera au cœur. C’est un arbre dont la tête superbe touche les nues, et qui n’a nul besoin de l’entourage des plantes parasites pour soutenir sa tige et rester debout. Comparons la vie de Saint Vincent de Paul, toujours active, toujours consacrée aux malheureux, voyez ce saint fondant des hôpitaux, des maisons religieuses: comparez-le, dis-je, à l’hermite Paul, enseveli vivant dans un désert, inutile au monde, ne pouvant même l’édifier par sa piété et par ses vertus. Après ce discours, je quittai ce Socrate moderne et chrétien, en promettant de lui rendre compte du succès de nos démarches auprès du comte d’Avila.

 

J’allai rejoindre don Manuel à l’auberge; je le trouvai à la porte avec deux femmes de la troupe de los gitanos (les bohémiens). Accourez, s’écria-t-il, en m’apercevant, on vous dira votre bonne fortune. On m’a déjà prédit la mienne: j’irai à Madrid, je serai aimé d’une jolie femme dont le mari sera jaloux; la renommée publiera mes vers d’un pôle à l’autre, et une mort sainte, édifiante, couronnera une vie heureuse. — Voilà un brillant avenir, vous ne sauriez trop payer un si bel horoscope. — Imitez-moi, consultez ces deux vieilles Pythies; apprenez vos futurs contingents. — Malheur, lui dis-je, à l’homme qui connaîtrait son avenir! Notre ignorance fait notre repos. Mais j’eus beau refuser d’entendre ma bonne fortune, ces deux femmes s’emparèrent de ma main, et l’une d’elles, sur l’inspection des lignes, me dit que j’avais beaucoup aimé, que j’avais éprouvé des malheurs en amour; mais, ajouta-t-elle, cette ligne droite me rassure; vous finirez par épouser une jeune personne aimable et riche. — Je vous fais compliment, s’écria don Manuel. — Et vous croyez à ces sottises? — Et pourquoi non?

Dans tous les siècles, n’y a-t-il pas eu des oracles, des voyants, des prédictions? On prédit l’empire à Auguste; la mort de César fut prévue, annoncée. Malgré les assertions de don Manuel, je repoussai les prédictions de ces sybilles; mais telle est la faiblesse de l’esprit humain, que parfois l’espoir d’un heureux mariage se glissait dans mon ame: flattez ou effrayez, et la prophétie triomphera de la raison.

 

Nous nous rendîmes chez le comte d’Avila, qui nous reçut avec l’urbanité la plus aimable. Dès que j’ai su, me dit-il en bon français, qui vous étiez, j’ai cru devoir vous faire les honneurs de ma patrie; j’ai passé trois années à Paris, où l’on m’a comblé d’amitié et de bontés: je voudrais que vous fussiez aussi content de mes compatriotes que je l’ai été des vôtres. Comment trouvez-vous ma nation? — J’en pense trop de bien pour n’être pas véridique. Elle est brave, spirituelle, généreuse; vous avez le climat le plus beau, le sol le plus fertile de l’Europe, des vins excellents. — Et des chemins?

— Très-mauvais. — Et des auberges? — Détestables. — Et des moines? —Trop nombreux, trop riches; à quelques exceptions près, fort ignorants.

— Et la religion? — Défigurée par la superstition. — Et nos dames? —Très-jolies, très-séduisantes; mais je les crois plus voluptueuses que sensibles, plus jalouses par orgueil que par tendresse, plus fidèles à l’amour qu’à l’hymen; il y a peu d’Artemise parmi elles; hardies dans leurs intrigues, elles dédaignent les voiles du mystère, dont les dames françaises s’enveloppent avec tant d’adresse et de décence. Vos femmes ont beaucoup d’esprit, d’imagination; mais ce sont des fleurs qui n’ont pas tout l’éclat et tout le parfum qu’elles devraient avoir, faute de culture: elles sont courbées sous le joug des préjugés et des prêtres. Pardon, si je m’exprime avec tant de franchise. — Loin d’improuver votre critique, je vous fournirai de nouveaux traits; j’ajouterai que l’unique occupation de nos dames consiste dans leurs cortejos: voici quelle est, à très-peu près, l’habitude de leur vie.

Elles se lèvent tard, gaspillent le reste de la matinée avec leurs caméristes, ou vont à l’église dire leurs chapelets, ou réciter des prières qu’elles murmurent par habitude et sans attention; ensuite elles dînent sobrement, dorment l’après-dînée, et s’habillent le soir pour aller à la promenade; et en hiver, dans une société où, autour d’un brasier, elles s’entretiennent de leurs affaires domestiques, et de leur prochain. Mais que pensez-vous de nos gens de lettres? — Que la nature et votre soleil ont tout fait pour eux; mais ce sont des plantes que les mauvaises herbes empêchent de prospérer, la superstition et le saint-office. — Et quel est votre avis sur l’inquisition? — Je voudrais qu’on la traitât comme le lion de la fable, auquel on persuada que, pour plaire à sa maîtresse, il fallait se laisser rogner les griffes et les dents. — Pour persuader aux inquisiteurs cette petite opération, il faudrait une armée de cent mille hommes. Ce dialogue finit par l’annonce du dîné et l’arrivée de la comtesse, qui entra avec plusieurs convives. Elle fit des excuses à don Manuel sur la brusque apparition du comte. Ces maris, ajouta-t-elle en souriant, sont des trouble-fêtes, il nous a privés du plaisir d’entendre votre romance; mais j’espère que, ce soir, vous voudrez bien nous en dédommager. Le galant don Manuel répondit que sa lyre était consacrée aux grâces et à la beauté.

 

Le comte nous traita splendidement. Au dessert on nous donna de très-beaux ananas. Le comte, surpris, demanda à sa femme d’où lui venait ce plat de luxe. C’est un présent, dit-elle, du marquis don Estevan. Avant-hier j’allai chez lui; c’est un amateur très-épris de son jardin, de ses productions; il me proposa de m’y promener, et d’aller voir ses ananas; étonnée de leur beauté, j’en fis l’éloge; il me répondit qu’ils étaient à mes pieds. Je ne puis, lui dis-je, accepter leur hommage. Il insista, et je ne cédai point: je crus l’affaire terminée et sans appel; mais le soir, en rentrant chez moi, j’ai trouvé les ananas qui m’avaient précédée. Telle est notre galanterie, me dit le comte, très-inconnue en France. Ici, dès qu’une femme s’avise de louer quelque chose, un bijou, une boîte, aussitôt le maître répond: Elle est à vos pieds, et un refus l’offenserait. Naguère une dame française, qui était à Madrid, se promenant au Prado dans sa voiture, fut abordée par le duc d’Uzeda, qui était traîné par un attelage de six beaux chevaux. Cette dame, ignorant nos usages, loue la beauté des coursiers, et le duc répond soudain: Ils sont à vos pieds.

Faites-les relever, répond la dame en riant, ils m’embarrasseraient beaucoup. Cette dame, croyant que cette offre n’était qu’un badinage, l’oublia bien vite; mais le soir, en rentrant, elle trouva les six chevaux dans son écurie. Elle les renvoya aussitôt; le duc les fait repartir tout de suite: la dame les fait retourner sur-le-champ; et le duc, offensé, les renvoie encore: enfin les chevaux se seraient promenés toute la nuit, si la dame n’eut pris le parti d’écrire au duc une lettre très-ferme et très-sérieuse, où elle lui disait qu’en France une femme de son rang n’acceptait point de pareils dons, et qu’elle le priait instamment de garder ses chevaux. Vous trouvez notre galanterie un peu singulière; mais n’oubliez pas que c’est à nous que vous devez la vôtre, et cette fleur d’urbanité si vantée dans l’Europe.

Les premiers nous vous en avons donné l’exemple à la cour et dans les camps; Louis XIV, le modèle des chevaliers galants, s’était formé à l’école d’Anne d’Autriche sa mère. Un des convives prit la parole, et annonça la mort de Madalena de la Cerda, morte en odeur de sainteté après avoir consacré toute sa jeunesse au plaisir et à l’amour; son ame était si douce, si tendre, qu’elle ne pouvait résister aux prières, aux larmes d’un amant malheureux par ses rigueurs. La petite-vérole l’a enlevée de ce monde. Depuis long-temps son époux, sa famille la sollicitaient vivement de se faire inoculer; mais le préjugé, ou plutôt un malheureux jacobin, son confesseur, lui persuadait que l’inoculation était un véritable suicide qui offensait Dieu et la morale. Elle a été la victime de sa crédulité. Dès les premiers symptômes de sa maladie les médecins se sont emparés de son corps, et le confesseur de son ame.

Les docteurs, peu d’accord entre eux, l’ont tuée; le confesseur idiot, fanatique, a jeté la terreur, le désespoir dans cette ame faible et sensible. L’infortunée s’écriait qu’elle était damnée, qu’elle voyait l’enfer sous ses pas. Heureusement, on lui a donné un confesseur plus sage, plus éclairé, qui, par l’onction d’une douce éloquence, en lui parlant de la clémence de Dieu, de sa miséricorde inépuisable, a rétabli sa tête, et calmé son effroi. Sa mort a été fort touchante, et ce confesseur assure que c’est une sainte de plus dans le Ciel. Et moi aussi, s’écria le poète de la Manche, tout mondain, tout profane que je suis, j’ai l’honneur d’être saint, du moins on m’a gratifié d’un brevet de sainteté. J’étais arrivé à Saragosse, protégé d’une lettre de recommandation pour la marquise dona Sancha della Valle.

Ah! s’écria l’une des convives, femme dans la maturité de l’âge, elle a eu beaucoup de célébrité par sa beauté, son esprit et ses amours.

Mais laissons continuer son histoire à don Manuel, et je donnerai ensuite quelques coups de crayons au portrait de cette marquise. A mon arrivée, reprit le poète du Toboso, après grande toilette, et avoir préparé mon compliment, je me présentai chez elle. Dès que ses gens m’aperçurent, ils sonnèrent une grande cloche, et aussitôt accoururent les femmes de la marquise, jeunes et vieilles, chacune avec un cierge allumé, en criant toutes à la fois: Alli esta el santo (voilà le saint)! Je les regardais avec étonnement, et leur dis que je n’avais pas besoin de lumière en plein jour; mais, loin de m’écouter, elles tombèrent à mes pieds, en répétant sans cesse: Alli esta el santo, et en me demandant ma bénédiction. A quoi vous servira-t-elle? leur disais-je; je ne suis ni évêque ni saint. Mais mon refus, qu’elles n’attribuaient qu’à mon humilité, irritait leur soif de bénédictions.

Elles m’arrêtèrent par mon habit, faillirent à le déchirer; elles me baisaient les mains, l’habit, me suppliant de leur accorder cette faveur. Enfin il fallut céder; je levai la main, étendis le bras, et avec une gravité convenable, je les bénis pontificalement. Ces bonnes femmes, bénites, et enchantées de l’avoir été, coururent annoncer mon arrivée à leur maîtresse. Je les suivis, toujours plus étonné, ne sachant si c’était l’aspect d’un joli homme comme moi, ou la fleuraison des vignes, qui troublait leurs cervelles. Dès que je parus dans la chambre de la vieille marquise, elle quitta son fauteuil, et vint à moi d’un air radieux, soutenue par deux femmes. Elle me remercia de la faveur que daignait lui accorder un homme aussi pieux, un si grand saint que moi. Madame, lui dis-je, je vous remercie de votre bonne opinion; mais je n’ai pas le bonheur d’être saint, je ne suis qu’une brebis égarée qui a besoin du secours de la grâce pour rentrer dans le bercail. — Ah! plût au Ciel que mon ame fût aussi pure, aussi céleste que la vôtre! Depuis quand êtes-vous arrivé? — Depuis hier. — Je vous attendais avec impatience: mais enfin le Seigneur m’a rendu la santé. — Madame la marquise a donc été malade? — Oui, ma lettre vous le mandait. Comme votre vie exemplaire, votre sainteté, vos miracles font beaucoup de bruit en Galice, je vous ai écrit pour vous prier de venir à Saragosse me secourir de vos prières, et obtenir ma guérison du Ciel. — Vous m’étonnez, madame: je ne suis pas plus connu en Galice qu’en Chine, mes pieds n’ont jamais touché ce sol fortuné, et jamais je n’ai opéré de miracles, ni reçu de lettres de vous; c’est moi, au contraire, qui vous en apporte une du comte de Florida-Blanca, votre parent, qui me recommande à vos bontés. En même temps je lui présentai ma lettre. A ce discours, la marquise, ouvrant de grands yeux ébahis, la prit, l’ouvrit, et lut à haute voix: «Ma chère cousine, je vous recommande don Manuel Castillo…» Quoi! monsieur, vous n’êtes pas le bienheureux Bernard Ortega de Galice? Vous n’êtes pas saint? —Il s’en faut de quelque chose, et je ne connais pas de poète qui ait été canonisé: jadis les ames des empereurs romains montaient au Ciel; mais je n’ai pas ouï dire qu’on y ait envoyé Virgile et Horace: daignez continuer la lecture de la lettre. «C’est un homme d’esprit, improvisateur, chanteur, galant comme Ovide et Tibulle; comme eux, toujours amoureux, et plus attaché à Épicure qu’à saint Ignace et saint François.» Est-il possible! quoi, vous êtes poète? — Oui, par malheur ma mère est accouchée de moi au pied du mont Parnasse. Vos femmes m’ont obsédé pour avoir ma bénédiction, et je la leur ai donnée; je souhaite qu’elle leur fasse grand bien. A ces mots la marquise partit d’un grand éclat de rire, et m’avoua que l’on m’avait pris pour le bienheureux Bernard Ortega, qui, d’après le portrait qu’on lui en avait fait, me ressemblait beaucoup. — Ce bienheureux Ortega, répliquai-je, a sans doute reçu, comme moi, de la faveur du Ciel, une proéminence sur les épaules. — Oui; c’est ainsi qu’on me l’a dépeint; et comme je l’attendais tous les jours, mes femmes ont été trompées, et vous ont pris pour lui.

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