Anicet; ou, le panorama
Prélude, Choral et Fugue
CHAPITRE ONZIÈME
PRÉLUDE, CHORAL ET FUGUE
À la suite d'Ange Miracle, toute la bande remonta les boulevards, puis la rue du 4-Septembre, la rue Réaumur, le boulevard Sébastopol. «Oh! j'ai tellement sommeil, soupira Pol mal à l'aise dans son habit de louage, où va-t-on comme ça? Aux Halles?». On ne lui répondit pas. Ces sept hommes en chapeau haut de forme n'étonnaient même pas les rares passants, les dernières filles maintenant sans espoir: «Tout de même, dit l'une d'elles en les frôlant, si c'est une façon de faire la fête!» Ils prirent la rue aux Ours. L'Horloge pneumatique marquait trois heures. Un sifflet de vapeur fit retourner Anicet: comme un mauvais présage, un vrai train de marchandises avec une vraie locomotive traversait lentement la rue Étienne-Marcel. Les fourgons étaient pleins à déborder de choux et de carottes. «C'est ici», dit Miracle. Sur la porte on lisait:
INSTITUTION DE JEUNES GENS.
Ange siffla d'une manière singulière. Un certain temps s'écoula. Puis la porte pivota doucement sur ses gonds, et on vit une jeune fille en déshabillé, elle enlevait de sa main gauche son dernier bigoudi. Elle recula: «Tu n'es pas seul, mon Ange?
—Excuse moi, Élodie, j'ai à parler sérieusement avec ces Messieurs, et nul lieu ne m'a paru assez sûr pour notre conférence. Mène-nous dans l'atelier. Il n y a personne, n'est-ce pas?
—Quelle idée! heureusement, ce sont les vacances, et Papa est absent. Tout de même, j'ai un peu peur. Entrez, Messieurs. En voilà du mystère. Par ici. Cela ne va pas durer longtemps? Prenez la lampe. Tu resteras, hein? À droite.»
À travers l'obscurité on était parvenu dans une vaste pièce. Une lampe à filament de charbon donna une lumière misérable et n'éclaira que quelques sièges scolaires, un carton à dessins, des barres d'appui. La grande ombre environnante ne fut que peu à peu perceptible aux sept compagnons. On se trouvait dans la salle de dessin, un grand atelier vitré, où pendaient des plâtres à peine aperçus, modèles de bras, visages grecs, le discobole, des fleurs de pierre, l'esclave de Michel Ange émasculé, et par terre plusieurs bustes, torses, têtes de rebut, éventrés, décapités ou scalpés, et laissant voir par leurs plaies noires le vide des conceptions humaines. Tout cela était couvert de la poussière accablante du fusain ou de la craie. Élodie se retira. Ils s'assirent. Ils se groupèrent. L'un deux s accouda aux barres d'appui. Anicet se jucha sur la table du professeur.
«Mes amis, dit le marquis della Robbia, ce qui nous a joint toujours, c'est un certain sens, un certain goût de se compromettre, un certain tour d'esprit dramatique. Nous voilà sept, comme une chose, dans un endroit absurde. Ce n'est pas par désœuvrement que nous nous sommes donnés un but dans la vie, mais par désir de n'en pas atteindre d'autre. Nous cherchions à nous restreindre, et nous nous sommes réunis pour diminuer encore nos espérances. Nous avons inventé cette rivalité ridicule. Nous tenions peut-être à notre estime réciproque et nous voulions un terrain où nous éprouver concurremment à armes égales. Je ne vous parlerai pas de Mirabelle, et de ce quelle a pu devenir pour nous. Ainsi, au cours d'une partie, le jeu change d'objet, tourne sur ses talons, et c'est toute une aventure nouvelle offerte à nos désirs. L'horizon le plus étroit s'élargit toujours au coude de la route. Qu'importe après tout que les yeux des femmes ne soient que des miroirs à alouettes! Il y a des émotions qui font tout le prix de l'existence, et qu'elles paraissent méprisables à l'homme que nous étions avant de les avoir goûtées ne nous les rend pas moins indispensables. Il y avait ici quelqu'un que la règle du jeu ne prévoyait pas et qui promet de rendre ce passe-temps impossible. Nous avions tout examiné, excepté le mari. Le mari. Il vous appartient de décider notre attitude devant le mari.» Il y eut un grand tumulte. Chipre proposait un enlèvement. Pol parlait de suicide à sept, de conduites de gaz. Ange demandait qu'il n'y eut pas de violence: avec de l'adresse on peut faire tant de mal. Bleu prononçait poignard à tue-tête. Anicet jouait avec sa chaîne de montre et balançait ses pieds sous la table. Ce fut Baptiste qui imposa le silence et qui prit la parole: «Je connais deux moyens d'écarter une femme d'un homme, c'est de tuer l'homme ou de le ruiner. Le second est assez cruel. Cela rappelle le gobe-mouches. De plus, il n'est pas très facile de l'appliquer. Vous dirai-je que j'avais déjà tenté quelque chose dans ce sens? Mais je ne pouvais agir directement. Il a fallu mettre en branle dix ou vingt intermédiaires inconscients. Les affaires financières sont plus compliquées que le bois de Vincennes. La machine partie m'échappe. Qu'est-ce que cela donnera? Je n'en sais rien. Si vous êtes des hommes résolus, vous ne pouvez pas vous contenter d'attendre un résultat problématique. Il faut tuer. C'est très simple. Tuer.»
Il y eut une très longue discussion. Une discussion confuse, où montait plus haut que tout la voix d'Ange Miracle, angoissée, qui réclamait de la douceur, de la douceur. Chipre admettait le poison, le marquis l'assassinat payé. Bleu criait toujours: Poignard! Pol avait peur et faisait des coq-à-l'âne. Anicet ne disait rien. Comme on le questionnait, il répondit par une série de proverbes contradictoires. Baptiste répétait: «Il faut tuer» avec tant d'insistance qu'en fin de compte tout le monde tomba d'accord qu'il fallait tuer, mais on ne put s'entendre sur la façon de le faire. Le marquis observa que le choix de l'arme devait être laissé à l'exécuteur. Un malaise bondissant troubla les cœurs. Les plâtres parurent plus sinistres le long des murs. Quelqu'un proposa de tirer au sort. Chacun se saisit avec avidité de cette idée: une chance sur sept, c'est très peu. «Je fais les bulletins», dit Baptiste. Il avait pris dans un carton une feuille de papier à dessin et la pliait en huit. Avec le revers de la main il écrasa les plis, puis, lentement, il déchira le papier en les suivant. Cela fit un craquement. Tout le monde suivait ses gestes du regard. Il y eut la mimique du stylographe, le capot enlevé, le pas de vis qu'on tourne, la plume qui sort comme un soleil levant, l'essai du bec sur le huitième fragment de papier, les secousses pour faire couler l'encre. Puis d'une main de comptable, Baptiste inscrivit les sept noms sur les sept papiers. Pol proposa de la craie pour sécher: «Inutile, dit Baptiste, mon écriture sèche toute seule.» Avec délicatesse il plia chaque bulletin en quatre et déposa le tout dans une urne de plâtre que Bleu venait de découvrir. À l'unanimité moins une voix, la sienne, Pol fut choisi pour tirer le nom fatal. Il s'avança tremblant, puis soudain voulut se sauver. Le marquis dut le rattraper et le tenir. Dans le silence, il sortit un bulletin, le déplia et lut avec une joie manifeste: ANICET.
Ce fut un soulagement tel qu'on se mit à parler très vite tandis qu'Anicet balançait ses jambes à toute allure. Par contenance, semble-t-il, Baptiste plongea la main dans l'urne et retira la poignée de petits papiers. Il les déplia et les mit un à un dans sa poche sans qu'on y prêtât attention. Sur cinq bulletins il put relire le mot ANICET. Le dernier seul portait le mot BAPTISTE.
Chacun maintenant avait une phrase sur le thème: Si c'était moi. On donna des conseils au mandataire. On lui frappa sur l'épaule. Il y eut un grand mouvement d'amitié vers lui. Le marquis della Robbia qui de temps en temps retrouvait son accent italien se montra particulièrement affectueux. Il offrit à Anicet de l'aider de toutes ses ressources dans l'exécution de cette tâche difficile. «Je vous remercie, dit Anicet, je ne vous demanderai qu'une chose: comme il me serait désagréable de rentrer aujourd'hui chez moi, par pure sentimentalité, et que c'est ce soir même que je me débarrasserai de cette corvée, je vous serais reconnaissant de bien vouloir m'accorder l'hospitalité pour cette journée. Je ne vous gênerai d'ailleurs pas longtemps. Je me reposerai et je vous quitterai sur le coup de vingt heures.» On vit bien que cette proposition agréait au marquis. Il se frotta les paumes, rit plusieurs fois tout seul et serra la main d'Anicet. «Mon ami, dit-il, mon ami.» On décida de partir par petits groupes. Les premiers Anicet et le marquis descendirent l'escalier. Élodie leur ouvrit la porte. Elle demanda à Anicet s'il ne s'appelait pas Jacques, parce qu'il ressemblait à un jeune soldat qu'elle avait connu pendant la guerre. Anicet répondit qu'il se nommait Jacques et sortit en laissant la jeune fille dans un grand trouble en haut du perron.
Sur le trottoir opposé, un homme faisait les cent pas et s'arrêtait de temps en temps pour bâiller. Anicet ne lui prêta guère d'attention. Mais le Marquis le regarda à la dérobée et reconnut avec satisfaction le détective Carter. Il pressa le pas, et constata que Nick après une légère hésitation s'était décidé à les filer. Le matin avait une odeur de petit lait. «L'aurore aux doigts de rose, dit Anicet, n'est qu'une chiffonnière échevelée au visage barbouillé de cendres bleues.» Le voisinage des Halles lui donna faim. Le bruit clair des roues cerclées de métal sui le pavé du boulevard lui procurait h illusion d'une grande lucidité d'esprit: «J'ai bien dormi», assura-t-il, et il se sentit le teint frais. On traversait les Halles.
«Excusez-moi, dit le marquis, je vous laisse une seconde devant les légumes.—Je vous en prie.»
Anicet flâna. Le marquis vit leur suiveur, un instant déconcerté, opter pour Anicet et le surveiller de la travée voisine. Contre un pilier, à l'abri des regards, il griffonna au crayon sur un papier quelconque. Cela fut vite fait. Il se relut:
«Ce soir, à neuf heures, le banquier Gonzales sera assassiné par un anarchiste. À bon entendeur, salut.»
Le mot fut plié, inséré dans une enveloppe à carte de visite. Le marquis inscrivit l'adresse:
MONSIEUR CARTER
En ville.
Il siffla un enfant qui passait et lui remit l'enveloppe avec quelques recommandations. Puis il rejoignit Anicet et tous deux s'éloignèrent.
Le détective à leur suite atteignait la rue de Rivoli quand il sentit une main dans sa poche. Il saisit rapidement un poignet d'enfant: «Oh là là, Monsieur, je n'ai rien pris, cria le jeune commissionnaire, je n'ai fait que vous remettre un mot. Vous pouvez aller aux renseignements, il n'y a rien à dire sur mon compte. Oh là là, oh là là, ma pauvre mère aveugle!» Nick constata que l'enfant disait vrai et le relâcha: «Qui t'a remis ça? demanda-t-il.—Une dame, même qu elle a dit que vous me donneriez vingt sous.» Le détective lut le mot et fut profondément étonné. Une dame? «Comment était-elle, demanda-t-il encore.—En deuil, avec un grand voile qui la cachait. Et mes vingt sous?» Il les eut. Mais les hommes que suivait Nick avaient disparu.
L'Hôtel du marquis della Robbia, avenue d'Antin, est connu de tous les parisiens. Il a été transporté pierre à pierre d'Italie. C'est la maison où Roméo vit pour la première fois Juliette et dans le grand salon deux plaques de marbre incrustées dans le parquet indiquent l'emplacement des pieds de ces deux personnages à l'instant qu'ils échangèrent leur premier regard. Les collections merveilleuses du marquis occupent la plus grande partie de l'hôtel. Le marquis installa Anicet dans un petit salon du premier étage: «Vous avez ici tout ce qu'il faut pour dormir, écrire ou ne rien faire, Si vous voulez manger ou me voir, vous n'avez qu'à sonner. J'affecte à votre service Othello, nègre, muet et fidèle. Adieu.»
Anicet, resté seul, regarda la pièce où il se trouvait. Il constata avec plaisir que tout y était à vomir: pas la moindre chaise, le moindre porte-plume qui ne fut un objet d'art. Cela parut tellement absurde au jeune homme qu'il se sentit tout ragaillardi. Il déchira un bout de buvard, le trempa dans l'encre et orna de moustaches à l'allemande l'Antinoüs antique juché sur la cheminée de porphyre. Puis il se coucha sur le sofa et s'endormit.
Il se réveilla vers les trois heures de l'après-midi, sonna Othello, se fit servir un repas princier et tint au valet muet le discours suivant: «Connaître, au sens vulgaire du mot, n'est, Othello, que savoir nommer ou apprendre à le savoir faire. Cependant nous pouvons connaître cet objet sans qu'un mot soit lié dans notre esprit à sa représentation. Ce cas se ramène au précédent (Passe-moi le pâté, mon cher): la représentation n'est que le verbe de l'esprit et pouvons-nous penser en dehors des mots? Bref connaître, ce n'est que reconnaître. La truffe est une chose divine.
La connaissance philosophique suppose une série d'opérations mentales réductibles à des généralisations; je connais un objet si j'ai défini ses propriétés génériques, si je l'ai classé en le rapportant à des connaissances d'ordre plus élevé (Je le connais et je le déconnais par élimination progressive).
Ça ne te gène pas d'être muet, Othello? Encore un peu de cette volaille. L'opération de connaître apparaît donc comme antérieure à celle que le vulgaire aperçoit. Je ne dis pas cela pour t'offenser. Mais le philosophe ne la saisit pas non plus sur le vif: il ne constate que son ombre, et ne dit pas ceci est ceci mais ceci n'est pas cela, n'est pas cela, etc. Après quoi, content de soi-même, il commet la même erreur que son prochain le vulgaire et dit: Je connais AB puisque j'y reconnais A et B qui me sont déjà connus.
Quel Nuits, mon cher, quel Nuits! Ton maître est un heureux imbécile. Analyser la connaissance sans envisager son objet trouve un obstacle en cet esprit de finalité dont nous nous défendons vainement.
Je suis sûr, Othello, que si tu tombais amoureux, l'amour te donnerait une langue, ou ton cœur parlerait si tes lèvres sont closes. Que si nous considérons pour la première fois un phénomène, il ne peut être si neuf que nous ne trouvions en nous tous les éléments qui le composent, et c'est eux que nous reconnaissons avant de songer à ce qui est nouveau pour nous, c'est-à-dire l'arrangement de ces éléments. Quand notre pensée se fixe sur ce point, notre inconscient a déjà élaboré avec les données sensibles (compréhensibles, déjà connues) l'objet intérieur, image corrélative de l'objet extérieur. Aussi notre conscience ne saisit-elle que la reconnaissance et non la connaissance.
On mesure le degré de civilisation d'une époque à la façon dont on y réussit les sorbets. En quel temps vivons-nous!
Il y a donc abus de langage dans l'emploi du verbe connaître. C'est la reconnaissance que nous pouvons seule étudier. Elle consiste en la constatation de la corrélation (non de l'identité) qui existe de l'objet intérieur à l'objet extérieur et comporte un jugement formulable comme il suit: Cet objet qui présente une corrélation avec mon souvenir A' est le même qui a fait naître A' c'est-à-dire A.