AdE 08 - Le vaisseau du passé

E.C. Tubb · Chapitre 4 sur 8

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AdE 08 - Le vaisseau du passé

Chapitre IV

 

Rien n’avait changé. En pénétrant dans le palais à grandes enjambées,

Montarg eut l’impression d’avoir été berné. Le Propriétaire avait régné si

longtemps qu’il semblait incroyable que les choses puissent continuer

comme avant. Pourtant la cité bourdonnait d’activité dans le soleil matinal,

et les sous-locataires et les déshérités étaient indifférents aux événements de

la nuit passée. Voilà pour la grandeur. Un souverain mourait, et nul ne

paraissait s’en soucier.

Mais lui s’en souciait, et Veruchia aussi sans doute, mais bien sûr, ils

avaient leurs raisons.

Il gravit la dernière marche et traversa un couloir pour emprunter enfin un

ascenseur qui le conduisit à un étage élevé. C’était ici que Chorzel avait

vécu ; il aimait se tenir à cette fenêtre et contempler l’activité de la rue. Il

avait fait refaire entièrement la décoration, avec une splendeur barbare, des

teintes vives et des sculptures suggestives ; des boucliers, des épées et des

casques ornaient les murs : prolongement puéril de son amour pour l’arène.

Une ombre écarlate se dressa devant lui.

— Monseigneur ?

Un des acolytes du cyber, toujours sur ses gardes, un jeune homme

entièrement dévoué à son maître et à l’organisation à laquelle il appartenait.

— Je suis Montarg. Surat m’attend.

— Un moment, Monseigneur. (L’ombre s’éloigna d’un pas glissant et

revint aussi silencieusement.) Vous pouvez entrer, Monseigneur.

Le cyber occupait une suite d’une simplicité Spartiate, ne renfermant que

le strict nécessaire, sans aucune concession au luxe. Il se leva à l’entrée de

Montarg et resta debout à son bureau, flamme vivante dans sa robe écarlate,

le sceau du Cyclan flamboyant sur sa poitrine. Il faisait chaud dans la pièce,

malgré le climatiseur, et Surat avait rejeté le capuchon de sa robe. Dans la lumière qui se déversait à flots par les fenêtres, son crâne rasé avait l’aspect

d’une tête de mort.

— Monseigneur.

Il s’inclina et attendit.

Mes félicitations, Cyber, vos prédictions étaient exactes à cent pour cent.

Le Propriétaire est mort.

— C’était une prédiction facile à faire, Monseigneur.

— C’est juste, tous les hommes sont mortels, mais vous aviez établi

l’heure précise de sa mort.

— Simple question d’extrapolation, Monseigneur. (La voix du cyber était

uniformément modulée, dénuée de tout facteur d’irritation.) Je connaissais

sa condition physique et je recevais des informations de l’appareillage qui

le maintenait en vie. N’importe lequel de mes acolytes aurait pu prédire sa

mort avec autant de précision. J’espère que mes prévisions vous ont été

utiles ?

— Elles m’ont permis de gagner du temps, Cyber. Je dois vous en

remercier.

— Et maintenant, Monseigneur ?

— Hamane a des soupçons. Il insiste pour qu’on enquête sur les

circonstances de la mort du Propriétaire. Que trouvera-t-on ?

— Selon ma prévision, le facteur de probabilité pour qu’il relève des

traces prouvant un assassinat est de soixante-huit virgule sept. Mais il

hésitera, devant son incapacité à expliquer la rechute inattendue, et dans son

désir d’éviter les blâmes. Les preuves seront insuffisantes pour convaincre

les autres.

Montarg hocha la tête, soulagé.

— Il y a peu de doutes que je sois l’héritier. La question maintenant est

celle-ci : êtes-vous prêt à me servir comme vous avez servi Chorzel ?

— Je sers le Cyclan, Monseigneur. Si vous souhaitez vous assurer ses

services, rien ne s’y oppose. Votre politique sera-t-elle la même ?

— Je l’ignore. Je dois y réfléchir. Chorzel avait quelques bonnes idées

mais je ne suis pas sûr qu’il les ait appliquées avec la plus grande efficacité.

(Son ton se fit un peu acerbe.) Je vous en tiens pour responsable, Cyber. Il

s’appuyait trop sur vous. Il faut prendre soi-même ses décisions.

— Je donne des conseils, Monseigneur, rien de plus. Je ne juge pas, pas

plus que je condamne ou que je prends parti. Mes devoirs consistent à vous

présenter le résultat logique de toute action que vous vous proposez d’entreprendre, à vous aider à parvenir à une décision en vous démontrant

l’aboutissement inéluctable de toute série d’événements.

À partir d’une poignée de faits, en déduire par extrapolation une centaine

d’autres. À partir de ce qui était, prévoir ce qui sera, fatalement. Un

ordinateur vivant, avec une machine en guise de cerveau.

— Le pouvoir, dit lentement Montarg. Chorzel voulait le pouvoir. Mais il

possédait un monde, quel plus grand pouvoir un homme pourrait-il détenir ?

— Qu’est-ce que le pouvoir, Monseigneur ? La fortune ? L’argent ne peut

acheter que ce qui est à vendre. La force ? Il y a toujours le danger de voir

se dresser une force supérieure qui écrase la vôtre. L’influence ? Elle est

déterminée par le concours des circonstances. Le vrai pouvoir repose sur

une seule chose : la faculté d’obliger les autres à agir comme vous le dictez.

Une fois ce résultat atteint, le reste suivra. Mais un homme civilisé est

rarement loyal dans le vrai sens du terme, Son esprit est distrait, ses

énergies ne sont pas canalisées et se perdent dans un réseau d’idéaux

contradictoires. Le défunt Propriétaire savait tout cela.

Montarg ne le savait que trop bien. Il se rappelait les longues

conversations, les théories, la vaine envie de Chorzel quand il parlait

d’autres cultures : comment un millier d’hommes étaient morts avec joie sur

un mot de leur souverain ; comment de vieux chefs étaient enterrés avec

cent guerriers qui s’étaient suicidés pour suivre leur suzerain dans la mort.

Une loyauté de cette nature était chose rare.

— Il voulait être roi dans la plus juste acceptation, dit-il. S’asseoir sur un

trône en sachant que le monde était à ses pieds.

— Et vous, Monseigneur ?

La tentation était irrésistible : siéger à la tribune dans l’arène, occuper le

siège royal, exercer le pouvoir ultime. Il se souvint du rugissement de la

foule et imagina à quoi il ressemblerait, non pas devant le spectacle de la

mort, mais devant sa vivante présence. Posséder un monde, non de

locataires et de déshérités, mais d’esclaves.

Il cilla, conscient du regard attentif du cyber, et du fait que son

imagination s’était laissée entraîner sur des sentiers choisis par lui. Mais la

tentation demeurait.

— Nous devrons en discuter, une fois que j’aurai hérité. Quelle est votre

prédiction à ce sujet ?

— La probabilité que le Conseil reconnaisse vos droits est de quatre-

vingt-neuf pour cent.

— Elle devrait être de cent pour cent.

— Ce serait alors une certitude, Monseigneur, et rien n’est jamais certain.

Il existe toujours la possibilité d’un facteur inconnu, et toute prédiction doit

en tenir compte. Et je dois vous avertir que ma prédiction est fondée sur ma

connaissance actuelle de la situation. Si vous êtes au courant de quoi que-ce

soit qui pourrait l’affecter, il serait sage de m’en informer.

Montarg jeta un regard sur les papiers soigneusement empilés sur le

bureau, masse de rapports et de données associées, sans intérêt pour

certaines, mais dont chaque parcelle avait une signification pour le cyber.

Il répondit sèchement :

— Vos propres sources d’informations me semblent adéquates.

Il y a un décalage temporel, Monseigneur, qu’il est impossible d’éviter.

Peut-être en cette seconde même se produit-il un événement qui pourrait

modifier complètement la valeur de ma prédiction. Un assassin s’apprêtant

à vous tuer, par exemple. S’il y parvenait, comment pourriez-vous hériter ?

— Soupçonnez-vous une chose semblable ?

— L’ordre de probabilité est très faible, mais il existe quand même, et il

faut le pendre en considération. Par conséquent, Monseigneur, si vous

détenez n’importe quelle information récente, n’hésitez pas à m’en faire

part.

— Selkas a fait preuve d’une activité peu coutumière. (Le ton de Montarg

était maussade.) Qui aurait cru qu’il prendrait tant d’intérêt à l’affaire ?

Episko est impossible à joindre, ses serviteurs ont dit qu’il était à la chasse,

et Boghara exige ma promesse, si j’hérite, de fermer l’arène. Et Veruchia a

un amant, ajouta-t-il, après réflexion. Un lutteur de l’arène.

— Un amant, Monseigneur ?

— Incroyable, n’est-ce pas ? Hier vous auriez affirmé que c’était

impossible. Comme tous ceux qui la connaissent. Mais le fait est là, j’ai

appris la nouvelle de ceux qui les ont vus ensemble, et il ne peut y avoir

aucun doute. Ils ont dit qu’elle se comportait comme une fillette stupide.

Probablement le récompense-t-elle ainsi de lui avoir fait gagner autant

d’argent. (Son visage s’assombrit à ce souvenir.) Dumarest, reprit-il. Earl

Dumarest. C’est un nom dont je me souviendrai.

— Il ne serait pas sage de mettre à exécution ce que vous avez en tête,

Monseigneur.

— Pourquoi donc ? Veruchia m’a ridiculisé et lui enlever son amant serait

une douce revanche.

— C’est un lutteur aguerri. Vous pourriez engager des assassins mais

ceux-ci pourraient échouer, et on pourrait les faire parler. Je dois souligner

la délicatesse des prédictions que je dois faire en ce moment, Monseigneur.

De menus événements peuvent avoir des conséquences d’une portée

incalculable, et pourraient facilement bouleverser le schéma actuel. Peut-

être cela vous intéressera-t-il d’étudier certaines de mes extrapolations,

basées sur différentes lignes de conduite suggérées par le défunt

Propriétaire. Elles pourraient vous guider dans le choix de vos propres

décisions.

Plus tard, quand Montarg sortit des appartements du cyber, il s’arrêta

devant les ornements barbares, et des idées dorées lui tournaient la tête.

Chorzel était plus retors qu’il ne l’avait soupçonné ; l’avenir dépeint par

Surat était plein de promesses enivrantes.

Il laissa ses yeux errer sur les boucliers, les épées, les casques et les

lances, les sculptures suggestives. À présent, tout cela ne lui paraissait plus

aussi puéril.

*

* *

Resté seul, Surat se tint un long moment debout près de son bureau puis

s’assit pour permettre à son esprit d’assimiler les données nouvellement

acquises. Montarg ne posait aucun problème ; cet homme était semblable à

un enfant qui se laissait séduire par des jouets brillants, incapable de

discerner la main qui lui tendait l’appât. On pouvait le diriger, l’influencer,

lui faire suivre le chemin tracé par le Cyclan. Quand il deviendrait

Propriétaire, il jouirait de tout l’apparat de l’autorité, mais le pouvoir réel,

comme toujours, résiderait dans l’organisation dont Surat faisait partie.

Il appuya sur un bouton ; à l’acolyte qui entra dans la pièce, il dit :

— Un homme a combattu dans l’arène, hier. Son nom est Dumarest.

Obtenez toutes les informations disponibles.

Le jeune homme s’inclina.

— Oui, maître.

— Sur-le-champ. Il s’agit d’une affaire urgente.

Il reporta son attention sur les papiers rangés sur son bureau, les

parcourant avec la vitesse due à l’entraînement, assimilant mille bribes

d’information que son cerveau, pendant qu’il lisait, mettait en corrélation

pour former un tout. Les récoltes avaient été mauvaises dans la province de

Tien, un raz de marée avait détruit un village sur la côte, on avait découvert des fissures en un point éloigné du sud. Dans la cité, un homme avait été

tué, attaqué sans raison apparente, et son corps avait été cruellement dépecé

au couteau. Deux nouvelles boutiques s’étaient ouvertes ; on y vendait des

vêtements protecteurs. Le Conseil devait examiner une proposition de

construction d’une nouvelle arène, plus vaste. On enregistrait un nombre

croissant de défections parmi ceux qui entreprenaient des études

supérieures. Les policiers revendiquaient une mobilité accrue et des salaires

plus élevés.

Le communicateur bourdonna, et il appuya sur la touche. C’était l’acolyte

qui faisait son rapport.

— Maître, le dénommé Dumarest est arrivé sur Dradea il y a cinq jours, il

avait un crédit peu élevé et a tout dépensé pour payer son logement et une

alimentation riche en protéines. Apparemment incapable de trouver un

emploi lui convenant, il s’est porté volontaire pour combattre dans l’arène.

À présent il réside chez la Haute Locataire Veruchia.

— Il faut le tenir sous surveillance. Occupez-vous-en.

— Maître.

Le visage juvénile mais déjà durci par la détermination s’effaça quand

Surat coupa la communication. Un autre, presque son jumeau, se leva vers

Surat quand celui-ci pénétra dans la chambre intérieure.

— Isolation maximum, ordonna-t-il.

Même le commandement ne parvenait pas à durcir la douce intonation de

sa voix, mais ce n’était pas nécessaire.

— Aucune interruption de quelque nature qu’elle soit ne doit être

permise.

L’acolyte sortit pour monter la garde devant la porte fermée, et Surat

effleura l’épais bracelet qui entourait son poignet gauche. Le mécanisme

libéra des forces invisibles, créant un champ impénétrable à tout système

d’espionnage.

Étendu sur la couche étroite, il ferma les yeux et se concentra sur la

formule Samatchazi. Le battement de son cœur se ralentit, sa respiration

s’affaiblit, sa température baissa, comme s’il s’était endormi.

Graduellement, il perdit tous les sens de la perception ; s’il avait ouvert les

yeux, il aurait été aveugle. Il reposait, détaché de tout, isolé de la réalité

extérieure ; seule demeurait vivante sa conscience individuelle, enfermée

dans son crâne. C’était à ce moment seulement que les greffes d’éléments

Homochon devenaient actives.

Surat entrait dans un monde nouveau.

Un univers d’arcs-en-ciel changeants, un kaléidoscope merveilleux de

couleurs variées, cristallines, éclatant sans cesse en formations nouvelles,

enchanteresses. Il lui semblait évoluer dans un labyrinthe de lumière, où des

traits, des flèches et des arcs de couleur pure s’étiraient à l’infini, de tous

côtés. Les surfaces se modifiaient, et il entrevoyait d’indicibles vérités, et

tous les mystère$ de l’univers paraissaient sur le point de lui être révélés. Et

les couleurs étaient vivantes, palpitantes d’intelligence et de conscience

individuelle. Il était un avec elles, parmi elles, il partageait le gestalt

universel et y contribuait, et sentait son ego s’élargir, en même temps qu’il

servait à élargir celui des autres.

Et quelque part vers le centre de cet éblouissant complexe lumineux se

trouvaient le cœur et le cerveau vivants du Cyclan. Enfouie sous des

kilomètres de roche, l’intelligence centrale était le noyau d’où émanait cette

puissance inouïe qui embrassait des mondes. Elle perçut sa présence

mentale et absorba ses connaissances comme la lumière engloutit l’ombre.

Rien d’aussi lent que la communication verbale, mais une communion

mentale exprimée par des mots-transmission organique instantanée, en

regard de laquelle même la vitesse de la supra-radio était peu de chose.

— Dumarest ! Sur Dradea ?

Affirmation.

— Incroyable que les prédictions antérieures aient pu être à ce point

inexactes. Aucun doute n’est-il possible ?

Négation.

— Il reste la possibilité d’une erreur. Jusqu’à ce que cela soit résolu,

accordez-lui toute votre attention. L’importance de cet homme ne peut être

surestimée. Toutes les précautions doivent être prises. Tenez-moi au

courant.

Approbation.

— Accélérez nos plans en ce qui concerne le nouveau Propriétaire.

Temps imparti pour exécution réduit d’un quart.

Une question.

— En aucune circonstance. Vous serez tenu personnellement pour

responsable.

Ce fut tout.

Le reste n’était qu’extase, ivresse mentale, tout ce qu’un cyber pouvait

jamais connaître de plus proche du plaisir sensuel.

Toujours, après la communication, pendant que les éléments Homochon

greffés retombaient dans la quiétude et que la machinerie organique

commençait à se réassocier à l’esprit, venait la période de la révélation

suprême. Surat dérivait dans l’infini des limbes, percevant des souvenirs

étrangers, des situations qu’il n’avait pas connues, captant brièvement des

pensées fantastiques, découvrant des environnements insolites : des

parcelles du trop-plein d’autres esprits, des résidus de puissantes

intelligences, captés et retransmis par l’énergie de l’intelligence centrale, ce

vaste complexe cybernétique où résidait tout le pouvoir du Cyclan.

Un jour, il en ferait partie.

Il se redressa, pleinement conscient, ouvrant les yeux sur les motifs

éclatants que le soleil dessinait au plafond, traçant en ombres et en lumière

symétriques les lignes de son propre avenir. Son corps allait vieillir et

mourir, mais son cerveau serait récupéré et incorporé à l’intelligence

centrale, pour y demeurer, vivant et conscient, jusqu’à la fin des temps. Il

deviendrait une part d’un être supérieur, d’un complexe massif de cerveaux

actifs, partageant sans cesse l’expérience du gestalt qu’il venait de

connaître.

Sa récompense. La récompense de chaque cyber s’il obéissait et s’il

n’échouait pas.

Elle était jeune et souple, et pleine de passion. Elle était venue à lui avec

ardeur, avec intensité, rejetant toute réserve. Dans l’obscurité, la résille

d’ébène qui la couvrait était invisible ; à la lumière du jour, cela ne lui

ajoutait que plus de beauté à ses yeux.

— Amour !

Elle se collait à lui, tandis que l’eau ruisselait sur leurs têtes, partageant la

douche comme ils avaient partagé tout le reste.

— Earl, tu es le plus merveilleux des hommes !

Elle se blottit contre lui pendant qu’il caressait sa crinière bicolore. Du

doigt, elle suivit la mince cicatrice sur son torse.

— Tu es marqué, toi aussi. Nous avons beaucoup en commun.

— Est-ce que cela t’ennuie ?

Il sourit au visage levé vers lui ; il aimait sa façon de plisser les yeux sous

l’impact de l’eau.

— Que tu portes une cicatrice ? Bien sûr que non. (Elle baissa la tête et

dit, la bouche contre sa poitrine, d’une voix assourdie :) Earl, ce n’était pas une simple fringale ? Je veux dire, tu n’es pas resté avec moi simplement

parce que j’étais une femme ?

— Non.

— Je te crois. Je veux te croire. Mais par-dessus tout je veux la vérité. Tu

ne dois pas avoir peur de me la dire. Je préfère savoir que deviner et puis,

les hommes agissent comme ça, non ? Je veux dire, ils ont des relations

avec une femme, sans y attacher d’importance. Est-ce que cela t’arrive ?

— Oui, mais cette fois c’est différent.

— Tu savais que c’était ce que je voulais entendre. (Elle ferma le robinet

et un souffle d’air chaud et parfumé sécha leurs corps.) Tu es bon, Earl,

gentil et merveilleusement compréhensif. Tu penses sans doute que je parle

et agis comme une idiote. Ma foi, je le suis peut-être, mais c’était la

première fois et je n’avais jamais éprouvé cela auparavant.

« Heureuse, pensa-t-elle. Oui, ce doit être cela, le bonheur. Se sentir toute

douce et romantique et pleinement vivante. Une femme qui aime et est

aimée en retour. S’il l’aimait réellement. S’il ne s’était pas simplement servi

d’elle. » Fermement, elle chassa ces pensées. Elles étaient destructrices et

n’avaient pas leur place dans le présent.

Elle leva les bras et les noua autour de son cou, se pressa contre lui et lui

baisa les lèvres. Si c’était de la folie, que la folie soit reine. Le

bourdonnement du vidéophone lui sembla venir de très loin.

— Zut !

Elle eut envie de le laisser sonner, mais le bruit avait quelque chose

d’impérieux.

— Je ferais mieux de répondre, c’est peut-être important. Ne disparais

pas pendant ce temps. Promis ?

Dumarest sourit tandis qu’elle sortait en courant. Une fois sec, il

commença à se rhabiller ; il ajustait sa tunique quand elle revint.

— C’était Selkas, il sera ici dans un instant. (Nue, elle franchit la distance

qui les séparait.) Je ne sais pas ce qu’il va penser en te voyant ici. Il va

probablement me traiter de tous les noms et ne plus vouloir me voir.

— Non, dit Dumarest. Il ne fera pas cela.

— Je suppose que non. Je ne crois pas que j’arriverais à le choquer,

même en faisant tout ce que je peux pour cela. (Elle s’étira et se contempla.)

Tu sais, si quelqu’un m’avait dit hier que je me retrouverais dans cette tenue

devant un homme, je l’aurais traité de menteur. Mais ça semble tellement

naturel, Earl ?

— Tu ferais mieux de t’habiller.

— Mais, Earl…

— Et vite.

Il avait perçu la tension dans sa voix.

— Oui.

Elle se mordit la lèvre, consciente d’avoir frôlé le danger. Elle avait failli

lui demander de lui répéter son amour.

— Oui, je suppose. Selkas sera bientôt ici et il y a beaucoup à faire avant

de nous rendre à la réunion du Conseil. Déjeune si tu veux. Mais ne prépare

rien pour moi, je suis trop énervée pour manger.

— Tu vas manger.

— Tu me houspilles, Earl ?

— Je te donne un conseil. Un estomac vide n’est bénéfique à personne.

Mange pendant que tu le peux. (Il sourit.) C’est la philosophie du voyageur,

et c’est une bonne règle de vie quand on ne peut jamais savoir d’où l’on

tirera son prochain repas. À présent, habille-toi, pendant que je prépare

quelque chose.

Selkas arriva alors que Dumarest débarrassait la table. Il le suivit dans la

cuisine et l’observa tandis qu’il jetait les assiettes sales.

— Veruchia ?

— Dans son bureau. Seule.

— Bien. Elle a beaucoup à faire et peu de temps devant elle.

Selkas se servit une tasse de tisane.

— Quelque chose à signaler ?

Dumarest secoua négativement la tête. Elle était restée un moment assise,

silencieuse, après la communication d’Hamane, puis s’était rendue dans son

bureau. Plus tard, alors qu’il la croyait endormie, elle était venue à lui. Il se

rappela sa tension initiale, sa façon de s’accrocher à lui comme pour

prendre de la force. Une femme apeurée et qui avaient besoin de retrouver

confiance en elle-même.

— Bien. (Selkas dégustait sa tisane.) Vous êtes un homme aux talents

multiples, fit-il, songeur. Vous luttez, vous cuisinez, vous pouvez jouer les

domestiques. Et il semble que les femmes vous trouvent très séduisant.

Shamar m’a appelé, tôt ce matin. Elle voulait savoir si je pouvais user de

mon influence pour vous persuader d’entrer à son service. Naturellement, je

lui ai dit que vous n’étiez pas disponible. Mais je soupçonne que son appel avait surtout pour but de m’informer que tout le monde savait que vous

aviez passé la nuit ici.

— Vous y voyez une objection ?

— Certes non. Veruchia peut agir comme bon lui semble. En fait je dois

vous féliciter pour avoir si adroitement rempli votre mission. De quelle

autre façon pourriez-vous veiller sur elle si besoin était ? Mais si Shamar

me l’a dit, elle a dû le dire à d’autres. Vous devez redoubler de vigilance

pour la protéger.

— La protéger de quoi ? (Dumarest considéra la cuisine modestement

équipée.) Une femme seule, sans grandes ressources, apparemment sans

position, qui peut vouloir lui nuire ?

Selkas arqua les sourcils.

— Vous ne savez pas ? Elle ne vous a pas dit ?

— Non. Je peux comprendre qu’elle soit blessée par des remarques

sadiques, mais le premier fier-à-bras venu pourrait empêcher cela. Vous

m’avez promis des gages élevés et je présume que vous aviez une raison

pour cela. Mais elle m’échappe.

— Il y a deux héritiers pour une même fortune, et l’un d’eux est

ambitieux. Cela vous suffit-il ?

— Peut-être, si la fortune est assez considérable. Et si l’héritier ambitieux

est sûr de s’approprier la part de l’autre. Est-ce une grande fortune ?

— Très grande. (Selkas reposa sa tasse ; il avait à peine touché à la

tisane.) La totalité de ce monde, en fait. Veruchia risque d’hériter de Dradea

tout entier.

*

* *

Ils glissaient au-dessus de la ville dans le radeau antigrav, qui se

propulsait sans heurts dans l’air immobile ; sous eux, une masse confuse de

rues et de maisons, d’immeubles commerciaux, d’usines, et la gueule

ouverte de l’arène, comme une plaie béante. Au-delà, des fermes proprettes,

la campagne ondulée de collines sur l’horizon. Un monde agréable aux

possibilités formidables – et elle avait une chance de le gagner.

Dumarest la contempla, appuyée contre les coussins. Elle avait changé,

s’était refermée sur elle-même, son visage était un masque empreint d’une

froide résolution. Pas étonnant qu’elle ait eu besoin de force. Il espérait lui

en avoir donné.

— Nous allons être en retard, dit Selkas. Peu importe. Nous pouvons

nous permettre une petite impolitesse, si cela nous procure une entrée

réussie.

D’autres avaient eu la même idée. Un radeau se posa quelques secondes

après le leur, et Montarg se dirigea vers eux. Il souriait.

— Veruchia, ma chère, quel plaisir de vous voir. Vous avez bonne mine.

Le remède que vous avez pris cette nuit semble vous réussir. Vous devriez

en prendre plus souvent.

Selkas intervint :

— Assez, Montarg.

— La vérité vous déplaît ? Ma foi, je n’y peux rien. Je suis content de

voir que Veruchia a suivi mon conseil et mis un homme clans son lit. Elle a

eu de la chance d’en trouver un qui soit disposé à coopérer. Mais, des goûts

et des couleurs…

Dumarest fit un pas en avant.

— Vous allez faire vos excuses. Immédiatement.

— Mes excuses ? À vous ?

— À dame Veruchia.

— Et si je refuse ?

Les yeux de Montarg reflétaient sa rage.

— Vous avez des traits réguliers. Ce serait dommage de les abîmer, mais

si vous ne vous excusez pas, je verrai la couleur de votre sang.

Selkas ajouta :

— Il veut dire par là qu’il vous cassera le nez, Montarg. Je suis sûr qu’il

le fera. Si j’étais vous, je présenterais mes excuses. Après tout, la remarque

était de fort mauvais goût.

— Vous demandez au nouveau Propriétaire de s’excuser devant un chien

d’arène ?

— Vous n’êtes pas encore Propriétaire, Montarg. Et les excuses sont pour

Veruchia, pas pour Dumarest.

Il ne s’excuserait pas. Dumarest le comprit et il se rapprocha davantage

tandis que les doigts de Montarg se crispaient sur sa manche. S’il sortait une

arme, il agirait aussitôt, serrant le poignet de Montarg d’une main, le

frappant à la gorge de l’autre.

— C’est sans importance, Earl. (Veruchia posa une main sur son bras.) Je

suis habituée aux plaisanteries de Montarg. Et ce n’est pas le moment de se

quereller, le Conseil attend.

Ils étaient assis à une longue table, les Hauts Locataires de Dradea,

hommes et femmes, tous solennels comme il convenait à cette occasion.

Dumarest les étudia en prenant place dans la galerie réservée au public. À

côté de lui un négociant grassouillet suçait un bonbon avec délectation, à

grand bruit.

— C’est le truc le plus important auquel j’aie jamais assisté, chuchota-t-

il, Chorzel régnait depuis si longtemps que je ne pensais plus que cela

pouvait arriver. Vous vous intéressez à la politique ?

— Je croyais qu’il ne s’agissait que d’une formalité.

— Normalement, oui. Un homme meurt, son héritier hérite, mais ce n’est

pas aussi simple que cela. Chorzel n’avait pas d’enfants, et il revient au

Conseil de départager les aspirants. (Il fourra un autre bonbon dans sa

bouche.) Êtes-vous homme à faire des paris !

Dumarest sourit.

— Il m’arrive de jouer.

— Deux contre un sur Montarg. C’est d’accord ?

— Pensez-vous qu’il l’emportera ?

— J’espère que non, mais je crains que oui. (L’homme tendit le cou par-

dessus la balustrade, tandis qu’un huissier réclamait le silence.) Eh bien,

c’est parti.

Andréas était le Président. Il se leva, vieillard vêtu de sombre, et sa voix

sèche résonna dans la salle :

— Le Conseil s’est réuni à la demande de Selkas. Y a-t-il des

objections ?

C’était purement rituel ; nul ne pouvait vraisemblablement formuler

d’objection.

— Chorzel est mort. Dradea n’a plus de Propriétaire. La planète

demeurera sous la tutelle du Conseil jusqu’à ce que nous ayons établi qui

est l’héritier légitime.

Un homme interrogea :

— N’y a-t-il aucun doute sur sa mort ?

Toujours le rituel, mais il fallait suivre les procédures normales.

— Aucun. Le docteur Hamane et trois autres médecins ont déposé un

témoignage sous serment, et le cadavre a été examiné par sept membres de

cette assemblée. Leurs noms et leurs déclarations ont été enregistrés. (Il

s’interrompit et but une gorgée d’eau.) Nous nous trouvons devant une

situation saris précédent. Chorzel est mort sans laisser d’enfants. Il était l’aîné de trois frères et avait hérité de la manière normale. Ses deux frères,

des jumeaux, ont eu chacun un enfant, Veruchia et Montarg. Chacun d’eux

prétend à l’héritage.

Nonchalamment appuyée dans un fauteuil au bout de la longue table,

Shamar déclara :

— Mais l’un des deux doit y avoir meilleur droit ?

— C’est pour déterminer cela que nous sommes ici. Montarg ?

Il se leva, grand, arrogant, des bijoux chatoyant à ses doigts et son cou.

— Comme mon père et celui de Veruchia étaient jumeaux, la question de

préséance ne se pose pas. Cependant j’ai un an de plus qu’elle et donc

prétends à juste titre à l’héritage.

— Veruchia ?

— En admettant que Montarg soit mon aîné, je n’en garde pas moins la

priorité : Ma mère descendait en droite ligne du Premier Propriétaire.

— C’est un mensonge !

— Montarg ? (La main d’Andréas s’abattit sur la table.) Comment osez-

vous élever la voix en plein Conseil ?

— Je persiste à dire que c’est un mensonge. Lisa était de la famille

Chron. Chacun sait que le nom du Premier Propriétaire était Dikarn. (Il eut

un haussement d’épaules plein de mépris.) Pour qu’elle doive s’appuyer sur

une chose aussi fausse, il faut que ses prétentions soient bien mal fondées.

— C’est faux. (Pezia se leva.) Chron était le Premier Propriétaire. Si sa

mère en descendait directement, l’affaire est entendue. Veruchia devrait être

la nouvelle Propriétaire de Dradea.

— Dikarn était le Premier !

— Non, Chron !

Dumarest entendit le gros marchand émettre un petit sifflement, tandis

qu’une tempête s’élevait dans la salle.

— Eh bien, c’est pire que dans l’arène. Quand je raconterai ça à ma

femme ! Vous voyez Montarg ? Si on pouvait tuer du regard, Veruchia serait

morte. Quelle bagarre !

— Je ne comprends pas. De quoi s’agit-il ?

— C’est un vieux débat, mais je n’aurais jamais cru qu’on en arrive là.

Quand le Premier Vaisseau se posa, son Possesseur, naturellement,

revendiqua la planète comme sa propriété. La plupart des gens pensent que

son nom était Dikarn, et chaque Propriétaire depuis lors a réclamé l’héritage

au titre de descendant direct. Normal, mais il existe une forte rumeur selon laquelle Dikarn n’était pas du tout le vrai Propriétaire, mais qu’il s’agissait

en fait de Chron. Jusqu’à présent cela n’avait guère eu d’importance car

personne ne s’était trouvé en position d’en tirer argument. Si Chorzel avait

eu un enfant, par exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Mais il n’en

avait pas, et Montarg et Veruchia se disputent le titre. Il est l’aîné, mais

beaucoup de gens préféreraient que ce soit Veruchia qui hérite. Et comme le

jeu est serré, ils font de leur mieux pour qu’il en soit ainsi.

— Pensez-vous qu’elle gagnera ?

— J’en doute. Montarg a l’avantage. Il n’est pas aimé, mais nul ne peut

contester ses droits. Et vous savez comment cela se passe, il y en a toujours

pour se mettre du côté du vainqueur. (Il grogna, tandis que les clameurs

s’éteignaient :) J’espère qu’elle va l’emporter.

Andréas se leva de son fauteuil de président. Il tremblait de colère et sa

voix exprimait son dégoût :

— Depuis que je suis Président, jamais encore je n’avais assisté à un

spectacle pareil à celui dont je viens d’être le témoin forcé. Vous êtes les

Hauts Locataires de Dradea et, pour l’instant, les gardiens des intérêts de ce

monde. L’affaire que nous avons à trancher est trop grave pour permettre un

comportement aussi émotionnel.

Montarg jeta sèchement :

— Nous pouvons nous passer de vos discours. J’exige que mes droits

soient reconnus.

— Montarg s’oublie. (Selkas, debout, parlait d’une voix mielleuse.) Il

n’est pas encore Propriétaire et, je serai franc, j’espère qu’il ne le sera

jamais. Sa conduite devant cette assemblée laisse beaucoup à désirer.

D’autre part, Veruchia a fait preuve de son sang-froid face aux pires

provocations. Comme elle peut justifier d’une descendance en droite ligne

par sa mère du Premier Propriétaire, je suggère que nous la proclamions

héritière.

Il fit des yeux le tour de la table. Était-ce le moment ? Il n’y en aurait

jamais de meilleur.

— Allons-nous procéder au vote ?

— Je proteste ! (Montarg fut prompt à sentir le danger.) Selkas joue sur

les émotions des personnes présentes. Le droit à l’héritage ne se fonde pas

sur la popularité mais sur les faits. Et les faits sont de mon côté. Je suis

l’aîné. Je dois hériter.

— Mais si sa mère descendait bien de Chron, c’est à elle que revient le

titre.

Montarg ricana.

— Si ? Avez-vous aucune preuve que Chron soit autre chose qu’une

légende ? Allons-nous accorder de la valeur au folklore ?

— Je puis le prouver, répliqua Veruchia. Donnez-moi le temps, et je le

prouverai.

Andréas se décontracta. Jusque-là, il avait été tendu, craignant de passer

au vote, sachant que, si le Conseil n’était pas unanime, cette décision ne

pourrait entraîner que des troubles. Une fois déjà, il y avait plus d’un siècle,

on avait frôlé la guerre civile. Un frère cadet avait monté une cabale, et

seule la rapide intervention d’un tueur à gages avait évité le danger. Mais la

jeune fille venait de lui indiquer une issue.

— Nous nous sommes laissés emporter, dit-il et, avec un regard aigu à

l’adresse de Montarg. Je n’ai pas l’intention de prononcer un discours.

Cependant, par souci de justice envers les deux prétendants et pour le bien

de Dradea, je décrète l’ajournement de cette assemblée pour une période de

cent jours. Si Veruchia ne peut fournir la preuve qu’elle est la descendante

directe du Premier Propriétaire, c’est Montarg qui héritera. (Sa main

retomba lourdement sur la table.) La séance est levée.

*

* *

Selkas dit :

— Les choses ont mal tourné, Earl. À présent, Veruchia a plus que jamais

besoin de protection.

— Vous redoutez un assassinat ?

Dumarest eut un regard vers la porte fermée du bureau. Elle avait gardé le

silence durant tout le trajet du retour et, à peine arrivée, s’était précipitée

dans cette pièce. « Pour pleurer, pensa-t-il, pour trouver un soulagement

dans ce remède féminin, les larmes. »

— Montarg ? Mais on peut être deux à ce jeu.

— Ça ne servirait à rien. Montarg a un enfant, et c’est lui qui hériterait.

— Le Conseil le permettrait-il en cas de décès de Veruchia ?

— Ils n’auraient guère le choix, il faut la surveiller de près et sans

relâche. Il sera préférable qu’elle quitte la planète. Accepteriez-vous de

voyager avec elle, Earl ?

— Rien ne me retient sur Dradea.

— Je suppose que non. Eh bien, voyons si elle est d’accord.

Elle ne pleurait pas. Elle était assise à son bureau, derrière un amas de

papiers, étudiant des graphiques et des écrits, sourcils froncés.

— Selkas, servez-vous donc un alcool. Vous aussi, Earl. (Elle accepta le

verre qu’il lui mit dans la main.) Cent jours. Ce n’est pas long.

— Cela passera vite. (Selkas regarda les papiers.) Vous faites du

rangement, Veruchia ? C’est aussi bien. Inutile de laisser du désordre

derrière soi, quand on s’en va.

— Quand on s’en va ?

— Je crois préférable que vous preniez un vaisseau vers quelque autre

monde.

— Pourquoi ?

— Vous ne pouvez hériter. Je sais que beaucoup de membres du Conseil

sont avec vous, mais Montarg est dans son bon droit. J’avais espéré que vos

revendications trouvent une plus large créance, mais vous avez vu comment

les choses ont tourné. Andréas a fait de son mieux, mais le Conseil ne peut

être ajourné à une période de plus de cent jours. Montarg sera le nouveau

Propriétaire passé ce délai.

— Je ne pars pas. Et Montarg n’héritera pas. Si je peux réunir les preuves

nécessaires.

— Existent-elles ?

— Peut-être pas, avoua-t-elle. Mais j’en ai la certitude. Il ne nous reste

qu’à les découvrir.

Selkas plissa le front.

— Où cela ?

— Dans le Premier Vaisseau.

Il émit un faible bruit, quelque chose à mi-chemin du soupir et du

grognement, un son où se mêlaient la pitié et l’incrédulité.

— Veruchia, parlez-vous sérieusement ? Espérez-vous honnêtement

parvenir à localiser et à exhumer ce vieux bâtiment ? Si tant est qu’il existe.

Ma fille, c’est parfaitement insensé.

— Vous parlez sans réfléchir, Selkas. Nous avons colonisé ce monde,

exact ? Nous avons dû venir ici à bord d’un vaisseau, exact ? Ce vaisseau

est censé se trouver toujours sur Dradea, exact ? Bon, à présent donnez-moi

une seule raison valable pour que nous ne puissions pas le trouver ?

— Parce qu’il est perdu. Parce que nul ne sait où il peut être.

Dumarest s’introduit dans la discussion :

— S’il n’était pas perdu, on n’aurait pas besoin de le trouver.

Selkas ignora cette intervention. Il posa son verre et se mit à marcher de

long en large, le visage soucieux.

— Veruchia, c’est de la folie. Mis à part toute autre considération, vous

n’avez pas le temps de fouiller la planète pour découvrir une chose si petite.

Ensuite, vous n’avez pas l’argent nécessaire.

— Je l’aurai, quand Montarg aura payé ce qu’il me doit. Et vous me

jugez mal. Je travaille là-dessus depuis des années. J’ai une bonne idée de

l’endroit où le vaisseau doit se trouver.

Dans un froissement de papier, elle sortit vivement des cartes d’un tiroir

et les jeta sur le bureau. Elles étaient couvertes de petites marques, des croix

et des quadrillages en rouge et noir, des cercles et des carrés.

— Voici les endroits que j’ai déjà recensés. D’anciens établissements

coloniaux, en grande partie, quelques dépôts de détritus et un petit nombre

d’exploitations abandonnées. Ceci est un gisement de fer et ceci une rivière

souterraine. J’ai essayé de retracer le chemin suivi par les premiers colons.

Nous savons qu’il y eut une cité dans le nord, et qu’elle est à présent

recouverte par les glaces. Le climat se modifie sans cesse, et il y avait, il y a

toujours, une activité volcanique considérable.

— Eh bien ?

— Essayons d’imaginer ce qui a dû se passer. Le Premier Vaisseau se

pose ; comme nous le savons, les temps étaient difficiles. Les colons

doivent prendre des mesures pour leur survie, choisir un endroit où bâtir et

ainsi de suite. Après une génération environ, le vaisseau a dû perdre de son

importance. Puis quelque chose est survenu, un tremblement de terre, peut-

être. Les gens doivent partir et recommencer de zéro. Au bout d’un certain

temps, ils ont dû oublier l’emplacement du vaisseau. Combien de temps,

Selkas, faut-il aux souvenirs pour s’effacer ? Trois cents ans, cinq cents,

mille ?

Elle regarda Dumarest, qui ne fit aucun commentaire.

— Qu’en pensez-vous, Earl ? Vous avez perdu une planète ; est-il si

bizarre qu’une planète puisse perdre un vaisseau ?

— Non, Veruchia.

Je pense le retrouver, affirma-t-elle. Je le sais, et à l’intérieur je

découvrirai la preuve dont j’ai besoin pour hériter de ce monde.

— Vous ne pouvez en être sûre, Veruchia. (Selkas cessa son va-et-vient.)

Vous vous raccrochez à un rêve. Vous allez dilapider une fortune et vous retrouver sans rien.

— Earl ?

Elle quitta sa place et vint vers lui, s’arrêta, posa les mains sur sa poitrine.

— Conseillez-moi, Earl. Vous passez votre vie à chercher un monde

oublié. Moi, je veux passer cent jours à chercher un vaisseau. Vous jouez

votre vie pour un peu d’argent. Moi, je veux miser un peu d’argent pour

gagner en retour une planète entière. Ai-je tort ?

Les chances étaient égales, et il avait trop souvent joué pour ne pas avoir

dans le sang le goût du jeu. Mais ce n’était pas à lui de guider sa décision.

— Vous devez faire ce que vous croyez juste, Veruchia.

— Je fais ce que je dois faire. (Si elle était déçue du peu de soutien qu’il

lui apportait, elle n’en laissa rien paraître.) Je ne crois pas que Montarg soit

bénéfique à ce monde, et je ne crois pas que les honnêtes gens aient envie

de voir ce qu’il en fera. Peut-être puis-je l’empêcher, en tout cas je dois

essayer. M’aiderez-vous, Selkas ?

Il avait retrouvé toute son urbanité. En souriant, il reprit son verre.

— Comment puis-je refuser ? Je veillerai à ce que Montarg s’acquitte de

sa dette, et ferai tout ce que vous demanderez.

— Et vous, Earl ?

Ses yeux l’imploraient, et, comme il hésitait, une douleur assombrit leur

éclat. En femme qu’elle était, elle ne pouvait imaginer qu’une seule raison à

cette indécision.

— Je suis désolée. Il semble que j’en demande trop.

— Ce n’est pas ça. Je n’avais pas l’intention de demeurer longtemps sur

Dradea et je devrais reprendre ma route.

S’embarquer, partir vers un autre monde pour y gagner de quoi payer un

nouveau passage, partir encore pour se perdre parmi les étoiles et

poursuivre sa quête du monde qu’il lui fallait retrouver. Mais jamais elle ne

pourrait comprendre cela. Il vit sa main esquisser un geste pour toucher son

visage, puis retomber avec un effort conscient.

— Veruchia.

Il saisit la main et la pressa, ses doigts s’enfoncèrent avec force dans la

chair.

— Venez avec moi. Suivez le conseil de Selkas. Il y a un millier de

mondes où l’on peut trouver le bonheur.

— Earl !

L’espace d’un moment, elle fléchit, puis, clignant des yeux pour en

chasser les larmes naissantes, secoua fermement la tête.

— Vous ne saurez jamais le prix que j’attache à ce que vous venez de

dire. Mais je ne peux pas, Earl. Pas encore. Pas avant d’avoir essayé de

retrouver le Premier Vaisseau. Un monde, Earl. Une planète entière à

partager si je gagne et cent jours perdus si j’échoue. (Et avec calme, elle

ajouta :) C’est un très vieil appareil, Earl. Très ancien. Qui sait ce qu’il peut

renfermer ? Peut-être quelque chose qui pourrait vous aider. Des

renseignements sur l’endroit que vous cherchez.

Des cartes de navigation antiques, avec des coordonnées basées sur un

système différent de celui en vigueur à présent ; le centre de la galaxie

pouvait ne pas avoir toujours été le point déterminant. Des tables

emportées, si la légende contenait quelque vérité, par les hommes qui

avaient été les premiers à se lancer à la conquête des étoiles : ces tables lui

indiqueraient exactement la position de Terre.

C’était un pari, mais il devait le risquer. Comme Veruchia, il n’avait rien

à perdre.