Ascanio 1
Chapitre IV
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Scozzone
Lorsque Benvenuto Cellini arriva en France, François Ier était au château de Fontainebleau avec toute sa cour : l’artiste rencontra donc celui qu’il venait chercher, et s’arrêta dans la ville, faisant prévenir le cardinal de Ferrare qu’il était arrivé. Le cardinal, qui savait que le roi attendait Benvenuto avec impatience, transmit aussitôt cette nouvelle à Sa Majesté. Le même jour, Benvenuto fut reçu par le roi, qui, s’adressant à lui dans cette douce et vigoureuse langue que l’artiste écrivait si bien, lui dit : – Benvenuto, passez gaiement quelques jours pour vous remettre de vos chagrins et de vos fatigues, reposez-vous, divertissez-vous, et pendant ce temps nous songerons à vous commander quelque bel ouvrage. – Puis, ayant logé l’artiste
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au château, François Ier ordonna qu’il ne lui manquât rien.
Benvenuto se trouva donc du premier coup au centre de la civilisation française, en arrière à cette époque de celle d’Italie, avec laquelle elle luttait déjà et qu’elle devait surpasser bientôt. En regardant autour de lui, il pouvait facilement croire qu’il n’avait pas quitté la capitale de la Toscane, car il se retrouvait au milieu des arts et des artistes qu’il avait connus à Florence, et à Léonard de Vinci et à maître Rosso venait de succéder le Primatice.
Il s’agissait donc pour Benvenuto de faire suite à ces illustres prédécesseurs, et de porter aux yeux de la cour la plus galante de l’Europe l’art de la statuaire aussi haut que ces trois grands maîtres avaient porté l’art de la peinture. Aussi Benvenuto voulut-il aller de lui-même au-devant des désirs du roi en n’attendant point qu’il lui commandât ce bel ouvrage promis, mais en l’exécutant tout d’abord, de son propre mouvement, et avec ses seules ressources. Il avait remarqué facilement combien la résidence où il
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avait rencontré le roi lui était chère ; il résolut de flatter sa préférence en exécutant une statue qu’il comptait appeler la Nymphe de Fontainebleau.
C’était une belle chose à faire que cette statue, couronnée à la fois de chêne, d’épis et de vignes ; car Fontainebleau touche à la plaine, s’ombrage d’une forêt et s’élève au milieu des treilles. La nymphe que rêvait Benvenuto devait donc tenir à la fois de Cérès, de Diane et d’Érigone, trois types merveilleux fondus ensemble, et qui, tout en restant distincts, ne devaient plus en produire qu’un seul ; puis il y aurait sur le piédestal les triples attributs de ces trois déesses, et ceux qui ont vu les ravissantes figurines de la statue de Persée savent comment le maître florentin ciselait ces merveilleux détails.
Mais un des grands malheurs de l’artiste c’est que, tout en ayant en lui-même le sentiment idéal de la beauté, il lui fallût encore pour la partie matérielle de son œuvre un modèle humain. – Or, où trouver ce modèle qui devait réunir en lui seul la triple beauté de trois déesses ?
Certes si, comme aux jours antiques, si,
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comme au temps des Phidias et des Apelles, les beautés du jour, ces reines de la forme, étaient venues d’elles-mêmes poser devant l’artiste, Benvenuto eût trouvé dans la cour même ce qu’il cherchait ; il y avait là tout un Olympe dans la fleur de l’âge : c’était Catherine de Médicis, qui n’avait alors que vingt et un ans ; c’était Marguerite de Valois, reine de Navarre, qu’on appelait la Quatrième Grâce et la Dixième Muse ; c’était enfin madame la duchesse d’Étampes, que nous verrons reparaître largement dans le courant de cette histoire, et que l’on nommait la plus belle des savantes et la plus savante des belles. Il y avait là plus qu’il n’en fallait à l’artiste ; mais, nous l’avons dit, on n’en était plus à l’époque des Apelles et des Phidias.
Benvenuto devait chercher autre part.
Ce fut donc avec grand plaisir qu’il apprit que la cour allait partir pour Paris ; malheureusement, comme le dit Benvenuto lui-même, la cour à cette époque voyageait comme un enterrement. Précédée de douze à quinze mille chevaux, s’arrêtant dans un endroit où il y avait à peine
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deux ou trois maisons, perdant quatre heures chaque soir à dresser ses tentes et quatre heures chaque matin à les enlever, de sorte que, quoique seize lieues à peine séparassent la résidence de la capitale, on mit cinq jours à aller de Fontainebleau à Paris.
Vingt fois pendant la route Benvenuto Cellini avait été tenté de prendre les devants, mais chaque fois le cardinal de Ferrare l’avait retenu, lui disant que si le roi était une journée sans le voir, il demanderait certainement ce qu’il était devenu, et qu’en apprenant qu’il était parti, il regarderait ce départ sans congé comme un manque de procédés à son égard. Benvenuto rongeait donc son frein et pendant ces longues haltes essayait de tuer le temps en crayonnant des esquisses de sa nymphe de Fontainebleau.
Enfin il arriva à Paris. Sa première visite fut pour le Primatice, chargé de continuer à Fontainebleau l’œuvre de Léonard de Vinci et de maître Rosso. Le Primatice, qui habitait Paris depuis longtemps, devait du premier coup le mettre sur la voie de ce qu’il cherchait, et lui dire
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où il trouverait des modèles.
Un mot, en passant, sur le Primatice.
Il signor Francesco Primaticcio, que du lieu de sa naissance on nommait alors le Bologna, et que nous nommons, nous, le Primatice, élève de Jules Romain, sous lequel il avait étudié six ans, habitait depuis huit ans la France, où, sur l’avis du marquis de Mantoue, son grand embaucheur d’artistes, François Ier l’avait appelé. C’était un homme, comme on peut le voir à Fontainebleau, d’une prodigieuse fécondité, d’une manière large et grandiose, d’une irréprochable pureté de lignes. On a longtemps méconnu le Primatice, tête encyclopédique, vaste intelligence, talent illimité qui embrassa tous les genres de la haute peinture, et que notre époque a vengé de trois siècles d’injustice. En effet, sous l’inspiration religieuse, il peignit les tableaux de la chapelle de Beauregard ; dans les sujets de morale, il personnifia à l’hôtel Montmorency les principales vertus chrétiennes ; enfin l’immensité de Fontainebleau fut remplie de ses œuvres : à la Porte dorée et dans la Salle de bal il traita les
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sujets les plus gracieux de la mythologie et de l’allégorie ; dans la Galerie d’Ulysse et dans la Chambre de Saint Louis il fut poète épique avec Homère, et traduisit en peinture l’Odyssée et toute une partie de l’Iliade. Puis des âges fabuleux il passa aux temps héroïques, et l’histoire tomba dans son domaine. Les traits principaux de la vie d’Alexandre et de Romulus et la reddition du Havre furent reproduits dans ceux de ses tableaux qui décoraient la Grande galerie et la chambre attenante à la Salle du bal ; il s’en prit à la nature dans les grands paysages du Cabinet des curiosités. Enfin, si nous voulons mesurer ce haut talent, compter ses variétés, additionner son œuvre, nous trouverons que dans quatre-vingt-dix-huit grands tableaux et dans cent trente plus petits, il a tour à tour traité le paysage, la marine, l’histoire, les sujets de sainteté, le portrait, l’allégorie et l’épopée.
C’était, comme on le voit, un homme digne de comprendre Benvenuto. Aussi, à peine arrivé à Paris, Benvenuto courut-il au Primatice les bras ouverts ; celui-ci le reçut comme il venait.
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Après cette première et profonde causerie de deux amis qui se retrouvent sur une terre étrangère, Benvenuto ouvrit ses cartons au Primatice, lui expliqua toutes ses idées, lui montra toutes ses esquisses et lui demanda si parmi les modèles dont il se servait il y en avait quelqu’un qui pût remplir les conditions dont il avait besoin.
Le Primatice secoua la tête en souriant d’un air triste.
En effet, on n’était plus là en Italie, cette fille de la Grèce, rivale de sa mère. La France était, à cette époque comme aujourd’hui, la terre de la grâce, de la gentillesse et de la coquetterie ; mais l’on cherchait en vain sur le sol des Valois cette puissante beauté dont s’inspiraient aux bords du Tibre et de l’Arno Michel-Ange et Raphaël, Jean de Bologne et Andre del Sarto. Sans doute, si, comme nous l’avons déjà dit, le peintre ou le sculpteur eût pu aller choisir son modèle parmi l’aristocratie, il eût trouvé bientôt les types qu’il cherchait ; mais, comme les ombres retenues en deçà du Styx, il devait se contenter de voir passer
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dans les champs Élyséens, dont l’entrée lui était interdite, ces belles et nobles formes, objets constants de son artistique éducation.
Aussi ce que le Primatice avait prévu arriva : Benvenuto passa en revue l’armée de ses modèles sans qu’un seul lui parût réunir les qualités nécessaires à l’œuvre qu’il rêvait.
Alors il fit venir à l’hôtel du cardinal de Ferrare, où il s’était installé, toutes les Vénus à un écu la séance qu’on lui enseigna, mais aucune d’elles ne remplit son attente.
Benvenuto était donc désespéré, lorsqu’un soir, comme il revenait de souper avec trois de ses compatriotes qu’il avait rencontrés à Paris, et qui étaient le seigneur Pierre Strozzi, le comte de l’Anguillara son beau-frère, Galeotto Pico, neveu du fameux Jean Pic de la Mirandole, et comme il suivait seul la rue des Petits-Champs, il avisa devant lui une belle et gracieuse jeune fille. Benvenuto tressaillit de joie : cette femme était jusqu’alors ce qu’il avait rencontré de mieux pour donner un corps à son rêve. Il suivit donc cette femme. Cette femme prit par la butte des Orties,
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longea l’église Saint-Honoré, et entra dans la rue du Pélican. Arrivée là, elle se retourna pour voir si elle était toujours suivie, et voyant Benvenuto à quelques pas, elle poussa vivement une porte et disparut. Benvenuto arriva à la porte, la poussa à son tour ; la porte céda, et cela assez à temps pour qu’il vît encore, à l’angle d’un escalier éclairé par une lampe fumeuse, le bout de la robe de celle qu’il suivait.
Il arriva à un premier étage ; une seconde porte donnant dans une chambre était entrouverte, et dans cette chambre il aperçut celle qu’il avait suivie.
Sans lui expliquer le motif de sa visite artistique, sans même lui dire un seul mot, Benvenuto, voulant s’assurer si les formes du corps répondaient aux lignes du visage, fit deux ou trois fois le tour de la pauvre fille étonnée, et qui obéissait machinalement, comme s’il eût fait le tour d’une statue antique, lui faisant lever les bras au-dessus de sa tête, attitude qu’il comptait donner à sa nymphe de Fontainebleau.
Il y avait dans le modèle que Benvenuto avait
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sous les yeux peu de la Cérès, encore moins de la Diane, mais beaucoup de l’Erigone. Le maître prit alors son parti, et voyant l’impossibilité de réunir ces trois types, il résolut de s’en tenir à la bacchante.
Mais pour la bacchante, il avait véritablement trouvé ce qu’il cherchait : – yeux ardents, lèvres de corail, dents de perles, cou bien emmanché, épaules arrondies, taille fine et hanches puissantes ; enfin les pieds et les mains avaient dans les fines attaches des chevilles et des poignets, et dans la forme allongée des doigts, une teinte d’aristocratie qui décida tout à fait l’artiste.
– Comment vous nommez-vous, mademoiselle ? demanda enfin Benvenuto, avec son accent étranger, à la pauvre enfant, de plus en plus étonnée.
– Catherine, pour vous servir, monsieur, répondit-elle.
– Eh bien ! mademoiselle Catherine, continua Benvenuto, voici un écu d’or pour la peine que vous avez prise ; venez chez moi demain, rue
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Saint-Martin, hôtel du cardinal de Ferrare ; et pour la même peine, je vous en donnerai autant.
La jeune fille hésita un instant, car elle crut que l’étranger voulait rire. Mais l’écu d’or était là pour attester qu’il parlait sérieusement ; aussi, après un court instant de réflexion :
– À quelle heure ? demanda Catherine.
– À dix heures du matin ; est-ce votre heure ?
– Parfaitement.
– Je puis donc compter sur vous ?
– J’irai.
Benvenuto salua comme il eût salué une duchesse, et rentra chez lui le cœur plein de joie. À peine rentré, il brûla toutes ses esquisses idéales et se mit à en tracer une pleine de réalité. Puis, cette esquisse tracée, il apporta un morceau de cire qu’il posa sur un piédestal et qui en un instant prit sous sa main puissante la forme de la nymphe qu’il avait rêvée : si bien que lorsque le lendemain Catherine se présenta à la porte de l’atelier, une partie de la besogne était déjà faite.
Comme nous l’avons dit, Catherine n’avait
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aucunement compris les intentions de Benvenuto. Elle fut donc étonnée lorsque, après qu’il eut refermé la porte derrière elle, Benvenuto, en lui montrant sa statue commencée, lui expliqua pourquoi il l’avait fait venir.
Catherine était une joyeuse fille : elle se mit à rire à gorge déployée de sa méprise, puis, toute fière de poser pour une déesse destinée à un roi, elle dépouilla ses vêtements et se mit d’elle-même dans la pose indiquée par la statue, et cela avec tant de grâce et de justesse que le maître, en se retournant et en la voyant posée si bien et si naturellement, poussa un cri de plaisir.
Benvenuto se mit à la besogne : c’était, comme nous l’avons dit, une de ces nobles et puissantes natures d’artiste qui s’inspirent à l’œuvre et s’illuminent en travaillant. Il avait jeté bas son pourpoint, et, le col découvert, les bras nus, allant du modèle à la copie, de la nature à l’art, il semblait, comme Jupiter, prêt à tout embraser en le touchant. Catherine, habituée aux organisations communes ou flétries des gens du peuple ou des jeunes seigneurs pour qui elle avait
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été un jouet, regardait cet homme à l’œil inspiré, à la respiration ardente, à la poitrine gonflée, avec un étonnement inconnu. Elle-même semblait s’élever à la hauteur du maître ; son regard rayonnait : l’inspiration passait de l’artiste au modèle.
La séance dura deux heures ; au bout de ce temps Benvenuto donna à Catherine son écu d’or, et prenant congé d’elle avec les mêmes formes que la veille, il lui indiqua un rendez-vous pour le lendemain à pareille heure.
Catherine rentra chez elle et ne sortit pas de la journée. Le lendemain elle était à l’atelier dix minutes avant l’heure indiquée.
La même scène se renouvela : ce jour-là, comme la veille, Benvenuto fut sublime d’inspiration ; sous sa main, comme sous celle de Prométhée, la terre respirait. La tête de la bacchante était déjà modelée et semblait une tête vivante sortant d’une masse informe. Catherine souriait à cette sœur céleste, éclose à son image ; elle n’avait jamais été si heureuse, et, chose étrange, elle ne pouvait se rendre compte du
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sentiment qui lui inspirait ce bonheur.
Le lendemain le maître et le modèle se retrouvèrent à la même heure ; mais par une sensation qu’elle n’avait point éprouvée les jours précédents, au moment où elle se dévêtit, elle sentit que la rougeur lui montait au visage. La pauvre enfant commençait à aimer, et l’amour amenait avec lui la pudeur.
Le lendemain ce fut pis encore, et Benvenuto fut obligé de lui faire observer plusieurs fois que ce n’était pas la Vénus de Médicis qu’il modelait, mais une Erigone ivre de volupté et de vin. D’ailleurs il n’y avait plus que patience à prendre : deux jours encore, et le modèle était fini.
Le soir de ce deuxième jour, Benvenuto, après avoir donné la dernière touche à sa statue, remercia Catherine de sa complaisance et lui donna quatre écus d’or ; mais Catherine laissa glisser l’or de sa main à terre. Tout était fini pour la pauvre enfant : elle retombait, à partir de ce moment, dans sa condition première ; et, depuis le jour où elle était entrée dans l’atelier du maître,
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cette condition lui était devenue odieuse. Benvenuto, qui ne se doutait pas de ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille, ramassa les quatre écus, les lui présenta de nouveau, lui serra la main en les lui rendant, et lui dit que si jamais il pouvait lui être bon à quelque chose, il entendait qu’elle ne s’adressât qu’à lui ; puis il passa dans l’atelier des ouvriers pour chercher Ascanio, auquel il voulait faire voir sa statue achevée.
Catherine, restée seule, alla baiser les uns après les autres les outils dont le maître s’était servi, puis elle sortit en pleurant.
Le lendemain, Catherine entra dans l’atelier tandis que Benvenuto était seul, et comme tout étonné de la revoir il allait lui demander quelle cause l’amenait, elle alla à lui, tomba à genoux, et lui demanda s’il n’avait pas besoin d’une servante.
Benvenuto avait un cœur d’artiste, c’est-à-dire apte à tout sentir ; il devina ce qui s’était passé dans celui de la pauvre enfant, il la releva et lui donna un baiser au front.
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De ce moment Catherine fit partie de l’atelier, qu’elle égayait, comme nous l’avons dit, de sa joie enfantine, et qu’elle animait de son éternel mouvement. Aussi était-elle devenue presque indispensable à tout le monde, et à Benvenuto bien plus encore qu’à tout autre. C’était elle qui faisait tout, qui ordonnait tout, grondant et caressant Ruperte, qui avait commencé à la voir entrer avec effroi, et qui avait fini par l’aimer comme tout le monde.
L’Erigone n’avait point perdu à cela. Benvenuto ayant désormais son modèle sous la main, l’avait retouchée et finie avec un soin qu’il n’avait peut-être mis encore à aucune de ses statues ; puis il l’avait portée au roi François Ier, qui en avait été émerveillé, et qui avait commandé à Benvenuto de la lui exécuter en argent ; puis il avait longuement causé avec l’orfèvre, lui avait demandé comment il se trouvait dans son atelier, où cet atelier était situé, et si cet atelier renfermait de belles choses ; après quoi il avait congédié Benvenuto Cellini en se promettant d’aller le surprendre chez lui un matin, mais sans lui rien dire de cette intention.
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C’est ainsi qu’on était arrivé au moment où s’ouvre cette histoire, Benvenuto travaillant, Catherine chantant, Ascanio rêvant, et Pagolo priant.
Le lendemain du jour où Ascanio était rentré si tard, grâce à son excursion à l’entour de l’hôtel de Nesle, on entendit frapper bruyamment à la porte de la rue ; dame Ruperte se leva aussitôt pour aller ouvrir, mais Scozzone (c’est, on se le rappelle, le nom que Benvenuto avait donné à Catherine) fut en deux bonds hors de la chambre.
Un instant après on entendit sa voix qui criait, moitié joyeuse, moitié effrayée :
– Oh ! mon Dieu ! maître, mon Dieu ! c’est le roi ! Le roi en personne, qui vient pour visiter votre atelier !...
Et la pauvre Scozzone, laissant toutes les portes ouvertes derrière elle, reparut toute pâle et toute tremblante sur le seuil de celle de la boutique où Benvenuto travaillait au milieu de ses élèves et de ses apprentis.
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V
Génie et royauté
En effet, derrière Scozzone, le roi François I er entrait dans la cour avec toute sa suite. Il donnait la main à la duchesse d’Étampes. Le roi de Navarre suivait avec la dauphine Catherine de Médicis. Le dauphin qui fut Henri II venait ensuite avec sa tante Marguerite de Valois, reine de Navarre. Presque toute la noblesse les accompagnait.
Benvenuto alla au-devant d’eux et reçut, sans embarras et sans trouble les rois, les princes, les grands seigneurs et les belles dames, comme un ami reçoit des amis. Il y avait là pourtant les noms les plus illustres de France et les beautés les plus éclatantes du monde. Marguerite charmait, madame d’Étampes ravissait, Catherine de Médicis étonnait, Diane de Poitiers éblouissait.
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Mais quoi ! Benvenuto était familier avec les types les plus purs de l’Antiquité et du seizième siècle italien, comme aussi l’élève aimé de Michel-Ange était tout habitué aux rois.
– Il va falloir que vous nous permettiez, madame, d’admirer à côté de vous, dit François Ier à la duchesse d’Étampes, qui sourit.
Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, qui, depuis le retour du roi de sa captivité d’Espagne, avait succédé dans sa faveur à la comtesse de Chateaubriand, était alors dans tout l’éclat d’une beauté véritablement royale. Droite et bien prise dans sa fine taille, elle portait sa charmante tête avec une dignité et une grâce féline qui tenait à la fois de la chatte et de la panthère, mais elle en avait aussi et les bonds inattendus et les appétits meurtriers ; avec cela la courtisane royale savait prendre des airs de candeur où se serait trompé le plus soupçonneux. Rien n’était plus mobile et plus perfide que la physionomie de cette femme aux lèvres pâles, tantôt Hermione et tantôt Galatée, au sourire parfois agaçant et parfois terrible, au regard par moments caressant et
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prometteur, l’instant d’après flamboyant et courroucé. Elle avait une si lente façon de relever ses paupières, qu’on ne savait jamais si elles se relevaient sur la langueur ou sur la menace. Hautaine et impérieuse, elle subjuguait François Ier en l’enivrant ; fière et jalouse, elle avait exigé de lui qu’il redemandât à la comtesse de Chateaubriand les bijoux qu’il lui avait donnés, et la belle et mélancolique comtesse avait du moins, en les renvoyant en lingots, protesté contre cette profanation. Enfin, souple et dissimulée, elle avait plus d’une fois fermé les yeux lorsque, dans son caprice, le roi avait paru distinguer quelque jeune et charmante fille de la cour, qu’en effet il abandonnait bientôt pour revenir à sa belle et puissante enchanteresse.
– J’avais hâte de vous voir, Benvenuto, car voilà deux mois tout à l’heure, je pense, que vous êtes arrivé dans notre royaume, et les tristes soucis des affaires m’ont précisément depuis ce temps empêché de songer aux nobles soins de l’art. Prenez-vous-en à mon frère et cousin l’empereur, qui ne me donne pas un moment de repos.
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– Je lui écrirai si vous voulez, sire, et je le prierai de vous laisser être grand ami des arts, puisque vous lui avez prouvé déjà que vous êtes grand capitaine.
– Connaissez-vous donc Charles-Quint ? demanda le roi de Navarre.
– J’ai eu l’honneur, sire, de présenter il y a quatre ans, à Rome, un missel de ma façon à Sa Majesté sacrée, et de lui faire un discours dont elle a paru fort touchée.
– Et que vous a dit Sa Majesté sacrée ?
– Qu’elle me connaissait déjà, ayant vu de moi, trois ans auparavant, sur la chape du pape, un bouton d’orfèvrerie qui me faisait honneur.
– Oh ! mais je vois que vous êtes gâté à l’endroit des compliments royaux, dit François Ier.
– Il est vrai, sire, que j’ai eu le bonheur de satisfaire un assez grand nombre de cardinaux, de grands-ducs, de princes et de rois.
– Montrez-moi donc vos beaux ouvrages, que je voie si je ne serai pas un juge plus difficile que
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les autres.
– Sire, j’ai eu bien peu de temps ; voici pourtant un vase et un bassin d’argent que j’ai commencés, et qui ne sont peut-être pas trop indignes de l’attention de Votre Majesté.
Le roi, pendant près de cinq minutes, examina sans dire un mot. Il semblait que l’œuvre lui fît oublier l’ouvrier ; puis enfin, comme les dames s’approchaient curieusement : « Voyez, mesdames, s’écria François Ier, quelle merveille ! Une forme de vase si nouvelle et si hardie ! que de finesse et de modelé, mon Dieu ! dans ces bas-reliefs et ces rondes-bosses ! J’admire surtout la beauté de ces lignes ; et voyez comme les attitudes des figures sont variées et vraies. Tenez, celle-ci qui élève le bras au-dessus de sa tête : ce geste fugitif est si naïvement saisi qu’on s’étonne qu’elle ne continue pas le mouvement. En vérité, je crois que jamais les anciens n’ont rien fait d’aussi beau. Je me souviens des meilleurs ouvrages de l’Antiquité et de ceux des plus habiles artistes de l’Italie ; mais rien ne m’a fait plus d’impression que ceci. Oh ! regardez donc,
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madame de Navarre, ce joli enfant perdu dans les fleurs et son petit pied qui s’agite en l’air ; comme tout cela est vivant, gracieux et joli ! »
– Mon grand roi, s’écria Benvenuto, les autres me complimentaient, mais vous me comprenez, vous !
– Autre chose ? fit le roi avec une sorte d’avidité.
– Voici une médaille représentant Léda et son cygne, faite pour le cardinal Gabriel Cesarini ; voici un cachet où j’ai gravé en creux, représentant saint Jean et saint Ambroise ; un reliquaire émaillé par moi...
– Quoi ? vous frappez les médailles ? dit madame d’Étampes.
– Comme Cavadone de Milan, madame.
– Vous émaillez l’or ? dit Marguerite.
– Comme Amerigo de Florence.
– Vous gravez les cachets ? dit Catherine.
– Comme Lantizco de Pérouse. Croyez-vous donc, madame, que mon talent se borne aux fins
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joyaux d’or et aux grandes pièces d’argent ? Je sais faire un peu de tout, grâce à Dieu ! Je suis ingénieur militaire passable, et j’ai empêché deux fois qu’on ne prît Rome. Je tourne assez bien un sonnet, et Votre Majesté n’a qu’à me commander un poème, pourvu qu’il soit à sa louange, et je m’engage à l’exécuter ni plus ni moins que si je m’appelais Clément Marot. Quant à la musique, que mon père m’enseignait à coups de bâton, la méthode m’a profité, et je joue de la flûte et du cornet avec assez de talent pour que Clément VII m’ait engagé à vingt-quatre ans au nombre de ses musiciens. J’ai trouvé de plus un secret pour faire d’excellente poudre, et je puis fabriquer aussi des escopettes admirables et des instruments de chirurgie. Si Votre Majesté a la guerre et qu’elle veuille m’employer comme homme d’armes, elle verra que je ne suis pas maladroit, et que je sais aussi bien manier une arquebuse que pointer une couleuvrine. Comme chasseur, j’ai tué jusqu’à vingt-cinq paons dans un jour, et comme artilleur, j’ai débarrassé l’empereur du prince d’Orange, et Votre Majesté du connétable de Bourbon, les traîtres n’ayant pas, à ce qu’il paraît, de bonheur
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avec moi.
– Ah çà ! de quoi êtes-vous le plus fier, interrompit le jeune dauphin, est-ce d’avoir tué le connétable ou d’avoir abattu les vingt-cinq paons ?
– Je ne suis fier ni de l’un ni de l’autre, monseigneur. L’adresse comme tous les autres dons vient de Dieu, et j’ai usé de mon adresse.
– Mais j’ignorais vraiment que vous m’eussiez déjà rendu un service pareil, dit le roi, service que d’ailleurs ma sœur Marguerite aura de la peine à vous pardonner. Ah ! c’est vous qui avez tué le connétable de Bourbon ? Et comment cela s’est-il passé ?
– Mon Dieu ! de la façon la plus simple. L’armée du connétable était arrivée à l’improviste devant Rome et donnait l’assaut aux remparts. J’allai, avec quelques amis, pour voir. En sortant de chez moi, j’avais machinalement pris mon arquebuse sur l’épaule. En arrivant sur le mur, je vis qu’il n’y avait rien à faire. Il ne faut pourtant pas, dis-je, que je sois venu pour si peu. Alors, dirigeant mon arquebuse vers l’endroit où
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je voyais un groupe de combattants plus nombreux et plus serrés, je visai précisément celui que je voyais dépasser les autres de la tête. Il tomba, et tout à coup un grand tumulte se fit, causé par ce coup que j’avais tiré. J’avais tué, en effet, Bourbon. C’était, comme on a su depuis, celui qui était plus élevé que les autres.
Pendant que Benvenuto faisait ce récit avec une parfaite insouciance, le cercle des dames et des seigneurs s’était un peu élargi autour de lui, et tous considéraient avec respect et presque avec effroi le héros sans le savoir. François Ier seul était resté aux côtés de Cellini.
– Ainsi, mon très cher, lui dit-il, je vois qu’avant de me consacrer votre génie vous m’avez prêté votre bravoure.
– Sire, reprit gaiement Benvenuto, je crois, tenez, que je suis né votre serviteur. Une aventure de ma première enfance me l’a toujours fait penser. Vous avez pour armes une salamandre, n’est-ce pas ?
– Oui, avec cette devise : Nutrisco et extinguo.
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– Eh bien ! j’avais cinq ans environ, j’étais avec mon père dans une petite salle où l’on avait coulé la lessive et où flambait encore un bon feu de jeune chêne. Il faisait grand froid. En regardant par hasard dans le feu, j’aperçus au milieu des flammes un petit animal semblable à un lézard, qui se récréait dans l’endroit le plus ardent. Je le montrai à mon père, et mon père (pardonnez-moi ce détail familier d’un usage un peu brutal de mon pays), m’appliquant un violent soufflet, me dit avec douceur : « Je ne te frappe pas parce que tu as mal fait, cher enfant, mais afin que tu te rappelles que ce petit lézard que tu as vu dans le feu est une salamandre. Aucune personne connue n’a vu cet animal avant toi. » N’est-ce pas là, sire, un avertissement du sort ? Il y a, je crois, des prédestinations, et j’allais à vingt ans partir pour l’Angleterre quand le ciseleur Pierre Toreggiano, qui voulait m’y emmener avec lui, me raconta comment, enfant, dans une querelle d’atelier, il avait un jour frappé au visage notre Michel-Ange. Oh ! tout a été dit : pour un titre de prince je ne serais pas parti avec un homme qui avait porté la main sur mon grand
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sculpteur. Je restai en Italie, et de l’Italie, au lieu d’aller en Angleterre, je vins en France.
– La France, fière d’avoir été choisie par vous, Benvenuto, fera en sorte que vous ne regrettiez pas votre patrie.
– Oh ! ma patrie à moi, c’est l’art ; mon prince, c’est celui qui me fait ciseler la plus riche coupe.
– Et avez-vous actuellement en tête quelque belle composition, Cellini ?
– Oh ! oui, sire, un Christ. Non pas un Christ sur la croix, mais un Christ dans sa gloire et dans sa lumière, et j’imiterai autant que possible cette beauté infinie sous laquelle il s’est fait voir à moi.
– Quoi ! dit Marguerite la sceptique en riant, outre tous les rois de la terre, avez-vous vu aussi le roi des cieux ?
– Oui, madame, répondit Benvenuto avec une simplicité d’enfant.
– Oh ! racontez-nous donc encore cela, dit la reine de Navarre.
– Volontiers, madame, répondit Benvenuto
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Cellini avec une confiance qui indiquait qu’il ne pensait même pas que l’on pût mettre en doute aucune partie de son récit.
J’avais vu quelque temps auparavant, continua Benvenuto, j’avais vu Satan et toutes les légions du Diable, qu’un prêtre nécromant de mes amis avait évoqués devant moi au Colisée, et dont nous eûmes vraiment beaucoup de peine à nous défaire ; mais le terrible souvenir de ces infernales visions fut bien à tout jamais effacé de mon esprit quand à mon ardente prière m’apparut, pour me réconforter dans les misères de ma prison, le divin Sauveur des hommes, au milieu du soleil, et tout couronné de ses rayons.
– Et vous êtes véritablement sûr, demanda la reine de Navarre, sûr sans aucun mélange de doute, que le Christ vous soit apparu ?
– Je n’en doute pas, madame.
– Allons, Benvenuto, faites-nous donc un Christ pour notre chapelle, reprit François Ier avec sa bonne humeur habituelle.
– Sire, si Votre Majesté a cette bonté, elle me
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commandera quelque autre chose, et j’ajournerai encore cet ouvrage.
– Et pourquoi cela ?
– Parce que j’ai promis à Dieu de ne le faire pour aucun autre souverain que pour lui.
– À la bonne heure ! Eh bien ! Benvenuto, j’ai besoin de douze candélabres pour ma table.
– Oh ! cela c’est autre chose, et sur ce point vous serez obéi, sire.
– Je veux que ces candélabres soient douze statues d’argent.
– Sire, ce sera magnifique.
– Ces statues représenteront six dieux et six déesses, et seront exactement à ma taille.
– À votre taille, en effet, sire.
– Mais c’est tout un poème que vous commandez là, dit la duchesse d’Étampes, une merveille tout à fait étonnante, n’est-ce pas, monsieur Benvenuto ?
– Je ne m’étonne jamais, madame.
– Je m’étonnerais, moi, reprit la duchesse
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piquée, que d’autres sculpteurs que les sculpteurs de l’Antiquité vinssent à bout d’une œuvre pareille.
– J’espère pourtant l’achever aussi bien que les anciens l’eussent pu faire, répondit Benvenuto avec sang-froid.
– Oh ! ne vous vantez-vous pas un peu, maître Benvenuto ?
– Je ne me vante jamais, madame.
Disant cela avec calme, Cellini regardait madame d’Étampes, et la fière duchesse baissa malgré elle les yeux sous ce regard ferme, confiant, et qui n’était pas même courroucé. Anne conçut un sourd ressentiment contre Cellini de cette supériorité qu’elle subissait en y résistant et sans savoir de quoi elle se composait. Elle avait cru jusqu’alors que la beauté était la première puissance de ce monde : elle avait oublié le génie.
– Quels trésors, dit-elle avec amertume, suffiraient donc à payer un talent comme le vôtre ?
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– Ce ne seront certes pas les miens, reprit François Ier, et à ce propos, Benvenuto, je me rappelle que vous n’avez touché encore que cinq cents écus d’or de bienvenue. Serez-vous satisfait des appointements que je donnais à mon peintre Léonard de Vinci, c’est-à-dire de sept cents écus d’or par an ? Je vous paierai en outre tous les ouvrages que vous ferez pour moi.
– Sire, ces offres sont dignes d’un roi tel que François Ier, et, j’ose le dire, d’un artiste tel que Cellini. J’aurai pourtant la hardiesse d’adresser encore une demande à Votre Majesté.
– Elle vous est d’avance octroyée, Benvenuto.
– Sire, je suis mal et à l’étroit dans cet hôtel pour travailler. Un de mes élèves a trouvé un emplacement mieux disposé que celui-ci pour les grands ouvrages que mon roi pourra me commander. Cette propriété appartient à Votre Majesté. C’est le Grand-Nesle. Elle est à la disposition du prévôt de Paris, mais il ne l’habite pas ; il occupe seulement le Petit-Nesle, que je lui laisserais volontiers.
– Eh bien ! soit, Benvenuto, dit François I er,
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installez-vous au Grand-Nesle, et je n’aurai que la Seine à traverser pour aller causer avec vous et admirer vos chefs-d’œuvre.
– Comment, sire, interrompit madame d’Étampes, mais vous privez là sans motif d’un bien qui lui appartient un homme à moi, un gentilhomme !
Benvenuto la regarda, et pour la seconde fois Anne baissa les yeux sous ce singulier coup d’œil fixe et pénétrant. Cellini reprit avec la même naïve bonne foi qu’en parlant de ses apparitions :
– Mais je suis noble aussi, moi, madame : ma famille descend d’un galant homme, premier capitaine de Jules César, nommé Fiorino, qui était de Cellino, près Montefiascone, et qui a donné son nom à Florence, tandis que votre prévôt et ses aïeux n’ont, si j’ai bonne mémoire, encore donné leur nom à rien. Cependant, continua Benvenuto en se retournant vers François Ier et en changeant à la fois de regard et d’accent, peut-être me suis-je montré bien hardi, peut-être exciterai-je contre moi des haines puissantes, et qui, malgré la protection de Votre
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Majesté, pourraient m’accabler à la fin. Le prévôt de Paris a, dit-on, une espèce d’armée à ses ordres.
– On m’a raconté, interrompit le roi, qu’un jour, à Rome, un certain Cellini, orfèvre, avait gardé, faute de paiement, un vase d’argent que lui avait commandé monseigneur Farnèse, alors cardinal et aujourd’hui pape.
– C’est vrai, sire.
– On ajoutait que toute la maison du cardinal s’en vint épée au poing assiéger la boutique de l’orfèvre pour emporter le vase de vive force.
– C’est encore vrai.
– Mais ce Cellini, en embuscade derrière la porte, et l’escopette au poing, s’était défendu vaillamment, avait mis les gens de monseigneur en fuite, et avait été payé le lendemain par le cardinal.
– Tout cela, sire, c’est l’exacte vérité.
– Eh bien ! n’êtes-vous pas ce Cellini ?
– Oui, sire, que Votre Majesté me conserve seulement ses bonnes grâces, et rien n’est capable
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de m’épouvanter.
– Allez donc droit devant vous, fit le roi en souriant dans sa barbe, allez donc, puisque vous êtes gentilhomme.
Madame d’Étampes se tut, mais elle jura de ce moment à Cellini une haine mortelle, une haine de femme offensée.
– Sire, une dernière faveur, dit encore Cellini. Je ne puis vous présenter tous mes ouvriers : ils sont dix, tant Français qu’Allemands, tous braves et habiles compagnons ; mais voici mes deux élèves que j’ai amenés d’Italie avec moi, Pagolo et Ascanio. Avancez donc, Pagolo, et relevez un peu la tête et le regard, non pas impudemment, mais en honnête homme, qui n’a à rougir d’aucune action mauvaise. Celui-ci manque peut-être d’invention, sire, et un peu aussi d’ardeur, mais c’est un exact et consciencieux artiste, qui travaille lentement, mais bien, qui conçoit parfaitement mes idées et les exécute fidèlement. Voici maintenant Ascanio, mon noble et gracieux élève, et mon enfant bien-aimé. Celui-là n’a pas sans doute la vigueur de création qui fera se
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heurter et se déchirer dans un bas-relief les bataillons de deux armées, ou s’attacher puissamment aux bords d’un vase les griffes d’un lion ou les dents d’un tigre. Il n’a pas non plus la fantaisie originale qui invente les monstrueuses chimères et les dragons impossibles ; non, mais son âme, qui ressemble à son corps, a l’instinct d’un idéal, pour ainsi parler, divin. Demandez-lui de vous poser un ange ou de vous grouper des nymphes, et nul n’atteindra à sa poésie exquise et à sa grâce choisie. Avec Pagolo j’ai quatre bras, avec Ascanio j’ai deux âmes ; et puis il m’aime, et je suis bien heureux d’avoir auprès de moi un cœur pur et dévoué comme le sien.
Pendant que son maître parlait ainsi, Ascanio se tenait debout près de lui, modestement mais sans embarras, dans une attitude pleine d’élégance, et madame d’Étampes ne pouvait détacher ses regards du jeune et charmant Italien aux yeux et aux cheveux noirs, et qui semblait une copie vivante de l’Apollino.
– Si Ascanio, dit-elle, s’entend si bien aux choses gracieuses et qu’il veuille passer à mon
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hôtel d’Étampes un matin, je lui fournirai des pierreries et de l’or dont il pourra me faire épanouir quelque fleur merveilleuse.
Ascanio s’inclina avec un doux regard de remerciement.
– Et moi, dit le roi, je lui assigne, ainsi qu’à Pagolo, cent écus d’or par an.
– Je me charge de leur faire bien gagner cet argent, sire, dit Benvenuto.
– Mais quelle est donc cette belle enfant aux longs cils qui se cache dans ce coin ? dit François Ier en apercevant Scozzone pour la première fois.
– Oh ! ne faites pas attention, sire, répondit Benvenuto en fronçant le sourcil : c’est la seule des belles choses de cet atelier que je n’aime pas qu’on remarque.
– Ah ! vous êtes jaloux, mons Benvenuto ?
– Mon Dieu ! sire, je n’aime pas que l’on touche à mon bien ; soit dit sans comparaison, c’est comme si quelqu’un s’avisait de penser à madame d’Étampes : vous seriez furieux, sire. Scozzone, c’est ma duchesse, à moi.
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La duchesse, qui contemplait Ascanio, interrompue ainsi brusquement, se mordit les lèvres. Beaucoup de courtisans ne purent s’empêcher de sourire, et toutes les dames chuchotèrent. Quant au roi, il rit franchement.
– Allons, allons, foi de gentilhomme ! votre jalousie est dans son droit, Benvenuto, et d’artiste à roi on se comprend. – Adieu, mon ami ; je vous recommande mes statues. Vous commencerez par Jupiter, naturellement, et quand vous aurez achevé le modèle, vous me le montrerez. Adieu ; bonne chance ! à l’hôtel de Nesle !
– Que j’aille le montrer, c’est bientôt dit, sire ; mais comment entrerai-je au Louvre ?
– Votre nom sera donné aux portes avec l’ordre de vous introduire jusqu’à moi.
Cellini s’inclina, et suivi de Pagolo et d’Ascanio, accompagna le roi et la cour jusqu’à la porte de la rue. Arrivé là, il s’agenouilla et baisa la main de François Ier.
– Sire, dit-il d’un ton pénétré, vous m’avez déjà, par l’entremise de monseigneur de Montluc,
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sauvé de la captivité et peut-être de la mort ; vous m’avez comblé de richesses, vous avez honoré mon pauvre atelier de votre présence ; mais ce qui passe tout cela, sire, ce qui fait que je ne sais comment vous remercier, c’est que vous allez si magnifiquement au-devant de tous mes rêves. Nous ne travaillons d’ordinaire que pour une race d’élite disséminée à travers les siècles, mais moi j’aurai eu le bonheur de trouver vivant un juge toujours présent, toujours éclairé. Je n’ai été jusqu’à présent que l’ouvrier de l’avenir, laissez-moi me dire désormais l’orfèvre de Votre Majesté.
– Mon ouvrier, mon orfèvre, mon artiste et mon ami, Benvenuto, si ce titre ne vous paraît pas plus à dédaigner que les autres. Adieu, ou plutôt au revoir.
Il va sans dire que tous les princes et seigneurs, à l’exception de madame d’Étampes, imitèrent le roi et comblèrent Cellini d’amitiés et d’éloges.
Quand tous furent partis, et que Benvenuto resta seul dans la cour avec ses deux élèves,
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ceux-ci le remercièrent, Ascanio avec effusion, Pagolo presque avec contrainte.
– Ne me remerciez pas, mes enfants, cela n’en vaut pas la peine. Mais tenez, si vous croyez véritablement m’avoir quelque obligation, je veux, puisque ce sujet de conversation s’est présenté aujourd’hui, vous demander un service ; c’est pour quelque chose qui tient au cœur de mon cœur. Vous avez entendu ce que j’ai dit au roi à propos de Catherine ; ce que j’ai dit répond au plus intime de mon être. Cette enfant est nécessaire à ma vie, mes amis, à ma vie d’artiste, puisqu’elle se prête si gaiement, vous le savez, à me servir de modèle ; à ma vie d’homme, parce que je crois qu’elle m’aime. Eh bien ! je vous en prie, bien qu’elle soit belle et que vous soyez jeunes comme elle est jeune, ne portez pas vos pensées sur Catherine ; il y a bien assez d’autres jolies filles au monde. Ne déchirez pas mon cœur, n’injuriez pas mon amitié en jetant sur ma Scozzone un regard trop hardi, et même surveillez-la en mon absence et conseillez-la comme des frères. Je vous en conjure, car je me connais, je me sens, et je jure Dieu que si je
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m’apercevais de quelque mal, je la tuerais, elle et son complice.
– Maître, dit Ascanio, je vous respecte comme mon maître et je vous aime comme mon père ; soyez tranquille.
– Bon Jésus ! s’écria Pagolo en joignant les mains, que Dieu me garde de penser à une pareille infamie ! Ne sais-je pas bien que je vous dois tout, et ne serait-ce pas un crime abominable que d’abuser de la sainte confiance que vous me témoignez en reconnaissant vos bienfaits par une si lâche perfidie !
– Merci, mes amis, dit Benvenuto en leur serrant les mains ; merci mille fois. Je suis content et j’ai foi en vous. Maintenant, Pagolo, remets-toi à ton ouvrage, attendu que j’ai promis pour demain à M. de Villeroi le cachet auquel tu travailles ; tandis qu’Ascanio et moi nous allons visiter la propriété dont notre gracieux roi vient de nous gratifier, et dont dimanche prochain, pour nous reposer, nous entrerons de gré ou de force en possession.
Puis se retournant vers Ascanio :
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– Allons, Ascanio, lui dit-il, allons voir si ce fameux séjour de Nesle, qui t’a paru si convenable à l’extérieur, est digne à l’intérieur de sa réputation.
Et avant qu’Ascanio eût eu le temps de faire la moindre observation, Benvenuto jeta un dernier coup d’œil sur l’atelier pour voir si chaque travailleur était à sa place, donna un petit soufflet sur la joue ronde et rose de Scozzone, et passant son bras sous celui de son élève, il l’entraîna vers la porte et sortit avec lui.
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VI
À quoi servent les duègnes
À peine avaient-ils fait dix pas dans la rue, qu’ils rencontrèrent un homme de cinquante ans à peu près, assez exigu de taille, mais d’une physionomie mobile et fine.
– J’allais chez vous, Benvenuto, dit le nouvel arrivant, qu’Ascanio salua avec un respect mêlé de vénération, et auquel Benvenuto tendit cordialement la main.
– Était-ce pour affaire d’importance, mon cher Francesco ? dit l’orfèvre : alors je retourne avec vous ; ou bien était-ce purement et simplement pour me voir ? alors venez avec moi.
– C’était pour vous donner un avis, Benvenuto.
– J’écoute. Un avis est toujours bon à recevoir
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lorsqu’il vient de la part d’un ami.
– Mais celui que j’ai à vous donner ne peut être donné qu’à vous seul.
– Ce jeune homme est un autre moi-même, Francesco, parlez.
– Je l’eusse déjà fait si j’avais cru devoir le faire, répondit l’ami de Benvenuto.
– Pardon, maître, dit Ascanio en s’éloignant avec discrétion.
– Eh bien ! va donc seul où je comptais aller avec toi, mon cher enfant, dit Benvenuto ; aussi bien tu sais que ce que tu as vu, je l’ai vu. Examine tout dans les plus grands détails ; vois si l’atelier aura un bon jour, si la cour sera commode pour une fonte, s’il y aura moyen de séparer notre laboratoire de celui des autres apprentis. N’oublie pas le jeu de paume.
Et Benvenuto passa son bras sous celui de l’étranger, fit un signe de la main à Ascanio, et reprit le chemin de l’atelier, laissant le jeune homme debout et immobile au milieu de la rue Saint-Martin.
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En effet, il y avait dans la commission dont son maître venait de le charger plus qu’il n’en fallait pour jeter un grand trouble dans l’esprit d’Ascanio. Ce trouble n’avait pas été médiocre, même quand Benvenuto lui avait proposé de faire la visite à eux deux. Qu’on juge donc de ce qu’il devint lorsqu’il se vit appelé à faire cette visite tout seul.
Ainsi, lui qui avait, pendant deux dimanches, vu Colombe sans oser la suivre, et qui, le troisième, l’avait suivie sans oser lui parler, il allait se présenter chez elle, et pourquoi ? pour visiter l’hôtel de Nesle, que Benvenuto comptait, le dimanche suivant, par forme de récréation, enlever de gré ou de force au père de Colombe.
La position était fausse pour tout le monde : elle était terrible pour un amoureux.
Heureusement qu’il y avait loin de la rue Saint-Martin à l’hôtel de Nesle. S’il n’y avait eu que deux pas, Ascanio ne les eût pas faits ; il y avait une demi lieue, il se mit en route.
Rien ne familiarise avec le danger comme le temps ou la distance qui nous en sépare. Pour
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toutes les âmes fortes ou pour toutes les organisations heureuses, la réflexion est un puissant auxiliaire. C’était à cette dernière classe qu’appartenait Ascanio. Il n’était pas encore d’habitude à cette époque de faire le dégoûté de la vie avant que d’y être entré. Toutes les sensations étaient franches et se traduisaient franchement, la joie par le rire, la douleur par les larmes. La manière était chose à peu près inconnue dans la vie comme dans l’art, et un jeune et joli garçon de vingt ans n’était pas le moins du monde humilié à cette époque d’avouer qu’il était heureux.
Or, dans tout ce trouble d’Ascanio, il y avait un certain bonheur. Il n’avait compté revoir Colombe que le dimanche suivant, et il allait la revoir le jour même. C’étaient six jours de gagnés, et six jours d’attente, on le sait, sont six siècles au compte des amoureux.
Aussi, à mesure qu’il s’approchait, la chose paraissait plus simple à ses yeux : c’était lui, il est vrai, qui avait donné le conseil à Benvenuto de demander au roi le séjour de Nesle pour en faire
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son atelier, mais Colombe pouvait-elle lui en vouloir d’avoir cherché à se rapprocher d’elle ? Cette impatronisation de l’orfèvre florentin dans le vieux palais d’Amaury ne pouvait se faire, il est vrai, qu’au détriment du père de Colombe, qui le regardait comme à lui, mais ce dommage était-il réel, puisque messire Robert d’Estourville ne l’habitait pas ? D’ailleurs, Benvenuto avait mille moyens de payer son loyer : – une coupe donnée au prévôt, un collier donné à sa fille (et Ascanio se chargeait de faire le collier) pouvaient et devaient, dans cette époque d’art, aplanir bien des choses. Ascanio avait vu des grands-ducs, des rois et des papes, près de vendre leur couronne, leur sceptre ou leur tiare, pour acheter un de ces merveilleux bijoux qui sortaient des mains de son maître. C’était donc, au bout du compte, messire Robert qui, en supposant que les choses s’arrangeassent ainsi, serait encore redevable à maître Benvenuto, – car maître Benvenuto était si généreux que si messire d’Estourville faisait les choses galamment, Ascanio en était certain, maître Benvenuto ferait les choses royalement.
Arrivé au bout de la rue Saint-Martin, Ascanio
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se regardait donc comme un messager de paix élu par le Seigneur pour maintenir l’harmonie entre deux puissances.
Cependant, malgré cette conviction, Ascanio, qui n’était pas fâché, – les amoureux sont des êtres bien étranges, – d’allonger sa route d’une dizaine de minutes, au lieu de traverser la Seine en bateau, remonta le long du quai, et passa la rivière au pont aux Moulins. Peut-être aussi avait-il pris ce chemin parce que c’était celui qu’il avait fait la veille en suivant Colombe.
Quelle que soit, au reste, la cause qui lui avait fait prendre ce détour, il n’en était moins, au bout de vingt minutes à peu près, en face de l’hôtel de Nesle.
Mais arrivé là, et lorsqu’il vit la petite porte ogive qu’il lui fallait traverser, lorsqu’il aperçut le charmant petit palais gothique qui élançait ses hardis clochetons au-dessus du mur, lorsqu’il pensa que derrière ces jalousies à moitié fermées à cause de la chaleur était sa belle Colombe, tout cet échafaudage de riches rêveries bâti dans ce chemin s’évanouit comme ces édifices que l’on
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voit dans les nuages et que le vent renverse d’un coup d’aile : il se retrouva face à face avec la réalité, et la réalité ne lui parut pas des plus rassurantes.
Cependant, après une pause de quelques minutes, pause d’autant plus étrange que par le grand soleil qu’il faisait il était absolument seul sur le quai, Ascanio comprit qu’il fallait prendre un parti quelconque. Or, il n’y avait d’autre parti à prendre que d’entrer à l’hôtel. Il s’avança donc jusque sur le seuil et souleva le marteau. Mais Dieu sait quand il l’eût laissé retomber, si à ce moment même et par hasard la porte ne se fût ouverte, et s’il ne se fût trouvé face à face avec une espèce de maître Jacques d’une trentaine d’années, moitié valet, moitié paysan. C’était le jardinier de messire d’Estourville.
Ascanio et le jardinier reculèrent chacun de son côté.
– Que voulez-vous ? dit le jardinier, que demandez-vous ?
Ascanio, forcé d’aller en avant, rappela tout son courage et répondit bravement :
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– Je demande à visiter l’hôtel.
– Comment, visiter l’hôtel ! s’écria le jardinier stupéfait, et au nom de qui ?
– Au nom du roi ! répondit Ascanio.
– Au nom du roi ! s’écria le jardinier. Jésus Dieu ! est-ce que le roi voudrait nous le reprendre ?
– Peut-être ! répondit Ascanio.
– Mais qu’est-ce que cela signifie ?
– Vous comprenez, mon ami, dit Ascanio avec un aplomb dont il se sut gré à lui-même, que je n’ai pas de compte à vous rendre ?
– C’est juste. À qui voulez-vous parler ?
– Mais, monsieur le prévôt y est-il ? demanda Ascanio, qui savait parfaitement que le prévôt n’y était point.
– Non, monsieur ; il est au Châtelet.
– Eh bien ! en son absence, qui est-ce qui le remplace ?
– Il y a sa fille, mademoiselle Colombe.
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Ascanio se sentit rougir jusqu’aux oreilles.
– Et puis, continua le jardinier, il y a encore dame Perrine. Monsieur veut il parler à dame Perrine ou à mademoiselle Colombe ?
Cette demande était bien simple, et cependant elle produisit un terrible combat dans l’âme d’Ascanio. Il ouvrit la bouche pour dire que c’était mademoiselle Colombe qu’il voulait voir, et cependant, comme si des paroles aussi hasardeuses se refusaient à sortir de ses lèvres, ce fut dame Perrine qu’il demanda.
Le jardinier, qui ne se doutait pas que sa question, qu’il regardait comme fort simple, eût causé un si grand remue-ménage, inclina la tête en signe d’obéissance et s’avança à travers la cour du côté de la porte intérieure du Petit-Nesle. Ascanio le suivit.
Il fallut traverser une seconde cour, puis une deuxième porte, puis un petit parterre, puis les marches d’un perron, puis une longue galerie. Après quoi le jardinier ouvrit une porte et dit :
– Dame Perrine, c’est un jeune homme qui
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demande à visiter l’hôtel au nom du roi.
Et se dérangeant alors, il fit place à Ascanio, qui lui succéda sur le seuil de la porte.
Ascanio s’appuya au mur, un nuage venait de lui passer sur les yeux : une chose bien simple et que cependant il n’avait pas prévue était arrivée : dame Perrine était avec Colombe, et il se trouvait en face de toutes deux.
Dame Perrine était au rouet et filait. Colombe était à son métier et faisait de la tapisserie.
Toutes deux levèrent la tête en même temps et regardèrent du côté de la porte.
Colombe reconnut à l’instant même Ascanio. Elle l’attendait, quoique sa raison lui eût dit qu’il ne devait pas revenir. Quant à lui, lorsqu’il vit les yeux de la jeune fille se lever sur lui, quoique le regard qui sortait de ces yeux fût d’une douceur infinie, il crut qu’il allait mourir.
C’est qu’il avait prévu mille difficultés, c’est qu’il avait rêvé mille obstacles avant d’arriver à sa bien-aimée ; ces obstacles devaient l’exalter, ces difficultés devaient l’affermir, et voilà qu’au
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contraire toutes choses avaient été bonnement et simplement, comme si du premier coup Dieu, touché de la pureté de leur amour, l’avait encouragé et béni ; voilà qu’il se trouvait en face d’elle au moment où il s’y attendait le moins, si bien que de tout ce beau discours qu’il avait préparé, et dont l’ardente éloquence devait l’étonner et l’attendrir, il ne trouvait pas une phrase, pas un mot, pas une syllabe.
Colombe, de son côté, demeurait immobile et muette. Ces deux jeunes et pures existences qui, comme mariées d’avance dans le ciel, sentaient déjà qu’elles s’appartenaient, et qui, une fois rapprochées l’une de l’autre, devaient se confondre, et, comme celles de Salmacis et d’Hermaphrodite, n’en plus former qu’une, tout effrayées à cette première rencontre, tremblaient, hésitaient et restaient sans paroles l’une vis-à-vis de l’autre.
Ce fut dame Perrine qui se soulevant à demi sur sa chaise, tirant sa quenouille de son corset et s’appuyant sur la bobine de son rouet, rompit la première le silence.