A la pagaïe

Robert Louis Stevenson · Chapitre 4 sur 15

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A la pagaïe

Sur le Canal de Willebroeck

Le lendemain matin, à notre départ sur le canal de Willebroeck, la pluie commença lourde et glacée. L’eau du canal était à peu près à la température où le thé peut se boire, et, sous cette froide aspersion, la surface était couverte de vapeur. La gaieté du départ et le mouvement aisé des bateaux sous chaque coup de pagaie nous aidèrent à faire contre fortune bon cœur, pendant toute la durée de l’averse; et, une fois le nuage passé et le soleil reparu, notre entrain reprit le dessus sur nos velléités de rester chez nous. Une bonne brise bruissait et frissonnait dans les rangées d’arbres qui bordaient le canal. Les feuilles s’agitaient en masses tumultueuses, tantôt en pleine lumière et tantôt dans l’ombre. Pour l’œil et l’oreille, le temps semblait propice à l’emploi de la voile; mais, sur l’eau, entre les hautes berges, le vent ne nous parvenait que par bouffées faibles et irrégulières. A peine y en avait-il assez pour gouverner. Nous avancions d’une façon intermittente et peu satisfaisante. Du chemin de halage, un loustic, qui jadis avait été marin, nous salua par ces mots: «_Ça va vite, mais c’est long_».

Il y avait assez d’activité sur le canal. A tout instant, nous rencontrions ou nous dépassions une longue file de bateaux, avec de grandes barres de gouvernail peintes en vert; des poupes élevées avec, de chaque côté du gouvernail, une fenêtre, et, parfois, à l’une des fenêtres, une cruche ou un pot à fleurs; une barque attachée à l’arrière; une femme occupée à préparer le dîner du jour et à soigner une poignée d’enfants. Ces péniches, au nombre de vingt-cinq ou trente, étaient toutes attachées les unes derrière les autres avec deux câbles.

En tête de cette file de bateaux se trouvait un vapeur d’étrange construction qui la remorquait. Il n’avait ni roues à palettes, ni hélice; mais, au moyen de quelque engrenage, dont un esprit peu initié à la mécanique ne pouvait se faire une idée exacte, il amenait par dessus l’avant une petite chaîne brillante, qui s’étendait au fond du canal et, la faisant repasser par dessus l’arrière, il se halait en avant, anneau par anneau, avec toute sa suite de bateaux chargés. Tant qu’on n’avait pas trouvé la clef de l’énigme, il y avait quelque chose de solennel et d’inquiétant dans la progression d’un de ces trains, pendant qu’il s’avançait doucement dans le canal, sans autre marque de sa marche en avant qu’un petit remous, courant le long des flancs des bateaux et s’en allant mourir dans leur sillage.

De toutes les créations dues aux entreprises commerciales, une péniche est de beaucoup ce qu’il y a de plus agréable à considérer. Il lui est loisible de déployer ses voiles, et vous la voyez alors voguer bien haut, au dessus de la cime des arbres et du faîte du moulin à vent, voguer sur le cours d’eau, voguer à travers les champs de blé vert, la plus pittoresque des créatures amphibies. Ou bien le cheval s’avance d’un pas paisible et lent, comme si les affaires n’existaient pas pour lui dans le monde; et l’homme qui rêve au gouvernail voit le même clocher à l’horizon tout le long du jour. On se demande comment les choses parviennent jamais à leur destination, au train dont elles vont, et le spectacle des bateaux qui attendent leur tour à une écluse offre un bel exemple de la facilité avec laquelle on prend la vie. Il devrait y avoir beaucoup d’esprits satisfaits à bord des bateaux; car mener une telle vie, c’est voyager tout en restant chez soi.

La cheminée fume pour le dîner à votre passage; les berges du canal déroulent lentement leur paysage aux yeux contemplatifs; le bateau flotte à travers de grandes forêts, à travers de grandes cités, avec leurs monuments publics et leurs lampes, le soir, et pour le batelier qui, dans sa demeure flottante, voyage sans bouger de son lit, c’est absolument comme s’il écoutait l’histoire d’un autre homme, ou comme s’il tournait les pages d’un livre d’images, dans lequel ses intérêts ne sont pas en jeu.

Il peut faire sa promenade de l’après-midi en quelque pays étranger, sur les berges du canal, et revenir ensuite chez lui dîner au coin de son feu.

Dans une pareille existence, on ne prend pas assez d’exercice pour jouir d’une santé exubérante; mais les gens maladifs seuls ont besoin d’une santé exubérante. L’individu apathique, qui ne se porte jamais ni bien ni mal, va dans la vie son petit bonhomme de chemin et n’en meurt que plus aisément.

A coup sûr, je préférerais le métier de batelier à n’importe quelle position qui nécessiterait une présence assidue dans un bureau. Il y a peu de situations, devrais-je dire, où l’on abandonne moins de sa liberté en échange de repas réguliers. Le batelier est à bord; il est maître sur son bateau; il peut débarquer quand il veut; rien ne peut le forcer à courir des bordées pour éviter une terre sous le vent, pendant toute une nuit de gelée, où les voiles sont aussi dures que du fer; et, autant que j’en puis juger, le temps s’écoule pour lui aussi tranquillement que le permet le retour de l’heure du coucher ou du dîner. On ne voit pas aisément pourquoi un batelier devrait jamais mourir.

A mi-route, entre Willebroeck et Vilvorde, dans un endroit où le canal, tel que l’avenue d’un châtelain, s’étendait devant nous en une perspective magnifique, nous descendîmes à terre pour goûter. Il y avait deux œufs, un chanteau de pain et une bouteille de vin, à bord de l’Aréthuse; et deux œufs, ainsi qu’un fourneau Etna, à bord de la Cigarette. Le maître de ce dernier bateau cassa un des œufs au cours du débarquement; mais, faisant observer plaisamment qu’on pouvait encore le faire cuire «à la papier», il le mit dans le fourneau sans le retirer du journal flamand qui l’enveloppait. Nous avions débarqué pendant un moment de beau temps; mais il n’y avait pas deux minutes que nous étions à terre que le vent fraîchit, au point de devenir une demi-tempête, et que la pluie commença à nous fouetter les épaules.

Nous nous assîmes aussi près que possible de l’Etna, dont l’alcool brûlait à grandes flammes. A chaque instant, l’herbe prenait feu et nous devions l’éteindre en la piétinant. Nous ne tardâmes pas à avoir plusieurs brûlures aux doigts. Mais la quantité de nourriture substantielle produite par notre cuisine n’était pas en proportion avec tant d’efforts. Et quand après deux essais de cuisson, nous renonçâmes à la partie, l’œuf qui était intact était un peu plus que tiède, tandis que l’autre «à la papier» ne formait qu’une froide et dégoûtante fricassée d’encre d’imprimerie et de débris de coquille d’œuf. Nous trouvâmes moyen de cuire les deux autres œufs, en les mettant tout contre la flamme de l’alcool; nous obtînmes cette fois un meilleur résultat. Puis, nous débouchâmes la bouteille de vin et nous nous assîmes sur le bord d’un fossé, nos tabliers de canoë sur les genoux.

Il pleuvait à verse. Le manque de confort, quand il n’est vraiment pas confortable, et n’a pas la prétention nauséabonde de l’être, est une chose excessivement humoristique; et des gens tout trempés et bien abrutis au grand air sont en d’excellentes dispositions pour rire. En se plaçant à ce point de vue, l’œuf à la papier même offert en guise de nourriture, peut passer comme une sorte d’accessoire à la plaisanterie.

Mais ce genre de badinage, bien qu’il puisse se prendre en bonne part, ne demande pas à être répété; et, dorénavant, l’Etna voyagea comme un monsieur dans l’équipet de la Cigarette.

A peine avions-nous fini de goûter, repris place dans nos embarcations et mis à la voile que le vent, il est presque inutile de le dire, ne tarda pas à tomber. Pendant le reste du trajet jusqu’à Vilvorde, nous continuâmes à présenter notre voile au vent peu favorable, et, avec de temps en temps, une bouffée de brise, et de temps en temps, un coup de pagaie, nous dérivâmes lentement d’écluse en écluse entre les rangées d’arbres bien en ordre.

C’était un riche et magnifique paysage vert ou plutôt un simple chemin d’eau tout vert, allant sans interruption de village en village.

Tout avait un air stable, comme dans les endroits habités depuis longtemps. Des enfants aux cheveux ras crachaient sur nous du haut des ponts, comme nous passions en dessous, avec un réel sentiment d’impassibilité. Mais, encore plus impassibles étaient les pêcheurs; attentifs à leurs flottes, ils nous laissaient passer sans un regard.

Livrés à leur paisible occupation, ils se tenaient perchés sur les éperons et les arcs-boutants des ponts et le long des berges. Ils étaient aussi indifférents que des fragments de nature morte. Ils ne bougeaient pas plus que s’ils avaient été en train de pêcher dans une vieille estampe hollandaise. Les feuilles s’agitaient, l’eau clapotait, mais ils restaient dans la même position comme autant d’églises établies par la loi. On aurait pu trépaner la tête de chacun de ces inoffensifs pêcheurs sans trouver sous leur crâne autre chose que les replis multiples d’une ligne à pêcher. Je me moque bien de vos solides gaillards en guêtres de caoutchouc, qui remontent les torrents de montagne, la ligne à saumon en main; mais j’aime tendrement cette sorte de gens qui exercent, pendant des journées entières, leur art peu fructueux dans des eaux tranquilles et dépeuplées.

A la première écluse après Vilvorde, il y avait une éclusière qui parlait français d’une façon compréhensible. Elle nous apprit que nous étions encore à une couple de lieues de Bruxelles. Au même endroit, la pluie recommença. Elle tombait en lignes droites et parallèles, et la surface du canal était criblée d’une infinité de petites sources de cristal. Impossible de trouver à coucher dans le voisinage. Il ne nous restait donc qu’à enlever la voile et à jouer ferme de la pagaie sous la pluie.

De magnifiques maisons de campagne avec des horloges et de longues rangées de fenêtres à volets, avec de superbes arbres séculaires, formant des bosquets et des avenues, donnaient sous la pluie et dans l’obscurité croissante du crépuscule, un aspect riche et sombre aux rives du canal. Il me semble avoir vu à peu près le même effet dans des gravures: d’opulents paysages abandonnés, au dessus desquels passe un orage. Et, tout le temps, nous fûmes escortés par une charrette couverte, qui trottait misérablement le long du chemin de halage et se maintenait à une distance presque uniforme dans notre sillage.

LE ROYAL SPORT NAUTIQUE A BRUXELLES

La pluie cessa près de Laeken. Mais le soleil était déjà couché; l’air était glacé et nous avions à peine un fil de sec à nous deux.

Qui plus est, nous nous trouvions à présent au bout de l’Allée Verte, et au seuil même de Bruxelles nous nous heurtâmes à une sérieuse difficulté. Les rives du canal étaient bordées d’une file ininterrompue de péniches, qui attendaient leur tour à l’écluse. Nulle part on ne pouvait trouver un endroit propice pour débarquer; pas même un hangar où laisser les canoës pour la nuit. Non sans peine, nous réussîmes à débarquer et nous entrâmes dans un estaminet où quelques pauvres hères étaient à boire avec le patron. Celui-ci y alla carrément avec nous. Il n’y avait à sa connaissance aucune remise, aucun hangar, ni rien de ce genre; et voyant que nous étions venus sans intention de boire, il ne cacha pas son impatience d’être débarrassé de nous. L’un des pauvres diables vint à la rescousse. Quelque part dans le coin du bassin il y avait, nous dit-il, un embarcadère et quelque chose d’autre encore qu’il ne définit pas très clairement, mais que ses auditeurs interprétèrent dans un sens favorable à leurs désirs.

Au coin du bassin se trouvait réellement l’embarcadère, au haut duquel nous aperçûmes deux jeunes gens de bonne mine en costume de canotage. L’Aréthuse s’adressa à eux. L’un des deux dit que nous pourrions remiser nos bateaux chez eux pour la nuit, que cela ne souffrait pas la moindre difficulté; et l’autre, ôtant sa cigarette de ses lèvres, demanda si nos embarcations sortaient des chantiers de Searle et fils. Ce nom fut toute une présentation. Une demi-douzaine d’autres jeunes gens sortirent d’un «garage» portant l’inscription «Royal sport nautique» et se mêlèrent à la conversation. Ils étaient tous très polis, pleins d’enthousiasme, parlaient avec volubilité, et entrelardaient leur langage de termes anglais de canotage, de noms de clubs anglais et de constructeurs de bateaux anglais. Je ne connais, je l’avoue à ma honte, aucun endroit dans mon pays natal, où j’aurais été reçu aussi chaleureusement par autant de gens. Nous étions des canotiers anglais, et les canotiers belges se jetaient à notre cou. Je me demande si les Huguenots français reçurent un accueil aussi cordial des protestants anglais, quand l’adversité les força à passer le détroit. Mais, après tout, quelle religion unit si étroitement les gens qu’un sport qui leur est commun?

On transporta les canoës dans le garage. Les domestiques du club nous les lavèrent à fond, suspendirent les voiles au grand air pour les faire sécher et arrangèrent tout aussi soigneusement et aussi délicatement que s’il se fût agi d’un tableau. Pendant ce temps, nos frères «récemment découverts», car tel est le nom que plusieurs d’entre eux donnèrent à cette parenté, nous conduisaient à l’étage et mettaient leur cabinet de toilette à notre entière disposition.

Celui-ci nous prêtait du savon, celui-là une serviette, un troisième et un quatrième nous aidaient à défaire nos sacs. Et tout le temps c’étaient des questions et des assurances de respect et de sympathie à n’en plus finir! Je déclare que jamais auparavant je n’avais su ce que c’était que la gloire.

«Oui, oui, le Royal Sport nautique est le club le plus ancien de la Belgique».

«Nous sommes deux cents».

«Nous—ceci n’est pas la substance d’un discours, mais un résumé de nombreux discours, l’impression que mon esprit a gardée après maintes conversations; et elle me paraît tout à fait sentir la jeunesse; elle me paraît être très agréable, très naturelle et très patriotique.—«Nous avons gagné toutes les courses, à part celles où les Français nous ont trichés».

Il faut laisser ici tous vos vêtements mouillés pour les faire sécher. Oh! entre frères! Dans n’importe quel garage d’Angleterre nous trouverions le même accueil. (J’espère de tout mon cœur qu’ils le pourraient trouver).

«En Angleterre, vous employez des sliding-seats, n’est-ce-pas?»

«Nous sommes tous employés dans le commerce pendant le jour, mais le soir, voyez-vous, nous sommes sérieux».

Ce furent leurs paroles mêmes. Ils consacraient le jour aux frivoles intérêts mercantiles de la Belgique; mais le soir, ils trouvaient quelques heures pour les occupations sérieuses de la vie. Peut-être me fais-je une idée fausse de la sagesse; mais il me semble que c’était là une remarque fort sage. Les gens qui s’occupent de littérature et de philosophie passent toute leur existence à s’affranchir des notions de seconde main et des règles fausses. C’est leur profession de recouvrer, à la sueur de leur front, à force de méditation, la fraîche vue qu’ils avaient autrefois de la vie; d’établir une distinction entre ce qu’ils aiment réellement et originellement et ce qu’ils n’ont fait qu’apprendre à tolérer par force. Et les jeunes gens du Royal Sport nautique portaient encore la distinction très visiblement dans le cœur. Ils avaient encore ces perceptions nettes de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, de ce qui est intéressant et de ce qui est ennuyeux, qualifiées d’illusions par les vieillards envieux. L’illusion de cauchemar de l’âge mûr, l’étreinte d’ours de l’habitude exprimant graduellement la vie de l’âme d’un homme, n’avaient pas encore eu de prise sur ces jeunes Belges, nés sous une heureuse étoile. Ils savaient encore que l’intérêt qu’ils prenaient à leurs affaires, était bien peu de chose, au prix de leur amour spontané et patient pour les exercices nautiques. Si vous savez ce que vous préférez, au lieu de répondre humblement Amen à ce que, selon le monde, vous devez préférer, c’est que vous avez gardé votre âme en vie. Un pareil homme pourra être généreux; il pourra être honnête, au-delà de ce qu’on entend au sens commercial du mot; il pourra aimer ses amis avec une sympathie élective, personnelle, au lieu de les accepter comme des accidents de la position à laquelle il a été appelé. Il pourra être un homme, en un mot, agissant selon ses propres instincts, demeurant tel que Dieu l’a fait, et non une pure manivelle dans la salle aux machines sociales, soudée à des principes qu’il ne comprend pas et pour des fins dont il n’a cure.

Car, se trouvera-t-il quelqu’un pour oser me dire qu’il est plus intéressant de faire des affaires que de folâtrer au milieu des bateaux? Il faudrait n’avoir jamais vu un canot, n’avoir jamais vu un bureau, pour parler ainsi. Et, pour sûr, l’un est beaucoup meilleur que l’autre pour la santé. Rien ne devrait occuper un homme autant que ses amusements. A l’encontre de ceci, on ne peut rien avancer que la soif de l’or; nul autre que:

Mammon, l’esprit le moins élevé qui tomba Du ciel,

n’oserait hasarder un mot de réponse. Il n’y a qu’un “cant” mensonger pour représenter le négociant et le banquier comme des gens peinant d’une façon désintéressée pour l’humanité, et, par conséquent, fort utiles lorsqu’ils sont bien absorbés dans leurs transactions; car l’homme est plus important que ses services. Et lorsque notre membre du Royal Sport nautique aura vu disparaître si loin sa jeunesse pleine d’espoir, qu’il ne pourra plus exalter son enthousiasme qu’en feuilletant son grand-livre, je doute fort qu’il soit encore un aussi brave garçon et j’hésite à croire qu’il accueillerait d’aussi bonne grâce deux Anglais trempés, arrivant à Bruxelles, en canoë, à la brune.

Lorsque nous eûmes changé nos vêtements mouillés et bu un verre de «pale ale» à la prospérité du club, l’un des membres nous conduisit à l’hôtel. Il ne voulut pas dîner avec nous, mais il accepta sans objection de prendre un verre de vin avec nous. L’enthousiasme est chose très ennuyeuse; et je commence à comprendre pourquoi les prophètes furent impopulaires en Judée, où ils étaient le mieux connus.

Pendant trois mortelles heures, cet excellent jeune homme resta près de nous à causer longuement de bateaux et de régates; et, avant de nous quitter, il eut l’obligeance de commander nos chandelles pour la nuit.

Nous essayâmes, à plusieurs reprises, de changer de sujet; mais la diversion durait un instant à peine. Le membre du Royal Sport Nautique serrait la bride, faisait un écart, répondait à la question et fonçait de nouveau dans le flot gonflant de son sujet. J’appelle cela son sujet; mais je crois plutôt que c’est lui qui était le sujet.

L’Aréthuse, qui considère toutes les courses comme des inventions du diable, se trouvait dans un dilemme pitoyable. Il n’osait avouer son ignorance par amour pour l’honneur de la vieille Angleterre, et il parlait hardiment de clubs et de rameurs anglais, dont la réputation n’était jamais venue jusqu’à lui. A plusieurs reprises et surtout une fois à propos de «sièges à glissières», il fut à deux doigts de se trahir. Quant à la Cigarette, qui avait ramé dans des régates lorsqu’il avait le sang bouillant, mais qui désavoue à présent ces erreurs de sa folle jeunesse, il se trouvait dans un cas encore plus désespéré; car le jeune homme du Royal Sport Nautique lui proposa de prendre une rame dans un de leurs «huit» le lendemain, pour comparer le coup d’aviron anglais au coup d’aviron belge. Je voyais mon ami suer sang et eau sur sa chaise, chaque fois que ce sujet particulier revenait sur le tapis. Et il y eut encore une autre proposition, qui produisit le même effet sur chacun de nous. Il se trouvait que le champion du canoë en Europe (comme la plupart des autres champions) était un membre du Royal Sport Nautique. Et, si nous voulions seulement attendre le dimanche, cet infernal pagayeur condescendrait à nous accompagner dans notre prochaine étape. Mais nous n’avions, ni l’un ni l’autre, le moindre désir de rivaliser avec Apollon, à conduire les coursiers du soleil.

Une fois le jeune homme parti, nous contremandâmes nos chandelles et nous commandâmes un grog à l’eau-de-vie. Les grandes vagues avaient passé par dessus notre tête. Les membres du Royal Sport Nautique étaient des jeunes gens aussi gentils qu’on puisse souhaiter d’en voir; mais ils étaient un peu trop jeunes et un tantinet trop amoureux de sports nautiques, pour nous. Nous commencions à nous apercevoir que nous étions vieux et cyniques; nous aimions le bien-être; nous aimions le vagabondage agréable de l’esprit sur tel ou tel sujet. Nous ne tenions pas à jeter du discrédit sur notre patrie en gâchant un «huit»

ou en peinant piteusement dans le sillage du champion du canoë. Bref, nous eûmes recours à la fuite. Il semblait que ce fût ingrat d’agir ainsi; mais, pour tâcher de rendre ce départ acceptable, nous laissâmes une carte chargée de sincères compliments. Et en vérité, ce n’était pas le moment d’avoir des scrupules; car nous croyions nous sentir sur le cou le souffle brûlant du champion.