Ascanio 1
Chapitre XVI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Une cour
Cependant Ascanio avait fini le dessin de son lis, et, soit par curiosité d’esprit, soit par cet attrait qui attire les malheureux vers ceux qui les plaignent, Ascanio s’était aussitôt acheminé vers l’hôtel d’Étampes. Il était deux heures de l’après-midi à peu près, et justement à cette heure la duchesse trônait environnée d’une véritable cour ; mais comme au Louvre pour Cellini, des ordres avaient été donnés à l’hôtel d’Étampes pour Ascanio. Ascanio fut donc introduit à l’instant même dans une salle d’attente, puis on alla prévenir la duchesse. La duchesse tressaillit de joie en songeant que le jeune homme allait la voir dans toute sa splendeur et donna tout bas quelques ordres à Isabeau, qui s’était chargée auprès d’elle du message. En conséquence,
418
Isabeau vint retrouver Ascanio, et le prenant par la main sans rien dire, elle le fit entrer dans un corridor, souleva une tapisserie et le poussa doucement en avant. Ascanio se trouva dans le salon de réception de la duchesse, derrière le fauteuil de la souveraine du lieu, qui le devinant près d’elle plus encore au frémissement de toute sa personne qu’au froissement de la tapisserie, lui donna par-dessus son épaule, que dans la position où il était Ascanio effleurait presque des lèvres, sa belle main à baiser.
La belle duchesse était, comme nous l’avons dit, entourée d’une véritable cour. À sa droite était assis le duc de Medina-Sidonia, ambassadeur de Charles-Quint ; monsieur de Montbrion, gouverneur de Charles d’Orléans, le second fils du roi, était à sa gauche ; le reste de la compagnie se tenait en cercle à ses pieds.
Avec les principaux personnages du royaume, hommes de guerre, hommes d’État, magistrats, artistes, il y avait encore là les chefs du parti protestant, que madame d’Étampes favorisait en secret ; tous grands seigneurs courtisés et qui
419
s’étaient faits courtisans de la favorite. C’était un mouvement splendide et dont le premier aspect éblouissait. La conversation s’animait de toutes sortes de railleries sur Diane de Poitiers, la maîtresse du Dauphin et l’ennemie de madame d’Étampes. Mais Anne ne prenait part à cette petite guerre de quolibets que par quelques mots rapidement jetés au hasard, comme : « Allons, allons, messieurs, pas de médisance sur Diane, Endymion se fâcherait » ; ou bien : « Cette pauvre madame Diane, elle se mariait le jour de ma naissance. »
À part ces éclairs dont elle illumine la causerie, madame d’Étampes ne parle guère qu’à ses deux voisins ; elle le fait à demi-voix, mais d’une façon très animée, et non point tellement bas d’ailleurs qu’elle ne puisse être entendue d’Ascanio, humble et perdu parmi tant d’illustres gentilshommes.
– Oui, monsieur de Montbrion, disait confidentiellement la belle duchesse à son voisin de gauche, il faut que nous fassions de votre élève un admirable prince : le véritable roi de
420
l’avenir, c’est lui, voyez-vous. Je suis ambitieuse pour ce cher enfant, et je lui taille en ce moment une souveraineté indépendante, dans le cas où Dieu nous reprendrait son père. Henri II, pauvre sire, entre nous, sera le roi de France, soit. Notre roi à nous sera un roi français, nous laisserons à son aîné madame Diane et Paris. Mais nous emporterons avec nous, avec notre Charles, l’esprit de Paris. La cour sera où je serai, monsieur de Montbrion ; je déplacerai le soleil, nous aurons les grands peintres comme le Primatice, les charmants poètes comme Clément Marot, qui s’agite là-bas dans son coin sans rien dire, preuve certaine qu’il voudrait nous dire des vers. Tous ces gens-là sont au fond plus vaniteux qu’intéressés et plus avides de gloire que d’argent. Ce ne sera pas celui qui aura les plus grandes richesses, mais qui donnera les plus intarissables louanges qui les aura. Et celui qui les aura sera toujours grand, attendu qu’ils feraient l’éclat d’une bourgade où ils rayonneraient. Le dauphin n’aime que les tournois : eh bien ! il gardera les lances et les épées et nous prendrons, nous, les plumes et les
421
pinceaux. Oh ! soyez tranquille, monsieur de Montbrion, je ne me laisserai jamais primer par la Diane, reine en expectative. Qu’elle attende patiemment sa royauté du temps et du hasard ; moi, je me serai fait deux fois la mienne. Qu’est-ce que vous dites du duché de Milan ? Vous ne seriez point là très éloigné de vos amis de Genève : car je sais que les nouvelles doctrines d’Allemagne ne vous laissent pas indifférent. Chut ! nous reparlerons de cela, et je vous dirai des choses qui vous surprendront. Tant pis ; pourquoi madame Diane s’est-elle fait la protectrice des catholiques ? Elle protège, je proteste ; c’est tout simple.
Puis avec un geste impératif et un regard profond, madame d’Étampes ferma ses confidences sur ce mot, qui étourdit le gouverneur de Charles d’Orléans. Il voulut cependant répondre, mais la duchesse s’était déjà retournée vers le duc de Medina-Sidonia.
Nous avons dit qu’Ascanio entendait tout.
– Eh bien ! monsieur l’ambassadeur, dit madame d’Étampes, l’empereur se décide-t-il
422
enfin à traverser la France ? Il ne peut guère s’en tirer autrement, à vrai dire, et un filet vaut toujours mieux qu’un abîme par mer. Son cousin Henri VIII le ferait enlever sans scrupule, et s’il échappe à l’Anglais, il tombe dans les mains du Turc ; par terre, les princes protestants s’opposeraient à son passage. Que faire ? Il faut passer par la France, ou bien, cruel sacrifice ! renoncer à châtier la rébellion des Gantois, ses chers compatriotes. Car il est bourgeois de Gand, notre grand empereur Charles. On a pu s’en apercevoir, au reste, au peu de respect qu’il a gardé dans l’occasion pour la Majesté Royale. Ce sont ces souvenirs-là qui le rendent aujourd’hui timide et circonspect, monsieur de Medina. Oh ! nous le comprenons bien ; il craint que le roi de France ne venge le prisonnier de l’Espagne, et que le prisonnier de Paris ne paie le reste de la rançon due par le captif de l’Escurial. Oh ! mon Dieu ! qu’il se rassure ; s’il ne comprend pas notre loyauté chevaleresque, il en a du moins entendu parler, je l’espère.
– Sans doute, madame la duchesse, dit l’ambassadeur, nous connaissons la loyauté de
423
François Ier abandonné à lui-même ; mais nous craignons...
Le duc s’arrêta.
– Vous craignez les donneurs d’avis, n’est-ce pas, reprit la duchesse. Hein ! oui, oui ; oh ! je sais bien qu’un avis qui sortirait d’une jolie bouche, qu’un avis qui prendrait une forme spirituelle et railleuse, ne manquerait pas de pouvoir sur l’esprit du roi. C’est à vous d’aviser à cela, monsieur l’ambassadeur, et de prendre vos précautions. Après tout, vous devez avoir pleins pouvoirs, ou à défaut de pleins pouvoirs quelque petit blanc-seing où l’on peut mettre beaucoup de choses en peu de mots. Nous savons comment cela se passe. Nous avons étudié la diplomatie, et j’avais même demandé au roi de faire de moi un ambassadeur aussi, attendu que je me crois un goût tout à fait déterminé pour les négociations. Oui, je sens bien qu’il serait pénible à Charles-Quint de livrer un morceau de son empire pour dégager sa personne ou pour assurer son inviolabilité. D’un autre côté, la Flandre est un des beaux fleurons de sa couronne ; c’est
424
l’héritage tout entier de son aïeule maternelle, Marie de Bourgogne, et il est dur de renoncer d’un trait de plume au patrimoine de ses ancêtres, quand le patrimoine, après avoir fait un grand duché, pourrait faire une petite monarchie. Mais de quoi vais-je parler là, bon Dieu ! moi qui ai horreur de la politique, car on assure que cela enlaidit, les femmes, bien entendu. Je laisse de temps en temps, c’est vrai, tomber sans y faire attention quelques mots sur les affaires d’État, mais si Sa Majesté insiste et veut savoir plus à fond ma pensée, je la supplie de m’épargner ces ennuis, et je prends même parfois le parti de m’enfuir et de la laisser rêver. Vous me direz, vous qui êtes un habile diplomate et qui connaissez les hommes, que ce sont précisément ces mots jetés en l’air qui germent dans les esprits de la trempe de celui du roi, et que ces mots, que l’on croirait emportés par le vent, ont presque toujours plus d’influence qu’un long discours qu’on n’écoute pas. C’est possible, monsieur le duc de Medina, c’est possible ; moi je ne suis qu’une pauvre femme tout occupée de colifichets et de bagatelles, et vous vous entendez
425
mille fois mieux que moi à toutes ces choses graves ; mais le lion peut avoir besoin de la fourmi, la barque peut sauver l’équipage. Nous sommes sur la terre pour nous entendre, monsieur le duc, et il ne s’agit que de s’entendre.
– Si vous vouliez, madame, dit l’ambassadeur, ce serait chose vite faite.
– Qui donne aujourd’hui reçoit demain, continua la duchesse sans répondre directement ; moi, mon instinct de femme me portera toujours à conseiller à François Ier des actions grandes et généreuses, mais souvent l’instinct tourne le dos à la raison. Il faut songer aussi à l’intérêt, à l’intérêt de la France, bien entendu. Mais j’ai confiance en vous, monsieur de Medina ; je vous demanderai avis, et, somme toute, je crois que l’empereur fera bien de se risquer sur la parole du roi.
– Ah ! si vous étiez pour nous, madame, il n’hésiterait pas.
– Maître Clément Marot, dit la duchesse, sans paraître avoir entendu l’exclamation de l’ambassadeur, en rompant brusquement
426
l’entretien ; maître Clément Marot, n’avez-vous point par hasard quelque gentil madrigal, quelque sonnet bien sonnant à nous dire ?
– Madame, dit le poète, sonnets et madrigaux sont sous vos pas fleurs naturelles et qui poussent au soleil de vos beaux yeux ; aussi viens-je de trouver un dizain rien qu’en les regardant.
– Vraiment, maître ? eh bien ! nous vous écoutons. Ah ! messire le prévôt, soyez le bienvenu et pardonnez-moi de ne vous avoir pas vu tout d’abord ; avez-vous des nouvelles de votre gendre futur notre ami le comte d’Orbec ?
– Oui, madame, répondit messire d’Estourville, il me mande qu’il doit avancer son retour, et nous le verrons sous peu, j’espère.
Un soupir à demi étouffé fit tressaillir madame d’Étampes ; mais sans se retourner vers celui qui l’avait poussé :
– Il sera le bienvenu pour tous. Eh bien ! vicomte de Marmagne, continua-t-elle, avez-vous retrouvé le fourreau de votre poignard ?
– Non, madame ; mais je suis sur la trace, et je
427
sais où et comment le retrouver maintenant.
– Bonne chance alors, monsieur le vicomte, bonne chance. Êtes-vous prêt, maître Clément ? nous sommes tout oreilles.
– C’est sur le duché d’Étampes, dit Clément Marot.
Un murmure d’approbation se fit entendre, et le poète commença d’une voix précieuse le dizain suivant :
Ce plaisant val que l’on nomme Tempé,
Dont mainte histoire est encore embellie,
Arrosé d’eau, si doux, si attrempé,
Sachez que plus il n’est en Thessalie :
Jupiter, roi qui les cœurs gagne et lie,
L’a de Thessale en France remué,
Et quelque peu son propre nom mué,
Car pour Trempé veut qu’Étampes s’appelle,
Ainsi lui plaît, ainsi l’a situé
Pour y loger de France la plus belle.
428
Madame d’Étampes applaudit des mains et du sourire, et toutes les mains et toutes les lèvres applaudirent après elle.
– Allons ! dit-elle, je vois qu’en même temps que Tempé Jupiter a transporté Pindarus en France.
Ce disant, la duchesse se leva, et tout le monde se leva avec elle. Cette femme avait raison de se croire la véritable reine. Aussi, ce fut avec un geste de reine qu’elle prit congé de tous les assistants, et ce fut comme une reine que tous saluèrent en se retirant.
– Restez là, dit-elle à voix basse à Ascanio.
Ascanio obéit.
Mais quand tout le monde fut dehors, ce ne fut plus la reine dédaigneuse et hautaine, ce fut la femme humble et passionnée qui se retourna vers le jeune homme.
Ascanio, né dans l’obscurité, élevé loin du monde, dans le demi-jour presque claustral de l’atelier, Ascanio, hôte inaccoutumé des palais,
429
où rarement il avait suivi son maître, était déjà étourdi, troublé, ébloui par cette lumière, ce mouvement, cette conversation. Son esprit avait éprouvé quelque chose comme un vertige, quand il avait entendu madame d’Étampes parler si simplement ou plutôt si coquettement de projets si graves, et assembler dans une phrase familière les destins des rois et la fortune des royaumes. Cette femme venait, comme la Providence, de faire à chacun, en quelque sorte, sa part de douleurs et de joie, elle avait de la même main secoué des chaînes et laissé tomber des couronnes. Et cette souveraine des plus hautes choses de la terre, si fière avec ses nobles flatteurs, revenait à lui non seulement avec le doux regard d’une femme qui aime, mais encore avec l’air suppliant de l’esclave qui craint. Tout à coup, de simple spectateur Ascanio devenait le principal personnage de la pièce.
Au reste, la coquette duchesse avait habilement calculé et ménagé cet effet. Ascanio sentit l’empire que cette femme prenait malgré lui, non pas par son cœur, mais sur sa pensée, et comme un enfant qu’il était, il s’arma de froideur
430
et de sévérité, pour cacher son trouble. Puis entre lui et la duchesse, peut-être avait-il vu passer comme une ombre sa chaste Colombe, avec sa robe blanche et son front lumineux.
431
XVII
Amour passion
– Madame, dit Ascanio à la duchesse d’Étampes, vous m’avez demandé un lis, vous le rappelez-vous ? vous m’avez ordonné de vous en apporter le dessin aussitôt que ce dessin serait fini. Je l’ai achevé ce matin et le voilà.
– Nous avons le temps, Ascanio, dit la duchesse avec un sourire et une voix de sirène. Asseyez-vous donc. Eh bien ! mon gentil malade, votre blessure ?
– Je suis maintenant tout à fait guéri, madame, répondit Ascanio.
– Guéri à l’épaule ; mais là, dit la duchesse en posant sa main sur le cœur du jeune homme avec un geste plein de grâce et de sentiment.
– Je vous supplie, madame, d’oublier toutes
432
ces folies, dont je m’en veux d’avoir importuné Votre Seigneurie.
– Oh ! mon Dieu ! qu’est-ce donc que cet air contraint ? qu’est-ce que ce front rembruni ? qu’est-ce que cette voix sévère ? Tous ces hommes vous ennuyaient, n’est-ce pas, Ascanio ? et moi, donc ! je les hais, je les abhorre ; mais je les crains. Oh ! que j’avais hâte d’être seule avec vous ; aussi avez-vous vu comme je les ai lestement congédiés ?
– Vous avez raison, madame ; je me sentais déplacé dans une si noble compagnie, moi, pauvre artiste, venu tout simplement pour vous montrer ce lis.
– Eh ! mon Dieu ! tout à l’heure, Ascanio, continua la duchesse en secouant la tête. Vous êtes bien froid et bien sombre avec une amie. L’autre jour vous avez été si expansif et si charmant ! D’où vient ce changement, Ascanio ? Sans doute de quelque discours de votre maître, qui ne peut me souffrir. Comment l’écoutez-vous sur mon compte, Ascanio ? Voyons, soyez franc : vous avez parlé de moi avec lui, n’est-ce pas ? et
433
il vous a dit qu’il était dangereux de se fier à moi ; que l’amitié que je vous avais montrée cachait quelque piège ; il vous a dit, répondez ! que je vous détestais, peut-être ?
– Il m’a dit que vous m’aimiez, madame, répondit Ascanio en regardant fixement la duchesse.
Madame d’Étampes resta un instant muette sous le coup des mille pensées qui se heurtèrent dans son âme. Elle avait souhaité sans doute qu’Ascanio connût son amour, mais elle aurait voulu du temps pour l’y préparer et pour détruire peu à peu, sans y paraître intéressée, sa passion pour Colombe. Maintenant que l’embuscade dressée par elle était découverte, elle ne pouvait plus vaincre qu’ouvertement et dans une bataille en plein soleil. Elle s’y décida en une seconde.
– Eh bien ! oui ! dit-elle, je t’aime. Est-ce un crime ? est-ce même une faute, et peut-on commander à son amour ou à sa haine ? Tu n’aurais jamais su que je t’aimais. Car à quoi bon te le dire, puisque tu en aimes une autre ? Mais cet homme t’a tout révélé, il t’a montré mon
434
cœur, il a bien fait, Ascanio. Regardes-y donc, et tu y verras une adoration si profonde que tu en seras touché. Et maintenant, à ton tour, entends-tu bien, Ascanio, il faut que tu m’aimes.
Anne d’Étampes, nature supérieure et forte, dédaigneuse par pénétration, ambitieuse par ennui, avait eu jusque-là plusieurs amants, mais pas un amour. Elle avait séduit le roi, l’amiral Brion l’avait surprise, le comte de Longueval lui avait plu, mais dans toutes ces intrigues la tête avait toujours joué le rôle du cœur. Enfin elle trouvait un jour cet amour jeune et vrai, tendre et profond, tant de fois appelé, toujours inconnu, et cette fois une autre femme le lui disputait. Ah ! tant pis pour cette femme ! Elle ne savait pas à quelle passion implacable elle avait à faire. Toute la résolution, toute la violence de son âme, Anne devait les apporter dans sa tendresse. Cette femme ne savait pas encore quelle fatalité ce pouvait être que d’avoir la duchesse d’Étampes pour rivale, la duchesse d’Étampes qui voulait son Ascanio à elle seule, et qui, d’un regard, d’un mot, d’un geste, pouvait, telle était sa puissance, briser tout ce qui se trouverait entre elle et lui. Or,
435
désormais le sort en était jeté, l’ambition, la beauté de la maîtresse du roi n’allaient plus servir qu’à son amour pour Ascanio et à sa jalousie contre Colombe.
Pauvre Colombe, en ce moment courbée sur sa tapisserie, assise à son rouet ou agenouillée devant son prie-Dieu !
Pour Ascanio, en présence d’un amour si franc et si redoutable, il se sentait en même temps fasciné, entraîné, effrayé. Benvenuto l’avait dit, et Ascanio le comprenait maintenant, il ne s’agissait plus là d’un caprice ; mais il lui manquait non pas la force qui lutte, mais l’expérience qui trompe et soumet. Il avait vingt ans à peine, il était trop candide pour feindre : il s’imagina, pauvre enfant, que le souvenir de Colombe évoqué, que le nom de la naïve jeune fille prononcé lui serait une arme offensive et défensive, un glaive et une égide, tandis qu’au contraire il allait enfoncer le trait plus avant dans le cœur de madame d’Étampes, qu’un amour sans rivalité et sans lutte eût peut-être bientôt lassée.
– Allons, Ascanio, reprit avec plus de calme la
436
duchesse, voyant que le jeune homme se taisait, effrayé peut-être des paroles qu’elle avait dites, oublions pour aujourd’hui mon amour, qu’un mot imprudent de vous a mal à propos réveillé. Ne pensons actuellement qu’à vous ! Oh ! je vous aime plus pour vous que pour moi, je vous le jure. Je veux illuminer votre vie comme vous avez fait de la mienne. Vous êtes orphelin, ayez-moi pour mère. Vous avez entendu ce que je disais à Montbrion et à Medina, et vous aurez cru que j’étais tout à l’ambition. C’est vrai, je suis ambitieuse, mais pour vous seul. Depuis combien de temps est-ce que j’ai rêvé ce projet de créer à un fils de France un duché indépendant au cœur de l’Italie ? Depuis que je vous aime. Si je suis reine là-bas, qui sera le véritable roi ? Vous. Pour vous, je changerai de place empire et royaume ! Ah ! vous ne me connaissez pas, Ascanio, vous ne savez pas quelle femme je suis. Vous le voyez bien, je vous dis la vérité toute pure, je vous déroule mes projets tout entiers. À votre tour, voyons, faites-moi vos confidences, Ascanio. Quels sont vos souhaits, que je les accomplisse ! quelles sont vos passions, que je les serve !
437
– Madame, je veux être aussi franc et aussi loyal que vous, je veux vous dire la vérité comme vous me l’avez dite. Je ne désire rien, je ne souhaite rien, je ne veux rien que l’amour de Colombe.
– Mais puisqu’elle ne t’aime pas, m’as-tu dit toi-même !
– Je désespérais l’autre jour, c’est vrai. Mais aujourd’hui, qui sait !... Ascanio baissa les yeux et la voix : Vous m’aimez bien, vous, dit-il.
La duchesse demeura atterrée devant cette grande vérité devinée par l’instinct de la passion. Il y eut un moment de silence ; mais ce moment lui suffit pour se remettre.
– Ascanio, dit-elle, ne parlons pas aujourd’hui des choses du cœur. Je vous en ai prié déjà, je vous en prie encore. Voyons, l’amour, pour vous autres hommes, n’est pas toute la vie. N’avez-vous jamais, par exemple, souhaité les honneurs, la richesse, la gloire ?
– Oh ! si ! si ! depuis un mois je les souhaite ardemment, répondit Ascanio, toujours entraîné
438
malgré lui vers une pensée constante.
Il y eut une nouvelle pause.
– Aimez-vous l’Italie ? continua Anne avec effort.
– Oui, madame, répondit Ascanio. Là-bas, il y a des orangers fleuris sous lesquels la causerie est si douce ! Là-bas, l’air bleu entoure, caresse et pare si bien les sereines beautés.
– Oh ! t’emporter là, à moi, à moi seule ! Être tout pour toi, comme tu serais tout pour moi ! Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria la duchesse, ramenée, elle aussi, invinciblement à son amour. Mais aussitôt, craignant d’effrayer encore Ascanio, elle se reprit et continua : Je croyais, dit-elle, qu’avant tout vous aimiez l’art.
– Avant tout, j’aime. Aimer ! dit Ascanio. Oh ! ce n’est pas moi, c’est mon maître Cellini qui donne à ses créations tout son être. Le grand, l’admirable, le sublime artiste, c’est lui. Moi, je suis un pauvre apprenti, et voilà tout. Je l’ai suivi en France, non pas pour gagner des richesses, non pas pour acquérir de la gloire, mais parce que je
439
l’aimais, voilà tout, et qu’il est impossible de me séparer de lui, car à cette époque, il était tout pour moi. Moi, je n’ai pas de volonté personnelle, je n’ai point de force indépendante. Je me suis fait orfèvre pour lui plaire et parce qu’il le souhaitait, comme je me suis fait ciseleur parce qu’il était enthousiaste des ciselures fines et délicates.
– Eh bien ! dit la duchesse, écoute : vivre en Italie, tout-puissant, presque roi ; protéger les artistes, Cellini tout le premier ; lui donner du bronze, de l’argent, de l’or à ciseler, à fondre, à mouler ; aimer et être aimé par-dessus tout cela ; dites, Ascanio, n’est-ce pas un beau rêve ?
– C’est le paradis, madame, si c’est Colombe que j’aime et dont je suis aimé.
– Encore Colombe, toujours Colombe ! s’écria la duchesse. Soit donc puisque ce sujet revient toujours obstinément dans nos paroles et dans nos âmes ; puisque ta Colombe est là en tiers avec nous, sans cesse devant tes yeux, sans cesse dans ton cœur, parlons d’elle et de moi franchement et sans hypocrisie ; elle ne t’aime pas, tu le sais bien.
440
– Oh ! non, je ne le sais plus, madame.
– Mais puisqu’elle en épouse un autre ! s’écria la duchesse.
– Son père la force peut-être, répondit Ascanio.
– Son père la force ! Et crois-tu, si tu m’aimais comme tu l’aimes ; crois-tu, si j’étais à sa place, qu’il existerait au monde une force, une volonté, une puissance, qui nous séparerait l’un de l’autre ? Oh ! je quitterais tout, je fuirais tout, j’accourrais à toi, je te donnerais à garder mon amour, mon honneur, ma vie ! Non, non, je te dis qu’elle ne t’aime pas, et maintenant, veux-tu que je te dise quelque chose de plus encore, c’est que tu ne l’aimes pas non plus, toi !
– Moi ! moi ! ne pas aimer Colombe ! Je crois que vous avez dit que je ne l’aimais pas, madame !
– Non, tu ne l’aimes pas. Tu te trompes toi-même. À ton âge, on prend pour de l’amour le besoin d’aimer. Si tu m’avais vue la première, c’était moi que tu aimais au lieu d’elle. Oh !
441
quand je pense à cela, que tu pouvais m’aimer ! Mais non, non ! il vaut mieux que tu me choisisses. Je ne connais pas cette Colombe, elle est belle, elle est pure, elle est tout ce que tu voudras ; mais ces jeunes filles, elles ne savent pas aimer. Ce n’est pas ta Colombe qui te dirait ce que je viens de te dire, moi que tu dédaignes ; elle aurait trop de vanité, trop de réserve, trop de honte peut-être. Mais moi, mon amour est simple et parle simplement. Tu me méprises, tu trouves que j’oublie mon rôle de femme, tout cela parce que je ne suis pas dissimulée. Un jour, quand tu connaîtras mieux le monde, lorsque tu auras puisé si profondément dans la vie que tu en seras arrivé aux douleurs, alors, tu reviendras de ton injustice ; alors, tu m’admireras. Mais je ne veux pas être admirée, Ascanio, je veux être aimée. Je te le répète, Ascanio, si je t’aimais moins, je pourrais être fausse, habile, coquette ; mais je t’aime trop pour te séduire. Je veux recevoir ton cœur, je ne veux pas le dérober. À quoi aboutira ton amour pour cette enfant ? Réponds. Tu souffriras, cher bien-aimé, et voilà tout. Moi, je puis te servir en beaucoup de choses. J’ai souffert
442
pour deux d’abord, et Dieu permettra peut-être que mon surplus de souffrance te soit compté ; et puis ma richesse, mon pouvoir, mon expérience, je mets tout à tes genoux. J’ajouterai ma vie à la tienne, je t’épargnerai toutes sortes d’erreurs et de corruptions. Pour arriver à la fortune et même à la gloire, il faut souvent qu’un artiste devienne bas, rampant, vil. Tu n’auras rien à craindre de tout cela avec moi. Je t’élèverai sans cesse, je serai ton marchepied. Avec moi, tu resteras le fier, le noble, le pur Ascanio.
– Et Colombe ! Colombe, madame ! n’est-elle pas aussi une perle immaculée ?
– Mon enfant, crois-moi, répondit la duchesse passant de l’exaltation à la mélancolie. Ta candide, ton innocente Colombe, te fera une existence aride et monotone. Vous êtes trop divins tous deux ; Dieu n’a pas fait les anges pour les unir les uns aux autres, mais pour rendre meilleurs les méchants.
Et la duchesse dit tout cela avec une action si éloquente, avec une voix si pleine de sincérité, qu’Ascanio se sentit enveloppé malgré lui d’un
443
sentiment de tendre pitié.
– Hélas ! madame, lui dit-il, je vois que je suis bien aimé par vous, et j’en suis bien tendrement ému ; mais c’est encore meilleur d’aimer !
– Oh ! comme c’est vrai ! comme c’est vrai, ce que tu dis là ! J’aime mieux tes dédains que les plus douces paroles du roi. Oh ! j’aime pour la première fois ; pour la première fois, je te le jure !
– Et le roi ! vous ne l’aimez donc pas, madame ?
– Non ! je suis sa maîtresse sans qu’il soit mon maître.
– Mais il vous aime encore, lui !
– Mon Dieu ! s’écria Anne en regardant fixement Ascanio et en enfermant les deux mains du jeune homme dans les siennes ; mon Dieu ! serais-je assez heureuse pour que tu fusses jaloux ! Est-ce que le roi te porterait ombrage ? Écoute : j’ai été jusqu’à présent pour toi la duchesse, riche, noble, puissante, t’offrant de remuer des couronnes et de bouleverser des trônes. Aimes-tu mieux la pauvre femme simple,
444
solitaire, hors du monde, avec une simple robe blanche et une fleur des champs dans ses cheveux ? Aimes-tu mieux cela, Ascanio ? Quittons Paris, le monde, la cour. Partons, réfugions-nous dans un coin de ton Italie, sous tes hauts pins de Rome, près de ton beau golfe napolitain. Me voilà ; je suis prête. Oh ! Ascanio, Ascanio, cela flattera-t-il véritablement ton orgueil que je te sacrifie un amant couronné ?
– Madame, dit Ascanio, qui sentait malgré lui fondre son cœur à la flamme d’un si grand amour ; madame, j’ai le cœur trop fier et trop exigeant : vous ne pouvez pas me donner le passé.
– Le passé ! oh ! vous voilà vous autres hommes, toujours cruels ! Le passé ! Mais une malheureuse femme devrait-elle répondre de son passé, quand ce sont presque toujours des événements et des choses plus forts qu’elle qui ont fait ce passé ? Suppose qu’une tempête t’enlève, qu’un tourbillon t’emporte vers l’Italie ; quand tu reviendras dans un an, dans deux ans, dans trois ans, en voudras-tu à ta Colombe, que tu
445
aimes tant aujourd’hui, de ce qu’elle aura obéi à ses parents, de ce qu’elle aura épousé le comte d’Orbec ? Lui en voudras-tu de sa vertu ? la puniras-tu d’avoir obéi à un des commandements de Dieu ? Et si elle n’a pas ton souvenir, suppose qu’elle ne t’ait pas connu ; si lassée d’ennuis, écrasée de douleurs, oubliée un instant de Dieu, elle a voulu avoir quelque idée de ce paradis dont on lui a fermé la porte et qu’on appelle l’amour ; si elle a aimé un autre que son mari qu’elle ne pouvait aimer ; si dans un moment de délire elle a donné son âme à une âme, – voilà une femme perdue à tes yeux, déshonorée dans ton cœur ; voilà une femme qui ne pourra plus jamais espérer ce bonheur, parce qu’elle n’aura plus son passé à te donner en échange de ton cœur ! Oh ! je le répète, voilà qui est injuste, voilà qui est cruel !
– Madame...
– Qui te dit que ce n’est pas là mon histoire ? Écoute donc ce que je te dis, crois donc ce que je t’affirme. Je te répète que j’ai souffert pour deux. Eh bien ! à cette femme qui a souffert, Dieu
446
pardonne, et toi tu ne pardonnes pas. Tu ne comprends pas qu’il est plus grand, qu’il est plus beau, de se relever de l’abîme après y être tombé, que de passer près de l’abîme sans le voir, le bandeau du bonheur sur les yeux. Oh ! Ascanio, Ascanio ! je t’avais cru meilleur que les autres, parce que tu étais plus jeune, parce que tu étais plus beau...
– Oh ! madame !
– Tends-moi la main, Ascanio, et d’un bond je m’élancerai du fond de l’abîme jusque sur ton cœur. Le veux-tu ? Demain j’aurai rompu avec le roi, avec la cour, avec le monde. Oh ! je suis vaillante en amour, va ! Et d’ailleurs je ne veux pas me faire plus grande que je ne suis. Je te sacrifierai bien peu de chose, crois-moi. Tous ces hommes ne valent pas un de tes regards. Mais si tu m’en croyais, cher enfant, tu me laisserais garder mon autorité et continuer mes projets sur toi et pour toi. Je te ferais grand, et vous autres hommes vous passez par l’amour pour arriver à la gloire ; vous êtes ambitieux, tôt ou tard, mais vous l’êtes enfin. Quant à l’amour du roi, ne t’en
447
inquiète pas : je le détournerai sur quelque autre à qui il donnera son cœur, tandis que moi je garderai son esprit. Choisis donc, Ascanio. Puissant par moi et avec moi, ou moi humble par toi et avec toi. Tiens, tout à l’heure, tu le sais, j’étais là sur ce fauteuil, et les plus puissants de la cour étaient à mes pieds. Assieds-toi à ma place, je le veux ; assieds-toi, et c’est moi qui me mets aux tiens. Oh ! que je suis bien là, Ascanio ! Oh ! que j’ai de bonheur à te voir et à te regarder ! Tu pâlis, Ascanio ! Oh ! si tu voulais seulement me dire que tu m’aimeras un jour, plus tard, bien plus tard !
– Madame ! madame ! s’écria Ascanio en cachant sa tête dans ses mains et en fermant à la fois ses yeux et ses oreilles, tant il sentait que la vue et l’accent de la sirène le fascinaient.
– Ne m’appelle pas madame, ne m’appelle pas non plus Anne, dit la duchesse en écartant les mains du jeune homme ; appelle-moi Louise. C’est mon nom aussi, mais un nom que personne ne m’a donné, un nom qui sera à toi seul. Louise ! Louise !... Ascanio, ne trouves-tu donc
448
pas que c’est un doux nom ?
– J’en sais un plus doux encore, dit Ascanio.
– Oh ! prends garde, Ascanio ! s’écria la lionne blessée ; si tu me fais trop souffrir aussi, peut-être arriverai-je à te haïr autant que je t’aime !
– Mon Dieu ! madame, répondit le jeune homme secouant la tête comme pour écarter le prestige ; mon Dieu ! c’est vous qui confondez ma raison et qui bouleversez mon âme ! Ai-je le délire ? ai-je la fièvre ? Suis-je en proie à un rêve ? Si je vous dis des paroles dures, pardonnez-moi, c’est pour me réveiller moi-même. Je vous vois là, à mes pieds, vous belle, vous adorée, vous reine ! Il n’est pas possible qu’il y ait de pareilles tentations, si ce n’est pour perdre les âmes. Oh ! oui, vous l’avez dit, vous êtes dans un abîme ; mais au lieu d’en sortir vous-même, vous m’y attirez ; au lieu de remonter avec moi, vous voulez me précipiter avec vous. Ah ! ne mettez pas ma faiblesse à une pareille épreuve !
– Il n’y a là ni épreuve, ni tentation, ni rêve : il
449
y a pour nous deux une resplendissante réalité ; je t’aime, Ascanio, je t’aime !
– Vous m’aimez, mais vous vous repentirez dans l’avenir de cet amour, mais vous me reprocherez un jour ce que vous aurez fait dans ma vie ou ce que j’aurai défait dans la vôtre.
– Ah ! tu ne me connais pas, s’écria la duchesse, si tu me crois assez faible pour me repentir ! Tiens, veux-tu une garantie ?
Et Anne alla vivement s’asseoir devant une table sur laquelle il y avait de l’encre et du papier, et saisissant une plume, elle écrivit à la hâte quelques mots.
– Tiens, dit-elle, et doute encore, si tu l’oses.
Ascanio prit le papier et lut :
« Ascanio, je t’aime, suis-moi où je vais, ou laisse-moi te suivre où tu iras.
ANNE D’HEILLY. »
– Oh ! cela ne se peut pas, madame ! il me
450
semble que mon amour serait une honte pour vous.
– Une honte ! s’écria la duchesse. Est-ce que je connais la honte, moi ! j’ai trop d’orgueil pour cela. Mon orgueil, c’est ma vertu à moi !
– Ah ! j’en sais une plus douce et plus sainte, dit Ascanio, se rattachant au souvenir de Colombe par un effort désespéré.
Le coup porta en plein cœur. La duchesse se leva debout toute frémissante d’indignation.
– Vous êtes un enfant entêté et cruel, Ascanio, dit-elle d’une voix entrecoupée ; j’aurais voulu vous épargner bien des souffrances ; mais je vois que la douleur seule peut vous apprendre la vie. Vous me reviendrez, Ascanio, vous me reviendrez blessé, saignant, déchiré, et vous saurez alors ce que vaut votre Colombe et ce que je valais. Je vous pardonnerai d’ailleurs, parce que je vous aime : mais d’ici là il se passera de terribles choses ! Au revoir.
Et madame d’Étampes sortit tout effarouchée de haine et d’amour, oubliant qu’elle laissait aux
451
mains d’Ascanio ces deux lignes qu’elle avait écrites dans un moment de délire.
452
XVIII
Amour rêve
Dès qu’Ascanio fut hors de la présence de madame d’Étampes, la prestigieuse influence que répandait cette femme se dissipa, et il vit clair en lui et autour de lui. Or, il se souvenait de deux choses qu’il avait dites. Colombe pouvait l’aimer puisque la duchesse d’Étampes l’aimait. Dès lors sa vie ne lui appartenait plus, son instinct l’avait bien servi en lui soufflant ces deux idées, mais en lui inspirant de les dire il l’avait trompé. Si l’âme honnête et droite du jeune homme avait pu se résoudre à la dissimulation, tout était sauvé, mais il avait mis sur ses gardes l’amère et formidable duchesse. Maintenant c’était une guerre d’autant plus terrible qu’elle ne menaçait que Colombe.
Toutefois cette scène ardente et périlleuse avec Anne servit Ascanio en quelque chose. Il en
453
rapportait je ne sais quelle exaltation et quelle confiance. Sa pensée, enivrée du spectacle auquel elle avait assisté ainsi que de ses propres efforts, était en train d’activité et d’audace ; si bien qu’il résolut bravement de savoir à quoi s’en tenir sur ses espérances, et de pénétrer dans l’âme de Colombe, dût-il n’y trouver que l’indifférence. Si véritablement Colombe aimait le comte d’Orbec, à quoi bon lutter contre madame d’Étampes ? Elle pourrait bien faire ce qu’elle voudrait d’une existence rebelle, rebutée, désolée, perdue. Il serait ambitieux, il deviendrait sombre et méchant, qu’importe ? Mais avant tout il fallait ne pas s’en tenir au doute et entrer d’un pas déterminé au fond de sa destinée. En ce cas, l’engagement de madame d’Étampes lui répondait de l’avenir.
Ascanio prenait cette décision en revenant le long du quai et en regardant le soleil qui se couchait flamboyant derrière la tour de Nesle toute noire. Arrivé à l’hôtel, sans plus tarder ni hésiter, il alla d’abord chercher quelques bijoux, puis vint résolument frapper quatre coups à la porte du Petit-Nesle.
454
Dame Perrine par bonheur se trouvait aux environs. Saisie d’étonnement et de curiosité, elle se hâta d’aller ouvrir. Toutefois, en voyant l’apprenti, elle se crut obligée de lui faire froide mine.
– Ah ! c’est vous, monsieur Ascanio, dit-elle ; que demandez-vous ?
– Je demande, ma bonne dame Perrine, à montrer tout de suite ces joyaux à mademoiselle Colombe. Est-elle au jardin ?
– Oui, dans son allée. Mais attendez-moi donc, jeune homme !
Ascanio, qui n’avait pas oublié le chemin, marchait rapidement sans plus penser à la gouvernante.