AdE 08 - Le vaisseau du passé

E.C. Tubb · Chapitre 3 sur 8

Pages du PDF

AdE 08 - Le vaisseau du passé

Chapitre III

 

 

Elle monta les escaliers en courant – souple, les jambes longues, une cape

flottant sur ses épaules étroites. À première vue, on aurait pu la prendre

pour un garçon, un jeune homme pas encore sorti de l’adolescence – puis

Dumarest découvrit la bouche ferme et pourtant pleine, les yeux enfoncés

au regard bleu glacier, la douceur des joues et de la gorge. Il vit également

le délicat tracé d’ébène sur la blancheur de la peau, un dessin sombre et

compliqué, comme si elle avait été tatouée de motifs complexes. Cela

partait de l’encolure de sa blouse pour finir aux racines de ses cheveux, des

stries argentées marquant le flot couleur de jais qui ruisselait, comme une

cascade, jusqu’à sa taille.

Une mutation irrégulière ; la mélanine de l’épiderme, au lieu de se

disperser uniformément, s’était concentrée. Les motifs devaient s’étendre

sur tout son corps, si bien que, nue, elle devait sembler revêtue d’une toile

d’araignée. Il ne voyait là rien de répugnant – les soleils de l’espace

causaient des déformations bien pires – mais cela aurait suffi à tenir toute

femme à l’écart d’une société normale. Pas étonnant que les yeux enfoncés

renferment le regard meurtri d’un être toujours sur la défensive.

— Selkas (Parvenue en haut des marches, elle lui offrit ses mains, bras

tendus, paumes tournées vers le haut.) comme c’est gentil à vous de m’avoir

invitée.

— Votre présence honore ma maison, dit-il, cérémonieusement, effleurant

ses paumes des siennes. Veruchia, permettez-moi de vous présenter Earl

Dumarest.

— Madame.

Il imita le geste de Selkas et surprit l’expression dans ses yeux, devant

cette familiarité inattendue. Une touche de rouge monta à ses joues tandis

qu’elle laissait retomber ses mains. Même sa rougeur était extrême.

Elle en eut conscience, et maudit ce sang qui la trahissait, alarmée par son

manque de maîtrise sur elle-même. Le contact des mains d’un homme, rien

de plus, et cependant elle réagissait comme une fillette stupide. Vaguement,

elle se rendit compte que Selkas, en retrait, lui disait quelque chose.

— Vous vous êtes déjà rencontrés, expliquait-il. Bien que je ne pense pas

que Dumarest s’en souvienne. À ce moment-là, il avait autre chose en tête.

Vous devriez le remercier, Veruchia, pour vous avoir permis de gagner une

telle somme.

C’était donc là l’homme sur lequel elle avait misé, dans l’arène. Elle le

dévisagea, surprise d’avoir mis si longtemps à le reconnaître. Le visage était

différent, d’une certaine façon, plus détendu, les contours durcis par la

volonté de vaincre s’étaient adoucis. Et l’angle sous lequel elle l’avait vu

était trompeur ; il était plus grand qu’elle ne l’avait cru, la dépassant d’une

tête, bien qu’elle-même fut loin d’être petite.

— Madame. (Dumarest lui offrit son bras.) Acceptez-vous que je vous

escorte jusqu’à la table ?

À nouveau cette familiarité. Elle chercha Selkas du regard, mais il était

parti devant, comme s’il comptait sur cet homme pour s’occuper d’elle. Eh

bien, pourquoi pas ? Au moins cela serait-il une expérience nouvelle. Elle

prit le bras offert, et ressentit encore cette soudaine accélération du cœur.

Réaction biologique, provoquée par la proximité d’un mâle, se dit-elle

froidement. Suis-je donc si puérile ?

— Vous êtes nouveau venu sur Dradea ?

Elle pouvait quand même soutenir une conversation polie.

— Oui, madame.

— Mon nom est Veruchia. Nous n’employons pas de titres ici. Seulement

pour le Propriétaire. Sur ce monde, tous les locataires sont égaux.

— Et les autres, madame ?

— Veruchia. Vous voulez dire ceux qui n’ont pas de terre ? Eux aussi,

mais certains privilèges leur sont refusés. Avez-vous souvent combattu ?

— C’était la première fois.

— Sur Dradea, bien sûr, je comprends.

Elle était contente qu’il ne se vante pas, qu’il n’entre pas spontanément

dans les détails. Un homme plus ordinaire l’aurait assommée de récits de

violence à la rendre malade. Plus ordinaire ? Pourquoi le plaçait-elle si

haut ?

Selkas avait choisi ses invités avec soin. Elle ; salua Nebka, un vieillard

solennel qui venait de prendre place ; Wolin et Pezia. De Shamar, elle se

serait passée volontiers, et elle n’éprouvait guère d’affection pour Jebele,

mais les deux femmes possédaient une certaine influence. Dumarest,

remarqua-t-elle, était placé à côté d’elle.

— Au Propriétaire !

Selkas leva son verre pour le toast rituel.

— Au Propriétaire !

Ils burent, et le repas commença, succession de plats épicés, doux,

piquants, sucrés, viandes, poissons et légumes cuisinés à la perfection. La

conversation stagnait : l’état des récoltes, le nouveau port en projet,

l’augmentation des loyers afin de payer les jeux. Nebka postillonna, par-

dessus son verre de vin.

— Un gâchis. Une dilapidation gratuite de nos biens. Oh, oui, je connais

tous les arguments et les raisons de ceux qui sont favorables à l’arène, mais

je persiste à dire qu’il doit exister un autre moyen ? Vous ne rendrez pas à la

race sa vitalité en la soumettant à de si dégoûtants spectacles. N’est-ce pas,

Veruchia ?

— Vous connaissez mes sentiments à ce sujet, Nebka.

— Les mêmes que les miens. Wolin ?

— S’agit-il d’un vote ? (Wolin porta sa serviette à sa bouche.) Je pense

que nous sommes tous d’accord sur le fait que le coût des jeux est excessif.

Les frais consacrés à l’élevage des crells, par exemple, ne cessent

d’augmenter. Ces oiseaux sont improductifs et constituent une charge

permanente pour notre économie. Si l’intention déclarée est de renforcer la

fibre morale, pourquoi ne se contente-t-on pas de combats d’homme à

homme ?

— Pourquoi des combats ?

Shamar se pencha sur la table, ses seins dressés luisant dans la profonde

échancrure de sa robe.

— Personnellement, je trouve nos hommes assez virils comme cela.

Tu es bien placée pour le savoir, lança Jebele, vindicative. Tu en

consommes un nombre suffisant.

— Je vous en prie, mesdames. (Pezia hocha la tête, puis ajouta sa

contribution au débat.) Nous devons considérer l’affirmation à la base de

tout cela, à savoir que nous sommes faibles. D’abord, est-ce vrai ? Si oui,

quel est le meilleur remède ? Pour ma part, je ne pense pas que ce soit vrai. La faiblesse est une chose relative et dépend beaucoup de la culture sociale

dominante. Toute race a des hauts et des bas dans son évolution, et nul ne

contestera que nous sommes pour le moment au creux de la vague. Le taux

de natalité décline et le développement s’est ralenti, mais cet état de choses

ne durera pas. C’est, si vous voulez, un temps de répit. Une pause naturelle.

Le temps apportera son propre remède, sans qu’il soit besoin de recourir à

des expériences insensées, comme ces jeux. Ils sont une ruine et, à mon

avis, un spectacle dégradant. Comme je l’ai dit à maintes reprises déjà, ainsi

que vous le savez tous, nous devrions traiter le problème d’une manière

plus efficace.

— Oui, convint aigrement Jebele. Vous l’avez déjà dît en effet.

— La vérité n’est pas amoindrie par la répétition.

— Qu’est-ce que la vérité ? (Wolin se carra dans son siège en souriant.)

Vous dites une chose, Pezia, et le Propriétaire en dit une autre. La différence

entre vous deux, c’est que lui a agi, et pas vous. Je reconnais que les jeux

sont un gaspillage, mais quelle alternative avons-nous à offrir ? Travaillons

et bâtissons, dites-vous, mais où trouver l’énergie et la volonté ? Notre race

est assoupie, et peut-être Montarg et les autres ont-ils raison. Le sang peut la

réveiller et lui rendre sa vigueur.

Veruchia secoua la tête.

— Non.

— Comment pouvez-vous l’affirmer ?

— Je le sens. Les gens viennent aux jeux pour regarder, pas pour

participer. Ils veulent contempler la violence sans y prendre part. Y prendre

réellement part.

Elle se tut, se remémorant ses émotions récentes. Avait-elle été simple

spectatrice ? Ou était-elle en partie descendue dans l’arène avec Dumarest ?

Elle lui jeta un regard et, comme à un signal, Selkas s’éclaircit la gorge.

— Je crois que nous pouvons éclairer le débat d’un jour nouveau. Nous

avons un expert parmi nous, doté d’une expérience supérieure à celle de

chacun de nous en la matière. Qu’en pensez-vous, Earl ? Vous avez suivi la

discussion. Êtes-vous d’accord avec ceux qui prétendent que des combats

sanguinaires insuffleront à la race un regain d’énergie ?

Dumarest accorda un regard à Veruchia, se rappelant les instructions de

Selkas, la nécessité de créer une affinité entre Veruchia et lui. Mais il

n’avait nul besoin de simuler.

— Non, je ne suis pas d’accord.

— Pourriez-vous nous exposer vos raisons ? (Pezia reprit du vin.) Après

tout, vous avez des intérêts dans l’arène. Il semble étrange d’entendre un

homme dénigrer ses moyens d’existence. Voudriez-vous entrer dans les

détails ?

— Entrez donc dans l’arène, fit Dumarest, la voix serrée. Luttez pour

votre vie. Écoutez rugir la foule et voyez des femmes cultivées offrir leur

corps à un inconnu. Sentez l’odeur du sang. Voilà pour les détails. Les jeux

engendrent la barbarie.

— Mais vous combattez.

— Par nécessité, non par choix.

Jebele intervint :

— La barbarie. Mais une culture barbare est certainement viable !

Selkas prit la parole, au bout de la table.

— Pour des barbares authentiques, peut-être ; mais pour un peuple

civilisé, jouer aux barbares, c’est tomber en décadence. Et une culture

civilisée peut atteindre à un degré de dépravation ignoré des primitifs

authentiques. Vous en convenez, Earl ?

— Oui, tout à fait.

Pezia sourit.

— Vous entendez ça, Wolin ? Combien de fois l’ai-je déjà dit ? Nous

essayons d’être ce que nous ne sommes pas. C’est là que se trouve le

danger.

— Mais cependant, il doit bien y avoir un fondement à cette mystique du

combat ? (Shamar dévoila un peu plus sa poitrine, en souriant à Dumarest.)

Et vous, plus que quiconque, devriez y être sensible. L’élévation spirituelle

des spectateurs. La purification psychologique obtenue par l’apaisement des

pulsions cachées. L’éveil des énergies assoupies. Et cela doit s’appliquer

encore mieux à ceux qui participent pour de bon. Ne vous sentez-vous pas

renaître, après un assaut ? N’éprouvez-vous pas un formidable

soulagement ? Une nouvelle détermination ?

— Non, madame. Je suis seulement content que ce soit terminé.

— Vous me taquinez, fit-elle. J’aimerais que Montarg soit ici. Il vous

expliquerait tout cela beaucoup mieux que moi.

— A-t-il combattu dans l’arène ?

— Montarg ? Non, mais…

— Alors, avec votre respect, madame, il ne peut guère être considéré

comme un expert.

Elle rétorqua sèchement.

— Et vous, oui ?

— Il est vivant, intervint calmement Selkas. De quelle autre preuve avez-

vous besoin ?

On desservit la table, et les plats furent remplacés par des carafes

d’alcools, de liqueurs et un assortiment de tisanes accompagnées de petits

gâteaux parsemés de graines. Dumarest choisit une tisane qui embaumait

les fleurs et avait un goût de miel. Il la dégusta, enfoncé dans son siège,

n’écoutant qu’à moitié le murmure de la conversation. De temps en temps il

saisissait des mots lancés de part et d’autre de la table : Montarg, Chorzel et

son indisposition, la réaction des factions rivales.

En tendant la main pour saisir un gâteau, il sentit le doux contact d’une

autre main. Comme son visage, elle était couverte d’une résille de motifs

noirs.

— Permettez-moi.

Il avança le plat en la regardant droit dans les yeux.

— Merci.

Elle fit son choix, et il lui fut difficile de détourner les yeux. Avec

intensité, elle scruta son visage, à la recherche des signes familiers : la

tension, la politesse forcée, le voile subtil masquant la répulsion. Elle ne les

trouva pas. C’était incroyable, mais il semblait que cet homme pouvait la

regarder comme une femme et pas comme une sorte de monstruosité. Pour

dire quelque chose, elle demanda :

— Vous avez voyagé loin ?

— Oui.

— Et longtemps ?

Trop longtemps. Il ne savait plus combien de mondes et d’étendues

spatiales infinies il avait parcourus. En voyageant en Haut quand il le

pouvait, le métabolisme ralenti par la magie de l’accélérateur temporel qui

transformait les heures en secondes et les mois en jours.

— Oui.

— Selkas aussi. (Elle jeta un regard en direction de leur hôte, au bout de

la table.) Il est parti pendant plusieurs années, quand il était jeune, puis à

nouveau après ma naissance. Je crois qu’il s’ennuyait. Est-ce aussi pour

cela que vous voyagez ? Parce que vous vous ennuyez ?

Il répondit, avec une désinvolture voulue :

— Non, Veruchia. Je cherche quelque chose. Une planète appelée Terre.

— Terre ? (Elle fronça les sourcils.) Comment un monde peut-il avoir un

tel nom ? Terre, c’est le sol, le terrain, le terroir. Ce doit être un endroit fort

étrange.

— Étrange, non. Ancien, usé, portant les cicatrices de vieilles guerres,

mais le ciel y est bleu et éclairé d’une grande lune d’argent. (Il

s’interrompit, puis ajouta :) J’y suis né.

Elle comprit aussitôt.

— Et vous voulez rejoindre votre patrie. C’est pour cela que vous êtes

descendu dans l’arène, pour gagner de quoi payer votre passage. Eh bien, ce

ne sera plus nécessaire. J’ai gagné une grosse somme, et une partie de cet

argent est à vous. La prochaine fois qu’un vaisseau se posera ici, nous

ferons en sorte qu’il vous ramène chez vous.

Elle possédait la générosité impulsive d’une enfant.

— Ce n’est pas aussi simple, Veruchia. (il l’appelait à présent par son

prénom.) Nul ne paraît savoir où se trouve Terre. On ne connaît pas ses

coordonnées spatiales.

— Mais puisque vous en venez, vous devez certainement être capable de

retrouver le chemin.

— J’en suis parti quand j’étais encore enfant, apeuré, passager clandestin

d’un étrange vaisseau. Le capitaine était mieux que bon. Il aurait pu me

chasser. Au lieu de cela, il me permit de travailler pour payer mon passage.

Plus tard, il mourut, et je continuai mon chemin.

Toujours plus près du centre de la galaxie, là où les soleils étaient proches

les uns des autres, et les mondes abondants. S’enfonçant loin dans ces

régions aux cieux remplis d’étoiles scintillantes et de rideaux de lumière.

Errant pendant des années, jusqu’à ce que le nom même de Terre devienne

une chose ignorée.

— Vous êtes perdu, dit-elle avec une sympathie empressée. Vous ne

pouvez pas rentrer chez vous. Mais quelqu’un doit connaître la position de

Terre. Selkas, peut-être ? Je vais le lui demander.

Sa voix s’éleva, claire et nette, par-dessus le bruit confus des

conversations. Un silence suivit la question, et Dumarest se tendit. Il baissa

les yeux sur sa main, crispée sur la tasse de tisane. Ses articulations étaient

blanches, et il desserra son étreinte. Il était stupide d’espérer, et pourtant

jamais son espoir ne mourait. Peut-être, cette fois-ci, quelqu’un serait en

mesure de lui apprendre ce qu’il lui fallait savoir.

— Terre ? (Selkas réfléchit, le regard aigu sous les sourcils rapprochés.)

Non, Veruchia, j’ignore où cela se trouve. Je n’y suis jamais allé. Mais le

nom m’est étrangement familier. Terre, répéta-t-il, songeur. Terre.

— Elle a un autre nom, dit Dumarest. Terra. Et elle se trouve dans cette

région de la galaxie.

C’était du moins ce qu’il avait appris.

— Une planète perdue, dites-vous ? sourit Pezia. Comment une telle

chose est-elle possible ? Je crois, mon ami, que vous poursuivez une

légende.

Selkas releva la tête.

— Une légende ! À présent, j’y suis ! Le Peuple Originel. Ils prétendent

provenir de Terre. (Il eut un sourire.) Bien plus. Ils affirment que tous les

hommes sont originaires d’un seul et même monde.

— Ridicule ! postillonna Nebka par-dessus son verre de liqueur. Cela

dépasse l’entendement Comment toutes les races si diverses de l’humanité

auraient-elles pu tenir sur une unique petite planète ? J’ai entendu parler de

ces gens, Selkas, J’ai voyagé un peu, dans ma jeunesse, et le salon de

chaque vaisseau est un foyer de rumeurs et de nouvelles hypothétiques.

C’est une façon de passer le temps. Terre est un mythe, exactement comme

El Dorado, Jackpot, Bonanza, Éden et une douzaine d’autres. Des rêves qui

ne reposent sur rien.

— Peut-être pas. (Selkas était pensif.) Chaque légende renferme le germe

d’un fait, le fragment d’une vérité enfouie sous une masse de détails

imaginaires. Il est possible que l’humanité provienne effectivement d’un

même point de l’espace. Pas d’une seule planète, bien sûr, mais d’une

même région. (Il apaisa le brouhaha des protestations.) Laissez-moi illustrer

mes propos.

Ses mains s’activèrent, renversant les petits gâteaux de leurs plats et les

répartissant sur la table, plus serrés vers le centre, disséminés vers le bord.

— Imaginez maintenant, à titre d’exemple, que l’humanité soit originaire

d’une zone comme celle-ci. (Il désigna les gâteaux épars au bord de la

table.) Ces gens-là inventèrent les voyages spatiaux. Oui, je sais que c’est

une chose que nous avons toujours connue, mais imaginez une époque où

cela était nouveau. Les hommes quittèrent leur patrie, pour se diriger vers

où ? Pas vers les mondes voisins. Certainement pas vers la lisière de la

galaxie. Ils durent conduire leurs vaisseaux vers ces mondes innombrables qui attendaient d’être exploités. (Ses doigts tapotèrent le centre de la table,

où les gâteaux s’agglutinaient.) Vers le centre.

— Et, comme les planètes étaient rapprochées, ils auraient continué à

s’enfoncer plus avant dans la galaxie. (Pezia hocha la tête.) Cela se défend,

Selkas.

Jebele haussa les épaules.

— Des conjectures, sans aucune preuve pour les étayer. Une amusante

théorie, rien de plus.

— Intéressante, aussi. (Wolin, le front plissé, examinait les gâteaux

dispersés.) Tout cela, bien entendu, ne se serait pas passé en une seule fois.

Mais par vagues successives, à mesure que les mondes d’origine

renouvelaient leur énergie. Puis cela alla en diminuant peut-être, jusqu’à ce

que ceux qui restaient n’aient plus les moyens ou la volonté de suivre les

premiers. Et le temps gomme les souvenirs. Les émigrés oublièrent peut-

être leur patrie, qui devint la trame d’une légende. (Il sourit.) Nous avons la

nôtre, rappelez-vous. Le Premier Vaisseau.

— Ce n’est pas une légende !

Le ton de Veruchia était catégorique.

— C’est vous qui le dites.

— Parce que je le sais, comme vous le savez tous. (Elle les fixa à tour de

rôle.) Ce vaisseau est réel, il existe et nous savons à peu près où le trouver.

C’est un crime de le négliger alors qu’on gaspille des fortunes par ailleurs !

— Calmez-vous, Veruchia.

Shamar eut un sourire félin en s’emparant d’un gâteau. Ses dents

étincelèrent en mordant dedans.

— Quelle importance ce vieil engin peut-il avoir, en supposant qu’on

puisse jamais le retrouver ? C’est un morceau d’histoire et, comme dit

Wolin, plus une légende qu’autre chose. Une histoire échafaudée à partir

d’une épave hypothétique et d’un espoir insensé. Personnellement, je crois

que c’est perdre son temps que rêver au passé. Je vous le laisse. Et je me

contente du présent.

Son sourire, adressé à Dumarest, était une invitation non déguisée.

— Vous vous avancez trop, Veruchia, renchérit Wolin. Nous n’avons

aucune preuve quant à la position du vaisseau, à supposer qu’il existe

réellement. Certains le situent dans les monts Frenderha, d’autres dans le

grand glacier de Cosne, d’autres encore au fond de la mer Elgish.

— Ne parlons plus de ce vaisseau, coupa Shamar. Je suis lasse de ce

bavardage sur un passé qui est mort, sur des ossements et de stupides

légendes. Le présent me suffit. Quelles sont vos intentions, Earl ? Allez-

vous combattre à nouveau, ou cherchez-vous un autre emploi ? En ce cas, il

se pourrait que je sois à même de vous aider. (Le bout de sa langue humecta

sa lèvre inférieure, pleine et vermeille.) Oui, cela se pourrait bien. Il y a

toujours une place dans ma maison pour un homme doté de vos attributs.

Veruchia intervint promptement.

— Il est déjà engagé.

— Vraiment ? (Shamar arqua les sourcils.) À quel titre, ma chère ?

La garce savait frapper aux endroits vulnérables ! Le sous-entendu était

évident, et Veruchia se sentit rougir tandis qu’elle inventait une fonction, en

priant pour que Dumarest ne la trahisse pas. Mais pourquoi avait-elle

prononcé cette phrase ? Que lui importait qu’il couche avec Shamar ?

— À titre de régisseur. Je désire qu’il aille se rendre compte des

possibilités de rendement de mes terres du sud.

— Et vous le paierez bien, sans nul doute. (Le sourire de Shamar était

plein de venin.) Je souhaite pour vous, Veruchia, qu’il ne vous déçoive pas.

— Non, madame, fit Dumarest d’une voix neutre. Cela, je le promets.

Veruchia se renfonça dans son siège, affaiblie par une sensation de

soulagement. Il ne l’avait pas trahie et, bien plus, avait déjoué l’insinuation

manifeste. En tout cas, il avait préservé sa fierté.

Un domestique était entré dans la pièce au cours de cet échange, et avait

remis une note à Selkas. Elle le vit la lire, renvoyer l’homme d’un geste et

se lever, les portes à peine refermées.

Son ton était grave.

— Veruchia, nous devons nous rendre au palais sur-le-champ. Chorzel est

au plus mal.

*

* *

Il paraissait amenuisé dans le vaste lit, sa carcasse gigantesque rapetissée

dans l’étendue des draps, profanée par les tubes pareils à des serpents, et

tout l’appareillage qui le maintenait en vie. Autour de lui, le personnel

médical attendait, silencieux, comme une assemblée de fantômes vêtus de

vert. Hamane, ses cheveux blancs ébouriffés, le visage tiré, penché sur une

rangée de cadrans, leva la tête à leur entrée. Le vieux docteur les accueillit

sèchement, signe certain de son anxiété.

— Il est très bas, Veruchia. Très bas. Je doute qu’il passe la nuit.

— Depuis quand ?

— Il a eu une rechute, il y a environ deux heures. Cet idiot n’aurait

jamais dû se rendre au stade, je l’avais assez souvent prévenu de ne pas

s’exciter. Il a eu une petite attaque, rien de grave en soi, mais quand même

nocive pour quiconque, sans parler d’un homme dans son état.

L’obésité, bien sûr ; Chorzel était connu pour son amour de la bonne

chère et du bon vin. Hamane secoua la tête.

— Je l’ai soigné, et puis ceci est arrivé. Ça n’aurait pas dû se produire, et

je trouverai la cause. Mais c’est arrivé, et la fin est proche.

— N’y a-t-il aucun espoir ?

— Aucun. Le cerveau est affecté par une hémorragie massive, et il est

presque entièrement paralysé. Il serait déjà mort sans cet appareillage. (Sa

voix se radoucit.) Je suis navré, Veruchia, mais ce sont des choses qui

arrivent. Tout a une fin.

Une fin qui n’était pas seulement celle de sa vie à lui. Veruchia alla

jusqu’au chevet du lit et contempla la forme réduite à l’impuissance. Il était

difficile à présent de l’imaginer tel qu’il était autrefois : grand, fort,

dégageant une farouche vitalité. Elle se rappela comment il la soulevait

jadis pour la projeter en l’air, en souriant de ses cris, avant de la rattraper

dans ses grands bras ; comment il jouait avec elle, en de trop rares

occasions, remplaçant le père qu’elle n’avait jamais connu.

Mais tout cela remontait à l’époque lointaine de son enfance ; depuis, elle

avait grandi, et ils s’étaient éloignés l’un de l’autre, elle, repliée dans sa

coquille protectrice, lui sur des chemins singuliers, à la poursuite de

théories erronées. À présent, il se mourait, et une époque était sur le point

de finir.

Elle se pencha sur le lit, surprenant une lueur dans ses yeux enfoncés

dans les bouffissures du visage. Il sembla vouloir dire quelque chose mais

ne put émettre qu’une faible plainte. Elle se détourna tandis qu’une

infirmière essuyait la bave de sa bouche. Gela lui fit mal de le voir si

misérable alors qu’il avait été si fort.

Pendant ce temps, Selkas devisait calmement avec le docteur, il la

rejoignit et s’arrêta devant elle, pour lui dire à voix basse :

— Nous n’avons plus rien à faire ici, Veruchia. Chorzel ne vaut guère

mieux que s’il était déjà mort. Il ne parlera ni ne bougera plus. Hamane en

est certain, mais il le laissera sous monitoring jusqu’au dernier moment.

— Montarg est-il au courant ?

— Il a été prévenu, mais ne s’est pas donné la peine de venir. Je doute

qu’il le fasse, et nous savons tous deux pourquoi. Il doit déjà être en train de

prendre toutes ses dispositions. Ma foi, nous pouvons prendre les nôtres,

mais il ne faut plus perdre une minute.

— À quoi bon ? (L’atmosphère lugubre de la chambre l’avait déprimée,)

Nous savons ce qui va se passer. Montarg va être accepté et ma demande

rejetée.

— Vous abandonnez, Veruchia ?

— Non.

Elle prit une profonde inspiration et redressa les épaules. Elle se battrait

malgré tout.

— Quand vous proposerez-vous de réunir le Conseil ?

— Demain, à midi. Il est impossible que Chorzel survive aussi

longtemps, donc il n’y aura aucune excuse pour ajourner la réunion. (Sa

main se resserra sur son bras.) Ce n’est pas le moment de faiblir, petite.

— Encore un conseil, Selkas ?

— Le dernier était-il si mauvais ?

— Non, mais pourquoi vous inquiétez-vous tellement de moi ? Vous ne

m’aviez jamais témoigné autant d’intérêt.

— Je n’aime pas Montarg. Je pense qu’il serait néfaste pour notre monde,

et c’est une raison suffisante pour que chacun s’en préoccupe. Le moment

est venu de choisir son camp, Veruchia, et je suis dans le vôtre. (Il l’entraîna

hors de la chambre.) Vous feriez mieux de rentrer chez vous maintenant.

Dumarest attend en bas, il va vous accompagner.

— Je n’ai pas besoin de lui. Je peux me débrouiller toute seule.

— Peut-être, mais lui a besoin de vous. Vous l’avez engagé à votre

service, vous souvenez-vous ?

Elle avait presque oublié ce geste stupide. À présent, semblait-il, elle était

coincée.

— Très bien, capitula-t-elle. Il peut me raccompagner à la maison.

Elle vivait dans une petite demeure à la lisière de la ville, une résidence

confortable dotée de murs épais et d’un seul étage. La porte s’ouvrit sous sa

main ; avant qu’elle ait pu la pousser, Dumarest l’avait précédée, et il

pénétra dans la maison tandis que la porte se refermait derrière elle. Les

lumières s’allumèrent automatiquement quand ils furent dans le hall, et il

s’immobilisa pour l’inspecter. Des tapis réchauffaient le parquet de bois poli, et des fleurs disposées dans des vases de métal martelé apportaient une

note de gaieté.

— Vous devez être fatigué, dit-elle en faisant glisser sa cape de ses

épaules. Si vous ne l’êtes pas, je le suis. Cette journée a été éprouvante.

Il ne fit pas un geste pour partir.

— Vous avez là une charmante maison, Veruchia. Puis-je la visiter ?

Sans attendre sa permission, il alla d’une pièce à l’autre, sans bruit,

rapide et précis dans ses mouvements.

Elle l’observa un moment puis entra dans son bureau. C’était sa pièce

préférée, avec ses lambris de bois luisants, ses cartes anciennes

soigneusement encadrées, ses livres méticuleusement rangés. Quand il la

rejoignit, elle était en train de préparer des boissons, un liquide doré dans

des coupes de verre décoré.

En lui en tendant une, elle questionna :

— Eh bien, êtes-vous satisfait ?

— De la maison ?

— D’avoir constaté que personne ne se dissimulait dans l’ombre pour

m’attaquer.

— S’il y a quelqu’un, je ne l’ai pas vu. (Dumarest but une gorgée d’eau-

de-vie.) Pensiez-vous qu’il y avait quelqu’un ?

— Bien sûr que non.

— Puis-je vous demander la raison de cette certitude ?

— Ce genre de choses n’a pas cours sur Dradea. Ne nous jugez pas

d’après les jeux de l’arène. L’arène est une tumeur, une chose artificielle

née de mauvais conseils. Les gens d’ici sont doux et peu accoutumés à la

violence. Chorzel espérait changer cela, et c’est pour cette raison qu’il a

instauré les jeux. Mais vous savez tout cela, vous avez entendu la discussion

pendant le dîner, et vous avez dû regarder autour de vous. Non, je ne

redoute aucune attaque contre ma personne. (Sa voix se fit amère.) Et je ne

risque guère d’être violée.

Il sut s’abstenir du commentaire qui s’imposait.

On ne pouvait d’un mot réfuter la conviction de toute une vie. Il se

contenta de dire, négligemment :

— Appelons ça une habitude. J’aime connaître ce qui m’entoure. Je vois

que vous vous intéressez aux choses anciennes.

— Les cartes ? Oui, c’est un passe-temps, et autre chose encore. J’ai des

intérêts dans le passé. (Elle désigna un siège.) Vous pouvez aussi bien finir votre verre confortablement. Avez-vous un endroit où dormir ? Demain je

vous ferai verser de l’argent. Si vous n’en avez pas assez pour ce soir, nous

pouvons nous arranger.

— Je croyais que c’était déjà fait. En tant qu’administrateur, je dois rester

dans cette maison.

— Impossible ! Je vis seule !

Elle surprit son sourire et s’aperçut à quel point elle était stupide de réagir

à la manière d’une petite fille apeurée par des dangers imaginaires. Et sa

réaction était trop vive, elle était trop sur la défensive, et trop intelligente

pour en ignorer la cause.

« Je suis amoureuse de lui, pensa-t-elle tristement. Amoureuse ou en train

de tomber amoureuse et je ne puis résister. » Elle joua avec son verre, se

rappelant ce qui était arrivé autrefois, ce jeune homme qui l’attirait et qui

semblait la trouver à son goût – qui s’était amusé d’elle, lui tendant son

affection comme un appât, comme il eût balancé un bout de viande sous le

museau d’un chien. Et puis l’atroce découverte de la vérité, quand il l’avait

regardée en riant.

Elle avait quinze ans à l’époque et n’avait jamais osé depuis éprouver de

la tendresse pour quiconque.

« Il y a longtemps », songea-t-elle avec morosité. Trop longtemps. Et

voilà que la chose se reproduisait.

— Veruchia.

Elle perçut sa présence à son côté et se retourna pour croiser son regard, y

lut la force, la compréhension, mais rien de la pitié qu’elle redoutait d’y

trouver. Elle lui en fut reconnaissante.

— Veruchia, quelque chose ne va pas ?

— Non.

Elle se détourna et tendit la main vers sa coupe ; l’alcool lui brûla la

gorge quand elle l’avala d’un trait.

— Non, rien. Rien du tout. (Elle but encore et dit) Je crois que vous feriez

mieux de partir.

— Est-ce votre désir ?

— Vous savez fort bien que non. (Elle parla vite, laissant les mots

s’écouler librement de sa bouche.) C’est la dernière chose que je désire,

mais si vous restiez, ce serait la pire chose qui pourrait arriver. Pour moi.

Croyez-vous que je pourrais dormir en sachant que vous vous trouvez dans la maison ? Que vous êtes là, tout près, pendant que je… (Elle

s’interrompit.) Non.

— Je vais rester ici, dit-il d’une voix nette. Je ne vous ennuierai pas. Vous

allez prendre un bain et dormir, en oubliant ma présence. Mais je ne vous

laisserai pas seule.

Il était trop fort pour elle. Trop fort. Puis, s’avouant vaincue, elle pensa :

« Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas agir comme Shamar l’avait insinué ?

Pourquoi ne pas savoir, rien qu’une fois, quel effet cela faisait d’être

vraiment une femme ? » S’il restait, elle ne dormirait pas seule. Le

vidéophone sonna avant qu’elle ait pu lui exprimer sa pensée. Le

bourdonnement discret s’éteignit quand il appuya sur la touche. Le visage

d’Hamane apparut sur l’écran.

— Veruchia, dit-il. Je suis chargé d’informer tout le monde de la mort de

Chorzel.