A la pagaïe
Autres Temps
A un certain point de vue, on peut dire que ces brouillards ne se levèrent jamais de dessus notre voyage; et depuis ce moment jusqu’à la fin, ils flottent très denses dans mon carnet de notes. Aussi longtemps que l’Oise avait été une petite rivière campagnarde, elle nous avait fait passer tout contre les portes des maisons et nous pouvions causer avec les habitants des champs riverains; mais à présent qu’elle était devenue si large, nous n’apercevions plus qu’à distance ce qui se passait le long des bords. Il y avait la même différence qu’entre une grand’route et un petit sentier de campagne qui se promène à travers des jardins. Nous nous trouvions maintenant dans des villes où personne ne nous importunait par ses questions; l’onde nous avait portés au milieu de la vie civilisée où les gens passent sans se saluer. Dans les endroits où les habitants sont clairsemés, nous tirons de chaque rencontre tout le parti possible; est-ce une ville, nous ne sortons plus de nous-mêmes et ne disons plus un mot, hors que nous ne marchions sur les pieds de quelqu’un. Dans ces eaux-là nous n’étions plus désormais des bêtes curieuses et personne ne supposait que nous fussions venus d’au delà de la ville voisine. Je me rappelle qu’à notre entrée dans l’Isle-Adam par exemple, nous rencontrâmes des bateaux de plaisance par douzaines, sortant pour l’après-midi, et il n’y avait rien pour distinguer le véritable voyageur du promeneur, sauf, peut-être, la malpropreté de ma voile. Est-ce que la compagnie à bord de l’un des bateaux ne pensa pas reconnaître en moi un voisin? Fut-il jamais rien de plus blessant? Voilà où tout le roman en était tombé.
Naguère, sur la haute Oise où, en général, rien ne naviguait que le poisson, la présence de deux canotiers ne pouvait s’expliquer d’aussi vulgaire façon; nous étions des intrus étranges et pittoresques; et de l’étonnement des gens surgissait une sorte d’intimité légère et fugitive tout le long de notre route. Il n’y a en ce monde que prêtés rendus, bien qu’on ne les démêle pas toujours sans quelque difficulté; car nous n’étions pas nés quand on marqua les coches, et depuis que le monde existe, il n’y a pas encore eu de jour de règlement de comptes.
On obtient à peu près autant de plaisir qu’on en donne. Tant que nous fûmes une sorte de vagabonds bizarres, de ceux qu’on regarde et qu’on suit comme un charlatan ou une troupe de bohémiens, nous ne manquâmes pas d’amusement en retour; mais sitôt que nous tombâmes nous-mêmes au lieu commun, tous ceux que nous rencontrâmes perdirent leur aspect merveilleux. Et c’est une raison entre mille qui fait que le monde est triste aux personnes tristes.
Dans nos précédentes aventures il y avait généralement à faire, et cela nous réveillait. Les averses mêmes avaient un effet revivifiant et secouaient l’esprit de sa torpeur. Mais à présent que la rivière ne courait plus à proprement parler, qu’elle ne faisait que glisser à la mer d’une hâte égale, directe, mais imperceptible, et que le ciel nous souriait tous les jours invariablement, nous commençâmes à glisser dans cet assoupissement doré de l’esprit qui succède à beaucoup d’exercice en plein air. Je me suis plus d’une fois plongé dans cette torpeur. En vérité, je goûte extrêmement cette sensation, mais je ne l’eus jamais au même degré qu’en pagayant au fil de l’Oise. Ce fut l’apothéose de cette sorte d’engourdissement.
Nous cessâmes de lire entièrement. Parfois, quand je tombais sur un nouveau journal, je prenais un plaisir particulier à en lire le feuilleton; mais c’était assez d’un numéro, et je n’en pouvais supporter plus de trois; même le second m’était un désappointement.
Sitôt que, de quelque façon, l’histoire se laissait deviner, elle perdait tout mérite à mes yeux; une simple scène ou, selon l’usage de ces feuilletons, la moitié d’une scène, sans rien avant ni après, comme un fragment de rêve, avait le don de fixer mon intérêt. Moins je voyais du roman, mieux je l’aimais: réflexion profonde. Mais le plus souvent, comme j’ai dit, nous ne lisions ni l’un ni l’autre rien au monde et nous employions nos courts instants de veille, entre le dîner et le coucher, à examiner des cartes. J’ai toujours aimé les cartes et je voyage dans un atlas avec le plus grand plaisir. Les noms de lieux possèdent un attrait singulier; le contour des côtes et des rivières captive l’œil; et la rencontre dans une carte de quelque endroit dont vous avez entendu parler auparavant fait de l’histoire une nouvelle possession. Mais ces soirs-là, nous parcourions nos cartes avec la plus morne indifférence. Nous ne sentions pas plus d’intérêt pour un endroit que pour un autre. Nous regardions la feuille comme les enfants écoutent le bruit de leur hochet, et ne lisions des noms de villes et de villages que pour les oublier aussitôt. Le sujet n’avait pour nous rien de romanesque; il n’y a pas d’indifférence plus grande que n’était la nôtre en ce moment. Si quelqu’un nous avait enlevé les cartes, au moment où nous étions le plus attentifs à les étudier, il y a gros à parier que nous aurions continué à étudier la table avec le même ravissement.
Une seule chose nous préoccupait fort: c’était de manger. Je me rappelle que mon imagination me représentait tel ou tel plat que je couvais des yeux, tant que l’eau m’en venait à la bouche; et longtemps avant que nous ne fussions rentrés pour la nuit, mon estomac criait la faim et me tiraillait avec instance. Parfois nous pagayions bord à bord pour un moment, et chemin faisant, nous nous excitions l’un l’autre par des imaginations gastronomiques. Une collation toute simple, gâteaux et Xérès, mais hors de portée sur l’Oise, me trotta par la tête pendant plus d’une demi-lieue; et il fut un moment, aux approches de Verberie, où la Cigarette chatouilla délicieusement ma sensualité en me parlant de pâtés d’huîtres et de Sauterne.
Il me semble que personne parmi nous n’a bien connu le grand rôle que jouent dans l’existence le boire et le manger. La faim est chose si impérieuse qu’elle fait que nous digérons les nourritures les moins appétissantes et que nous sommes encore bien contents avec du pain et de l’eau pour notre dîner; comme il y a des gens qui ne peuvent se passer de lire, ne fût-ce que l’indicateur des chemins de fer. Mais c’est qu’il y a du roman là-dedans, après tout. Il n’est pas sûr que la table n’ait pas plus d’adorateurs que l’amour, et je n’hésite pas à dire que la nourriture offre pour la plupart beaucoup plus d’attraits que le paysage. Croyez-vous, comme disait Walt Whitman, que vous en êtes moins immortels? Le vrai matérialisme est d’avoir honte de ce que nous sommes. Ce n’est pas un moindre trait de la perfection humaine de découvrir la saveur d’une olive que de trouver de la beauté aux couleurs du soleil couchant.
Canoter était chose facile. De plonger la pagaie dans la rivière selon l’inclinaison convenable, tantôt à droite, tantôt à gauche, de maintenir l’avant au fil de l’eau, de vider la petite flaque d’eau qui se formait au creux du tablier, de protéger par un clignement des paupières les yeux contre l’étincellement du soleil sur l’eau, ou de passer de temps en temps sous la remorque qui se relève en sifflant du Deo gratias de Condé, ou des quatre fils Aymon, tout cela n’exigeait pas beaucoup d’art. De certains muscles bêtes suffisaient à l’accomplir dans un état moyen entre la veille et le somme, tandis que le cerveau en vacances s’endormait. Nous embrassions d’un regard les grands traits du paysage; d’un œil distrait nous regardions des pêcheurs en blouse et des lessiveuses qui barbotaient sur la rive.
De temps en temps, il arrivait que la flèche de quelque clocher nous réveillait, ou le saut d’un poisson hors de l’eau, ou une traînée d’herbes aquatiques qui s’attachaient autour de la pagaie et qu’il fallait arracher et rejeter. Mais ces intervalles lucides n’étaient lucides qu’en partie. Un peu plus de nous était remis en action, mais jamais le tout. Le bureau central des nerfs, ce que, à nos heures, nous appelons Nous-mêmes, jouissait de ses vacances sans trouble, comme un ministère. Les grandes roues de l’intelligence tournaient à vide dans la tête, comme des volants, sans nul grain à moudre. J’ai passé des demi-heures entières à compter mes coups de pagaie et à oublier les centaines. Je me flatte qu’il ne saurait y avoir dans les bêtes périssables une forme de conscience plus basse. Et quel plaisir c’était! Quelle cordiale et accommodante humeur cela produisait! Il n’y a nulle astuce dans un homme parvenu à ce point, la seule apothéose possible dans la vie, l’apothéose de la stupidité; et il commence à se sentir la dignité imposante et la longévité d’un arbre.
Un bizarre travail de métaphysique pratique accompagnait ce qu’on me permettra d’appeler la profondeur, si je ne dois pas l’appeler l’intensité, de ma distraction. Ce que les philosophes appellent le moi et le non moi, ego et non ego, me préoccupait, bon gré mal gré.
Il y avait moins de moi et plus de non moi que je n’étais accoutumé d’en trouver. Un autre manœuvrait ma pagaie à mes yeux; je sentais les pieds d’un autre contre le cale-pieds: il me semblait que mon corps n’avait pas plus de relation à moi que le canoë, la rivière ou le rivage. Ce n’est pas tout: quelque chose en moi-même, une partie de mon cerveau, une province de mon être propre, avait secoué l’obéissance et s’était établi pour son compte ou peut-être pour le compte de ce quelqu’un d’autre qui pagayait. Je m’étais ratatiné jusqu’à n’être plus qu’une toute petite chose en un coin de moi-même; j’étais isolé dans mon propre crâne. Des pensées se présentaient sans que je les en priasse. Ce n’étaient pas mes pensées: c’étaient évidemment celles de quelqu’un d’autre, et je les considérais comme une partie du paysage.
Je crois, en un mot, que j’étais aussi près du Nirvana que cela est compatible avec la vie pratique; et s’il en est ainsi, je fais aux Bouddhistes mes sincères compliments; c’est un état agréable, peu compatible avec le brillant de l’esprit, non pas précisément profitable au point de vue de l’argent, un état d’or, de calme, d’insouciance, un état qui met l’homme au-dessus des alarmes. Vous l’imaginerez parfaitement en supposant que vous êtes ivre-mort et cependant que vous demeurez à jeun pour jouir de cet état. J’ai idée que ceux qui travaillent au grand air, passent une grande partie de leurs journées dans cette stupeur d’extase qui explique l’extrême quiétude et endurance de ces gens-là. Quelle pitié que de dépenser de l’argent à acheter du laudanum, quand on a ici pour rien un paradis bien supérieur!
Cette disposition d’esprit fut à tout prendre le grand exploit de notre navigation. C’est le pays le plus lointain où ce voyage m’ait introduit. Aussi bien, il est situé si loin des sentiers battus du langage que je désespère de faire goûter au lecteur la souriante, complaisante stupidité de ma condition, lorsque les idées allaient et venaient comme les poussières dans un rayon de soleil, que les arbres et les clochers le long de la rive se dressaient parfois, attirant mon attention comme des objets solides, au milieu d’un monde roulant de nuages; lorsque le frôlement rythmique du bateau et de la pagaie dans l’eau devenait une berceuse pour endormir mes pensées; lorsqu’une éclaboussure de vase sur le pont du bateau était, tantôt une souffrance intolérable pour l’œil, tantôt une compagnie pour moi, et l’objet d’une contemplation béate; et tout le temps, avec la rivière qui courait et les rives qui changeaient à droite et à gauche, je continuais à compter mes coups de pagaie, dont j’oubliais les centaines, j’étais la bête la plus heureuse de France.
AU FIL DE L’OISE
INTÉRIEURS D’ÉGLISES
Notre première étape après Compiègne nous conduisit jusqu’à Pont-Sainte-Maxence. J’étais dehors, le lendemain matin, un peu après six heures. L’air était piquant et sentait la gelée. Sur une place publique une vingtaine de femmes se disputaient pendant le marché du jour et le bruit de leurs négociations résonnait grêle et plaintif, tel le pépiement des moineaux par une matinée d’hiver. Les rares passants soufflaient dans leurs doigts et marchaient vivement, frappant le sol de leurs sabots, pour faire circuler le sang. Les rues étaient pleines d’une ombre glacée, bien que les cheminées fumassent au dessus des têtes dans l’or du ciel ensoleillé. Si vous vous éveillez assez tôt à cette saison de l’année, vous pouvez vous lever en Décembre pour déjeuner en Juin.
Je pris le chemin de l’église, car il y a toujours quelque chose à voir dans une église, ou des adorateurs vivants, ou des tombes de morts. Vous y trouvez un recueillement aussi complet que la mort et le spectacle des illusions les plus creuses; et même, si ce n’est point un morceau d’histoire, vous y attraperez toujours quelques bavardages contemporains. Il ne faisait pas aussi froid dans l’église qu’au dehors, mais il paraissait y faire plus froid. La blancheur de la nef donnait à l’œil l’illusion du pôle, et le clinquant d’un autel du continent avait l’air plus abandonné que de coutume dans la solitude et l’air glacial. Assis dans le sanctuaire, deux prêtres lisaient en attendant les pénitents; et plus loin, dans la nef, une très vieille femme faisait ses dévotions. C’était à se demander comment elle pouvait égrener son chapelet, alors que les jeunes gens pleins de santé soufflaient dans leurs doigts et se battaient les épaules pour se réchauffer. Mais si ceci m’affecta, la nature de ses exercices me découragea absolument. Elle allait de chaise en chaise et d’autel en autel, naviguant autour de l’église. A chaque autel elle dédiait un nombre égal de grains et un égal laps de temps. Comme un prudent capitaliste qui agit d’une façon quelque peu cynique dans les affaires commerciales, elle désirait placer ses supplications en valeurs célestes et variées. Elle ne voulait rien risquer sur le crédit d’un seul intercesseur. Dans toute la foule des saints et des anges, il n’en était pas un qui pût se supposer son champion de prédilection pour la défendre aux grandes assises. Je ne pouvais considérer cela que comme une grossière et transparente jonglerie, basée sur une incrédulité inconsciente.
De vieille femme aussi morte je n’en ai jamais vu: rien que des os et du parchemin curieusement assemblés. Ses yeux qui interrogeaient les miens, étaient sans expression. Je ne sais si vous ne pourriez pas dire qu’elle était aveugle; cela dépend de ce que vous entendez par voir.
Peut-être avait-elle connu l’amour? peut-être mis au monde et allaité des enfants? peut-être leur avait-t-elle donné de petits noms d’amitié?
Mais à présent, tout cela était disparu et ne l’avait laissée ni plus heureuse ni plus sage, et le meilleur emploi qu’elle pouvait faire de ses matinées était de venir dans cette froide église et de gagner par ses jongleries une tranche de ciel. Ce ne fut pas sans sentir ma poitrine se dilater que je m’échappai dans les rues et dans l’air vif du matin. Le matin! Grand Dieu! comme elle en serait lasse avant le soir! et si elle ne dormait pas, qu’est-ce que ce serait alors? Il est heureux qu’il y en ait peu parmi nous qui soient appelés à justifier publiquement leur vie à la barre du tribunal de la soixante-dixième année; heureux, que tant de gens soient fauchés à propos dans ce qu’ils appellent la fleur de l’âge et s’en aillent expier leurs fautes secrètement en quelque autre lieu; sans quoi, entre l’enfance maladive et la vieillesse morose, un profond dégoût de la vie pourrait s’emparer de nous.
J’eus besoin de toute mon hygiène cérébrale, pendant cette journée de canotage. Je ne pouvais digérer ma vieille dévote. Mais je fus bientôt au septième ciel de la stupidité, et je n’eus plus conscience de rien, si ce n’est que quelqu’un dans un canoë filait à force de pagaie, pendant que je comptais ses coups et oubliais les centaines.
J’avais parfois peur de me rappeler les centaines, ce qui d’un plaisir aurait fait une fatigue; mais cette crainte était chimérique, car elles disparaissaient de mon esprit comme par enchantement, et je n’en savais pas plus que le roi de Prusse sur ce qui faisait mon occupation.
A Creil, où nous nous arrêtâmes pour goûter, nous laissâmes nos canoës dans un autre lavoir flottant. Comme nous étions en plein midi, ce lavoir était encombré d’une foule de bruyantes laveuses aux mains rouges. Ces laveuses avec leurs grosses plaisanteries sont à peu près tout ce que je me rappelle de l’endroit. Je pourrais compulser mes livres d’histoire, si vous y teniez beaucoup, et vous citer une ou deux dates; car cette ville a joué un assez grand rôle dans les guerres avec les Anglais. Mais je préfère mentionner un pensionnat de jeunes filles qui nous intéressa, parce que c’était un pensionnat de jeunes filles et parce que nous nous imaginâmes que nous l’intéressions aussi.
Du moins il y avait les jeunes filles dans le jardin, et nous sur la rivière; et il y eut plus d’un mouchoir qui s’agita à notre passage.
Cela jeta tout un trouble dans mon cœur; et pourtant, comme nous nous serions fatigués et dédaignés, ces jeunes filles et moi, si nous avions été présentés les uns aux autres à une partie de croquet. Mais c’est une mode qui m’est chère, que d’agiter un mouchoir ou d’envoyer des baisers avec la main à des gens que je ne reverrai jamais, de jouer avec la possibilité et d’enfoncer une cheville où l’imagination puisse se suspendre. Cela donne une secousse au voyageur, lui rappelle qu’il n’est pas partout un voyageur et que son excursion n’est qu’une sieste au bord du chemin dans la marche réelle de la vie.
L’église à Creil était un endroit indescriptible, éclaboussé à l’intérieur de la lumière crue tombant des fenêtres, et décoré de médaillons représentant le Chemin de la Croix. Mais il y avait comme ex-voto, un objet singulier, qui me plut énormément: une reproduction fidèle d’une péniche qui se balançait à la voûte, portant inscrite cette aspiration: Dieu conduise à bon port le Saint Nicolas de Creil!
L’objet était nettement exécuté et aurait fait les délices d’une bande de gamins au bord de l’eau. Mais une chose qui me chatouillait, c’était la gravité du péril à conjurer. Qu’on suspende comme ex-voto le modèle d’un navire! très bien! Le vaisseau qui doit tracer un sillon autour du monde et visiter le tropique ou les glaces des pôles court des dangers qui valent bien un cierge et une messe. Mais le Saint Nicolas de Creil qui devait être halé pendant une dizaine d’années par de patients chevaux de trait, dans un canal rempli de mauvaises herbes, avec des peupliers bavardant au-dessus de lui et le batelier sifflant au gouvernail; qui devait faire tous ses voyages parmi la verdure du continent, sans jamais perdre de vue un beffroi de village pendant tout son temps de navigation; ma foi, j’aurais pensé que si une chose pouvait se faire sans l’intervention de la Providence, c’était bien celle-là. Mais peut-être le patron était-il un humoriste? Ou peut-être un prophète, nous rappelant le sérieux de la vie par ce signe absurde.
A Creil, comme à Noyon, Saint Joseph semblait être un saint favori, à cause de sa ponctualité. On peut spécifier le jour et l’heure; et les personnes reconnaissantes ne manquent pas de le faire sur une plaque votive, lorsque les prières ont été ponctuellement et nettement exaucées. Toutes les fois que la question de temps entre en considération, Saint Joseph est l’intermédiaire tout désigné. Je pris une sorte de plaisir à observer la vogue qu’il avait en France, car ce juste joue un très petit rôle dans la religion de mon pays. Et cependant je ne puis m’empêcher de craindre que l’on ne s’attende, dans les endroits où l’on recommande tant le Saint pour son exactitude, à ce qu’il soit reconnaissant de sa plaque votive.
Pour nous protestants, c’est de la folie et de toutes façons cela n’a pas grande importance. Que l’on conçoive sagement ou que l’on exprime comme il faut sa reconnaissance pour les faveurs que l’on reçoit, c’est une chose secondaire après tout, dès lors que l’on ressent de la reconnaissance. La véritable ignorance consiste à ne pas savoir qu’on a reçu un bienfait ou à s’imaginer qu’on l’a obtenu grâce à son propre mérite. L’homme fils de ses œuvres est après tout le plus plaisant sac à vent. Il y a une différence marquée entre décréter la lumière dans le chaos et allumer le gaz dans un salon de ville avec une boîte d’allumettes de la régie et nous avons beau faire, notre main a toujours quelque chose de tout fait, quand ce ne seraient que nos doigts.
Mais quelque chose de pire que de la folie était placardé dans l’église de Creil. L’association du Saint Rosaire (dont je n’avais jamais entendu parler auparavant) est responsable de cela. Selon l’avis imprimé, cette association fut fondée par un bref du pape Grégoire XVI en date du 17 Janvier 1832. D’après un bas-relief peint, il semble qu’elle ait été fondée à une époque indéterminée par la Vierge, qui donne un rosaire à Saint Dominique, et par l’enfant Jésus, qui en donne un autre à Sainte Catherine de Sienne. Le pape Grégoire n’est pas aussi imposant, mais il est plus à notre portée. Je ne pus savoir exactement si l’association ne s’occupait que de dévotion, ou si elle avait aussi en vue les bonnes œuvres. En tout cas, elle est magistralement organisée. Quatorze matrones ou jeunes filles sont inscrites comme associées pour chaque semaine du mois. En tête de la liste se trouve un autre nom, celui de la Zélatrice, généralement une femme mariée, le chorège de la bande. L’accomplissement des devoirs de l’Association procure des indulgences plénières ou partielles. «Les indulgences partielles sont attachées à la récitation du rosaire.» La récitation de la dizaine exigée confère promptement une indulgence partielle. Quand l’homme sert le royaume des cieux un livre de comptes à la main, je ne puis m’empêcher de craindre qu’il ne porte le même esprit mercantile dans ses relations avec ses semblables ce qui ferait de la vie une triste et sordide affaire.
Il y a pourtant un autre article d’importation plus heureuse. «Toutes ces indulgences, semblait-il, sont applicables aux âmes du Purgatoire.»
Pour l’amour de Dieu, ô dames de Creil, appliquez-les toutes sans délai aux âmes du purgatoire. Burns ne voulut recevoir aucune rémunération pour ses derniers chants, préférant servir son pays par pur amour. A supposer que vous imitiez l’employé de la régie[6], mesdames, et quand bien même les âmes du Purgatoire n’éprouveraient pas grand soulagement, quelques âmes de Creil-sur-Oise ne s’en trouveraient pas plus mal en ce monde ni dans l’autre.
[6] Burns a été employé de l’accise ou régie en Ecosse.
Je ne puis m’empêcher de me demander, tout en transcrivant ces notes, si un homme né et élevé dans le protestantisme est bien en état de comprendre ces symboles et de leur rendre justice comme ils le méritent; et je ne puis faire autrement que de répondre que non. Ils ne peuvent avoir pour les fidèles cet air mesquin et laid que je leur trouve. Cela est à mes yeux aussi clair qu’un théorème de géométrie; car ces croyants n’ont ni faiblesse ni perversité d’esprit. Ils peuvent apposer leurs plaques, recommandant la promptitude de Saint Joseph, comme s’il était encore charpentier dans un village. Ils peuvent réciter la dizaine exigée et empocher métaphoriquement les indulgences, comme s’ils avaient accompli une tâche pour le ciel; et ils peuvent ensuite sortir et regarder sans honte à leurs pieds cette merveilleuse rivière qui coule près d’eux, et lever les yeux sans confusion vers les étoiles qui, semblables à des pointes d’aiguille, sont en réalité de grands mondes pleins de rivières qui coulent, plus grandes que l’Oise. Il me paraît aussi clair, dis-je, qu’un théorème de géométrie qu’avec mes idées de protestant j’ai manqué le but, et qu’avec ces abus marche de front quelque esprit plus élevé et plus religieux que je ne l’imagine.
Je me demande si d’autres me feraient les mêmes concessions. Comme les dames de Creil, après avoir récité mon rosaire de tolérance, j’attends mon indulgence sur le champ.
PRÉCY ET LES MARIONNETTES
Nous arrivâmes à Précy vers le coucher du soleil. La plaine est semée de nombreux bouquets de peupliers. En une large, lumineuse courbe, l’Oise s’étendait sous le flanc de la colline. Un léger brouillard commençait à s’élever et à confondre les différentes distances. On n’entendait pas un son, sauf celui des clochettes à moutons, dans quelques prairies sur les bords de la rivière, et le grincement d’un chariot, au bas de la longue route, qui descend la colline. Les villas dans leurs jardins, les boutiques le long de la rue, tout semblait avoir été abandonné la veille, et je me sentais porté à marcher discrètement, comme on s’y sent porté dans une forêt silencieuse. Tout à coup, nous tournâmes un coin de rue et nous aperçûmes devant nous, dans une petite prairie autour de l’Eglise, un essaim de jeunes filles vêtues à la mode de Paris, jouant au croquet. Leurs éclats de rire et le son sourd de la balle contre le maillet faisaient un joyeux tapage dans le village, et l’aspect des sveltes formes de ces jeunes filles, toutes corsetées et enrubannées, produisit dans nos cœurs un trouble proportionné aux charmes du tableau. Nous sentions l’approche de Paris, semblait-il. Et voici que nous trouvions en ce lieu des femmes de notre rang jouant au croquet, comme si Précy avait été un endroit du monde réel, au lieu d’être une étape dans l’empire féerique des voyages.
Car, pour être franc, on peut à peine considérer la paysanne comme une femme et cette troupe de coquettes sous les armes, succédant à toutes ces créatures en jupons que nous avions vues sur notre route bêcher, houer et faire à dîner, faisait un trait caractéristique tout à fait surprenant dans le paysage et nous convainquit immédiatement que nous étions des hommes sujets à des défaillances.
L’auberge à Précy est la pire qui soit en France. Nulle part, pas même en Ecosse, je n’ai trouvé si mauvaise nourriture. Cette auberge était tenue par deux jeunes gens, le frère et la sœur, qui n’avaient pas encore vingt ans. La sœur nous prépara un repas, si l’on peut s’exprimer ainsi; et le frère, qui avait passé la journée à boire, rentra ramenant avec lui un boucher en ribote pour converser avec nous pendant notre repas. Nous trouvâmes des morceaux de porc tièdes dans la salade et des morceaux d’une substance molle inconnue dans le ragoût.
Le boucher nous amusa en nous dépeignant la vie parisienne, qu’il se piquait de connaître parfaitement, pendant que le frère, assis sur le bord du billard, penchait en avant d’une façon inquiétante, tout en suçant un bout de cigare. Au milieu de ces distractions, éclata soudain le bruit d’un tambour, qui passait près de la maison et une voix enrouée se mit à débiter une proclamation. C’était un montreur de marionnettes annonçant une représentation pour la soirée.
Il avait installé sa baraque et allumé ses chandelles sur une autre partie du gazon où les jeunes filles jouaient au croquet, sous l’une de ces halles, si communes en France, qui servent à abriter les marchés; et, lorsque nous arrivâmes à cet endroit, le bateleur et sa femme essayaient de maintenir l’ordre parmi les spectateurs.
Ce fut la plus absurde des disputes. Les saltimbanques avaient disposé un certain nombre de bancs, et tous ceux qui s’y asseyaient devaient payer deux sous pour la place. Ces bancs étaient toujours garnis de monde—une salle comble—tant qu’il ne se passait rien; mais que la directrice parût avec l’air de vouloir faire une quête et, aux premiers sons du tambour, les auditeurs évacuaient prestement les sièges et se tenaient debout tout autour, à l’extérieur, les mains dans les poches. Cela aurait à coup sûr poussé à bout la patience d’un ange.
Le directeur rugissait de l’avant-scène: il avait parcouru toute la France, et nulle part, nulle part, pas même sur les frontières de l’Allemagne, il n’avait rencontré une manière d’agir aussi indigne.
Tas de coquins, tas de fripons, tas de voleurs, leur criait-il. Et de temps en temps, son épouse sortait pour faire un autre tour et d’une voix perçante, ajoutait sa quote-part à la tirade. Je remarquai, ici comme ailleurs, jusqu’à quel point les femmes ont l’esprit plus riche en matière d’insultes. Les assistants riaient et poussaient des cris bruyants aux boutades mordantes de la femme. Elle savait trouver les endroits sensibles. Elle tenait l’honneur du village à sa merci. Des voix lui répondaient avec colère dans la foule et recevaient une riposte caustique pour leur peine. Près de moi, deux vieilles dames, qui avait dûment payé leurs places, toutes rouges d’indignation, s’entretenaient, assez haut pour être entendues, de l’impudence de ces saltimbanques; mais la directrice n’avait pas sitôt surpris quelques-unes de ces paroles, que sur le champ elle les prenait à partie: Si ces dames pouvaient persuader à leurs voisins d’agir comme des honnêtes gens, les saltimbanques seraient assez polis. Ces dames avaient probablement eu leur assiette de soupe et peut-être un verre de vin, ce soir-là; les saltimbanques eux aussi aimaient bien la soupe et il ne leur plaisait pas de se voir frustrer de leurs maigres recettes, à leur nez et à leur barbe. A un certain moment, les choses en vinrent à tel point que quelques jeunes gens et le bateleur engagèrent un court pugilat, au cours duquel ce dernier roula à terre, aussi facilement qu’une de ses marionnettes, aux éclats de rire moqueurs des spectateurs.
Cette scène m’étonna beaucoup, car je suis assez au courant des mœurs des comédiens ambulants français, qui sont tous plus ou moins artistes et je les ai toujours trouvés singulièrement aimables. Tout comédien ambulant doit être cher à toute âme droite, ne serait-ce qu’en tant que protestation vivante contre les bureaux et l’esprit mercantile, et parce qu’il nous remet en mémoire, que la vie n’est pas nécessairement ce que nous la faisons en général. Même une société de musiciens allemands, lorsqu’on la voit quitter la ville, pour faire une tournée dans les villages de la campagne, parmi les arbres et les prairies, a quelque chose de romanesque, qui séduit l’imagination. Il n’est pas une personne de moins de trente ans si insensible que son cœur n’éprouve quelque émotion à la vue d’un campement de bohémiens. Nous ne sommes pas tous des filateurs, ou, du moins, ceux qui le sont, ne le sont pas toujours. Il est encore des hommes qui veulent vivre et la jeunesse saura trouver parfois un mot courageux pour blâmer la richesse et renoncer à une position, pour courir les routes sac au dos.
Un Anglais a toujours des facilités spéciales pour se mettre en relations avec les gymnastes français; car l’Angleterre est la patrie naturelle des gymnastes. Celui-ci ou celui-là, dans son maillot pailleté, sans aucun doute sait un ou deux mots d’Anglais, a bu quelques verres d’«aff-n-aff»[7], ou peut-être a travaillé dans un music hall anglais. C’est un de mes compatriotes de par sa profession. Cela entraîne pour lui, comme pour les canotiers belges, l’idée que je suis, moi aussi, un athlète.
[7] Mélange de bière anglaise; moitié stout, moitié pale-ale.
Mais le gymnaste n’est pas mon favori. Sa nature n’a rien ou n’a que fort peu de chose de l’artiste: son âme est petite et terre à terre, la plupart du temps, puisque sa profession ne lui fait jamais appel et ne l’accoutume pas aux idées élevées. Mais, si un homme a en lui assez des qualités d’un acteur pour ânonner un rôle dans une farce, cela lui rend familier tout un nouvel ordre de pensées. Il faut qu’il songe à autre chose qu’à la caisse. Il a un orgueil à lui et ce qui est beaucoup plus important, il a un but devant lui, qu’il ne pourra jamais atteindre tout à fait. Il est parti pour un pèlerinage, qui durera toute sa vie parce qu’il n’y a pas de fin à ce pèlerinage tant que la perfection n’est pas atteinte. Il se perfectionnera un peu tous les jours, ou même, s’il a renoncé à le faire, il se souviendra toujours qu’il fut un temps où il avait conçu ce haut idéal, qu’il fut un temps où il s’était épris d’amour pour une étoile. «Il vaut mieux avoir aimé et perdu.» Quand bien même la lune n’aurait rien à dire à Endymion, quand bien même ce dernier s’établirait avec Audrey et ferait paître les porcs, ne pensez-vous pas qu’il aurait plus de grâce dans sa démarche et qu’il chérirait de plus hautes pensées jusqu’à la fin? Les lourdauds qu’il rencontre à l’église n’ont jamais rien imaginé au delà du bandeau d’Audrey; mais, il y a au cœur d’Endymion une réminiscence qui, comme une épice, lui conserve l’âme fraîche et haute.
D’être seulement un de ces individus, dont la profession confine à l’art, cela imprime à la physionomie un cachet de beauté indélébile.
Je me rappelle avoir dîné une fois avec une société, dans une auberge, à Château-Landon. La plupart des convives étaient évidemment des commis-voyageurs; d’autres, des paysans riches; mais, il y avait un jeune homme en blouse, dont la physionomie tranchait d’une façon surprenante avec celle des autres. Elle paraissait plus affinée, elle laissait percer un peu plus d’intelligence; elle avait un air vivant et expressif et l’on pouvait voir que les yeux du jeune homme percevaient les choses. Mon compagnon et moi nous étions fort curieux de savoir qui il était et ce qu’il pouvait être. C’était l’époque de la foire de Château-Landon et, quand nous allâmes voir les baraques, nous eûmes la réponse à notre question; car, notre ami se trouvait là, fort occupé à jouer du violon, pour faire danser les paysans. C’était un violoniste ambulant.
Une troupe de comédiens ambulants vint un jour à l’auberge, où j’étais descendu, dans le département de Seine-et-Marne. Elle comprenait le père, la mère, leurs deux filles, gaillardes au teint hâlé, à l’air décidé, qui chantaient et jouaient sans la moindre notion de leur art: puis, un jeune homme brun, l’air d’un maître d’école, peintre en bâtiments récalcitrant, qui chantait et jouait assez bien. La mère était le génie de la bande, autant qu’on peut parler de génie, quand il s’agit d’un tas de «m’as-tu vu» incompétents et le mari ne savait comment exprimer l’admiration qu’il éprouvait pour le paysan comique de sa femme. «Vous devriez voir ma vieille femme,» disait-il en inclinant sa face de buveur de bière. Un soir, ils donnèrent une représentation dans la cour de l’auberge à la lueur vacillante des lampes: misérable spectacle, que regardait froidement un auditoire de village. Le lendemain soir, sitôt les lampes allumées, il survint une pluie torrentielle et ils durent sauver tout leur bataclan, au plus vite, et se réfugier dans la grange, où ils se mirent à l’abri, glacés, trempés et sans souper. Dans la matinée, un de mes bons amis, qui partage ma vive affection pour les comédiens ambulants, fit une petite quête et me chargea de leur en remettre le produit, pour les consoler de leur déception. Je donnai la somme au père; il me remercia cordialement, et nous prîmes une tasse de café ensemble dans la salle, en causant de routes, d’auditoires et de temps durs.
Comme je m’en allais, voilà mon vieux comédien qui se lève et chapeau bas: «Je crains bien, dit-il, que Monsieur ne me regarde tout à fait comme un mendiant; mais j’ai une autre demande à lui faire.» Je me mis à le haïr sur le champ. «Nous jouons encore ce soir,» poursuivit-il.
«Bien entendu je refuserai d’accepter d’autre argent de Monsieur et de ses amis, qui ont déjà été si généreux. Mais notre programme de ce soir est quelque chose de vraiment remarquable et je compte que Monsieur voudra bien nous honorer de sa présence.» Et alors, avec un haussement d’épaules et un sourire: «Monsieur comprend,—la vanité d’un artiste!
Dieu me pardonne!» La vanité d’un artiste! Voilà le genre de choses qui me réconcilie avec la vie: un vieux coquin déguenillé, ivrogne, incompétent, avec des manières de gentlemen et une vanité d’artiste, garder le respect de lui-même!
Mais, l’homme selon mon cœur, c’est M. de Vauversin. Voilà près de deux ans que je l’ai vu pour la première fois et j’espère bien avoir souvent l’occasion de le revoir. Voici son premier programme, tel que je l’ai trouvé sur la table du déjeuner; je l’ai conservé depuis, comme une relique des jours glorieux:
«Mesdames et Messieurs»,
Mademoiselle Ferrario et M. de Vauversin auront l’honneur de chanter ce soir les morceaux suivants.
«Mademoiselle Ferrario chantera: Mignon—Oiseaux légers—France—Des Français dorment là—Le château bleu—Où voulez-vous aller?»
«Monsieur de Vauversin: Mme Fontaine et M. Robinet—Les plongeurs à cheval—Le mari mécontent—Tais-toi, gamin—Mon voisin l’original—Heureux comme ça—Comme on est trompé.»
On éleva une estrade à une extrémité de la salle à manger. Et quel spectacle c’était de voir M. de Vauversin, la cigarette à la bouche, pinçant de la guitare et suivant les yeux de Mademoiselle Ferrario avec le regard obéissant et bon d’un chien! La séance se termina par une tombola, ou vente aux enchères de billets de loterie: admirable amusement avec toute l’excitation que produit la passion du jeu, et sans aucun espoir de gain, qui vous fasse honte de votre ardeur; car là, tout est perte; vous vous dépêchez de vider votre poche; c’est une lutte à qui perdra le plus d’argent, au bénéfice de M. de Vauversin et de Mademoiselle Ferrario.
Monsieur de Vauversin est un petit homme, avec une forêt de cheveux noirs, un air alerte et engageant, et un sourire, qui serait délicieux s’il avait de meilleures dents. Il était autrefois acteur au Châtelet; mais, il contracta à la grande chaleur et à la lumière éblouissante de la rampe une affection nerveuse, qui le mit hors d’état de paraître sur la scène. Dans cette crise, Mademoiselle Ferrario, ou si vous voulez, Mademoiselle Rita de l’Alcazar, consentit à partager sa fortune vagabonde: «Je ne saurais oublier la générosité de cette dame,»
disait-il. Il porte des pantalons si étroits que ça été longtemps un problème, pour tous ceux qui l’ont connu, de savoir comment il s’y prend pour entrer dedans et pour en sortir. Il a quelque talent à l’aquarelle; il écrit des vers; c’est le plus patient des pêcheurs; et il a passé de longues journées, au fond du jardin de l’auberge, à taquiner le goujon dans la limpide rivière.
Il faut l’entendre raconter ses aventures, tout en buvant une bouteille de vin. Sa causerie a un tour si agréable et le sourire lui vient si naturellement aux lèvres, quand il s’agit de ses propres malheurs, avec parfois, une gravité soudaine, tel un homme, qui entendrait mugir les vagues, pendant qu’il dirait les périls de l’abîme. Car, sans aller plus loin qu’hier soir, je crois, la recette ne s’éleva qu’à un franc cinquante pour couvrir les frais, qui comprenaient trois francs de chemin de fer et deux de nourriture et de logement. Le maire, un millionnaire, était assis au premier rang en face, applaudissant à tout instant Mlle Ferrario et cependant, de toute la soirée, il ne donna pas plus de trois sous. Les autorités locales voient de si mauvais œil l’artiste ambulant. Hélas! je ne le sais que trop bien, moi qui ai été pris pour l’un d’entre eux, et impitoyablement incarcéré, par suite de cette méprise. Une fois M. de Vauversin alla trouver un commissaire de police, pour demander la permission de chanter. Le Commissaire, qui fumait à son aise, tira poliment son chapeau à l’arrivée du chanteur.
«Monsieur le Commissaire,» commença-t-il, «je suis artiste.» Et le Commissaire de se recoiffer aussitôt. Aucune courtoisie pour les compagnons d’Apollon! «Voilà jusqu’à quel degré d’avilissement ils sont tombés,» dit M. de Vauversin, en décrivant une courbe avec sa cigarette.
Mais ce qui me charma le plus, ce fut la sortie qu’il fit, une fois que nous avions passé toute la soirée à causer des embarras, des outrages et des moments de gêne de sa vie errante. Quel qu’un disait qu’il vaudrait mieux avoir un million d’argent comptant, et Mlle Ferrario admettait qu’elle préférerait infiniment cela. «Eh bien, moi non», s’écria M. de Vauversin, en frappant la table de sa main. «Si quelqu’un a manqué sa vie dans le monde, n’est-ce pas moi? J’avais un art, dans lequel j’ai fait des choses bien, aussi bien que quelques-uns, mieux, peut-être, que d’autres; et maintenant cet art m’est interdit. Il faut que j’aille dans la campagne recueillir des gros sous et chanter des inepties. Pensez-vous que je regrette ma vie? Pensez-vous que je préfèrerais être un bourgeois gros et gras comme un veau? Non, certes.
J’ai eu des moments, où j’ai été applaudi sur les planches. De cela, je ne fais aucun cas. Mais, j’ai parfois eu la sensation intime, en mon for intérieur, alors que je n’obtenais pas un seul applaudissement de la salle entière, que j’avais trouvé une intonation juste ou un geste exact et frappant; et alors, messieurs, j’ai su ce que c’était que d’être artiste. Et savoir ce que c’est que l’art, c’est avoir pour toujours un intérêt, tel qu’aucun bourgeois n’en peut trouver dans ses mesquines affaires. Tenez, messieurs, je vais vous le dire—c’est comme une religion.»
Telle fut, en tenant compte des manques de mémoire et des inexactitudes de traduction, la profession de foi de M. de Vauversin. Je lui ai donné son propre nom, de peur que quelque comédien ambulant ne vînt se mettre entre lui avec sa guitare et sa cigarette et Mlle Ferrario. Car tout le monde ne devrait-il pas faire ses délices d’honorer ce disciple malheureux et loyal des Muses? Puisse Apollon lui inspirer des rimes qu’on n’a jamais rêvées! Puisse la rivière être moins avare et faire mordre les poissons argentés à son appât! Puisse le froid ne pas le faire pâtir, au cours des longues tournées d’hiver! Puisse le petit greffier de village ne point le blesser par ses façons offensantes!
Puisse-t-il enfin avoir toujours à ses côtés Mlle Ferrario, pour la suivre de ses yeux soumis et l’accompagner sur la guitare!
Les marionnettes faisaient un amusement bien lugubre. Elles jouaient une pièce appelée Pyrame et Thisbé en cinq mortels actes, écrits en alexandrins tout aussi longs que les acteurs. Une marionnette était le roi, une autre le mauvais conseiller, une troisième, à laquelle on prêtait une beauté exceptionnelle, représentait Thisbé; puis il y avait des gardes et des pères inexorables et des messieurs qui se promenaient. Il ne se passa rien de particulier pendant les deux ou trois actes auxquels j’assistai; mais vous serez enchantés d’apprendre que les trois unités étaient dûment observées et que toute la pièce, sauf une seule exception, se développait conformément aux règles classiques. Cette exception, c’était le paysan comique, maigre marionnette en sabots, qui parlait en prose et dans un gros patois, qu’appréciait beaucoup l’auditoire. Il prenait des libertés inconstitutionnelles avec la personne de son souverain, donnait avec ses sabots des coups de pied dans la figure aux autres marionnettes, et toutes les fois que les soupirants qui parlaient en vers avaient le dos tourné, il faisait la cour à Thisbé pour son propre compte en prose comique.
Les évolutions de cet individu et le petit prologue, dans lequel le montreur faisait un éloge humoristique de ses artistes, louant leur indifférence aux applaudissements et aux sifflets et leur pur dévouement à leur art étaient les seules circonstances de toute la pièce, capables de faire naître un sourire. Mais les villageois de Précy semblaient ravis. En vérité, tant qu’une chose est un spectacle et que vous payez pour la voir, il est presque certain qu’elle amusera.
Si on nous faisait payer tant par personne pour les couchers de soleil, ou si Dieu faisait battre le tambour à la ronde avant la fleuraison des aubépines, quel train ne ferions-nous pas à propos de leur beauté?
Mais de telles choses, de même que les bons compagnons, les sottes gens cessent bientôt de les observer. Et le commis voyageur distrait passe, secoué dans son cabriolet à ressorts, et ne remarque positivement pas les fleurs le long du chemin, ni le paysage du ciel par dessus sa tête.