Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)

Etienne François de Lantier · Chapitre 2 sur 9 · partie 2/4

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Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)

Lorsqu’elles furent éloignées, le poète du Toboso…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Ce petit conte égaya les convives; alors la dame qui avait promis quelque notice sur la vie de la marquise, nous dit: Elle est morte l’année dernière; on ne saurait décider si chez elle la coquetterie affaiblissait son penchant à l’amour, ou si ce penchant tempérait sa coquetterie; ce sont deux bassins d’une balance qui s’élevaient et retombaient tour à tour. — Je connais beaucoup de femmes de ce caractère, dit dona Béatrix; — et moi aussi, ajouta dona Alexandrina: et la dame reprenant sa narration, dit: Les jeux delà marquise n’avaient pas l’éclat et la vivacité des beaux yeux noirs; mais ils avaient l’expression la plus touchante; sa physionomie vive et piquante annonçait beaucoup d’esprit, et cet esprit qui animait tous ses traits, en fesait disparaître l’irrégularité: elle a inspiré de fortes passions: un amant s’est tué pour elle; deux se sont battus; un troisième s’est fait chartreux. Ce dernier, âgé de vingt ans, s’abandonna au délire de l’amour; la marquise accueillait tous ses adorateurs, mais ne pouvait les rendre tous heureux. Les soupirs, les prières, les larmes de ce jeune homme ne purent le conduire au bonheur: désespéré de tant de cruauté, il résolut de faire le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, pour intéresser le Saint à sa passion, et obtenir, par sa toute-puissance et son intercession, les faveurs de sa maîtresse. Il part à pied, seul, un bourdon à la main, se rend sur le tombeau de Saint Jacques, lui adresse ses prières, ses vœux, lui fait des présents, jeûne pendant trois jours, après lesquels, plein de confiance et d’espoir, il revient à Saragosse auprès de sa belle inhumaine; mais Saint Jacques, soit défaut de volonté ou de pouvoir, n’avait rien fait pour son bonheur. Cet infortuné pélerin ne trouva plus la marquise à Saragosse; elle venait de partir pour Rome, avec un prince italien, dont elle était vivement éprise. Accablé de cette nouvelle, et maudissant Saint Jacques, il courut s’enterrer tout vif dans une chartreuse, où probablement Saint Bruno, touché de pitié, aura guéri sa cervelle, et sans doute il aura fait une mort édifiante.[56] Madame, dit alors don Casimir, l’un des convives, homme âgé d’environ cinquante ans, permettez-moi de relever quelques inexactitudes dans votre récit. Cet amant malheureux n’est ni saint, ni mort, ni chartreux; lorsqu’il revint de Saragosse, la marquise y était encore; il la vit et en fut reçu froidement, ou plutôt avec ironie; elle lui dit: Saint-Jacques-de-Compostelle vous a très-mal servi; je vous conseille de changer de patron. Elle lui avoua ensuite qu’elle aimait le prince Orsini, et qu’elle allait partir incessamment pour Rome avec lui. — Don Casimir, lui répondit la dame, qui vous a si bien instruit? — Je suis dans la plus intime confidence de cet amant, car c’est moi qui suis le pélerin et le héros de la scène. Je ne suis resté à la chartreuse que six mois; Saint Bruno, comme vous l’avancez, ayant bien voulu guérir ma cervelle. Je n’avais alors que vingt ans, et c’était ma première passion. Cette reconnaissance amusa beaucoup la société. Je dis alors que la marquise della Valle, appelant le bienheureux Ortega pour sa guérison, avait imité le roi de France, Louis XI, qui, dangereusement malade, envoya chercher, au fond de la Calabre, le fameux François de Paule, se jeta à ses pieds, en le suppliant de demander pour lui, à l’Être-Suprême, le rétablissement de sa santé. Le Saint lui répondit qu’il allait prier pour le salut de son ame. Ah! s’écria le monarque, ne demandez pas tant de choses à la fois; bornez-vous maintenant à la santé du corps.

 

Le comte d’Avila, après le dîné, où une conversation enjouée et intéressante nous avait retenus fort long-temps, proposa à don Manuel et à moi de nous mener à Saint-Jean del Forache, à une lieue de la ville, pour voir les ruines d’un vieux château. — Très-volontiers, lui dis-je, d’autant plus que nous avons à vous parler d’un homme de votre connaissance, que nous avons rencontré auprès de Carthagène.

Deux chevaux andalous nous transportèrent d’un pas rapide à Saint-Jean del Forache, au pied duquel coule le Guadalquivir. Je vis sur une colline les ruines d’un vaste édifice; le comte me demanda comment je les trouvais? — Je n’aime les ruines, lui dis-je, que lorsque de grands souvenirs y sont attachés, parlent au cœur, rappellent de grandes idées, et quelquefois la rapidité de notre existence et de notre néant.

— Celles-ci méritent quelque considération à cause de leur antiquité.

C’est un monument des Goths; des inscriptions confirment son origine.

Vous voyez que bien des siècles ont déposé leur rouille sur ces débris précieux: les Goths, après avoir vaincu Vandales, Alains et Suèves, chassèrent les Romains de l’Espagne, qu’ils avaient gardée pendant six cents ans. A leur tour, cent trente ans après, ces Goths furent expulsés par les Maures; mais puisque ces décombres n’ont pas un grand attrait pour vous, nous irons à Italica, autrement nommé Sevilla la Vieja (la Vieille), fondée par Scipion l’Africain; elle est la patrie de l’empereur Adrien, de Théodose-le-Grand, et de Silius Italicus. La mémoire de ce grand Scipion, qui disoit, j’aime mieux conserver un citoyen, que tuer mille ennemis: celle d’un empereur habile, brave et voluptueux, d’un consul poète, qui tous les ans fêtait la naissance de Virgile, et les ruines d’un amphithéâtre, pourront peut-être vous intéresser davantage. Arrivés sur les lieux, le comte me demanda à quoi je rêvais. — A cet empereur Adrien, le maître du monde, logé dans un palais immense où le luxe avait déployé toute sa magnificence, et qui, à l’âge de soixante-deux ans, accablé de douleurs et du poids de la vie, se désespérait de ne pouvoir mourir: et moi je pense, dit le poète du Toboso, au temple qu’il fit bâtir en Égypte, en l’honneur de son cher Antinoüs. Si Adrien et son mignon revenaient en Espagne, ils seraient brûlés tout vifs. — Il est vrai, reprit le comte, que les Espagnols, idolâtres du sexe, abhorrent ce vice qui a déshonoré les Grecs et les Romains. Mais asseyons-nous sur ces ruines, et parlez-moi de cet homme de ma connaissance que vous avez rencontré à Carthagène.

— D’abord, M. le comte, je vous croyais chez les morts. — Je ne suis pas pressé d’aller jouir de leur société. — Vous avez reçu un très-grand coup d’épée à travers le corps. — Heureusement il n’était pas mortel. — Votre adversaire a cru vous avoir tué, et il pleure dans une caverne, votre mort et sa femme. — Il a raison de la pleurer: la jalousie l’a aveuglé, lui a tourné la tête. Sa femme est un modèle de vertu, de fidélité et de douceur; don Fernandès nous a condamnés sur l’apparence: voici notre justification. A cette époque, j’aimais dona Éléonora, fille du marquis de Galvez, aujourd’hui ma femme. Le marquis très-ambitieux, très-vain, ne voulait la marier qu’à un grand de la première classe. L’orgueil est une maladie endémique de nos climats; je vous conterai tout à l’heure à ce sujet une anecdote plaisante.

Dona Francisca, l’épouse de don Fernandès, liée d’une tendre amitié avec dona Éléonora, favorisait notre inclination. Ma femme avait exigé le plus grand secret de son amie, même vis-à-vis de son époux: un secret pour un Espagnol, est un dépôt inviolable. Je crus entrevoir la jalousie de don Fernandès; j’en parlai à dona Francisca qui repoussa cette idée, soit pour voiler ce défaut, soit quelle se crût au-dessus du soupçon: malheureusement, le jour de mon combat, dona Éléonora vint la prier de m’envoyer chercher; elle voulait me communiquer une affaire très-importante. — Ah! m’écriai-je, voilà la cause de vos malheurs; don Fernandès, caché dans la rue, suivit la camariste de sa femme, la vit entrer chez vous, et furieux, ivre de jalousie, vous attendit, vous attaqua, et croyant vous avoir blessé à mort, partit égaré, éperdu, ayant sa femme et les hommes en horreur: il s’est fait hermite, et vit dans un antre consumé de remords et d’ennui. — Je le plains; mais sa femme, pleine de vertus et d’innocence, était plus à plaindre encore. Lorsqu’elle apprit notre combat et ma blessure, elle s’évanouit: rappelée à la vie, elle attendit tout le jour dans la plus vive inquiétude, le retour de son mari, et ne le voyant point reparaître, elle s’abandonna au désespoir, la fièvre l’assaillit; huit jours entiers elle lutta contre la mort. Enfin, sa jeunesse, un médecin, et surtout les soins de son amie, lui rendirent la santé: les chirurgiens répondirent bientôt de ma vie: ma blessure était profonde sans être mortelle. Dès que je fus rétabli, je fis demander à dona Francisca, la permission de la voir; mais elle me la refusa.

Après deux mois d’une vaine attente, elle voulait se retirer dans un couvent; mais sa grossesse dont elle ne pouvait plus douter, lui en ferma les portes; elle se décida à demeurer à Tolède jusqu’après son accouchement, projetant d’aller ensuite rejoindre ses parents à Madrid.

J’appris qu’elle n’avait presque plus de ressources pour subsister.

J’engageai dona Éléonora, à lui offrir des secours en son nom; elle ne voulut rien accepter; mais nous trouvâmes le moyen de subvenir à ses besoins. Elle avait quelques bijoux et des tableaux à vendre: j’envoyai mon valet de chambre déguisé en marchand, qui les acheta beaucoup au-dessus de leur valeur. Un nouvel incident vint accroître ses peines: son père mourut, et sa mère sans fortune, sans appui, vint se réfugier auprès d’elle: cette mère lui apporta du moins quelque consolation, et l’aida dans ses couches. A cette époque, le marquis de Galvez présenta à sa fille un parti très-brillant: un grand d’Espagne de la première classe, âgé de quarante-cinq ans par son extrait de naissance, et de quatre-vingts par son intempérance et l’usage immodéré des plaisirs.

Éléonore répondit à son père avec beaucoup de fermeté, qu’elle ne se marierait jamais sans son aveu, mais lui protesta qu’elle n’aurait jamais d’autre époux que moi. Le marquis de Galvez se flatta que le temps triompherait de la passion de sa fille; mais deux mois après cette époque, le grand d’Espagne tomba malade et mourut. Alors je fis parler de nouveau au père d’Éléonore, en lui fesant déparer que ma naissance valait la sienne. Enfin, il se laissa fléchir, et j’obtins celle que j’adorais, et avec elle le bonheur. Après notre hymen, dona Francisca consentit à me voir: l’absence de son époux, l’incertitude de son sort brisaient, déchiraient son ame; tantôt elle le croyait mort, tantôt l’espérance la soutenait: elle se ruinait en messes pour obtenir du ciel le retour de son cher Fernandès. A cette époque, le comte don Pablo Olavide, intendant des quatre royaumes d’Andalousie et de Séville, avait conquis une province à l’Espagne; car c’était une vraie conquête que le projet qu’il avait fait adopter au roi, de faire défricher les montagnes de la Sierra-Moréna, canton jadis cultivé par les Maures, et dont les bois étaient depuis long-temps le repaire des bêtes féroces et des brigands. Déjà s’élevait sur les bords du Xenil, la Caroline, chef-lieu de la colonie: la fertilité la plus heureuse commençait à récompenser les travaux des cultivateurs.

On prétend que la semence y produit jusqu’à quarante pour cent. Je parlai à dona Francisca et à sa mère, de ce nouvel établissement et des moyens que j’aurais de leur procurer une douce retraite; elles embrassèrent ce projet avec ardeur, c’était un port qui s’offrait dans la tempête. J’avais connu à Paris le comte Olavide: je lui écrivis pour lui demander une petite habitation pour deux dames aussi intéressantes qu’infortunées. Il me répondit sur-le-champ qu’il était trop heureux de m’obliger en secourant l’infortune, et qu’il donnerait à mes protégées, près de la Caroline, un terrain en valeur laissé par un Allemand qui venait de mourir, et pour associé, un Alsacien, homme sage, robuste et laborieux; que les dames jouiraient des deux tiers du produit; mais qu’il faudrait quelque argent pour achever de bâtir une petite maison, avoir des instruments aratoires, et quelques meubles. Je fis part de cette réponse à dona Francisca, en lui taisant la demande de l’argent.

Elle fut enchantée, me remercia avec toute la sensibilité d’un cœur malheureux et reconnaissant, et me pria d’écrire tout de suite à M. Olavide qu’elle acceptait ses bienfaits avec une joie extrême.

J’informai sur-le-champ M. Olavide de cette réponse, en le priant de faire achever le logement, d’acheter tout ce qu’il croirait nécessaire pour un établissement, et de m’en faire les avances; mais de persuader aux dames pour qui je m’intéressais, que les fonds étaient pris dans les coffres du roi. Il me répondit galamment que mes ordres seraient exécutés de point en point, et que les dames pouvaient venir dans deux mois. Lorsqu’ils furent écoulés, dona Francisca partit avec sa mère pour aller habiter sa tranquille et modeste demeure. Nos adieux furent touchants; dona Francisca et ma femme s’embrassèrent vingt fois avant de se séparer. Nous recevons souvent de ses lettres; dans la dernière elle nous disait: «Je serais très-heureuse, si je n’étais poursuivie par le souvenir d’un époux malheureux; j’arrose encore tous les jours son portrait de mes larmes.»

 

Après ce récit, nous délibérâmes au moyen d’ouvrir les yeux de don Fernandès, et de le retirer de sa caverne. Je proposai au comte de charger de cette commission le père don Augustin, religieux plein de prudence, de piété et d’onction. Vous avez raison, me dit-il, je le connais; indulgent pour autrui, et sévère pour lui-même, il joint à la pieté d’un anachorète, la philosophie d’un sage; le roi lui a offert un évêché, qu’il a refusé: on lui en demanda la cause; il répondit: Lorsqu’on a les yeux fixés sur l’éternité, la vie est un point entre deux abîmes, et les honneurs de ce monde, des jeux d’enfants. Demain matin nous irons le prier de nous rendre ce bon office. Je rappelai au comte qu’il m’avait promis le récit d’une anecdote au sujet de l’orgueil national. — La voici. Deux dames de haut parage, de Madrid, se rencontrèrent dans une rue très-étroite. Il fallait que l’une des deux voitures reculât pour laisser passer l’autre; aucune de ces deux dames ne voulut céder le pas; et leur orgueil, s’irritant de plus en plus, elles restèrent jusqu’au jour dans cette situation. Elles y auraient, je crois, passé leur vie, plutôt que de reculer. Enfin, pour terminer ce noble débat, on leur envoya deux chaises à porteur, qui les emmenèrent en même temps.

 

Après ce récit, la nuit approchant, nous retournâmes à la ville.

Nous rencontrâmes un convoi nombreux de trois ou quatre cents ecclésiastiques psalmodiant des cantiques funèbres. Cinq cents hommes, portant des flambeaux, précédaient un cercueil où était un beau jeune homme à visage découvert. Le cercueil était suivi de cinquante carrosses. Je demandai au comte quel était cet infortuné, mort a la fleur de son âge. — Je l’ignore; arrivé d’hier, je ne suis au fait de rien: allons chez moi, nous y serons instruits. Nous y trouvâmes brillante compagnie; mais la tristesse et le silence y régnaient.

Le comte, surpris, en demanda la cause. Ignorez-vous, lui répondit sa femme, la mort d’Alonzo Melgar, ce jeune homme si aimable, si accompli? — C’est donc son convoi que nous venons de rencontrer? Et quelle catastrophe a terminé sa vie? — Un crime horrible: don Stanislas Perez va nous en faire le récit. Toute la ville, dit alors don Stanislas, connaît don Alonzo Melgar, hidalgo brave, galant, plein d’esprit, et qui nous rappelait les héros de l’ancienne chevalerie. Il était l’amant de dona Eulalia Valdez, une Aspasie pour la beauté et l’esprit, une Mégère pour les passions. La fureur règne dans tous ses attachements: l’amour, la jalousie, la soif de la vengeance agitent, enflamment son ame tour à tour. Elle a soupçonné l’infidélité de don Alonzo, peut-être avec raison. Dissimulant sa rage, elle lui a donné un rendez-vous dans une maison d’emprunt; elle a caché trois hommes affidés, armés de poignards, dans un cabinet contigu à la chambre où elle était. Dès que don Alonzo a paru, après les reproches les plus amers, les plus virulents, cette Tisiphone lui a dit d’un ton plus calme: Je suis maîtresse de ta vie; tu ne peux m’échapper: choisis de mourir du poignard ou du poison recelé dans cette tasse de chocolat.

Ce malheureux, qui a vu sa mort inévitable, lui a répondu froidement en prenant la tasse: Je choisis le chocolat; et après l’avoir bu, il a ajouté: «Ce breuvage eût été moins désagréable, si vous y eussiez mis un peu de sucre; le poison le rend trop amer; je ne parle pas pour moi, mais pour mes successeurs.» Quand cette furie, qui aimait encore éperdument, vit que le poison commençait à opérer, elle sortit, envoya un confesseur à ce malheureux, et monta aussitôt dans une chaise de poste qui l’attendait. Don Alonzo a eu le temps de se confesser, de recevoir les sacrements, et a déclaré, en mourant, qu’il pardonnait à son assassin, mais sans vouloir le nommer. Ce récit consterna l’assemblée; chacun méditait sur ce terrible événement. Après un long silence, un homme s’écria: Dona Eulalia est un monstre, dont l’échafaud doit faire justice, et purger la terre. Une des dames dit: Elle est bien coupable; mais aussi quel crime que l’infidélité! Oui, ajouta dona Antonia, femme de trente-six ans, dont les charmes, comme la rose de juillet, commençaient à se faner: trahir une amante qui vous a comblé de ses faveurs, qui vous a tout sacrifié, est un crime qui appelle la vengeance! Mesdames, dit alors le comte d’Avila, vous avez raison; une infidélité à son époux est une bagatelle, une affaire de mode; mais trahir une maîtresse! ce crime irrémissible mérite un châtiment exemplaire. Monsieur le chevalier, veuillez nous dire comment les dames françaises punissent les infidèles. — Par l’oubli, le dédain, et quelquefois par l’indulgence et l’amitié: oui, parfois, une amitié douce, intime succède à l’amour. Je n’en suis pas surprise, s’écria la vive Antonia; est-ce qu’on aime en France? Vos dames ont l’amour dans la tête, et la vanité dans le cœur. Le comte alors me dit tout bas: Nos femmes ne connaissent pas le sentiment de l’amitié: un amant, pour une Espagnole, est un dieu tant qu’il est aimé; à peine est-il un homme quand l’amour est éteint. Ici l’ardeur du tempérament, le besoin d’occupation noue la plupart des intrigues; et l’habitude, l’orgueil, l’embarras d’un nouveau choix font la constance des femmes.

Chez une Française, dont une éducation cultivée a formé le goût et le cœur, l’amour est un sentiment délicat, embelli par l’imagination et le charme de l’esprit; chez vous il est l’enfant des grâces et du sentiment: chez nous il est celui de la nature, plus ardent, plus énergique, mais inculte et presque sauvage.

 

Nous nous séparâmes après cette conversation, et le comte promit de venir me chercher le lendemain matin pour me mener chez don Augustin.

Il fut exact au rendez-vous, et nous partîmes dans la voiture avec don Manuel pour le couvent des Franciscains. Lorsque nous y arrivâmes, don Augustin allait dire sa messe; nous allâmes l’entendre. Le poète de la Manche nous y donna une petite scène de gaîté; un père quêteur lui présenta un bassin, en lui demandant pour les ames du purgatoire. Il y mit une piastre. Le moine ravi et étonné de cette générosité, lui dit: Senor, vous venez de tirer une ame du purgatoire. A ces mots don Manuel donne une autre piastre. Ah! s’écrie le quêteur toujours plus enchanté: Voilà une autre ame qui sort triomphante du purgatoire; toutes les deux montent au ciel, les anges s’avancent pour les recevoir, je vois ces ames, au milieu d’eux, rayonnantes de joie. Elles sont donc maintenant en paradis, lui demanda don Manuel? — Assurément, elles sont entourées des anges; elles jouissent de la gloire et du bonheur des Saints. — En ce cas je reprends mon argent; ces ames n’en ont plus besoin, on ne sort plus du paradis lorsqu’on y est entré; et en effet il reprit ses piastres. Le moine confus et rouge de colère, murmurait, le maudissait entre ses dents. Le comte et moi nous l’appaisâmes en jetant quelque argent dans le bassin. Le poète du Toboso au sortir de l’église donna à un pauvre les piastres qu’il avoit reprises du moine. Je lui demandai pourquoi il enrichissait un mendiant aux dépens de l’église? — C’est que je suis plus sûr de retirer un pauvre de la misère qu’une ame du fond du purgatoire.

 

Nous montâmes après la messe dans la cellule de don Augustin, et le comte après un récit fidèle de son combat et de l’injustice des soupçons de don Fernandès, lui proposa d’aller le chercher, et d’employer son éloquence et le charme de la persuasion pour l’éclairer sur ses erreurs et le ramener à son épouse. C’est une mission, dit-il, dont je me charge plus volontiers que d’une mission chez les sauvages, dont je ferais de très-mauvais Chrétiens. Les Athéniens élevèrent un temple à l’humanité, Marc-Aurèle à la bonté, et la religion chrétienne à la charité. Je suis prêt à partir demain; je désirerois cependant que l’un de ces messieurs voulut bien m’accompagner et me servir de second: don Manuel s’offrit généreusement en disant: J’aime mieux faire ce pélerinage que celui de Saint-Jacques-de-Compostelle. Il y a plus d’indulgence à gagner, n’est-ce pas, mon père? — Je ne puis le décider. Tout ce que j’ose assurer c’est que toute bonne œuvre est notée dans le Ciel, et que saint Jacques est un grand saint, le patron de l’Espagne. Oui, répliqua don Manuel, comme Minerve étoit la patronne d’Athènes, Diane de Lemnos, Junon d’Argos et Jupiter Olympien de Rome.

Cela vous prouve, dit le père, que les hommes ont toujours cru avoir besoin de la Divinité. Je lui demandai par quel événement l’Espagne avoit choisi Saint-Jacques pour son patron? — Parce que le premier il est venu nous prêcher l’Évangile. Mais ce qui a le plus contribué à le faire adopter pour patron, c’est un songe que fit le roi Léon la veille d’une bataille contre les Maures. Le saint lui apparut, et lui promit la victoire. Il annonça cette apparition a son armée qui combattit avec ardeur et gagna la bataille. Depuis les troupes espagnoles marchèrent sous sa bannière, et le nom de Saint-Jacques fut leur cri de guerre, comme jadis Saint-Denis était le cri des Français. Mais, lui dis-je, il me semble que saint Jacques n’est pas né en Espagne, et que même il n’y est pas mort, quoiqu’il ait son tombeau à Compostelle. — Il est mort à Jérusalem, par les ordres d’Hérode Agrippa. — Et comment son corps se trouve-t-il en Espagne? — L’an 42 de notre ère, ses disciples l’enlevèrent, le mirent sur un vaisseau qui aborda en Galice, d’où il fut transporté à Compostelle, et déposé dans une grotte de marbre, au milieu d’un bois. Ce corps fut découvert en 800; et c’est autour de cette grotte que l’on a bâti la ville, ou depuis se rend l’affluence des pélerins. Mon père, lui dis-je alors, pardonnez-moi mon pyrrhonisme; cette histoire, tous les miracles de saint Jacques me paraissent apocryphes, et aussi difficiles à croire que les exploits d’Hercule, qui a délivré la Bétique du monstre Geryon, et séparé près de Cadix, d’un tour de main, les monts Calpé et Abila. — La translation de saint Jacques en Espagne, l’invention de son corps, ses miracles ne sont pas des articles de foi; imitons sa piété, sa vie édifiante; c’est là ce que la religion exige de nous.

 

Au douzième siècle, saint Jacques était si révéré dans la chrétienté, que Louis-le-Jeune, roi de France, gendre du roi de Castille, par vénération pour le saint, fit le voyage de Compostelle. Son beau-père lui offrit de magnifiques présents; mais Louis n’accepta qu’une superbe escarboucle. De retour en ses états, il envoya, en reconnaissance, au roi de Castille, une ambassade solennelle, à la tête de laquelle était l’abbé de Saint-Denis, qui lui apportait le bras de saint Eugène, premier évêque de Tolède, dont le corps avait été trouvé à Saint-Denis.

Le roi de Castille, suivi de ses deux fils, du clergé, et des grands de la cour, alla hors de la ville recevoir ce dépôt précieux; le père et les enfants le portèrent, sur leurs épaules, jusqu’à la cathédrale.

Dans la suite, Philippe II désira posséder le corps tout entier, et l’envoya demander, par une ambassade, à Charles IX, qui l’accorda sans peine, et Philippe alla au-devant du corps avec les mêmes cérémonies et la même solennité que l’on avait employées jadis à la réception du bras. Ce fils de Charles-Quint, dis-je alors, ne bornait pas son ambition à la possession du cadavre d’un saint, il a voulu envahir toute la France. Le comte ajouta qu’il conseillerait à Charles III de renvoyer à Saint-Denis le corps d’Eugène en échange de la Franche-Comté et des Pays-Bas que Louis XIV avait enlevés à l’Espagne. Il termina cette conversation en proposant à don Augustin de venir dîner chez lui; mais il refusa, alléguant le peu de temps qui lui restait pour les apprêts du voyage.

 

Lorsque le comte fut sorti, je dis à don Augustin: Permettez-moi de vous demander la solution d’un problême qui m’occupe depuis que je voyage en Espagne. Comment, dans un pays où la religion a des racines si profondes, des autels si nombreux, un empire si puissant, comment, dis-je, les confesseurs, les casuistes peuvent-ils voir avec cette indifférence, ou du moins tolérer avec tant d’indulgence et de facilité la licence des mœurs? Ici les liens du mariage sont si relâchés, que la plupart des maris ont des maîtresses, et les femmes des amants; et cependant ces époux infidèles se confessent, communient souvent, et, le lendemain de ces actes religieux, ils retournent à leurs attachements, à leurs douces habitudes? — Cette objection m’a aussi occupé plus d’une fois. L’église a souvent essayé d’user de rigueur, et d’opposer des digues au torrent des passions, et surtout à celle de l’amour; mais elle a compris que l’impétuosité, la violence de ce besoin physique, irrité par l’activité de l’imagination et l’influence d’un climat ardent, renverseraient la religion plutôt que de s’arrêter devant ses barrières; et pour sauver le vaisseau, il a fallu le laisser quelquefois flotter au gré des vents, et prudemment louvoyer. J’ai ouï dire à une dame française, attachée à feu la reine d’Espagne, que madame de Montespan, dans son commerce très-illicite avec Louis XIV, observait rigoureusement les jeûnes, les abstinences, le carême, et quittait souvent le roi pour aller prier dans son cabinet. Lorsqu’on lui parlait de cette inconséquence dans sa conduite, elle répondait: Parce qu’on fait mal dans une chose, faut-il le faire dans toutes?

Aussi sa vieillesse et sa mort ont été très-édifiantes. Le clergé de France est peut-être trop sévère contre ce penchant de la nature; il faut se prêter à la fragilité humaine; l’indulgence maintient la religion, et tôt ou tard elle amène le repentir et la pénitence.

Valga me Dios! s’écria don Manuel, on éteindrait plutôt le feu du soleil que celui de l’amour; ces deux soleils sont l’ame du monde et le principe de la vie. Don Augustin sourit à cette exclamation, et dit: Je crois que le moyen le plus efficace pour rendre aux mœurs leur pureté, et au mariage sa sainteté et son inviolabilité, ce serait d’autoriser le divorce, permis dans les premiers siècles de l’église, aujourd’hui défendu trop rigoureusement. Le savant don Manuel ajouta qu’en Turquie le mariage était plus respecté, parce que les Turcs pouvaient avoir quatre femmes et des concubines. La cloche alors appela le père au réfectoire; et nous le quittâmes pour aller dîner chez le comte. Nous trouvâmes dans la rue une espèce de procession qui excita notre curiosité. Un porte-croix, précédé de six prêtres en surplis et un cierge à la main, ouvrait la marche; suivaient deux files d’hommes enveloppés d’une tunique brune; venait ensuite un homme dans le même costume, monté sur un âne, et entre deux prêtres; deux autres personnages, vêtus de la même robe, portaient chacun un plat d’argent, et, s’adressant aux passants, aux personnes qui étaient aux fenêtres, aux balcons chargés de monde, demandaient d’une voix lamentable: Por el alma del povre (pour l’ame du pauvre ).

J’interrogeai mon voisin sur cette cérémonie, qui me dit: L’homme qui est sur l’âne est un criminel que l’on mène à la potence; le produit de la quête est destiné à lui faire dire des messes après sa mort.

Les deux prêtres qui marchent à ses côtés sont des confesseurs qui l’exhortent et le préparent à la mort; et les hommes en robes brunes sont des pénitents de la congrégation de la Paix. Ils sont institués pour venir au secours des condamnés. Lorsque le tribunal de la justice fait annoncer une exécution, vingt-quatre heures avant le supplice on conduit le patient dans la chapelle de la prison; alors la confrérie le regarde comme un frère; elle lui donne l’habit des pénitents avec lequel il sera exécuté; elle lui sert un bon soupé sur de la vaisselle d’argent. Le lendemain on lui donne à dîner tout ce qu’il désire, et la congrégation paye ses dettes. L’après-dînée elle va le chercher, et elle l’accompagne, dans l’ordre processionnel, au lieu de son supplice.

Nous suivîmes ce cortège jusqu’auprès de l’échafaud. L’exécution faite, des hommes et des femmes vinrent baiser les pieds du pendu. On nous assura qu’il y avait vingt-quatre jours d’indulgence attachés à cet acte de piété. Ensuite, les pénitents emportèrent le cadavre dans un cercueil, et allèrent lui faire un superbe service. Quand le cortége fut éloigné, un des confesseurs monta sur l’échelle, et adressant un discours pathétique à l’auditoire, qui se pressait autour de lui, il dit éloquemment que le vol est un crime qui mène à la potence, et que la mort d’un pendu était très-désagréable. Vivement ému de cette cérémonie lugubre, je dis à don Manuel: Je vois avec plaisir que vos compatriotes ont l’ame tendre et compatissante: cette sensibilité les honore soit qu’ils la doivent à la religion ou à la douceur du climat.

Je sais qu’on leur reproche les cruautés, les crimes de l’Amérique; mais les conquérants de ce nouvel hémisphère n’étaient qu’un très-petit nombre d’aventuriers, dont l’Espagne aurait fait justice, si le succès, qui justifie tout, et l’éclat de leur valeur, n’eussent couvert leurs forfaits du faux jour de la gloire.

 

Le comte d’Avila nous attendait pour dîner; nous n’étions que quatre convives, sa femme et lui, don Manuel et moi. J’ai voulu, nous dit-il, mieux jouir de votre société, et vous traiter à la française, car je vois bien que vous n’aimez ni notre safran ni notre ail; et cela me rappelle un dîné fameux dans nos annales, que l’amirauté de Castille donna, le siècle dernier, au maréchal de Grammont, qui venait demander la main de l’infante pour Louis XIV. On y servit sept cents plats aux armes de l’amirauté: tous les mets étaient dorés, et tellement chargés de safran, qu’aucun convive n’osa y toucher; l’on remporta les plats tels qu’ils étaient venus, et cependant le festin dura quatre heures.

 

Après le dîné, le comte nous lut la lettre qu’il écrivait à don Fernandès.

 

«Cessez, monsieur, de creuser votre tombeau, le bonheur peut renaître pour vous. Le père don Augustin, qui vous remettra cette lettre, vous apprendra l’asile où votre femme verse tous les jours des larmes amères sur vos communs malheurs. Ce vénérable religieux vous affirmera la vérité de mon récit. J’étais épris depuis long-temps de la fille du marquis de Galvez, aujourd’hui mon épouse. Dona Francisca favorisait notre inclination, et vos soupçons ont outragé la vertu la plus pure. Elle vous a donné un enfant sept mois après votre départ; elle est retirée à la campagne avec lui et sa mère: je vous exhorte à revenir auprès d’une épouse aussi sensible que vertueuse. Venez tarir ses pleurs et finir ses malheurs et les vôtres.»

 

Le comte remit cette lettre à don Manuel, avec une bourse de cent piastres pour subvenir aux frais du voyage de don Augustin, et de don Fernandès. Il me pressa beaucoup d’accepter un logement chez lui; je le refusai pour garder ma liberté: je lui promis de venir à sa table me dédommager des privations que je m’imposais.

 

Le lendemain, à la pointe du jour, don Augustin était à notre porte, avec une voiture. J’embrassai tendrement don Manuel, qui me dit, en me pressant dans ses bras: Cher Oreste, tu reverras bientôt Pylade vainqueur du farouche Thoas. Je lui donnai une lettre pour don Pacheco, et lui promis d’aller l’attendre à Cordoue. Don Augustin m’assura qu’ils y seraient dans quinze jours.

 

Le départ du jovial improvisateur me rendit cette matinée bien triste: peut-être des vapeurs qui voilaient le beau soleil de ces climats augmentaient ma mélancolie: il suffit d’un léger nuage au physique comme au moral pour troubler la sérénité de notre ame. Pour dissiper ou promener ma tristesse, j’allai au faubourg de Triana; la rêverie et la mélancolie m’y suivirent. Séraphine, Cécile, dona Rosalia tour-à-tour occupèrent ma pensée. Cette tendre et aimable Cécile, me disois-je, elle a disparu comme une ombre légère, comme ce phosphores qui brillent un moment dans les airs: Séraphine est aussi perdue pour moi. Que sont devenus ces beaux jours où sa voix douce, harmonieuse m’appelait mi corazon, mio enamorado (mon cœur, mon amant); où ses regards tendres, expressifs pénétraient mon ame d’amour et de volupté!

Aujourd’hui ses regards, ces doux noms s’adressent à un autre. O

femmes! ornement de la terre! délice et tourment de la vie! Du moins, si j’étais auprès de Rosalie, elle est sensible et malheureuse comme moi! Hélas! mon cœur n’a pas un être sur lequel il puisse se reposer!

Las de me promener, j’allai m’asseoir auprès de la fontaine où sont les statues d’Hercule et de César. Que de pensées me fit naître l’image de ce dernier! Je songeai à dix ans d’activité et de travaux dans les Gaules, au passage du Rubicon, à la bataille de Munda, de Pharsale, à son ambition effrénée, et puis je le vois tomber, à l’âge de cinquante-six ans, sous le poignard de ses ennemis. C’était bien la peine de naître et de porter le flambleau de la guerre au sein de sa patrie pour lui ravir sa liberté. Le maréchal de Gassion disait qu’il fesait trop peu de cas de la vie pour la communiquer à d’autres: on ne peut méditer sa pensée sans être de son avis. Lorsqu’on lit l’histoire avec un peu d’attention et de philosophie, que l’on voit cette vaste scène de guerres, d’atrocités, de perfidies, de massacres; tant de personnages agités, emportés par leurs passions, toujours occupés de projets de fortune, de grandeur, de domination, se succéder rapidement, et s’engloutir dans l’abîme de l’oubli, ne croit-on pas lire l’histoire des fous de Bedlam? Quel œil pourrait distinguer aujourd’hui la cendre d’Achille et d’Agamemnon de celle d’Irus et de Thersite? Accablé de ces réflexions et du poids de ma tristesse, je sentais le besoin de répandre des larmes, lorsqu’un jeune homme m’aborda. Son visage était pâle, défait; son habit paraissait la livrée de la pauvreté.

Monsieur, me dit-il, je vois à votre uniforme, et de plus à votre air national, que nous sommes compatriotes. — Vous êtes Français, sans doute? — Oui, Français bien malheureux. — Puis-je vous être utile? —Vous allez en juger: voici mon histoire. Je dois rougir en vous la contant; mais l’aveu de ma faute, ou plutôt de mon crime, est déjà une punition que je m’impose. Je suis fils d’un avocat de Toulouse. A l’âge de vingt-deux ans, je devins éperduement amoureux de la femme d’un libraire, une Vénus pour la beauté, une Messaline pour les mœurs.

Son mari, vieillard jaloux, mais homme de mérite, fermait avec une extrême rigueur les avenues de sa maison; sa femme, aussi impatientée que moi des obstacles que l’on nous opposait, me proposa de l’enlever: j’hésitai quelque temps. La timidité, la pudeur m’arrêtaient au bord de l’abîme; mais l’amour et les sollicitations de Julie étouffèrent la voix de l’honneur et du devoir. Je dérobai à mon père une somme de cent louis, et Julie emporta de son côté bijoux, argent, vaisselle, tout ce qu’elle put saisir à son époux. Nous nous réfugiâmes à Madrid, où l’amour, les plaisirs, la bonne chère, en nous étourdissant sur l’avenir, dissipèrent bientôt la plus grande partie de nos vols domestiques. J’avais étudié en médecine, et je proposai à Julie d’aller, avec les débris de notre fortune, nous établir dans une petite ville d’Espagne, où je pourrais exercer ma profession de médecin; elle approuva mon projet. Le lendemain elle me pressa beaucoup d’aller à la comédie pour me distraire; mais une migraine assez forte l’empêchait de m’y suivre. A mon retour je ne retrouvai plus dans notre logement, ni ma femme ni le reste infortuné de notre pécule, ce qui me confirma son évasion. Je me consolai aisément de sa perte. Les liaisons formées par le crime, amènent tôt ou tard la haine et les remords. Je ne fis aucune recherche; je vendis les meubles qu’elle n’avait pu emporter, et me rendis à Badajoz, où un homme que j’avais connu à Madrid me présenta à ses connaissances en qualité de médecin: en Espagne, la charlatanerie en impose aisément; tout homme y a le droit de s’ériger en Esculape.

J’eus d’abord quelques pratiques, et je fis des cures. Cela me valut de petits honoraires, qui, avec beaucoup de frugalité, suffirent à ma subsistance; mais un jour ayant été appelé pour le fils de l’alcade, jeune homme fort aimé dans la ville, je pris sa maladie pour une attaque d’apoplexie; je le fis saigner deux fois: malheureusement c’était une indigestion qu’il avait. Lorsque les parents le virent à l’extrémité, ils firent venir un véritable docteur, qui leur apprit ma bévue en me traitant d’empirique, d’ignorant et de gavache: mais ce qui acheva de me perdre dans l’opinion publique et d’irriter les esprits, c’est la délation d’une vieille femme qui me servait, et que je renvoyai pour soupçon de vol: elle déclara qu’un vendredi j’avais mangé une côtelette de mouton, et qu’un dimanche je n’avais pas entendu la messe; que par conséquent j’étais juif ou musulman. Cette grave accusation, jointe à la mort du fils de l’alcade, échauffèrent tellement les esprits, qu’hommes, femmes et enfants vinrent assiéger ma porte, criant à l’hérétique, à l’assassin; ils étaient armés de bâtons et de pierres. Heureusement le derrière de la maison donnait dans une rue très-étroite et peu fréquentée; le premier étage n’était pas élevé, et je me déterminai à sauter par la fenêtre: par bonheur je tombai sur un monceau de fumier. La chute cependant fut un peu rude; je restai un quart-d’heure sans pouvoir me relever; mais enfin la peur me rendit mes forces, et de détour en détour, je m’échappai de la ville. Lorsque je fus hors de danger, je m’assis sur une pierre où les réflexions les plus cruelles vinrent m’assaillir; je me voyais sans argent, sans appui, loin de mes parents, de ma patrie, et flétri par une action criminelle: vingt fois j’ai voulu terminer ma fatale existence; mais la religion et peut-être l’amour de la vie, ont retenu mon bras. Je poursuivis mon chemin, avec l’intention de rentrer en France. J’allai à Tolède; de là je vins à Séville, frappant à la porte des couvents pour demander du pain. J’avouerai en l’honneur des moines et de la générosité espagnole, que les aumônes ont été plus que suffisantes.

Mais le chagrin, l’humiliation et la fatigue du voyage, altérèrent ma santé; et en arrivant à Séville, dévoré par la fièvre, j’ai été obligé de me présenter à l’hôpital, où l’humanité, la charité chrétienne m’ont prodigué leurs soins et leurs secours. Je n’en suis sorti que depuis hier. J’ai beaucoup souffert; mais je mérite mes souffrances. —Votre récit est fort touchant, et vous payez bien chèrement la faute d’un jour. Mais que puis-je faire pour vous? — Me prêter quelqu’argent pour retourner dans ma patrie. — Combien vous faut-il? — Trois louis.

— C’est bien peu; cette somme ne vous suffira pas. — Pardonnez-moi; c’est assez pour un homme qui voyage à pied et aux dépens des autres.

Je lui en offris cinq; il ne voulut jamais en accepter que trois. Il me proposa de me faire son billet: je le refusai, en lui disant que je passerais bientôt par Toulouse, et qu’il me rembourserait. Il me remercia avec la sensibilité et la joie d’un cœur qui sort de la misère et d’une situation douloureuse; et moi j’allai dîner chez le comte d’Avila, moins oppressé et soulagé par le plaisir d’avoir obligé un compatriote malheureux.

 

Je dois ici le portrait de la comtesse d’Avila, qui m’accueillait avec cette politesse douce et aisée, que l’usage du monde perfectionne, mais qui prend sa source dans le cœur. Dona Éléonora, un peu maigre, le teint pâle, attirait les regards par l’éclat de ses yeux, et une physionomie intéressante, et la grâce de ses mouvements. Elle lisait l’idiome français, l’ânonnait un peu et aimait à le parler.

 

Elle était très-attachée à son mari, fesait peu de cas des moines, et, chose étonnante pour une Espagnole, elle croyait que la vertu et l’humanité ouvraient, dans toutes les religions, les portes du Ciel; elle aimait la lecture, et lisoit de bons livres; mais la vivacité de son esprit nuisait à son attention; elle accusait sa mémoire du peu de fruits de ses lectures. A tort, lui dis-je un jour, vous inculpez cette faculté; vous retiendrez ce que vous lirez attentivement. Mais les femmes lisent comme bien des hommes voyagent; ils courent la poste, traversent rapidement les villes, les campagnes, brûlent d’arriver à l’auberge, et en rentrant dans leur patrie, semblent avoir bu des eaux du Léthé. La comtesse aimable, spirituelle, et d’un caractère heureux, comme le soleil avait ses taches;

 

Car à l’humanité, si parfait que l’on fût, Toujours par quelque faible on paya le tribut.

 

Elle avait hérité de son père l’orgueil de la naissance; elle croyait l’organisation d’un gentilhomme bien supérieure à celle d’un roturier.

Elle me demanda un jour si Voltaire et Racine étaient gentilshommes; je lui répondis qu’ils étaient les premiers de la nation, et que les beaux génies avaient une origine céleste. Elle avoit beaucoup d’esprit; mais le désir d’en montrer la jetait quelquefois dans l’affectation, et détruisait ce beau naturel, cet heureux abandon qui fait le charme de la conversation et le délice de la société. Ce désir de briller lui fesait citer à tort et à travers des faits qu’elle ignorait ou qu’elle savait mal. Elle aimait peu la compagnie des femmes; et habile à saisir leurs ridicules ou leurs défauts, elle les raillait avec un ton plaisant et malin, mais sans aller jamais jusqu’à la méchanceté: au reste, ses vertus, sa générosité, sa fidélité en amitié et dans le mariage, couvraient toutes ses imperfections.

 

Pendant le dîné elle me demanda si je m’étais armé contre le carême qui approchait, d’une bulle de la Cruzada? Je ne prends, lui dis-je, les armes que contre mes ennemis, et le carême et moi nous sommes très-bien ensemble; mais daignez me faire connaître cette bulle, dont j’entends parler depuis quelque temps.

 

La Cruzada, me dit le comte, permet de manger en carême du laitage et des œufs; un officier-général paie cette permission deux réaux, un colonel, un réal; mais vous serez le maître de donner davantage.

Cette bulle fut publiée en 1509, par Jules II, et le produit en fut affecté aux rois d’Espagne, pour payer les frais de la guerre contre les Maures. Ceux-ci n’existant plus, cet impôt s’est glissé insensiblement dans la caisse de Saint Pierre. Un confesseur refuserait l’absolution à quiconque n’aurait pas acheté cette bulle. Mais aucun Espagnol n’est assez hardi pour s’en passer. — Ils sont plus braves, repris-je, devant un régiment d’ennemis que devant une compagnie de moines. — Messieurs les Français, vous riez de nos superstitions, mais n’avez-vous pas votre jansénisme, votre bienheureux Pâris, votre bulle Unigenitus, vos convulsionnaires, votre quiétisme, vos billets de confession? — J’en conviens; mais le vent a bientôt changé et emporté les brouillards qui offusquaient notre raison.

 

La comtesse me proposa de me mener passer la soirée chez dona Bianca Aladera, qui paraissait me voir avec plaisir, et qui disait quelle ne trouvait rien d’aussi aimable qu’un officier français. J’allai donc chez dona Bianca, qui m’accueillit avec le sourire le plus flatteur. Elle me réserva pour jouer à l’ombre avec elle, jeu que je savais très-mal. Son pied rencontra le mien sons la table, ce qui m’embarrassa, car je rougis, et quoiqu’elle fût jeune et jolie, je ne fus nullement tenté de lui répondre; la plaie de la perte de Séraphine était encore bien ouverte; et d’ailleurs je dédaignais ces amours impromptus, enfants du caprice et du désir. La partie finie, elle me plaça à ses côtés. Quand son mari entra, c’était un homme bien fait et d’une physionomie heureuse, elle me dit tout bas: Voilà mon mari, c’est un très-honnête homme, mais il est jaloux; il faut nous observer: et elle s’observa si bien qu’elle ne me parla plus que par ses regards, que j’aurais trouvés fort éloquents, si mon cœur avait été disposé à les entendre. Quand je me retirai, elle m’invita, tout bas, à me rendre le lendemain matin, vers les dix heures, à sa paroisse, que là nous causerions ensemble après la messe. Je lui répondis que j’avais des engagements qui m’empêchaient de profiter de ses bontés et de la messe.

Depuis, dona Bianca Aladera a dit beaucoup de mal des Français, et de moi particulièrement.

 

Retiré dans ma chambre, le lendemain après mon déjeûné, un valet de chambre, qui écorchait la langue française, vint me demander si milord Dorset, arrivé hier au soir, pouvait venir me fréquenter. Je répondis qu’il me ferait beaucoup d’honneur. Peu de temps après milord entra, et me dit, dans mon idiome, qu’il avait appris de l’aubergiste qu’un officier français était logé chez lui, et je crois, ajouta-t-il, que votre nation et la nôtre sont faites pour vivre ensemble; la guerre, la politique des gouvernements, ne doivent pas désunir les individus des premières nations du monde. — Je crois, milord, lui dis-je, qu’un Espagnol ne déparerait pas notre société. Il me dit que depuis seize mois il voyageait en Espagne, qu’il avait vu Lisbonne, Madrid, tous los sitios reales (les maisons royales); qu’au palais de l’Escurial, un grand seigneur lui avait dit avec emphase, que ce superbe monument avait été bâti par Philippe II, en commémoration de la victoire de Saint-Quentin, remportée sur les Français, et qu’il avait répondu: C’est fort bien; mais vous auriez dû l’abattre après la bataille de Rocroi; à présent, continua milord, je viens de Cadix; croiriez-vous que l’on m’a chassé de Varna, moi et mes gens? L’un d’eux, qui est Allemand, étant allé acheter quelques bouteilles de vin, l’alarme s’est répandue dans la ville, le peuple s’est ameuté, criant que les Allemands allaient boire tout le vin du pays. On a poursuivi mes gens à coups de pierre; je voulais sortir l’épée à la main, mais l’hôte, sa femme et leurs deux filles, m’ont arrêté et supplié de réprimer ma colère, pour éviter une scène désastreuse. Le peuple n’a été rassuré qu’après mon départ. Par Saint Georges, les Espagnols sont des êtres bien singuliers! je ne suis pas étonné que nous les battions sur mer, et que nous prenions tous leurs saints métamorphosés en vaisseaux,[57] à l’inverse des vaisseaux d’Énée qui furent changés en nymphes. — Prêtez-leur un Cromwel pendant vingt ans, ensuite un Frédéric II de Prusse pendant vingt autres années, et ces saints seront pour vous changés en requins. Rappelez-vous quelle vigueur a déployée l’Espagne sous le ministère du cardinal Albéroni; l’Europe en fut étonnée. Je lui demandai s’il devait faire un long séjour à Séville? — Un jour seulement pour voir la cathédrale et la ville.

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