Anicet; ou, le panorama
Le Tour des Choses
Deux doigts de champagne. Mais ici, nouvelle difficulté: si pour connaître ou reconnaître A, il faut que nous le confrontions avec A', il est bien évident qu'il faudra qu'A' nous soit préalablement connu.—A priori il n'y a pas plus de raison pour que les réalités intérieures (développées dans notre inconscient) nous soient connues, que les réalités extérieures.—Le problème n'a fait que se déplacer.
Ce qui est sûr: nous ne pouvons connaître A sans A', ni A' sans A. Qu'en penses-tu?
—Vous ne poussez pas très loin les conséquences de vos prémisses, dit le muet, et votre langage n'est ni clair ni ordonné.»
Anicet le chassa à coups de pied. Après quoi, il écrivit:
Ma chère, si tu ne me vois pas d'ici trois jours, remets-toi avec Georges et brûle notre correspondance. Pour ce qui est de notre petit projet de théâtre, etc., il vaut mieux y renoncer. Très tendrement
MARCEL.
L'enveloppe porta la suscription:
MADEMOISELLE MARIE MANTE
7, rue Lepic, PARIS.
CHAPITRE DOUZIÈME
LE TOUR DES CHOSES
«Marina, aimes-tu les diamants? ceux qui sont larges comme l'ongle, tu sais. Tu ne dis rien, tu regardes le parquet. Marina, m'aimes-tu autant que les diamants?
—Taisez-vous, sentimental.
—Ne me reproche pas d'être sentimental quand tu es aussi décoiffée. On ne peut pas tout de même parler toujours des réceptions, des générales, des cotes de la Bourse.
—Quelle rage as-tu de toujours parler?
—Bien, moi qui croyais t'être agréable. Je me force pour te parler, je me force littéralement. Au fond, je n'ai rien à dire. Je n'ai rien à te dire jamais. Est-ce qu'on a jamais rien à dire? Tout est la faute de tes cheveux.»
Dans le classique entresol des adultères, Pedro Gonzalès se tait. Il constate que le jour baisse. Il ment: il a quelque chose à dire, quelque chose de très curieux. Mais si tout allait casser? L'aveu hésite comme une larme au bout des cils. Les doigts jouent avec les boucles de Marina Mérov. Un grand silence rend l'âme heureuse. Quelle lâcheté, et ce soleil qui descend.
«Mon ami.
—Il doit être très tard, n'est-ce pas?
—Est-ce que je sais? Près de vous le temps s'enfuit si vite.
—Vous ne passeriez pas votre vie à mes côtés.
—Oh Piotr, me l'as-tu jamais offert. Mon ami, pourquoi me parliez-vous de diamants?
—Parce que, Marina,... je ne sais plus. Une idée comme ça.»
Le silence reprend sa place. Sur une sellette un bronze représente Vercingétorix. Sur la cheminée l'Amour et Psyché en plâtre, d'après Canova, donnent de l'humanité une conception flatteuse. Un grand soupir précède l'orage.
«Marina, dans mon pays, les hommes vivent comme des brutes. On prend son bien où on le trouve. Les femmes ont les mains très blanches. Il y a des liqueurs plus profondes que des puits. Cela dure ce que cela dure. Un beau jour il ne reste plus que les pistolets d'arçon, la selle, un cheval rapide et le désert. On part ailleurs et tout est à recommencer.
—Quelle belle vie!
—La mienne, à peu de choses près. Aujourd'hui il me reste juste assez pour gagner le Nouveau Monde. Avec les divers cadeaux que je t'ai faits, nous aurons de quoi vivre pendant quelques mois. Acceptes-tu?
—Je ne comprends pas. Ne plaisante pas avec ces choses-là, ce n'est pas drôle.
—Je ne plaisante pas: je suis ruiné. Faillite. Voilà tout. Mais du moins je t'ai et je te garde. »
Le silence. Je le reconnais, c'est lui, c'est le silence. La femme a les yeux dans le vague. À quoi pense-t-elle? Très lentement sa main droite (comme sa main droite est belle!) relève les mèches de ses cheveux. Marina se recoiffe. Les épaules d'une femme qui se recoiffe sont plus émouvantes que... les épingles-neige sur le stuc de la cheminée. Les doigts de Marina se battent avec les épingles à cheveux. La maladresse et l'énervement rendent l'ombre plus sensible:
«Mon ami, veux-tu allumer? on n'y voit plus.»
L'applique s'éclaire à gauche de la glace. L'ampoule sort d'une orchidée de verre. L'image de Marina a l'air contrarié. Que se passe-t-il? Pedro ne comprend pas. Il reste assis sur le sofa, les mains inoccupées.
Un peu de poudre de riz. Un peu de rouge aux lèvres. Encore la coiffure. La main lisse un sourcil rebelle. Un chapeau est plus vite remis qu'ôté. Pourquoi la voilette fait-elle penser aux brouilles? Un dernier coup d'œil au miroir. L'ombrelle. Sur le pas de la porte, la femme se retourne. Elle a déjà mis son gant droit. Elle baisse les yeux sur sa main gauche où brille une bague offerte à la lumière: «Mon ami, dit-elle, je garderai de vous un souvenir durable.» C'est fini.
Un—deux—trois—Un—deux—trois (Valse).—C'est à tort qu'on croit difficile de se lever d'un sofa très bas et très mou. On met de l'ordre par habitude. On passe son pardessus. J'allais oublier ma canne. Et ma clef? Bah! il n'y a qu'à taper la porte, à présent. Avec ces femmes-là, il ne faut pas s'étonner. D'ailleurs je m'y attendais. N'y pensons plus. L'escalier était un peu raide ici. Ça ne m'a rien fait. Mais là, rien. Je l'aurais seulement crue plus rouée. Heureusement que j'ai plusieurs cordes à mon arc. Il me reste ma vraie femme, Mirabelle, ma chose. Avec elle, j'ai pris mes sûretés. Grâce au ciel nous aurons encore la vie large, là-bas.
L'Intransigeant! Merci.
Rien de nouveau. Allons, j'ai jusqu'à demain matin. Le monde est grand. Il y a de l'air, ce soir. Chauffeur! Pas libre? Tant pis. Vraiment les faux-cols mous sont bien agréables l'été.
Heure exquise
Qui nous grise
Pom, pom! Chauffeur! Rue de la Baume? Non? Somme toute, il fait bon marcher. J'ai le temps. Mirabelle. C'est joli les tri-porteurs. Mirabelle, Mirabelle. Un nom qui fait fermer les yeux.
À Paris, en été, la tombée de la nuit est douce comme une pêche. Un homme traverse la ville avec un grand calme dans le cœur.
«Madame est là?
—Madame attend Monsieur dans le petit salon bleu.»
Toute la splendeur du monde s'est réfugiée dans les pendeloques de cristal du lustre, le biseau des glaces, les bijoux de Mirabelle, et son regard. Madame Gonzales se retourne à demi: ses épaules nues jouent avec le grand éventail de plumes orangées qui les caresse. «Vous rentrez bien tard. Vous voyez, je m'étais faite belle.
—Mirabelle, vous avez un nom qui fait fermer les yeux.
—Oh mais vous êtes bien galant. Tenez, voilà ma main.»
L'éventail compte les secondes: les gens heureux—n'ont pas d'histoire, les gens heureux—n'ont pas d'histoire, les gens heureux —les gens heureux. «Mirabelle, nous allons partir. Pour toujours. Seuls.
—Qu'est-ce qui vous prend, cher ami? Vous avez lu de mauvais livres.
—Mire, je suis ruiné. Demain ma banque suspend ses paiements.
—Ah oui? il n'y a rien à faire?
—Il n'y a qu'à fuir. Mais tu sais bien que je n'ai pas été stupide. Toute ma fortune, des millions, a passé à ton nom. Nous sommes mariés sous le régime de la séparation. Nous irons vivre en Amérique, riches, heureux.
—Vous croyez?
—Que nous fait ce monde que nous laissons ici? Là-bas nous aurons des domaines comme des royaumes.
—Vous êtes fou, mon cher ami. Posez donc mon éventail sur le guéridon.
—Voilà. Mire, je ne ris pas.
—Ai-je l'air de rire? Vous ne pensez pas que je vais supporter les conséquences de vos mauvais placements. J'ai mes obligations, mes relations, ma vie. Que voulez-vous que j'aille faire dans vos colonies?
—Mais, Mire, il faut que je parte.
—Eh bien, adieu. Vous m'avez généreusement enrichie. Tout est très bien réglé.
—Mire.
—Allons dîner. Il est largement l'heure. Quittez ce visage penaud, mon cher, songrz un peu aux domestiques.
—Mire.
—Laissez mon poignet. Vous êtes vilain quand vous vous congestionnez.
—Mire, l'argent, mon argent.
—Fi! mon cher, que vous avez l'esprit mesquin! Je ne vais tout de même pas vous entretenir. Vous avez vos quatre membres. Vous êtes robuste. Ce ne sera pas la première fois que vous referez votre fortune.
—Mire, la vie, ma vie! est-ce que tout, tout est fini? Encore celle-ci qui m'échappe! C'est trop.
—Ne criez pas si fort. Vous vous mettez dans des états...
—Oh Mire, comme tu m'as fait mal!
—Vous n'allez pas commencer une scène? Je crois, ma parole, que vous pleurez. Vous me voyez confondue: je vous aurais bien cru le dernier homme capable d'une crise de nerfs. Comme on se trompe sur le compte des gens!»
L'homme tient ses tempes. Est-ce qu'il va éclater? Il marche, il ouvre la porte de son bureau; quand il a disparu, on l'entend sangloter. La porte se referme.
Mire reprend son éventail. Elle le balance et se regarde longuement dans la glace. Un domestique apporte une carte sui un plateau. «Faites entrer». Elle balance son éventail. Elle le ferme, se regarde dans la glace, puis rouvre son éventail. On introduit Anicet. Il est en complet veston.
«Nous n'avons pas encore dîné, cher ami, mais vous nous dérangez à peine. Voulez-vous partager notre repas? Non? vous avez déjà dîné.
—Je vous remercie. Je n'ai pas faim.
—Mon cher, tout le monde sait que vous êtes amoureux de moi, et l'amoureux qui ne mange pas, ne se porte plus. Je ne vais plus pouvoir vous afficher.
—Madame.
—Vous pouvez m'appeler Mirabelle, mon mari n'y voit aucun inconvénient. Par exemple ne me regardez pas comme ça, vous êtes vilain. Mais qu'ont donc les hommes ce soir?
—Mire.
—Appelez-moi Mire aux yeux d'argent. C'est très agréable. Il y a longtemps que personne ne me l'a plus dit et pour l'instant j'aime les compliments à la folie. À la folie.
—Mire aux yeux d'argent.
—C'était le nom que me donnait mon ami Guillaume. Il a fini par mourir. Il m'était très cher. Vous disiez?
—Cela ne peut pas continuer comme ça. Voilà trop longtemps que ça dure. Il faut...
—Ah, bien, vous n'allez pas répéter encore une fois la même chose. Mon mari est plus aimable que vous. Il m'a dit tout à l'heure: vous avez un nom qui fait fermer les yeux. C'est joli? Vous aussi, un jour, vous m'avez tourné un petit madrigal très gentil. Si, très gentil. Je n'exagère pas. Je ne me souviens plus trop des termes, mais... très gentil.
—Mire, cessez: je vous assure que je n'en puis plus.
—Prenez un siège.
—Cela va mal se terminer, Mire. Il faut que tu me suives.
—Oh, oh! vous aussi? Mais nous n'en sommes pas là.
—Il y va de la vie, entends-tu.
—Un enfant, un véritable enfant. Mon cher, avant de prononcer de pareilles paroles, on doit faire un discours en trois points. Où avez-vous donc été à l'école?
—Écoute, la mer a rompu ses digues. Je t'apprends cette nouvelle. Maintenant, ta bouche.
—Mais comme vous êtes séduisant! Prenez garde à ma robe. Eh là, les lèvres seulement. Écartez-vous. J'ai failli penser à mal. Songez, Anicet, que mon mari est dans la pièce voisine.
—Il est dans le bureau?
—Il est dans le bureau.
—Je vais le tuer.
—Faites, je vous en prie. Mais pas trop de bruit, n'est-ce pas?
—Encore une fois.
—Ah non, laissez-moi, vous me chiffonnez! Maladroit, ça se verra.» Madame Gonzalès s'échappa, et entrebâilla la porte du cabinet de son mari: «Mon ami, dit-elle. Monsieur Anicet désire vous parler. Je l'introduis. Calmez-le, il me paraît un peu agité.» Il y eut un bruit de siège déplacé, quelques paroles basses et un silence. Mirabelle prit Anicet par les épaules et le poussa dans l'autre pièce. Puis, la porte refermée, la femme s'appuya contre le mur pour reprendre haleine: «Ah, soupira-t-elle, j'ai eu chaud. Comme tu es faible, ma fille. Tous les hommes te font de l'effet.» Elle rajusta légèrement sa toilette, reprit son éventail et se sourit dans la mémoire. Elle regarda la porte et sur un ton amusé se demanda à mi-voix: «Que va-t-il sortir de là-dedans?»
Là-dedans, il y avait deux hommes. Deux hommes semblables à ces jouets lestés de plomb qui reviennent toujours à la position verticale. Le plus gros était très pâle, le plus maigre était très rouge. Anicet remarqua que l'encrier sur la table était surmonté d'un buste napoléonien lauré. Gonzalès remarqua que la main droite d'Anicet se portait vers la poche-revolver. «Il paraît, Monsieur, que vous désirez me parler? Vous tombez bien mal, je vous assure. Enfin, vous n'y pouvez rien. Je vais vous poser une question indiscrète. Ne la prenez pas en mauvaise part. Vous ne pouvez pas comprendre. Répondez-moi franchement: cela n'a plus aucune importance. Seulement, dans l'affirmative, je pourrai vous donner deux ou trois bons conseils, vous raconter une histoire. Oh une histoire, le mot est un peu gros. Bref: êtes-vous l'amant de ma femme? Je sais bien, je sais bien. Je vous jure que cela me serait égal. Répondez.
—Eh bien, non. Monsieur, Mirabelle n'est pas ma maîtresse. Mais elle la sera, n'en doutez pas, dès que je vous aurai tué.
—Ah? Vous venez pour me tuer? C'est bien inutile. Prêtez-moi donc votre revolver une minute.
—Comment?
—Prêtez-moi donc votre revolver une minute. Vous n'osez pas? Je me tuerai très bien tout seul, vous savez. Votre revolver. Que risquez-vous?