Anicet; ou, le panorama
La Carte du Monde
Du seuil Anicet regardait les allées et venues des élus de la terre sous la lumière électrique; il ne pouvait se retenir de penser à des mots qui avaient charmé son enfance:
«Des animaux d'une élégance fabuleuse circulaient.»
Avant de se mêler aux hommes, il s'appuya contre le battant de la porte et mit de l'ordre dans ses idées. Si tout à coup nous faisons halte, notre existence repasse devant nos yeux et nous regrettons les joies passées. Mais Anicet apportait à cet exercice la froideur résolue qui lui était contemporaine, et ses prunelles ne reflétaient que le désir de systématiser la vie: «Cet idéal où se complurent nos aînés, songeait-il, je l'ai examiné trop attentivement pour n'en pas ressentir la niaiserie, et c'est parce que je suis assuré d'y découvrir la même paille, que je lui ai opposé cette autre conception de l'univers sans vouloir la contrôler au préalable. Il n'y a pas de duperie à consentir à la sottise qui nous guette, si on conserve le soin de l'ignorer. Nous ne substituons sans doute qu'une médiocrité à l'autre, mais qu'importe: celle-ci seule nous est patiente. Voici donc tous les liens rompus avec ce que je traînais derrière moi. Désormais, mon ombre marchera la première. Que le but soit ceci ou cela, je ne m'attacherai qu'au risque couru, et peut-être n'irai-je nulle part. J'ai sacrifié toutes les féeries anciennes pour m'adonner à la conquête de Mirabelle dont je ne connais pas même la figure. Enfin je viens de résister à la séduction romantique de la misère, l'un des serpents les plus redoutables pour la jeunesse, facilement fascinée par ces animaux qu'on jurerait purs tant ils se montrent dépouillés. La voie de la réussite s'ouvre seule devant moi; je répéterai pour en rire la formule avec laquelle un homme d'un autre âge a cru stigmatiser le nôtre: De mon temps on n arrivait pas. Je vais, moi, m'efforcer d'arriver. Y parvenir par ces bassesses seules qui ne marquent, ne déforment pas, c'est tout le problème (simple souci d'aisance, propreté physique). Programme: commettre en application de mes principes les actions mêmes qui sont défendues aux autres hommes parce que ces faibles en esprit ne savent pas les ériger en systèmes. Le monde s'offre à moi, le siècle (mais je ne suis qu'un bon apôtre), il faut me confondre à lui, qui seul me donnera le triomphe cherché. Le voici à mes pieds à l'instant que je veux m'y jeter. Comme ses parquets sont inclinés et luisants; étincelants ses lustres, et vertigineux à regarder, et comme à les voir on croirait autant de soleils si l'on ne connaissait pas la lumière extérieure! Pareil au plongeur qui calcule son élan, lève les bras et les balance, mains jointes, je rajuste en bombant la poitrine le gilet de soie grise qui est tout ce qu'on connaît de moi et je m'assure qu'un œillet moral tient bien à ma boutonnière: une, deux, la tête la première, me voici dans le torrent.»
Il éprouva un choc sur la nuque, se sentit entraîné par la foule, louvoya entre deux eaux, ouvrit enfin les yeux: la plus désirable de toutes les femmes qui s'intéressent à l'art, la princesse Marina Mérov lui apparut dans sa robe couleur de nuit, peinte de constellations symboliques. Ses épaules étaient nues parce que Marina les savait belles, mais son cou qui n'était pas parfait disparaissait dans un collier ébouriffé de renard bleu. Ses yeux semblaient si profonds qu'on ne s'apercevait pas qu elle était blonde.
«Eh bien, poète adamantin, dit-elle, vous faites-vous sauvage qu'on ne vous rencontre plus? Allons, un poème tout de suite.»
La princesse Mérov, qui jouissait de quelque autorité dans trois ou quatre salons, grasseyait agréablement. Encore qu'elle l'eût traité d'un ton assez cavalier, Anicet s'assura que si l'éthique des symbolistes exigeait qu'il se dérobât, la complaisance envers cette personne influente ne porterait aucun préjudice à sa dignité de commande, et peut-être inclinerait Marina à vanter ses talents auprès de ces gens mêmes dont il briguait désormais les suffrages. Aussi s'empressa-t-il de satisfaire cette femme de laquelle il pensait précisément qu elle n'était qu'un portrait très ressemblant. Cet effort d'imagination lui ôta les ressources nécessaires au choix d'un poème approprié aux circonstances (un poème d'amour, par exemple) et, comme il en avait parlé récemment avec Chipre, Anicet récita le sixain 31 auquel il n'attachait pas grande importance malgré cette insistance à l'infliger à tout venant. Il mit à le dire un lyrisme involontaire; entendez qu'on eût pu croire à son émotion qu'Anicet le créait à l'instant même. En énonçant le titre, il balbutia, pâlit, puis rougit. Quand la teinte écarlate fut uniforme, elle ne quitta plus le visage du récitant jusqu'au delà du sixième vers. Après le titre, l'auteur hésita un long moment comme s'il ne retrouvait plus le premier mot, partit trop vite, s'embrouilla, prononça le second vers tout d'une haleine et sans y mettre le ton, dit le troisième d'un air niais, s'embarrassa dans le col de chinchilla, marqua un blanc beaucoup trop long avant le dernier distique qu'il débita comme un enfant sa leçon, en scandant les pieds sans poser sa voix sur la dernière syllabe qui demeura comme un doigt levé, de telle aorte qu'on attendit vainement un septième vers et qu'Anicet eut l'air, l'étourdi, d'avoir oublié la fin.
Un temps un peu prolongé s'écoula donc entre le dernier son émis et le moment exact où s'établit la certitude que c'était bien là le dernier. Un second, sensiblement aussi pénible, sépara cet instant-là de celui où la princesse effaça l'expression d'attention et de compréhension polies qu'elle, avait soigneusement gardée depuis le premier hm!
On vit alors nettement qu elle cessait d'écouter, puis commençait à penser, pensait, et, à un froncement de sourcil, qu'elle cherchait les mots un à un pour traduire ses réflexions, qu'elle trouvait, qu'elle allait parler, qu elle parlait: «Lapidaire, cher ami, disait-elle, lapidaire. Un véritable pendentif. Une émeraude. Mais laissez-moi inventer des défauts à cette perfection, une veine défectueuse, un rien si facile à masquer.»
Malgré l'agacement qui le gagnait, Anicet acquiesça, pria même de ne pas se gêner.
«Tout d'abord, reprit Marina, le titre, pour délicieux qu'il soit, provient d'une expression triviale et l'image qu'il contient se trouve rendue dans les deux premiers vers sous forme de comparaison. Cette comparaison, d'ailleurs elliptique, n'est pas établie avec une clarté suffisante par suite de la suppression arbitraire de la conjonction comme. Pour être complet et compris, vous eussiez dû écrire: j'endosse un habit de gala comme je revêtirais de beaux sentiments. Ou l'inverse, n'est-ce pas? Le second membre du deuxième vers: Que de chevalerie est une fausse naïveté qui n'apporte aucune idée nouvelle, fait pléonasme avec le premier membre, et ne semble, à vrai dire, placée là que pour la rime. Le troisième vers me paraît une vulgarité. Je ne vous chicanerai point sur la façon dont vous faites rimer les octosyllabes avec les décasyllabes, et les décasyllabes avec les octopodes, tout en observant qu'il n'y a là rien de plus neuf que dans la rime entre vers de même acabit. Je me gendarmerai davantage pour le chinchilla du col, peu vraisemblable, appelé par gala et ne survenant qu'au moyen d'un tour de phrase compliqué qui force à compter pour une syllabe la muette terminale de gloire. Mes préférences vont à la fin du morceau, qui, par l'heureuse reprise de la rime en rie, donne à l'ensemble une petite allure mallarméenne. Toutefois je signalerai dans le cinquième vers une épithète suspecte et dans le sixième l'emploi abusif d'un nom propre, injustifié dans les prémices, qui n'est ni celui d'une femme célèbre, ni celui d'une déesse. Ainsi pour être charmants ces deux derniers vers auraient dû se contenter de dire: Que par galanterie je compare aux bras de ma maîtresse ou de mon amante. Ou encore de la Vierge Marie. Dans l'ensemble vous manifestez vraiment une exquise sensibilité.»
Anicet regarda longuement la princesse puis: «Madame, dit-il, un poème qui ne vous plaît pas entièrement n'est pas digne de voir le jour. Ce sixain ne paraîtra jamais, vous l'avez condamné à mort.» L'émotion, le plaisir et la crainte sont de la même couleur. Marina n'en crut pas ses oreilles. Elle se mit à aimer follement ce qu elle venait de tuer, cette chenille sacrée, une parole écrite. Quelle importance le sacrifice d'Anicet donnait à Marina! Elle trouva du génie au jeune homme et tout de suite éprouva la démangeaison de le quitter pour aller chanter ailleurs les mérites d'Anicet. «Il m'adore», pensait-elle, et elle profita pour s'enfuir de la venue d'Ange Miracle, dandy en qui, à son seul accent de sincérité, on a reconnu le premier masque, l'homme à la boule de verre.
«Que faites-vous, ami, dit ce dernier, parmi ces mondains bègues et stupides?
—Et vous-même?
—Je n'y cours plus aucun risque. C'est une vieille histoire un peu longue. J'ai passé par là, voilà tout. Mais vous, prenez garde.
—Que les autres prennent garde, ce sera plus sûr. Je viens ici pour réussir.
—Réussir ici? Mais vos succès n'y dureront pas vingt-quatre heures, après lesquelles les gens devront consulter leurs carnets de bal pour se rappeler le nom de ce poète si maigre qui n'est pas si drôle que le prestidigitateur H* ou la belle Mélinda. Dans ce monde, seuls les snobs qui s'habillent tous les matins en gens de goût, sont tolérables de temps en temps: encore ne faut-il pas les surprendre au petit lever. Quant aux gens comme il faut, n'en parlons pas: leur psychologie est simple comme bonjour, soumise à ces principes mêmes pour lesquels on a inventé le mot préjugé. On ne les distinguerait pas les uns des autres s'ils n'avaient la précaution d'y aider, comme on fait dans les familles au moyen du nom de baptême, en se pourvoyant chacun d'une seule occupation, d'un seul goût qui ne soit pas celui de tous les autres. Aussi dans leurs réunions ne montrent-ils chacun que ce trait particulier, toujours le même, et c'est là ce qu'on appelle être bien personnel. Cela fait un sujet de conversation par tête et pour permettre à tout le monde de briller à son tour, ils ont inventé la politesse. Celui-ci restera toute sa vie l'homme qui n'en revient pas d'avoir été au diable vert; cet autre, en forme de notaire, n'est au fond qu'une fourchette à huîtres; ce troisième a serré la main à je ne sais plus qui. Le charme de la vie se résume à peu de choses. À côté de la politesse, règlement de police intérieure, les gens du monde ont imaginé une institution de défense contre ceux qui n'en sont pas: c'est le bon ton. Il y a aussi la bienséance et les convenances, qu'on lèse, qu'on blesse, dont on franchit les limites. Enfin, comme tous les sentiments tendent à créer des états d'exception, il est défendu d'aimer, de haïr et, pour régler les rapports des hommes et des femmes, on a inventé la galanterie, sorte de repas pour rire; vous pensez bien qu'une fois dans leurs armoires ces mannequins se déshabillent et font l'amour. Mais ils le font en se dépêchant de peur que cela ne se sache, qu'il n'y ait scandale. Il y a scandale toutes les fois que les convenances ne sont pas respectées; ici le ridicule ne tue personne, mais le scandale assomme. Celui qui a causé un scandale est jeté ignominieusement à la porte du monde.
—Mais, dit Anicet, je ne peux pas me passer du scandale. Du moment que je me manifeste, je crée un scandale: si j'étends les bras, si j'éternue, si je pense. C'est une erreur de croire que les hommes inventèrent le complet jaquette le jour qu'ils conçurent l'idée de nudité, car cette idée présuppose celle de vêtement, et celle-ci celles de maladie et de froid. Ce n'est que plus tard qu'on expliqua la coutume de se couvrir de peaux de bêtes et de feuilles sèches au moyen de la morale et de la pudeur publique. Quand l'idée en fut ancrée dans le peuple, l'idée de scandale naquit la première fois qu'un homme ou une femme se montra publiquement, car il ou elle n'en éprouvait pas de honte s'il savait ne pas choquer la vue. Notre nudité mentale révolte aussi les spectateurs et si nous écrivons, nous nous écrivons. La poésie est un scandale comme un autre.
—Comment vivrait-elle ici? dit Ange, et tant mieux si elle en meurt.»
Comme il mettait sa tête de biais en clignant des yeux ainsi que quelqu'un qui va citer Virgile, une masse le bouscula, sépara les deux interlocuteurs sans songer à s'en excuser, rompit le fil de leurs pensées, obnubila leur attention, et, rapidement, se réduisit là-bas, près du buffet, à un gros homme trop brun, en veston trop clair, le cou pris dans une cravate de dentiste. Ça, c'est invraisemblable: jamais les domestiques n'auraient laissé entrer un personnage pareillement accoutré dans un salon de réception. «Comprenez, expliqua Miracle, que ce bonhomme est vêtu comme vous et moi; mais sa vulgarité est telle que même dans ses habits du soir il reste pour nous en veston par simple artifice poétique et qu'il vous paraît incroyable dans ce monde-ci malgré les efforts qu'il fait pour lui appartenir. Puisque vous désirez le savoir, il s'appelle, vous l'aviez deviné, Pedro Gonzalès; archimillionnaire, il pourrait bien être Mexicain, ne connaît guère de porte qui lui résiste ni de main qui se refuse à lui, encore qu'on ignore son origine et qu'on se doute un peu trop de sa destinée. D'ailleurs si cette société qui se croit tout l'univers ne se composait que de Gonzalès incapables de dépouiller le veston, elle vaudrait mille fois encore la réalité. Sous tous les déguisements possibles, ces pantins restent le plus souvent dans un costume moins désinvolte et plus répugnant: il leur est défendu de quitter l'habit de sottise et de laideur qui leur colle à la peau comme une tunique empoisonnée.»
Miracle se laissa emporter par l'éloquence et bientôt Anicet le perdit de vue. Il se trouva dans une assemblée de messieurs mûrs et de dames entre deux âges qui ne se préoccupaient que de parler:
«Moi, on dira ce qu'on voudra, mais c'est.
—Oh! comment pouvez-vous dire?
—On n'avait jamais vu ça. En quel temps vivons-nous! Si moi j'avais, ah bien!
—Heu, comme ci, comme ça. Ça va et ça vient. J'ai une mauvaise circulation.
—Il n'y a plus moyen de circuler dans Paris.
—Oui, croyez-vous? à quoi pense le gouvernement?
—Je voudrais bien vous voir à leur place.
—Les domestiques ne tiennent plus en place. Ma femme de chambre m'a dit:
—C'est la révolution, la fin du monde.
—Quel monde on reçoit chez Madame Six! c'est un peu mêlé, ne trouvez-vous pas?
—J'ai mis deux sous à saint Antoine de Padoue et je n'ai pas retrouvé mon Aberdeen.
—La superstition.
—Je ne crois à rien de tout ça, mais j'ai un ami qui tire les cartes et qui m'a dit des choses impressionnantes.
—Il y a eu échange de cartes entre Monsieur Bahut, le petit blond, et Wertheimer, le journaliste.
—Racontez-nous ça.
—Du reste je m'en lave les mains. Il arrivera ce qui pourra. Je l'ai prévenue.
—Si c'était tous les jours, je ne dis pas. Ce n'est plus pareil, mais une fois par hasard.
—Avouez que c'est pour rien.
—Monsieur de Poutre, le père, que j'ai beaucoup connu, était tout à fait de votre avis. Il avait épousé une fille Janina, vous savez, Janina les banquiers? ceux qui ont été compromis dans le krach de l'Union. Ces gens-là avaient un pied partout. Ainsi, M me Janina, Eugène Janina, était une demoiselle de Conteau de Léry, des Conteau de Léry qui ont organisé pendant dix ans les fêtes des Tuileries. Ils avaient ajouté le nom de Léry au leur à la mort du vieux Biaise de Léry qui a eu une vie très mouvementée et a, dit-on, été l'amant de cette petite actrice... Thérèse voyons... enfin son nom m'échappe, qui a plus tard été épousée par le baron Brizot, le député, dont le petit-fils est justement notre vieil ami Damour. Et ces jours-ci comme je rencontrais le petit Poutre, le plus jeûné, celui qui a dix-huit ans, chez les... mais le nom ne fait rien à l'affaire, et que je lui rappelais tout ce passé, qui, hélas! ne nous rajeunit pas, il m'apprit le mariage de sa cousine Poutre, la fille d'Antoine, avec un Brizot d'Amérique, un de ceux qui par leurs spéculations hardies faillirent compromettre la dernière élection du vieux baron. Ce jeune homme m'a raconté que les Janina n ont plus de quoi vivre et que leur fille, croyez-vous, joue dans des orchestres.
—Étiez-vous l'autre soir au dîner chez le marquis della Robbia? On dit, mais que ne dit-on pas?
—Plus j'y pense.
—À proprement parler.
—Le vrai du vrai, on ne le saura jamais. Mais ce qui est sûr.
—Ces gens-là ne sont rien, moins que rien. Je ne comprends même pas comment on peut s'abaisser à les regarder.
—Dette de jeu, dette d'honneur.
—On ne transige pas avec les principes.
—Comme on dit.
—Il faut être abandonné de Dieu et des hommes pour.
—Combien?
—Peut-être.
—Plus... plus...
—Ce...
ANICET (il pense).
Oh, Mirabelle, Mirabelle, Mirabelle.»
Puis Anicet cessa de penser à Mirabelle et la désira. Un rire métallique, strident, prolongé, retentit derrière lui et le jeune homme en se retournant aperçut Mire au milieu d'un cercle d'admirateurs. L'excès de son trouble empêcha Anicet de voir Pedro Gonzalès qui s'empressait auprès de l'apparition. C'était bien Mirabelle: comment s'y serait-il trompé?
«Qui est cette femme? demanda-t-il à son voisin.
—Mais c'est Mme de B*. Vous ne la connaissez pas? Je parlais justement des Conteau de Léry. Eh bien, ils se trouvent légèrement apparentés par les femmes avec les de Monthérault. Exactement comment, je ne pourrais pas vous le dire. Un de Monthérault, Guy, je crois, s'est tué il y a trois ou quatre ans, il n'y a là aucun mystère, à cause de cette charmante de B* qui est bien la tigresse la plus intraitable de tout Paris. Les armoiries de la famille de B* méritent une mention spéciale. Voici.»
Anicet n'en revenait pas. Ainsi la mystérieuse beauté qu'il servait s'appelait Madame de B*. Ainsi elle appartenait au monde, elle avait une maison, des domestiques, une automobile, son nom était dans l'annuaire des téléphones, elle vivait comme toutes les femmes et plutôt que d'attendre quelle se manifestât, on pouvait lui rendre visite à son jour, à l'heure du thé. Sa divinité tombait-elle ou naissait-elle à
une existence insoupçonnée et pathétique? Anicet [1] ne savait plus où il était, ni ce qui faisait autour de lui cette atmosphère lumineuse et musicale. Il perdait pied. Dans le petit salon voisin Mirabelle parlait très fort avec de jolis rires secs. Était-ce pour cette femme qu'il avait renié son passé, rompu tout lien avec les siens, renoncé à la vie facile? qu'il s'était mis en marge de la société? Pour elle ou à cause d'elle? Il saisit subitement que Mire n'était apparue cette fois encore que parce que l'intensité de son désir l'avait appelée à la vie. Mais elle s'était faite telle qu'elle pouvait se montrer dans ce décor et c'était autour de son idéal, il n'y a pas d'autre mot, qu'Anicet voyait la foule des invités se presser maintenant. À cet instant il eut la notion nette que dans toutes conditions d'existence, dans tout milieu qu'il fût, il saurait évoquer la beauté qu'il désirait. Exaltante constatation. Maintenant il pouvait, confiant en soi-même, dévisager les gens de l'entourage. Pour les dominer il est inutile de se soumettre à leur mesure, et pas plus qu'à l'esclavage de la pauvreté, il n'est besoin de se plier aux exigences du monde. Il sentit sa vie traverser les salons et déborder dans l'univers, il comprit qu elle dépassait ce cadre mesquin et le contenait; mais avant de le quitter, il voulut voir enfin le visage inconnu de Mirabelle. Il franchit les parquets luisants et vides comme des océans, gagna le seuil de la pièce où la voix de Mire s'attachait précieusement à n'être que frivole.
L'émulation des galants admirateurs l'empêcha d'avancer davantage: au-dessous de la masse sombre des hommes en smokings, l'Homme-en-veston-clair pareil au dragon des contes se dressait, gardien, aux côtés de la forme confusément aperçue de l'objet de tant de zèle. Malgré tous ses efforts Anicet ne parvint pas à briser la barrière des snobs: leurs noirs ébats lui cachèrent irrémédiablement le visage de la beauté. Petit symbole pour esprits simples. Et poussé par une force inconsciente, le jeune homme dont les narines semblaient aspirer à l'air libre du dehors se fraya un chemin vers la sortie.
Sur le trottoir il fut ébloui par l'aveuglante clarté des réverbères. Un mendiant lui demanda du feu. «Je vous remercie, dit Anicet distraitement, je ne fume pas.»
[1]Pathétique.