AdE 08 - Le vaisseau du passé
Chapitre II
Veruchia arriva en retard au stade ; elle avait attendu jusqu’au dernier
moment, jusqu’à la limite au-delà de laquelle son retard n’aurait pu se
justifier et aurait été considéré comme une insulte délibérée. Cela eût été à
la fois stupide et imprudent ; la diplomatie aurait exigé qu’elle fût depuis
longtemps à sa place dans la tribune et pourtant, à certains moments, ses
sentiments personnels l’empêchaient d’être aussi calculatrice. Alors, elle
usait de compromis. Elle irait là-bas, et s’assurerait qu’on la vît, mais, pas
même pour un empire, elle ne se dégraderait davantage.
Les trompettes sonnèrent alors qu’elle passait devant les gardes, et ses
pas retentirent dans l’escalier au milieu du silence qui s’ensuivit. Elle
ralentit un peu l’allure, peu pressée d’assister à ce qui allait se dérouler,
consciente, même là, sous l’estrade, de l’exultation au-dessus d’elle. Mais
aucune fuite n’était possible. Tandis qu’elle gravissait les dernières marches
et débouchait, clignant des yeux, dans le soleil éclatant, elle entendit le
rugissement de la foule. C’était assourdissant, ces clameurs poussées par
trente mille personnes et qui n’en formaient qu’une, et cela ressemblait au
hurlement d’une bête affamée : un animal réjoui par la vue du sang et qui en
réclamait davantage.
C’était un désir contagieux. Elle sentit des émotions brutales, primitives
lui remuer le sang, malgré son mépris pour les jeux, et elle s’ébroua
rageusement en gagnant son siège. Mais ses yeux la trahirent quand même,
se portant sur l’arène où des hommes s’élançaient, munis de filets et de
tridents, contemplant la forme brisée et la flaque carmin. Vivement, elle
scruta les autres occupants de la tribune et vit ce à quoi elle s’attendait. Son
vague espoir que d’autres auraient eu la force de marquer leur
désapprobation s’évanouit tandis qu’elle comptait les têtes.
Chorzel était là, naturellement, son énorme corps tassé dans le fauteuil
royal, son visage pareil à une image taillée, immobile, ses yeux comme deux fentes dans les chairs bouffies. Elle regarda ses mains et fronça les
sourcils en voyant les doigts épais crispés sur les bras du fauteuil, la peau
tendue sur les jointures. Elle reporta prestement son attention sur son
visage. Il était emperlé de sueur, un minuscule ruisseau de transpiration
coulait de son front sur une joue, maculant l’étoffe voyante qui lui entourait
le cou. Son froncement s’accentua. Il faisait très chaud, certes, mais Chorzel
ne Souffrait pas habituellement de la chaleur, et n’était certainement pas
homme à supporter un inutile inconfort. Était-il si passionné par ce qui
gisait sur le sable qu’il ne pouvait lever une main pour s’essuyer le visage ?
C’était possible, et elle se demanda une fois de plus ce qui l’avait poussé
à transformer des jeux relativement inoffensifs en ce spectacle répugnant.
Les raisons invoquées, elle les connaissait – elle ne les avait que trop
souvent entendues, dans un détail trop minutieux – mais elle refusait
toujours de s’en laisser convaincre. Et pourtant, comment pouvait-elle être
si sûre d’avoir raison, sûre que c’étaient lui et les autres qui avaient tort ? La
populace, du moins, semblait confirmer ses théories, de même que les
dirigeants. Vidda, par exemple : on eût dit qu’elle sortait des bras d’un
amant, avec ses joues empourprées, ses yeux vitreux, son corps fleurant la
passion sensuelle.
Et Selkas ? Il avait, comme toujours, cet air profondément détaché,
désinvolte et narquois, dans sa carapace d’humour cynique. La peau lisse de
ses joues démentait son âge, et cependant il devait être aussi vieux que
Chorzel. Ce n’était pas la première fois qu’elle se demandait ce qui lui avait
fait abandonner toute aspiration au pouvoir pour adopter les habitudes d’un
dilettante.
Elle essaya de capter son attention sans y parvenir, et se retourna en
sentant une main s’abattre sur son genou. C’était un contact déplaisant, et
elle se contracta, repoussa la main. Montarg, avec un sourire dénué de
gaieté, éleva la voix pour couvrir le bruit :
— Vous semblez mal à l’aise, cousine. Votre estomac est-il si fragile que
vous ne puissiez supporter la vue d’un peu de sang ?
Elle répliqua avec froideur :
— Je ne considère pas la mort d’êtres humains comme un spectacle
amusant.
— Mais éducatif, sans doute ? Voyez comme le peuple l’apprécie.
Écoutez-le hurler. Cela ne vous donne-t-il pas un enseignement sur la nature
humaine, ma chère ?
Il rit sans bruit, comme un chien, la bouche grande ouverte sur le rouge
de sa gorge, la blancheur étincelante de ses dents.
— Si vous étiez davantage une femme, Veruchia, vous ne seriez pas si
indifférente. Regardez Vidda, Loris, même Nita trouve en elle la capacité de
réagir. Mais vous paraissez faite de glace. C’est de l’eau qui doit couler
dans vos veines. Pas étonnant que les hommes sourient lorsqu’ils parlent de
vous.
— Au moins ne crachent-ils pas.
— Pouvez-vous en être sûre, cousine ?
Il la tourmentait comme il le faisait toujours, comme il l’avait fait
autrefois quand, enfants, ils jouaient dans les jardins du palais. Dès cette
époque elle avait appris que c’était une erreur de montrer sa colère. Il se
délectait de la fureur impuissante de ses victimes.
Elle dit d’une voix calme :
— Vous êtes un sadique, Montarg. Mais je ne vous donnerai pas de quoi
vous satisfaire.
— Un sadique, cousine ?
— Oui, un sadique. Et un lâche, ce qui est pire. Vous regardez mourir les
autres et tirez votre plaisir de leur souffrance. Si vous êtes réellement
transporté par la magie du combat, pourquoi n’êtes-vous pas dans l’arène,
en train de perfectionner vos talents ? Craindriez-vous de mettre à l’épreuve
votre virilité ?
Il refusa de se fâcher :
— Contrairement à la vôtre, ma chère, ma sexualité ne saurait être mise
en cause. Et cependant vous persistez à négliger le déroulement des jeux,
avec la même obstination que vous montrez à négliger bon nombre des
affaires de Dradea. Vous avez l’esprit borné, cousine, mais on ne peut
s’attendre à plus. Un esprit limité dans un corps limité. Un amant, peut-être,
vous apprendrait quelque chose. Vous devriez essayer. (Il marqua un temps,
puis ajouta, avec une cruauté voulue :) Je suis persuadé que vous pourriez
trouver quelqu’un pour partager votre lit, si vous cherchiez vraiment. Un
infirme, peut-être, ou bien un aveugle.
Il avait gagné, comme toujours. Les yeux lui piquaient, et elle se détourna
de son visage souriant, pendant que la foule grondait. Un soigneur
s’occupait d’un bras ruisselant de sang. Belev, le satellite de Montarg, eut
un grognement d’impatience.
— Cet idiot aurait dû faire plus attention. Et ils traînent trop, tous autant
qu’ils sont.
— Va donc les presser un peu, répondit paresseusement Montarg.
Belev grimaça et s’éloigna. Il donna un ordre qui fut suivi d’une stridente
sonnerie de trompette, impérieuse, exigeante. Dans l’arène, les hommes
l’entendirent et redoublèrent d’acharnement, encerclant le crell de leurs
filets et leurs tridents, prenant des risques insensés pour le forcer à reculer,
afin que d’autres puissent emporter le cadavre d’un joueur. Des corps
souples s’élançaient vers le sable souillé, le ratissaient, enfouissant le sang
sous les grains dorés.
Dans la pénombre et la fraîcheur relatives du vestiaire, la sonnerie
retentit, claire et menaçante. Un soigneur grogna et dit :
— Ils s’impatientent, dehors. On peut se fier à Montarg pour ça. Il tient à
en avoir pour son argent. C’est un miracle qu’il n’ait pas fait installer un
tapis roulant.
Sadoua le menaça du regard ; en de tels moments, cet humour macabre
était déplacé. Rapidement, il examina les concurrents qui attendaient ;
certains avaient réagi par un haussement d’épaules et un sourire contraint,
quelques-uns avaient ri par bravade. Dumarest n’avait fait ni l’un ni l’autre.
Il était assis sur un banc, détendu, les yeux mi-clos, respirant profondément,
à un rythme contrôlé. Ses côtes se dessinaient clairement sous la peau de
son torse, ses muscles saillaient sous l’épiderme blafard. Beaucoup
l’auraient cru à demi endormi, mais le maître de combat savait à quoi s’en
tenir. Il avait devant lui un homme qui se préparait à la bataille, un ressort
tout prêt à se détendre dans l’explosion de l’action : un homme qui avait
choisi de se battre pour de l’argent, acceptant en cas d’échec la sanction de
mutilation, ou de mort.
Sadoua boitilla jusqu’à lui.
— Tu es le prochain.
— Maintenant ?
— Bientôt.
Le maître de combat était un homme trapu ; une cicatrice lui barrait la
joue, d’autres couraient en lignes parallèles sur son torse nu. Il transpirait,
de grosses gouttes de sueur s’accrochaient aux poils de sa barbe fourchue. Il
s’écarta pour laisser passer les hommes portant la civière et jura devant le
gâchis qu’elle contenait.
— L’imbécile. Je lui avais dit de surveiller les pieds. Un crell frappe par-
devant, pas par-derrière. Fais attention au bec et aux pattes, je lui ai dit.
Vous m’avez tous entendu. Pourquoi ce sacré imbécile n’a-t-il pas écouté ?
Dumarest se leva, s’étira.
— Il a peut-être oublié.
— Oublié ! (Le maître de combat cracha.) Dans l’arène, on n’oublie
qu’une fois. Il aurait dû le savoir. Il m’avait dit qu’il avait déjà combattu et
m’avait promis du bon spectacle. Un enfant aurait fait aussi bien. (Il rentra
la tête, sous un rugissement de là foule.) Écoute ça. Ils commencent à se
fâcher. Ils ont payé pour voir du beau combat, de l’action précise et rapide,
pas du suicide en tas. Tu crois que ça me plaît de voir sortir des hommes, et
revenir de la viande froide ? Cinq jusqu’à maintenant, trois à l’agonie et
quatre qui ne seront plus jamais les mêmes. Et pas un crell en échange.
— Tu aimerais en voir un mordre le sable ?
— Plus qu’un. (Sadoua s’assombrit, cracha.) Je n’aime pas ces foutues
bestioles. Ne t’y trompe pas, l’arène, c’est ma vie, mais autrefois, c’était
différent. Homme à homme, avec des massues et des armures, enfin ce
genre de choses. Bien sûr, il pouvait y avoir des blessés, mais personne ne
laissait jamais ses tripes répandues sur le sable. Puis les choses ont changé.
Des animaux sont venus, d’abord des taureaux, puis des gros chats.
(Pensivement, il frotta les cicatrices sur sa poitrine.) Et alors ils ont amené
ces foutus oiseaux. Mais au début, l’homme gardait encore une bonne
chance de s’en sortir. Ensuite, ils ont commencé à perfectionner l’espèce,
développant leur taille, leur poids et leur méchanceté, et maintenant…
Il s’interrompit, conscient d’en avoir trop dit. Le moral d’un combattant
était important pour sa survie.
D’un ton bourru, il acheva :
— Un crell n’est rien d’autre qu’un oiseau trop grand. Tu peux en venir à
bout.
— Si je ne le fais pas, c’est lui qui viendra à bout de moi.
— Une bonne chose à se rappeler. (Sadoua jeta un coup d’œil dans le
passage qui menait à l’arène.) Un coup de quelque chose avant d’y aller ? Il
y en a qui pensent que ça aide.
Dumarest secoua la tête.
— Tu es sage. Moi-même, je n’y ai jamais touché avant un assaut. Après,
oui, mais jamais avant. Malgré ce qu’on dit, ça ralentit les réflexes, et cela
peut être fatal.
Il le conduisit jusqu’à une porte ouverte sur le sable et fit halte à cette
frontière qui les séparait du soleil.
— Ne va pas oublier ça, à présent, fais attention aux pieds. Un crell se
déplace vite, alors essaie de lui jeter du sable dans les yeux pour le ralentir.
Ne reste pas trop longtemps en face de lui. Bouge sans arrêt et… (Il ne
termina pas, car, les trompettes retentirent.) Bonne chance !
Impossible de détourner les yeux.
Veruchia était assise au bord de son siège, pleine de mépris pour elle-
même et pourtant prisonnière de l’instant. La mortelle fascination des jeux,
pensa-t-elle. L’anticipation, le battement accéléré du cœur, la tension des
nerfs et des muscles, comme si c’était elle, en bas, sur le sable. Ce plaisir
par procuration qui courait dans les gradins. Cette euphorie semblable à
celle causée par une drogue, qui poussait hommes et femmes à se comporter
en bêtes. Mais comment les blâmer vraiment ? Ils ne faisaient que prendre
ce qu’on leur offrait : affronter le danger par substitution – avec un substitut
bien visible et réel, tout en restant assis, en sécurité, tout là-haut. Comme
elle-même.
Elle sentit la pression dans ses poumons quand les trompettes moururent,
entendit le soupir poussé par trente mille gorges, le bruissement des étoffes
quand tous les corps se penchèrent et que les têtes s’allongèrent vers la
piste. Et tout cela était une sensation physique, qu’elle éprouvait dans ses os
et ses muscles, l’attraction de cette arène, de cette bête qui était une partie
d’elle-même.
À côté d’elle, Selkas retint son souffle.
— Je connais cet homme, murmura-t-il, incrédule. Je l’ai déjà vu, il y a
des années de cela, mais je ne pourrai jamais l’oublier.
Elle sentit sa joue contre la sienne, une caresse légère comme une plume,
et le chuchotement pressant de sa voix à-son oreille.
— Veruchia, faites-moi confiance. Voici une chance en or de prendre une
revanche sur Montarg. Saisissez-la. Pariez tout ce que vous possédez sur le
gladiateur. C’est une gageure que vous ne pouvez perdre.
À voix basse, elle lui dit :
Pourquoi tant de générosité ?
— Pourquoi est-ce que je ne parie pas moi– même ? (Sa voix reflétait
l’amusement.) Commentaire sagace, mais j’ai tout l’argent dont j’ai besoin.
Vous, vous avez besoin de bien plus que de l’argent. Le goût de la
vengeance est, je vous l’assure, merveilleusement doux. Jouez l’homme contre le crell, et faites vite avant qu’ils n’engagent le combat. Je doute
qu’il dure longtemps.
Elle hésita, observant la silhouette solitaire qui s’avançait lentement à
travers l’arène. Elle avait de bons yeux et distinguait nettement les détails :
sa stature, le torse balafré, la dureté et la détermination de son visage. le
visage d’un homme qui avait depuis longtemps appris à vivre sans la
protection d’une Maison ou d’une Guilde, d’une Famille ou d’une
Organisation. Un solitaire comme, d’une certaine façon, elle l’était aussi.
En regardant l’homme, elle eut le sentiment instantané d’une affinité.
Comme elle-même, il affrontait une force écrasante. Peut-être, si elle le
soutenait, pourrait-elle, d’une manière indéfinissable, l’aider, Lui donner de
la force. Et elle n’avait jamais eu de raison de douter des bonnes intentions
de Selkas à son égard :
— Vite, Veruchia, murmura-t-il. Vite.
La voix de Montarg provoqua sa décision :
— Mille sur le crell. Mise à mort en trois minutes.
Belev s’esclaffa.
— Dites plutôt une minute.
— Trois, insista Montarg. À l’allure où il va, il lui faudra la journée pour
arriver à sa portée. (Sa voix se durcit.) Je dirai un mot à Sadoua à ce sujet.
Son choix du bétail est trop médiocre pour qu’on puisse le tolérer.
Bétail ! Parler d’hommes de la sorte !
Veruchia se tourna pour dire à Montarg :
— Vous pariez, cousin ?
— Vous, Veruchia ? Vous voulez faire un pari ?
Sa surprise était authentique ; puis, se reprenant, il émit son rire
silencieux.
— Se peut-il que la chaleur du soleil vous rende humaine ? Vibrez-vous à
la pensée du sang qui va être versé ?
— Vous avez une grande bouche, cousin, répondit-elle avec froideur. Et
les mots ne coûtent pas cher. Acceptez-vous ce pari ?
— Sur le crell ?
— Sur l’homme. Combien misez-vous ?
Il soupesa sa réponse, abaissa son regard sur l’arène et n’y vit qu’un crell
bien entraîné et vicieux, et un homme marchant à sa perte. L’oiseau
provenait de son propre élevage ; il connaissait la race et n’avait aucun
doute sur l’issue du combat. Veruchia devait être folle – peut-être l’atmosphère lui avait-elle tourné l’esprit. En tout cas, c’était une occasion à
ne pas manquer.
— Vous avez une propriété dans le nord, contiguë à la mienne. En
échange, je miserai trois fois sa valeur marchande.
— Trois seulement ?
Son haussement d’épaules fut expressif.
— Cinq alors.
— Vous êtes prudent, Montarg.
Elle regrettait déjà ce geste insensé. À part une maison en ville, la
propriété était tout ce qu’elle possédait, avec quelques terres dans le sud,
stériles et de peu de valeur. Peut-être, si elle poussait l’enjeu assez haut, le
contraindrait-elle à refuser le pari. Jusqu’où pouvait-elle aller ? Huit ? Dix ?
— Dites-moi douze et je serai d’accord.
— Conclu.
La réponse avait été prompte ; l’homme se rapprochait de l’oiseau, et
tarder davantage pouvait lui faire rater sa chance, Et qu’importait la mise,
quand le résultat était chose acquise ?
— Vous êtes témoins, Selkas. Et vous, Vidda.
— Taisez-vous, fit sèchement la femme. (Elle respirait avec peine, les
poings serrés.) Je regarde la bataille.
Comme tous les autres.
Dumarest sentait leurs regards, percevait leur avidité, leur sauvage désir
d’action et de sang, cette tension causée par l’anticipation, qu’il avait déjà si
souvent éprouvée. Un petit ring renfermant deux hommes s’affrontant au
couteau, ou une arène luxueuse où des hommes se mesuraient aux bêtes
féroces, cela revenait au même. La taille mise à part, les publics ne variaient
pas. Tous témoignaient de la même avidité ; tous avaient la même exigence.
Il ignora les spectateurs, comme il traversait lentement la piste, les yeux
rivés sur le crell. Il était nu, à l’exception d’un pagne, et le soleil lui
chauffait le dos et les épaules, lui brûlait la plante des pieds. Il portait pour
seule arme un javelot long de deux mètres cinquante, et il savait que cette
longueur avait été savamment calculée. Il pouvait le lancer… une seule fois.
S’il manquait son but, ou si le coup n’était pas mortel, il n’aurait jamais une
seconde chance. Il pouvait charger, pointe en avant, mais cela équivalait à
en diminuer la longueur, pour le tenir bien en main, et s’il s’en servait
comme d’un bâton, il serait obligé de se mettre à portée du bec et des pattes.
Il ralentit un peu, s’arrêta quand le crell bougea. La bête était haute d’un
mètre soixante environ, avec un long cou qui haussait encore la tête d’un
mètre ; une boule de muscles couverte de plumes rudes, des serres d’acier,
un bec comme un vivant épieu. Elle bougea de nouveau, sautant de côté, et
le crissement sec du sable qu’elle fouissait était étrangement fort dans le
silence pesant. Elle se figea, attentive, et ses yeux mi-clos, reptiliens,
avaient dans leur fixité quelque chose d’hypnotique.
Elle chargea.
L’attaque fut subite : immobile la minute d’avant, elle fonçait à présent
tel un boulet de canon, faisant voltiger le sable sous ses pattes, le cou tendu
dans le bruissement des plumes de ses ailes atrophiées. Dumarest s’écarta
d’un bond, atterrit souplement à la manière d’un chat, sur ses orteils,
brandissant le javelot à deux mains. Il n’eut pas le temps de se servir de
l’arme. À peine avait-il atterri que le crell chargea à nouveau, déchirant le
sable dans une brusque volte-face, et sa patte griffue s’abattit à l’endroit
même où il s’était tenu.
Dumarest courut pour avoir la vie sauve.
Il entendit le rugissement de la foule tandis qu’il se ruait à travers l’arène,
un hurlement sauvage exprimant sa colère d’être ainsi frustrée du spectacle.
Il aperçut la porte béante donnant sur le vestiaire, le visage couturé de
Sadoua, les hommes debout sur des plates-formes de chaque côté, prêts à
l’abattre de leurs lances s’il approchait trop. Il fit un saut, très haut, effectua
un demi-tour tandis qu’il se trouvait en l’air, agrippant le javelot des deux
mains, ajustant son coup quand il se posa.
Mais le crell n’avait pas suivi. Il se pavanait à l’autre bout de la piste,
sous la tribune, la tête haute, griffant le sable avec arrogance. Du public
s’éleva une tempête de huées, devant ce qu’il considérait comme de la
lâcheté.
Une fille, jeune et jolie, défigurée par une hideuse passion, hurla :
— Donnez-lui le fouet ! Battez-le jusqu’au sang, ce chien !
D’autres reprirent son cri. Sadoua secoua la tête, comme un de ses aides
lui touchait le bras.
— Non. Pas encore. Cet homme lutte pour sa vie.
— Mais la foule ?
— Qu’elle aille au diable ! Ce qu’elle veut, c’est du sang, et pas de
l’habileté. Ne peuvent-ils pas comprendre qu’il voulait se rendre compte de
ce que le crell pouvait faire ? À présent, tais-toi, et regarde !
Dumarest enfonça la lance dans le sable, mit un genou à terre et frotta ses
mains dans la poussière, sans jamais quitter le crell des yeux. Celui-ci
continuait à se pavaner de long en large, jouant de son bec qui brillait dans
le soleil. Tel un serpent, il s’immobilisa quand Dumarest se redressa et,
lance haute, commença à avancer lentement dans sa direction.
La foule se tut et attendit.
C’était une brute, une bête élevée dans un but précis, dont on avait
accentué les attributs naturels à une fin déterminée. Mais c’était quand
même une bête au cerveau obtus, gouvernée davantage par l’instinct que par
la réflexion. Dumarest concentra sur elle son attention, en traversant
l’arène. Il y aurait un point qu’il ne pourrait franchir sans être attaqué. Une
ligne invisible qui constituait la limite territoriale de cette créature. Elle
attaquerait tout ce qui franchirait cette limite, férocement, sans attendre et
sans prévenir. Mais, sauf si elle était rendue folle par l’odeur du sang, elle
n’attaquerait probablement jamais de plus loin.
Il se rappela la fille qui réclamait en hurlant qu’on le fouette jusqu’au
sang. Il ne pouvait espérer s’en tirer en restant à bonne distance.
S’il y avait une bonne distance. Si le crell se contentait de rester dans son
coin.
En voyant s’accélérer le mouvement des pattes, Dumarest sut qu’il
n’allait pas s’en contenter. Il allait parcourir toute la longueur de l’arène qui
était son présent domaine, et lui, inévitablement, se trouverait trop près à un
moment donné.
Pourtant, il continua d’avancer.
Il avait pour lui son javelot, ses mains et ses pieds, son cerveau. Il pouvait
penser et calculer, avantage millénaire de l’homme sur la bête. Il pouvait
anticiper et être prêt à agir au moment voulu. Sa vie dépendait de son
jugement.
Le crell tressaillit puis se figea comme il l’avait fait auparavant.
Dumarest fit encore un pas, lentement, puis un autre, et un troisième. Il se
laissa tomber quand l’oiseau chargea.
Il mit en terre son genou gauche, le pied droit bien calé dans le sable, sa
jambe formant un angle droit avec son corps. Il tenait le javelot à une faible
hauteur, le bout fiché dans le sable, tout contre son pied droit. La pointe
était dirigée vers le haut, et brillait à un mètre cinquante du sol, braquée sur
la poitrine du crell en pleine charge.
Il le vit s’empaler. L’acier luisant s’enfonça de toute sa longueur dans les
plumes. Un coup lui engourdit le pied, et des éclats de bois passèrent à
quelques centimètres de son visage quand la serre de l’animal lui arracha le
javelot des mains. Il le lâcha, sentit un jet de sang l’inonder, et roula
frénétiquement sur le côté tandis que le crell griffait le sable, se relevant au
moment où le bec frappait le sol à la place où il s’était tenu.
La foule rugit, dans un bruit de tonnerre semblable à celui de son sang.
Le crell n’était pas mort. Les os avaient dévié la pointe du cœur, et la
douleur l’avait plongé dans une fureur démente. Il vit Dumarest et fonça,
tandis que l’extrémité du javelot, heurtant le sable, faisait pénétrer la pointe
davantage. Il s’arrêta, ahuri, puis leva une patte griffue pour arracher la
lance de sa poitrine.
Dumarest s’élança. Il se rua en avant, de toute la vitesse de son corps,
ignorant la douleur dans son pied meurtri, avec la hâte du désespoir.
Comme le crell se préparait à attaquer du bec et des pattes, il bondit, saisit
le cou mince et enserra le corps rond entre ses jambes. Sous lui, le volatile
fit exploser sa rage, se tordant, sautant, essayant à l’aide d’une patte de se
débarrasser de cette chose sur son dos.
Les serres ne pouvaient l’atteindre, mais le bec le pouvait. Dumarest
courba la tête pour l’éviter, étreignit le cou des deux mains, sentit les
muscles et les tendons se raidir, et le sang battre dans une artère épaisse
comme un câble. Il referma sa bouche sur elle, ses dents mordirent la peau
épaisse, le cartilage en dessous, le muscle et la chair – mordirent, jusqu’à ce
qu’un flot de sang le fasse soudain suffoquer, une fontaine rubis qui
jaillissait en chatoyant dans la lumière.
Le reste ne fut plus qu’une question de minutes.
C’était une chose qu’elle n’oublierait jamais.
Veruchia restait assise, stupéfiée par le vacarme, l’ouragan de cris suscité
par le relâchement de la tension, qui s’était élevé et s’élevait encore des
gradins : les hommes, le visage empourpré, braillaient et jetaient des pièces
dans l’arène, en une pluie étincelante ; les femmes, hurlantes, arrachaient
leurs vêtements, dénudant leurs épaules et leur poitrine, offrant leur corps
au vainqueur. L’émotion formait un nuage palpable.
C’était de l’hystérie, elle le savait, mais le savoir ne lui servait à rien. Elle
avait déjà assisté aux jeux, vu des hommes mourir, et, rarement, gagner,
mais jamais encore elle n’avait ressenti ce qu’elle ressentait en ce moment. Elle avait gagné. L’homme sur lequel elle avait misé avait gagné. Eux deux
avaient gagné. Eux deux ?
Elle regarda l’homme dans l’arène. Il était debout, miraculeusement
intact, vacillant un peu entre les bras solides qui le soutenaient. Il semblait
oublieux des cris et des vivats, des jeunes garçons qui ramassaient les
offrandes, des aides qui emportaient le cadavre du crell. Comment aurait-il
su qu’elle avait joué sur lui, contre toute logique ? Comment aurait-il
deviné l’angoisse qui lui avait serré le cœur durant le combat ?
Selkas chuchota à son oreille, d’une voix calme :
— Regardez Montarg. Lui avez-vous déjà vu un air si amer ?
Elle continua à fixer l’arène.
— Il a perdu. Il déteste perdre à quoi que ce soit. Mais paiera-t-il ?
— Il n’aura pas le choix. Un pari engagé devant témoins, devant Chorzel
lui-même, comment pourrait-il refuser ? (Selkas gloussa d’amusement.)
Vous devriez le regarder, Veruchia, et savourer votre revanche.
Elle lui jeta un unique coup d’œil, et vit sa fureur, son air menaçant, puis
se détourna avant qu’il ait pu croiser son regard, il n’était pas dans sa nature
d’afficher son triomphe.
— Douze contre un, murmura Selkas. Bien joué. Il aura du mal à trouver
cet argent. (Il gloussa derechef.) Je vous avais dit que vous ne pouviez
perdre.
— Comment pouviez-vous en être aussi sûr ?
— Je connais cet homme. Je vous l’ai dit. C’était sur un monde dont j’ai
oublié le nom, il y a des années, un fait sans importance mais qui m’est
resté dans la mémoire. Je m’ennuyais. On avait organisé un combat, et
j’étais allé voir ce qu’on y offrait. C’était la chose habituelle, des hommes
se battant au couteau, d’autres pariant sur l’issue du combat, un passe-
temps, sans plus. L’un des concurrents était jeune, un peu nerveux. Un des
soigneurs lui tendit un couteau et, quand il avança la main, le laissa tomber.
Il le rattrapa avant qu’il touche le sol. (Selka eut un haussement d’épaules.)
C’est un vieux truc visant à affaiblir l’adversaire, un coup monté d’avance
pour étaler une feinte rapidité. Mais cette fois-là, il s’agissait d’un accident
réel. L’homme était d’une vitesse prodigieuse.
Elle contempla la silhouette tout au bout de l’arène. Il avait presque
atteint la porte ; bientôt il aurait disparu à sa vue.
— Cet homme ?
— Le même. J’ai vu bien des combattants, tellement que leurs visages
sont brouillés dans ma mémoire, et que j’ai oublié leur adresse, mais lui, je
ne l’oublierai jamais. Il était jeune à l’époque, un débutant peu exercé au
maniement du couteau, mais rapide. Incroyablement rapide. Question de
réflexes, sans nul doute, mais c’était une joie pour les yeux. Vous avez
remarqué comment il a enfourché le crell ?
Elle acquiesça.
— Cela demandait de la rapidité. Rapidité de décision et d’action. Une
fraction de seconde trop tard, et la bête se serait retournée et lui aurait
arraché l’estomac. Un homme de moindre valeur aurait hésité, et payé de sa
vie cette hésitation. Et le reste ? Mais vous avez sûrement remarqué tout
cela.
La course furieuse, les charges, les bonds frénétiques de l’oiseau
mourant. Et même mort, l’animal avait continué à marteler le sable, ses
muscles géants stimulés par des réflexes incontrôlés. Oui, elle avait
remarqué.
— Je savais qu’il gagnerait, reprit Selkas. Un lutteur qui a réussi à
survivre aussi longtemps, un homme aussi rapide, comment pouvait-il
perdre ?
Il avait disparu à présent, englouti par la porte et, d’une certaine façon,
l’arène semblait vide en dépit de la foule et des hommes qui continuaient à
nettoyer le sable. Veruchia se leva, peu désireuse d’assister à un nouveau
combat, sachant qu’il serait bien trivial par rapport à ce qui venait de se
produire. Et elle n’avait aucune raison de rester là. Elle avait fait acte de
présence aux jeux, Chorzel l’avait vue ; s’il s’élevait contre son départ
prématuré, elle plaiderait une soudaine indisposition.
Elle jeta un regard dans sa direction ; il avait toujours cet air tendu, rigide
dans son fauteuil, les mains crispées sur les accoudoirs. Cela lui parut
anormal, et elle se détourna en fronçant les sourcils, fit trois pas avant de
s’arrêter pour le regarder encore. La sueur ne lui humectait plus le visage.
En quelques secondes elle fut auprès de lui.
— Vite, intima-t-elle aux serviteurs. Apportez quelque chose pour
ombrager le Propriétaire. Dépêchez-vous !
L’étoffe détrempée qui lui entourait le cou résista à ses tentatives pour la
dénouer et, avec la force de l’impatience, elle déchira la tunique. En
dessous, il portait une cotte de mailles protectrice, et elle s’étonna de cette folie : rester assis en plein soleil avec un tel poids de métal sur le dos. Pas
étonnant qu’il ait eu si chaud.
Tandis que le vêtement cédait sous ses doigts, elle ordonna :
— Demandez une assistance médicale. Allez chercher son médecin
personnel et apportez de l’eau et de la glace.
Sous la cotte de mailles, la chair nue était froide et humide au toucher,
d’une froideur peu naturelle. Elle se pencha pour écouter le cœur, crut
d’abord qu’il avait cessé de battre puis perçut un faible et pesant écho. Elle
se redressa et découvrit les visages qui l’entouraient.
Montarg se précipita :
— Que se passe-t-il ?
Chorzel est malade.
— Le Propriétaire ? Malade ? (La voix de Vidda était tendue,
frémissante.) Est-ce qu’il va mieux ?
— Une attaque, peut-être ? (Belev aspira sa salive entre ses dents.) On
l’avait mis en garde contre les trop fortes excitations.
— Laissez-moi voir.
Izane allongea le cou. Un autre lui fit écho.
— Moi aussi.
— Est-il mourant ?
Ils se pressaient tout autour, en prédateurs avides de participer à la tuerie,
encore sous l’influence de l’arène. Ce serait une chose étrange, pensa-t-elle,
avec un curieux détachement, que les jeux dont il avait été l’instigateur
soient la cause de sa mort.
Sadoua jubilait.
— Tu as réussi, croassa-t-il. Tu as gagné ! Mon vieux, je suis fier de toi !
Dumarest se redressa. La pénombre du vestibule était rafraîchissante
après la chaleur cuisante du dehors. Il aspira l’air, se remplissant la poitrine
à profondes goulées pour oxygéner son sang. Un jeune garçon s’avança
pour lui offrir une coupe de vin. Le maître de combat la jeta à terre.
— Pour le vainqueur, ce qu’il y a de meilleur ! rugit-il. Apporte le
Champagne frappé dans les verres spéciaux.
Il sourit et, entourant d’un bras lourd les épaules de Dumarest, le mena
vers une couche.
— Tu vas boire, dit-il. Et te reposer. Et je vais faire venir le meilleur
masseur pour t’enlever la moindre douleur et la moindre raideur de chaque
centimètre carré de ton corps. Sais-tu ce que tu as fait ?
Il arracha les verres des mains du garçonnet, en tendit un à Dumarest et
vida le sien d’un trait.
— Tu as montré le moyen de venir à bout de ces foutus oiseaux, voilà ce
que tu as fait. J’ai suivi chaque seconde de la bagarre et je sais reconnaître
quand un homme calcule ses gestes et quand il se fie à la chance. Tu savais
ce que tu faisais, tout au long. Je l’ai deviné quand tu t’es mis à courir, et
ma conviction était faite quand tu es revenu en arrière. As-tu entendu la
foule ? J’ai cru que mes oreilles allaient éclater. Petit ! Encore du
Champagne !
Le vin était frais et doux, et s’évaporait presque dans la bouche.
Dumarest posa son verre et, pendant que Sadoua le remplissait,
demanda :
— L’argent ?
— Tu l’auras, et celui qu’on t’a jeté en hommage aussi, jusqu’à la
dernière pièce. Les garçons sont en train de les ramasser et ils savent que je
ferais couper les doigts du premier qui essaierait de voler, (il abaissa un peu
la voix.) Et tu peux également avoir la femme de ton choix, si tu veux. Il
n’y a pas de fille ou de femme ici qui ne serait fière de t’emmener dans son
lit. Elles te paieraient même. Rien n’est trop bon pour un vainqueur.
Pour un vainqueur, oui, mais s’il avait perdu ? Dumarest haussa les
épaules.
— Les femmes, je peux m’en passer.
— Et cette garce qui réclamait qu’on te fouette, insista Sadoua. Tu
pourrais lui donner une leçon. Fais-lui donc goûter du fouet à son tour.
Non ? Eh bien, prends encore un peu de vin.
Il versa le Champagne et s’assit, le matelas moelleux se creusant sous son
poids lourd.
— Tu as chassé, enchaîna-t-il. Tu sais comment fonctionne le cerveau
d’une bête. Bien joué, le coup du javelot, mais tu as visé un peu trop haut.
Quinze centimètres plus bas et tu aurais atteint le cœur. Tu le sauras, la
prochaine fois.
— Il n’y aura pas de prochaine fois.
— Non ?
— J’ai eu de la chance, poursuivit Dumarest. Ces lances sont trop
courtes. Si tu veux voir plus d’hommes sortir vivants de l’arène, fais-les
rallonger de trente bons centimètres. Et entraîne-les. Fais construire un
simulacre de crell et apprends-leur comment lancer et tenir le javelot. Et donne-leur un couteau. (Il toucha ses lèvres, ses dents.) Avec un couteau,
j’aurais pu trancher net la tête de cette bestiole.
— Ce n’est pas moi qui décide des règles. (Sadoua finit son verre.) Mais
je vais te dire une chose. Tu reviendras. Si tu restes sur ce monde, tu n’auras
pas le choix. De quelle autre façon vas-tu gagner de l’argent ? Et tu es bon,
fit-il d’un ton plaintif. Trop bon pour qu’on te perde. Tu pourrais avoir la
belle vie ; Quelques combats, de l’argent, toutes les femmes que tu
voudrais. Un vainqueur est très fêté, on l’emmène partout.
— Comme un toutou ?
— Qu’est-ce que ça fait ? Tu mangerais bien et te la coulerais douce.
Réfléchis-y, hein ?
Dumarest hocha la tête.
— Tu seras toujours le bienvenu ici chaque fois que tu le voudras.
(Sadoua éleva la voix.) Larco ! Viens, et fais ton travail.
Dumarest se détendit sous les doigts du masseur qui pétrissaient ses
membres. L’huile était tiède, l’homme habile, ses mains exploratrices
soulageaient chaque muscle, chaque tendon. Il prit son temps, et Dumarest
était presque endormi quand il sentit les mains abandonner son corps.
— Je m’appelle Seikas, dit une voix. Et vous, à ce qu’on m’a dit,
Dumarest. Earl Dumarest. J’aimerais vous parler.
— Plus tard.
— Non. L’affaire est d’une certaine importance. Dumarest soupira et
ouvrit les yeux. L’homme était grand et d’allure aisée, vêtu de riches
étoffes, une chaîne, garnie de pierres précieuses pendait à son cou. Il sourit
quand Dumarest s’assit, et lui tendit la main, paume tournée vers le haut.
— Une coutume de ce monde, expliqua-t-il. Je vous montre ainsi que je
n’ai pas d’arme. Vous êtes censé toucher ma main avec votre paume. C’est
un geste d’amitié.
— Et votre autre main ?
— Celle-là aussi. (Seikas la lui offrit.) D’habitude, on ne présente les
deux mains qu’aux intimes ou aux ennemis déclarés si l’on désire
parlementer. L’une comme marque de confiance, l’autre pour inspirer le
même sentiment. Vous trouvez la coutume amusante ?
— Étrange.
Dumarest effleura les mains tendues. La peau était lisse, sans trace
d’empâtement, les doigts longs et effilés : des mains d’artiste, en tout cas
celles d’un homme qui n’avait jamais connu le travail physique.
— Et ne rimant pas à grand-chose.
— Peut-être, mais elle est très ancienne. Vous intéressez-vous à ce qui est
ancien ?
— À certains moments, oui.
Mais pas en ce moment, approuva Selkas. Pour l’instant, vous voulez
connaître les raisons de ma présence ici.
Il promena son regard autour de lui. La couchette se trouvait dans un coin
retiré de la salle, le masseur avait pris congé. Ils étaient isolés. Du dehors
leur parvenait un rugissement, et la voix hargneuse de Sadoua qui
maudissait l’imbécile qui venait de répandre son sang sur le sable.
— Le dernier assaut de la journée, commenta-t-il rêveusement. Et pour
quelqu’un, la dernière bataille de sa vie. Quelles sont vos intentions ?
— Prendre mon argent et m’en aller, répondit Dumarest.
— Partir d’ici ? (Selkas eut un haussement d’épaules.) Cela pourrait se
faire – votre salaire plus les offrandes vous permettraient juste d’acheter un
passage en Haut… mais après ? Arriver sans le sou sur un nouveau monde ?
Ce n’est pas une perspective agréable, mon ami. (Il avança une main et
toucha les côtes saillant sous la poitrine de Dumarest.) Et il ne Serait pas
prudent de voyager en Bas. Dangereux de recommencer si tôt. Vous avez
perdu votre graisse, et les trajets sont longs, de Dradea. Il semble que vous
n’ayez pas d’autre choix que vous battre à nouveau.
Affronter le sable, le soleil et le crell féroce ; entendre gronder la foule et
se mesurer à une bête, en se fiant toujours à sa vitesse et son adresse. La
belle vie, selon certains, mais Dumarest savait à quoi s’en tenir. Tellement
d’accidents pouvaient survenir : son pied pouvait déraper sur une aspérité,
la tige du javelot pouvait se rompre, un crell pouvait ne pas observer
aveuglément le comportement attendu. Sur Dradea, les chances contre les
combattants étaient trop inégales.
D’un ton morne, il dit :
— Il y a toujours une alternative.
— Sur un monde étranger dont on ignore les possibilités ? (Selka leva les
épaules.) peut-être, mais je vous crois plus avisé. Vous n’avez pas combattu
uniquement par choix ; la nécessité a dû jouer un rôle là-dedans. (Sans
transition, il poursuivit :) Je suis venu vous offrir un emploi.
Dumarest s’attendait à cela :
— Et c’est ?
— Il y a une femme qui m’est chère pour des raisons que vous n’avez pas
besoin de connaître. Une personne que je tiens en haute estime. Je veux que
vous la protégiez.
— Garde du corps ?
— Plus que cela. Je donne au mot protection un sens plus large que la
tenir à l’abri d’une attaque physique. Elle est seule et pratiquement sans
amis. Certains ont des raisons de la dénigrer, et il est important en ce
moment qu’elle paraisse forte. Elle a besoin de quelqu’un qui renforce son
courage et sa détermination, un homme solide qui sera davantage qu’un
serviteur, je pense que vous pourriez être cet homme. Acceptez, et vous
n’aurez aucune raison de le regretter.
— Et qui, est cette femme ?
— Vous la verrez ce soir. Je l’ai invitée à dîner, avec quelques autres
personnes. Vous serez présent. J’enverrai quelqu’un vous chercher à la nuit
tombée. (Selkas marqua un temps, et continua :) Autre chose. Je ne veux
pas qu’elle sache que je vous emploie. Vous serez invité en tant qu’ami.
Mais vous resterez auprès d’elle, l’accompagnerez, en insistant si elle
proteste. Je m’en remets à vous pour venir à bout de ses objections.
Comprenez-vous ?
— Je crois.
— Et vous êtes d’accord ?
— Je vous dirai cela, répliqua Dumarest, une fois que j’aurai vu cette
femme.