Ascanio 1
Chapitre X
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
De l’avantage des villes fortifiées
L’hôtel de Nesle, dans la partie qui longeait le Pré-aux-Clercs, était doublement défendu par les murs et par les fossés de la ville, si bien que de ce côté il passait pour imprenable. Or, Ascanio avait judicieusement pensé qu’on s’avise rarement de garder ce qui ne peut être pris, et il avait résolu de tenter une attaque sur le point où l’on ne songeait point à la résistance.
C’est dans cette vue qu’il s’éloigna avec son ami Jacques Aubry, sans se douter qu’au moment où il disparaissait d’un côté, sa Colombe bien-aimée allait apparaître de l’autre et fournir à Benvenuto un moyen de contraindre le prévôt à une sortie qui inspirait à celui-ci une si profonde répugnance.
Le projet d’Ascanio était scabreux par
257
l’exécution, périlleux par les suites. Il s’agissait de franchir un fossé profond, d’escalader un mur de vingt-cinq pieds de haut, et au bout de tomber peut-être au milieu de la troupe ennemie. Aussi quand il arriva au bord du fossé, et par conséquent de son entreprise, Ascanio comprit seulement toute la difficulté qu’il allait avoir à franchir l’un et à accomplir l’autre. Aussi sa résolution, si bien arrêtée qu’elle eût été d’abord, fléchit-elle un instant.
Quant à Jacques Aubry, il s’était tranquillement arrêté dix pas en arrière de son ami, regardant tour à tour le mur et le fossé. Puis après les avoir mesurés de l’œil tous deux :
– Ah çà ! mon cher ami, lui dit-il, fais-moi, je te prie, l’amitié de me dire pourquoi diable tu m’amènes ici, à moins que ce ne soit pour pêcher des grenouilles. Ah ! oui... tu regardes ton échelle... Très bien. Je comprends. Mais ton échelle a douze pieds, le mur en a vingt-cinq de haut et le fossé dix de large : c’est vingt-trois pieds de différence, si je sais compter.
Ascanio resta un instant abasourdi de la vérité
258
de cette arithmétique ; puis tout à coup se frappant le front :
– Oh ! quelle idée ! s’écria-t-il ; regardez !
– Où ?
– Là ! dit Ascanio, là !
– Ce n’est pas une idée que tu me montres, dit l’écolier, c’est un chêne.
En effet, un chêne énorme sortait puissamment de terre, presque sur le bord extérieur du fossé, et allait regarder curieusement par-dessus les murs du Séjour de Nesle.
– Comment ! vous ne comprenez pas ! s’écria Ascanio.
– Si fait ! si fait ! je commence à entrevoir. Oui, c’est cela même. J’y suis. Le chêne commence avec le mur une arche de pont dont cette échelle peut faire le complément, mais l’abîme est dessous, camarade, et un abîme plein de boue. Diable ! il faut y faire attention. On a ses plus belles hardes, et le mari de Simone commence à ne plus vouloir me faire crédit.
– Aidez-moi à monter l’échelle, dit Ascanio,
259
voilà tout ce que je vous demande.
– C’est cela, dit l’écolier, et moi je resterai en bas. Merci !
Et tous deux s’accrochant en même temps à une des branches du tronc, se trouvèrent en quelques secondes dans le chêne. Alors, réunissant leurs efforts, ils tirèrent l’échelle et parvinrent avec elle à la cime de l’arbre. Arrivés là, ils l’abaissèrent comme un pont-levis, et virent avec joie que tandis qu’une de ses extrémités s’appuyait solidement sur une grosse branche, l’autre reposait d’aplomb sur le mur, qu’il dépassait de deux ou trois pieds.
– Mais, dit Aubry, quand nous serons sur le mur ?
– Eh bien ! quand nous serons sur le mur, nous tirerons l’échelle à nous, et nous descendrons avec l’échelle.
– Sans doute. Il n’y a qu’une difficulté à cela, c’est que le mur a vingt-cinq pieds de haut et que l’échelle n’en a que douze.
– Prévu, dit Ascanio en dévidant la corde qu’il
260
avait enroulée autour de son corps : il l’attacha ensuite par un bout au tronc de l’arbre, et il jeta l’autre bout par-dessus le mur.
– Oh ! grand homme, je te comprends, s’écria Jacques Aubry, et je suis heureux et fier de me casser le cou avec toi.
– Eh bien ! que faites-vous ?
– Je passe, dit Aubry s’apprêtant à franchir l’intervalle qui le séparait du mur.
– Non pas, reprit Ascanio, c’est à moi de passer le premier.
– Au doigt mouillé ! dit Aubry présentant sa main à son compagnon avec deux doigts ouverts et trois doigts fermés.
– Soit, dit Ascanio, et il toucha un des deux doigts de l’écolier.
– Tu as gagné, dit Aubry. Passe, mais du sang-froid, du calme, entends-tu ?
– Soyez tranquille, reprit Ascanio.
Et il commença à s’avancer sur le pont volant, que Jacques Aubry maintenait en équilibre en
261
pesant sur l’une de ses extrémités : l’échelle était frêle, mais le hardi jeune homme était léger. L’écolier, respirant à peine, crut voir Ascanio fléchir un instant. Mais celui-ci fit en courant les quatre pas qui le séparaient du mur et y arriva sain et sauf. Là encore il courait un danger énorme si quelqu’un des assiégés l’apercevait ; mais il ne s’était pas trompé dans ses prévisions, et jetant un regard rapide dans les jardins de l’hôtel :
– Personne, cria-t-il à son compagnon, personne !
– Alors, dit Jacques Aubry, en avant la danse de corde !
Et il s’avança à son tour sur le chemin étroit et tremblant, tandis qu’Ascanio assujettissant l’échelle, lui rendait le service qu’il en avait reçu. Or, comme il n’était ni moins adroit ni moins leste que son compagnon, en un instant il fut près de lui.
Tous deux sautèrent alors à califourchon sur la muraille et tirèrent l’échelle à eux, puis l’attachant avec l’extrémité de la corde, dont
262
l’autre bout était solidement fixé au chêne, ils la descendirent le long du mur, lui donnant le pied nécessaire pour qu’elle leur prêtât un sûr appui ; enfin, Ascanio, qui avait gagné le privilège de faire les expériences, prit la corde à deux mains et se laissa glisser jusque sur la première traverse de l’échelle : une seconde après il était à terre.
Jacques Aubry le suivit avec le même bonheur, et les deux amis se trouvèrent dans le jardin.
Une fois arrivés là, le mieux était d’agir vivement. Toutes ces manœuvres avaient demandé un certain temps, et Ascanio tremblait que son absence et celle de l’écolier n’eussent été préjudiciables aux affaires du maître ; tous deux tirant leurs épées coururent donc vers la porte qui donnait dans la première cour, où devait se tenir la garnison, en supposant qu’elle n’eût point changé de place. En arrivant à la porte, Ascanio colla son œil à la serrure et s’aperçut que la cour était vide.
– Benvenuto a réussi, s’écria-t-il. La garnison est sortie. À nous l’hôtel ! Et il essaya d’ouvrir,
263
mais la porte était fermée à la clef.
Tous deux se mirent à l’ébranler de toutes leurs forces.
– Par ici ! par ici ! dit une voix qui vibra jusqu’au fond du cœur du jeune homme ; par ici, monsieur.
Ascanio se retourna et aperçut Colombe à une fenêtre du rez-de-chaussée. En deux bonds il fut près d’elle.
– Ah ! ah ! dit Jacques Aubry en le suivant, il paraît que nous avons des intelligences dans la place. Ah ! vous ne m’aviez pas dit cela, monsieur le cachottier.
– Oh ! sauvez mon père, monsieur Ascanio ! cria Colombe, sans s’étonner de voir là ce jeune homme, et comme si sa présence eût été chose toute naturelle ; ils se battent, entendez-vous, là, dehors, et c’est pour moi, à cause de moi ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! empêchez qu’ils ne le tuent !
– Soyez tranquille, dit Ascanio en s’élançant dans l’appartement, qui avait une sortie dans la
264
petite cour ; soyez tranquille, je réponds de tout.
– Soyez tranquille, dit Jacques Aubry en prenant le même chemin, soyez tranquille, nous répondons de tout.
En arrivant sur le seuil de la porte, Ascanio s’entendit appeler une seconde fois, mais cette fois par une voix moins douce que la première.
– Qui m’appelle ? dit Ascanio.
– Moi, mon cheune ami, moi, répéta la même voix avec un accent tudesque des plus prononcés.
– Eh pardieu ! s’écria Jacques Aubry, c’est notre Goliath ! Que diable faites-vous dans ce poulailler, mon brave géant ?
En effet, il avait reconnu Hermann à travers la lucarne de la petite remise.
– Ché retroufé moi isi ; moi pas zavoir comment y être fenu, moi. Tirez la ferrou, que ch’aille mi pattre. Fite, fite, fite ; la main mi dimanche.
– Voilà ! dit l’écolier en se mettant en devoir de rendre à Hermann le service qu’il lui demandait.
265
Pendant ce temps Ascanio s’avançait vers la porte du quai, où se faisait entendre un terrible froissement d’épées. Lorsqu’il ne fut plus séparé des combattants que par l’épaisseur du bois, il craignit en se montrant inopinément de tomber aux mains de ses ennemis, et regarda par le vasistas grillé. Alors il vit en face de lui Cellini, ardent, furieux, acharné ; il comprit que messire Robert était perdu. Il ramassa la clef qui était à terre, ouvrit vivement la porte, et ne songeant qu’à la promesse qu’il avait faite à Colombe, il reçut, comme nous l’avons dit, dans l’épaule, le coup qui sans lui eût inévitablement transpercé le prévôt.
Nous avons vu quelle avait été la suite de cet événement. Benvenuto, désespéré, s’était jeté dans les bras d’Ascanio ; Hermann avait enfermé le prévôt dans la prison dont il sortait à l’instant même, et Jacques Aubry, juché sur le rempart, battait des ailes et chantait victoire.
La victoire, en effet, était complète ; les gens du prévôt, voyant leur maître prisonnier, n’essayèrent même pas de la disputer et mirent
266
bas les armes.
En conséquence les ouvriers entrèrent tous dans la cour du Grand-Nesle, désormais leur propriété, et fermèrent la porte derrière eux, laissant dehors les hoquetons et les sergents.
Quant à Benvenuto, il n’avait pris part à rien de ce qui s’était passé, il tenait toujours Ascanio dans ses bras, il lui avait ôté sa cotte de mailles, il lui avait déchiré son pourpoint, et il était enfin arrivé à la blessure, dont il étanchait le sang avec son mouchoir.
– Mon Ascanio, mon enfant, répétait-il sans cesse, blessé, blessé par moi ! que doit dire ta mère là-haut ? Pardon, Stéphana, pardon. Tu souffres ? réponds : Est-ce que ma main te fait mal ? Ce sang ne veut-il donc pas s’arrêter ? Un chirurgien, vite !... Quelqu’un n’ira-t-il donc pas me chercher un chirurgien ?
Jacques Aubry sortit en courant.
– Ce n’est rien, mon cher maître, ce n’est rien, répondit Ascanio, le bras seul a été touché. – Ne vous désolez pas ainsi, je vous répète que ce n’est
267
rien.
En effet, le chirurgien, amené cinq minutes après par Jacques Aubry, déclara que la blessure, quoique profonde, n’était pas dangereuse et commença de poser le premier appareil.
– Oh ! de quel poids vous me déchargez le cœur, monsieur le chirurgien ! dit Benvenuto Cellini.
– Mon cher enfant, je ne serai donc pas ton meurtrier ! Mais qu’as-tu donc, mon Ascanio ? ton pouls bat, le sang te monte au visage... Oh ! monsieur le chirurgien, il faut le transporter hors d’ici, c’est la fièvre qui le prend.
– Non, non, maître, dit Ascanio, au contraire, je me sens bien mieux. Oh ! laissez-moi, laissez-moi ici, je vous en supplie.
– Et mon père ? dit tout à coup derrière Benvenuto une voix qui le fit tressaillir ; qu’avez-vous fait de mon père ?
Benvenuto se retourna et vit Colombe pâle et immobile, cherchant le prévôt du regard en même temps qu’elle le demandait de la voix.
268
– Oh ! sain et sauf ! mademoiselle ; sain et sauf, grâce au ciel ! s’écria Ascanio.
– Grâce à ce pauvre enfant qui a reçu le coup qui lui était destiné, dit Benvenuto, car vous pouvez bien dire qu’il vous a sauvé la vie, ce brave, allez, monsieur le prévôt. – Eh bien ! où êtes-vous donc, messire Robert ? dit à son tour Cellini en cherchant des yeux messire Robert, dont il ne pouvait comprendre la disparition.
– Il être isi, maître, dit Hermann.
– Où cela, ici ?
– Isi, dans la betite brizon.
– Oh ! monsieur Benvenuto ! s’écria Colombe en s’élançant vers la remise et en faisant à la fois un geste de supplication et de reproche.
– Ouvrez, Hermann, dit Cellini.
Hermann ouvrit, et le prévôt parut sur le seuil, un peu humilié de sa mésaventure. Colombe se jeta dans ses bras.
– Oh ! mon père ! mon père ! s’écria-t-elle, n’êtes-vous pas blessé ? n’avez vous rien ? et tout en disant cela elle regardait Ascanio.
269
– Non, dit le prévôt de sa voix rude, non, grâce au ciel ! il ne m’est rien arrivé.
– Et... et... demanda en hésitant Colombe, est-il vrai, mon père, que ce soit ce jeune homme...
– Je ne puis nier qu’il ne soit arrivé à temps.
– Oui, oui, dit Cellini, pour recevoir le coup d’épée que je vous destinais, monsieur le prévôt. Oui, mademoiselle Colombe, oui, reprit Benvenuto, c’est à ce brave garçon que vous devez la vie de votre père, et si monsieur le prévôt ne le proclame pas hautement, non seulement c’est un menteur, mais encore c’est un ingrat.
– Il ne la paiera pas trop cher, j’espère du moins, répondit Colombe, rougissant de ce qu’elle osait dire.
– Oh ! mademoiselle ! s’écria Ascanio, je l’eusse payée de tout mon sang !
– Mais voyez donc, messire le prévôt, dit Cellini, quelle tendresse vous inspirez aux gens. Or çà, mon Ascanio pourrait s’affaiblir. Voici l’appareil posé, et il serait bon, ce me semble,
270
qu’il prît maintenant un peu de repos.
Ce que Benvenuto avait dit au prévôt du service que lui avait rendu le blessé était la vérité pure : or, comme toute vérité porte sa force en elle-même, le prévôt ne pouvait se dissimuler au fond du cœur qu’il devait la vie à Ascanio : il s’exécuta donc d’assez bonne grâce, et s’approchant du blessé :
– Jeune homme, dit-il, je mets à votre disposition un appartement dans mon hôtel.
– Dans votre hôtel, messire Robert ! dit en riant Benvenuto Cellini, dont la bonne humeur revenait à mesure qu’il cessait de craindre pour Ascanio ; dans votre hôtel ? Mais vous voulez donc absolument que la bagarre recommence ?
– Quoi ! s’écria le prévôt, vous prétendriez donc nous chasser, ma fille et moi ?
– Non pas vraiment, messire. Vous occupez le Petit-Nesle ; eh bien ! gardez le Petit-Nesle et vivons en bons voisins. Quant à nous, messire, trouvez bon qu’Ascanio s’installe tout de suite au Grand-Nesle, où nous viendrons le rejoindre dès
271
ce soir. Après cela, si vous aimez mieux la guerre...
– Oh ! mon père ! s’écria Colombe.
– Non ! la paix ! dit le prévôt.
– Il n’y a pas de paix sans conditions, monsieur le prévôt, dit Benvenuto. Faites-moi l’honneur de me suivre au Grand-Nesle ou l’amitié de me recevoir au Petit, et nous rédigerons notre traité.
– J’irai avec vous, monsieur, dit le prévôt.
– Accepté ! répondit Cellini.
– Mademoiselle, dit messire d’Estourville en s’adressant à sa fille, faites moi le plaisir de rentrer chez vous et d’y attendre mon retour.
Colombe, malgré le ton dont l’injonction était faite, présenta son front à baiser à son père, et saluant d’un regard qu’elle adressa à tout le monde, afin qu’Ascanio eût le droit d’en prendre sa part, elle se retira.
Ascanio la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle eût disparu. Puis, comme rien ne le retenait plus dans la cour, il demanda de lui-même à rentrer.
272
Hermann le prit alors sur ses deux bras, comme il eût fait d’un enfant, et le transporta au Grand-Nesle.
– Ma foi ! messire Robert, dit en se mettant à son tour en mouvement Benvenuto, qui avait de son côté suivi des yeux la jeune fille jusqu’au moment où elle avait disparu, ma foi ! vous avez eu grandement raison d’éloigner mon ex-prisonnier, et sur mon honneur, je vous remercie de la précaution : la présence de mademoiselle Colombe aurait pu, je vous le dis, nuire à mes intérêts, en me rendant trop faible, et me faire oublier que je suis un vainqueur, pour me rappeler seulement que je suis un artiste, c’est-à dire un amant de toute forme parfaite et de toute beauté divine.
Messire d’Estourville répondit au compliment par une grimace médiocrement gracieuse ; pourtant il suivit l’orfèvre sans témoigner ouvertement sa mauvaise humeur, mais en grommelant tout bas quelque sourde menace ; aussi Cellini, pour achever de le faire damner, le pria-t-il de faire avec lui le tour de sa nouvelle
273
demeure. L’invitation était faite avec tant de politesse, qu’il n’y avait pas moyen de refuser. Le prévôt, bon gré mal gré, suivit donc son voisin, qui ne lui fit grâce ni d’un coin du jardin, ni d’une chambre du château.
– Eh bien ! tout cela est superbe, dit Benvenuto quand ils eurent achevé la promenade que chacun d’eux avait accomplie avec un sentiment bien opposé. À présent, monsieur le prévôt, je conçois et j’excuse votre répugnance à quitter cet hôtel ; mais je n’ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le très bien venu quand vous voudrez comme aujourd’hui me faire l’honneur de visiter ma pauvre demeure.
– Vous oubliez, monsieur, que je n’y viens aujourd’hui que pour recevoir vos conditions et vous offrir les miennes. J’attends.
– Comment donc, messire Robert ! mais c’est moi qui suis à vos ordres. Si vous voulez me permettre de vous communiquer d’abord mes désirs, vous serez libre ensuite d’exprimer votre volonté.
– Parlez.
274
– Avant tout, la clause essentielle.
– Quelle est-elle ?
– La voici.
« Art. 1er. Messire Robert d’Estourville, prévôt de Paris, reconnaît les droits de Benvenuto Cellini à la propriété du Grand-Nesle, la lui abandonne librement, et y renonce à tout jamais pour lui et les siens. »
– Accepté, répondit le prévôt. Seulement s’il plaît au roi de vous reprendre ce qu’il m’a repris, et de donner à quelque autre ce qu’il vous a donné, il est bien entendu que je n’en suis pas responsable.
– Ouais ! dit Cellini, ceci doit cacher quelque mauvaise arrière-pensée, monsieur le prévôt. Mais, n’importe ; je saurai garder ce que j’ai conquis. Passons.
– À mon tour, dit le prévôt.
– C’est juste, reprit Cellini.
275
« Art. 2. Benvenuto Cellini s’engage à ne faire aucune tentative sur le Petit-Nesle, qui est et demeure la propriété de Robert d’Estourville ; il y a plus, il n’essaiera pas même d’y pénétrer comme voisin et sous apparence amicale. »
– Soit, dit Benvenuto, quoique la clause soit peu obligeante ; seulement, si l’on m’ouvre la porte, il est bien entendu que je ne serai pas assez impoli pour refuser d’entrer.
– Je donnerai des ordres en conséquence, répondit le prévôt. Passons.
– Je continue.
« Art. 3. La première cour située entre le Grand et le Petit-Nesle sera commune aux deux propriétés. »
– C’est trop juste, dit Benvenuto, et vous me rendez bien la justice de croire que si
276
mademoiselle Colombe veut sortir, je ne la retiendrai pas prisonnière.
– Oh ! soyez tranquille, ma fille entrera et sortira par une porte que je me charge de faire percer ; je veux seulement m’assurer un dégagement pour les carrosses et pour les voitures de charge.
– Est-ce tout ? demanda Benvenuto.
– Oui, répondit messire Robert. – À propos, ajouta-t-il, j’espère que vous me laisserez emporter mes meubles.
– C’est trop juste. Vos meubles sont à vous comme le Grand-Nesle est à moi... Maintenant, messire le prévôt, une dernière addition au traité, une addition toute bénévole.
– Parlez.
« Art. 4 et dernier. Messire Robert d’Estourville et Benvenuto Cellini déposent toute rancune, et conviennent entre eux d’une paix loyale et sincère. »
277
– Je le veux bien, dit le prévôt, mais en tant que cela ne m’oblige cependant pas à vous prêter secours et assistance contre ceux qui vous attaqueraient. Je consens à ne point vous nuire, mais je ne m’engage pas à vous être agréable.
– Quant à cela, monsieur le prévôt, vous savez parfaitement que je me défendrai bien seul, n’est-ce pas ? Donc, s’il n’y a que cette objection, ajouta Cellini en lui passant la plume, signez, monsieur le prévôt, signez.
– Je signe, dit le prévôt avec un soupir.
Le prévôt signa et chacun des contractants garda un double du traité.
Après quoi messire d’Estourville rentra dans le Petit-Nesle, car il avait hâte de gronder la pauvre Colombe sur sa sortie imprudente. Colombe baissa la tête et lui laissa tout dire sans entendre un seul mot de ses gronderies, car pendant tout le temps qu’elles durèrent, la jeune fille n’était préoccupée que d’un seul désir, celui de demander à son père des nouvelles d’Ascanio. Mais elle eut beau faire, le nom du beau blessé ne put, quelques efforts qu’elle fit, sortir de ses
278
lèvres.
Pendant que ces choses se passaient d’un côté du mur, de l’autre côté Catherine, qu’on était allée chercher, faisait son entrée au Grand-Nesle, et avec sa folie charmante se jetait dans les bras de Cellini, serrait la main d’Ascanio, félicitait Hermann, se moquait de Pagolo, riait, pleurait, chantait, interrogeait, tout cela ensemble ; c’est qu’aussi elle avait eu de terribles angoisses, le bruit des arquebusades était venu jusqu’à elle et avait bien des fois interrompu les prières. Mais enfin, tout allait bien, tout le monde, sauf quatre tués et trois blessés, s’était tiré à peu près sain et sauf de la bataille, et la gaieté de Scozzone ne fit défaut ni aux vainqueurs ni à la victoire.
Quand le brouhaha qu’avait excité l’arrivée de Catherine fut un peu calmé, Ascanio se souvint du motif qui avait amené l’écolier si à temps pour qu’il leur donnât un coup de main, et se tournant vers Benvenuto :
– Maître, dit-il, voici mon camarade Jacques Aubry, avec lequel je devais faire aujourd’hui une partie de paume. De bonne foi, je ne suis
279
guère en état d’être son partner, comme dit notre ami Hermann. Mais il nous a si vaillamment aidés, que j’ose vous prier de me remplacer.
– De tout mon cœur, dit Benvenuto, et vous n’avez qu’à vous bien tenir, maître Jacques Aubry.
– On tâchera, on tâchera, messire.
– Seulement, comme nous souperons ensuite, vous saurez que le vainqueur sera tenu de boire en soupant deux bouteilles de plus que le vaincu.
– Ce qui veut dire qu’on m’emportera de chez vous ivre mort, maître Benvenuto. Vive la joie ! cela me va. Ah ! diable ! et Simone qui m’attend ! Bah ! je l’ai bien attendue dimanche dernier ; ce sera son tour aujourd’hui, tant pis pour elle.
Et prenant balles et raquettes, tous deux s’élancèrent vers le jardin.
280
XI
Hiboux, pies et rossignols
Comme ce jour était le saint jour du dimanche, Benvenuto ne fit rien que jouer à la paume, se rafraîchir après avoir joué, et visiter sa nouvelle propriété ; mais dès le lendemain le déménagement commença, et grâce à l’aide de ses neuf compagnons, deux jours après il était opéré ; le troisième jour, Benvenuto s’était remis au travail aussi tranquillement que si rien ne s’était passé.
Quand le prévôt se vit définitivement battu, quand il apprit que l’atelier de Benvenuto, ouvriers et outils, était décidément installé au Grand-Nesle, sa rage le reprit, et il se mit à mâcher et à remâcher une vengeance. Il était au plus fort de ses dispositions rancunières quand le vicomte de Marmagne le surprit le matin même
281
du troisième jour, c’est-à-dire le mercredi. Marmagne n’avait garde de se refuser le triomphe de vanité qu’on aime à remporter sur les douleurs et les défaites de ses amis quand on est un lâche et un sot.
– Eh bien ! dit-il en abordant d’Estourville, je vous l’avais bien dit, mon cher prévôt.
– Ah ! c’est vous, vicomte. Bonjour, répondit d’Estourville.
– Eh bien ! avais-je raison, maintenant ?
– Hélas ! oui. Vous allez bien ?
– Je n’ai rien à me reprocher du moins dans cette maudite affaire : je vous ai assez averti.
– Est-ce que le roi est de retour au Louvre ?
– Chanson ! disiez-vous : un ouvrier, un homme de rien, il ferait beau voir ! Vous avez vu, mon pauvre ami.
– Je vous demande si Sa Majesté est revenue de Fontainebleau.
– Oui, et elle a regretté vivement de n’avoir pas été arrivée à Paris dimanche, pour assister
282
d’une de ses tours du Louvre à la victoire de son argentier sur son prévôt.
– Qu’est-ce qu’on dit à la cour ?
– Mais on dit que vous avez été complètement repoussé !
– Hum ! hum ! fit le prévôt, que ce dialogue à bâtons rompus commençait à impatienter fort.
– Comme cela, il vous a donc bien ignominieusement battu ? continua Marmagne.
– Mais...
– Il vous a tué deux hommes, n’est-ce pas ?
– Je le crois.
– Si vous voulez les remplacer, j’ai à votre service deux braves, deux Italiens, deux spadassins consommés ; ils se feront payer un peu cher, mais ce sont des hommes sûrs. Si vous les aviez eus, les choses se seraient peut être passées autrement.
– Nous verrons ; je ne dis pas non. Si ce n’est pour moi, ce sera du moins pour mon gendre le comte d’Orbec.
283
– Cependant, quoi qu’on en dît, je n’ai jamais pu croire que ce Benvenuto vous eût personnellement bâtonné.
– Qui a dit cela ?
– Tout le monde. Les uns s’indignent comme je fais, les autres rient comme a fait le roi.
– Assez ! on n’est pas à la fin.
– Aussi, vous aviez tort de vous commettre avec ce manant ; et pourquoi ! pour un vil intérêt.
– C’est pour l’honneur que je combattrai maintenant.
– S’il s’était agi d’une maîtresse, passe ; vous auriez pu à la rigueur tirer l’épée contre de pareils gens, mais pour un logement...
– L’hôtel de Nesle est un logement de prince.
– D’accord, mais pour un logement de prince s’exposer à un châtiment de goujat !
– Oh ! une idée, Marmagne, dit le prévôt poussé à bout. Parbleu ! vous m’êtes si dévoué que je veux à mon tour vous rendre un service d’ami, et je suis ravi d’en avoir justement
284
l’occasion. Comme noble et comme secrétaire du roi, vous êtes vraiment bien mal situé rue de la Huchette, cher vicomte. Or, j’avais dernièrement demandé pour un ami à la duchesse d’Étampes, qui n’a rien à me refuser, vous le savez, un logement dans un des hôtels du roi, au choix de cet ami. J’avais, et non sans peine, obtenu la chose, mais il se trouve que mon protégé est, pour affaires, impérieusement appelé en Espagne. J’ai donc à ma disposition des lettres du roi qui donnent ce droit de logis. Je ne puis en user pour moi, en voulez-vous ? Je serai heureux de reconnaître ainsi vos bons services et votre franche amitié.
– Cher d’Estourville, quel service vous me rendez là ! Il est vrai que je suis bien mal logé, et que vingt fois je m’en suis plaint au roi.
– J’y mets une condition.
– Laquelle ?
– C’est que puisque le choix vous appartient entre les hôtels royaux, vous choisirez...
– Achevez, j’attends.
285
– L’hôtel de Nesle.
– Ah ! ah ! c’était un piège.
– Pas du tout, et en preuve, voici le brevet dûment signé de Sa Majesté, avec les blancs nécessaires pour les noms du postulant et la désignation de l’hôtel. Or, j’écris l’hôtel du Grand-Nesle et je vous laisse libre d’écrire les noms que vous voudrez.
– Mais ce damné Benvenuto ?
– N’est pas le moins du monde sur ses gardes, rassuré qu’il est par un traité signé entre nous. Celui qui voudra entrer trouvera les portes ouvertes, et s’il entre un dimanche, il trouvera les salles vides. D’ailleurs, il ne s’agit pas de chasser Benvenuto, mais de partager avec lui le Grand-Nesle, qui est assez grand pour contenir trois ou quatre familles. Benvenuto entendra raison. – Eh bien ! que faites-vous ?
– J’écris mes noms et titres au bout du brevet. Vous voyez ?
– Prenez garde pourtant, car le Benvenuto est peut-être plus redoutable que vous ne croyez.
286
– Bon ! je vais retenir mes deux spadassins et nous le surprendrons un dimanche.
– Quoi ! vous commettre avec un manant pour un vil intérêt !
– Un vainqueur a toujours raison, et puis je venge un ami.
– Alors, bonne chance ; je vous ai averti, Marmagne.
– Merci deux fois alors : une fois du cadeau et une fois de l’avis.
Et Marmagne, enchanté, mit son brevet dans sa poche et partit en toute hâte pour retenir les deux spadassins.
– C’est bien, dit en se frottant les mains et en le suivant des yeux messire d’Estourville. Va, vicomte, et de deux choses l’une, ou tu me vengeras de la victoire de Benvenuto, ou Benvenuto me vengera de tes sarcasmes ; dans tous les cas la chance est pour moi. Je fais ennemis mes ennemis, qu’ils se battent, qu’ils se tuent, j’applaudirai à tous les coups, car tous les coups me feront plaisir.
287
Tandis que la haine du prévôt menace les habitants du Grand-Nesle, traversons la Seine et voyons un peu dans quelles dispositions ceux-ci en attendent les effets. Benvenuto, dans la confiance et la tranquillité de la force, s’était remis paisiblement, comme nous l’avons dit, à l’œuvre sans se douter ni se soucier de la rancune de messire d’Estourville. Voici quel était l’emploi de ses journées : il se levait avec le jour, se rendait à une petite chambre solitaire qu’il avait découverte dans le jardin, au-dessus de la fonderie, et dont une fenêtre donnait obliquement sur le parterre du Petit-Nesle. Là, il modelait une petite statue d’Hébé. Après le dîner, c’est-à-dire à une heure après midi, il faisait un tour à l’atelier, où il exécutait son Jupiter ; le soir, pour se délasser, il faisait une partie de paume ou un tour de promenade. Voici maintenant quel était l’emploi de la journée de Catherine : elle tournait, cousait, vivait, chantait, se trouvait bien plus à l’aise au Grand-Nesle qu’à l’hôtel du cardinal de Ferrare. Pour Ascanio, à qui sa blessure ne permettait pas de se remettre à l’ouvrage, malgré l’activité de son esprit, il ne s’ennuyait pas, il
288
rêvait.
Si maintenant, profitant du privilège usurpé par les voleurs de passer par-dessus les murs, nous entrons dans le Petit-Nesle, voici ce que nous y voyons. D’abord, dans sa chambre, Colombe, rêveuse comme Ascanio ; qu’on nous permette pour le moment de nous en tenir là. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que les rêves d’Ascanio sont couleur de rose et ceux de la pauvre Colombe sombres comme la nuit. Et puis voici dame Perrine qui sort pour aller à la provision, et il nous faut, si vous voulez bien, la suivre un instant.
Depuis bien longtemps, ce nous semble, nous avons perdu de vue la bonne dame ; il faut dire aussi que la bravoure n’étant pas précisément sa vertu dominante, elle s’était, au milieu des périlleuses rencontres que nous avons narrées, volontairement effacée et tenue dans l’ombre : mais la paix recommençant à fleurir, les roses de ses joues avaient refleuri en même temps, et comme Benvenuto avait repris son œuvre d’artiste, elle avait paisiblement repris, elle, sa
289
joyeuse humeur, son bavardage, sa curiosité de commère, en un mot l’exercice de toutes les qualités domestiques.
Dame Perrine allant donc à la provision était obligée de traverser la cour commune aux deux propriétés, car la porte nouvelle du Petit-Nesle n’était pas percée encore. Or, et par le plus grand hasard du monde, il se trouva que Ruperta, la vieille servante de Benvenuto, sortait précisément à la même minute pour aller chercher le dîner de son maître. Ces deux estimables personnes étaient bien trop dignes l’une de l’autre pour entrer dans les inimitiés de leurs patrons. Elles firent donc route ensemble avec le plus touchant accord, et comme le chemin est moins long de moitié quand on cause, elles causèrent.
Ruperta commença par s’informer auprès de dame Perrine du prix des denrées et du nom des marchands du quartier, puis elles passèrent à des sujets de conversation plus intimes et plus intéressants.
– Votre maître est donc un bien terrible homme ? demanda dame Perrine.
290
– Lui ! quand vous ne l’offensez pas, il est doux comme un Jésus ; pourtant, dame ! quand on ne fait pas ce qu’il désire, je dois convenir qu’il n’est pas facile ; il aime beaucoup, mais beaucoup à ce qu’on fasse ce qu’il veut. C’est sa manie, et du moment qu’il s’est mis quelque chose dans la tête, les cinq cent mille diables de l’enfer ne le lui ôteraient pas ; d’ailleurs on le mène comme un enfant si on fait semblant de lui obéir, et il est même très agréable de paroles. Il faut l’entendre me dire : « Dame Ruperta (il m’appelle Ruperta, dans sa prononciation étrangère, quoique de mon vrai nom je m’appelle Ruperte, pour vous servir) dame Ruperta, voilà un excellent gigot rôti à point ; dame Ruperta, vos fèves sont assaisonnées d’une triomphante façon ; dame Ruperta, je vous regarde comme la reine des gouvernantes », et tout cela avec tant d’aménité que j’en suis pénétrée.
– À la bonne heure ! Mais il tue les gens, à ce qu’on dit.
– Oh ! oui, quand on le contrarie, il tue très bien. C’est un usage de son pays ; mais ce n’est
291
jamais que lorsqu’on l’attaque et uniquement pour se défendre. Du reste, il est très gai et très avenant.
– Je ne l’ai jamais vu, moi. Il a des cheveux rouges, n’est-il pas vrai ?
– Non pas, vraiment. Il les a noirs comme vous et moi, c’est-à-dire comme je les avais. Ah ! vous ne l’avez jamais vu ? eh bien ! venez m’emprunter quelque chose sans faire semblant de rien, et je vous le montrerai. C’est un bel homme, et qui ferait un superbe archer.
– À propos de bel homme, et ce gentil cavalier comment va-t-il aujourd’hui ? Vous savez, notre blessé, ce jeune apprenti de bonne mine qui a reçu un si terrible coup pour sauver la vie à M. le prévôt ?
– Ascanio ? Vous le connaissez donc, lui ?
– Si je le connais ! Il a promis à ma maîtresse Colombe et à moi de nous faire voir de ses bijoux. Rappelez-le-lui, s’il vous plaît, ma chère dame. Mais tout cela ne me donne pas de ses nouvelles, et Colombe sera si contente de savoir
292
que le sauveur de son père est hors de danger.
– Oh ! vous pouvez lui dire qu’il va très bien. Il s’est même levé tout à l’heure. Seulement, le chirurgien lui a défendu de sortir de sa chambre, et cependant cela lui ferait grand bien de prendre un peu l’air. Mais par ce soleil ardent c’est impossible. Votre jardin du Grand-Nesle est un véritable désert. Pas un coin d’ombre ; des orties et des ronces pour tout légume, et quatre ou cinq arbres sans feuilles pour toute verdure. C’est vaste, mais de bien peu d’agrément pour la promenade. Notre maître s’en console avec le jeu de paume ; mais mon pauvre Ascanio n’est guère en état de renvoyer une balle, et doit s’ennuyer à périr. Il est si vif, ce cher garçon, j’en parle comme ça parce que c’est mon favori, vu qu’il est toujours poli avec les gens d’âge. Ce n’est pas comme cet ours de Pagolo ou cette étourdie de Catherine.
– Et vous dites donc que ce pauvre jeune homme...
– Doit se manger l’âme d’être cloué des journées entières dans sa chambre sur un fauteuil.
293
– Mais, mon Dieu ! reprit la charitable dame Perrine, dites-lui donc à ce pauvre jeune homme, de venir au Petit-Nesle, où il y a de si beaux ombrages. Je lui ouvrirai bien volontiers la porte, moi, quoique messire le prévôt l’ait expressément défendu. Mais bah ! pour faire du bien à son sauveur c’est vertu que de lui désobéir ; et puis vous parlez d’ennui ! c’est nous qui en desséchons. Le gentil apprenti nous distraira, il nous dira des histoires de son pays d’Italie, il nous montrera des colliers et des bracelets, il jasera avec Colombe. Les jeunes gens ça aime à se voir, à bavarder ensemble, et ça périt dans la solitude. Ainsi, c’est convenu, dites-lui, à votre Benjamin, qu’il est libre de venir se promener tant qu’il voudra, pourvu qu’il vienne seul ou, bien entendu, avec vous, dame Ruperte, qui lui donnerez le bras. Frappez quatre coups, les trois premiers doucement et le dernier plus fort : je saurai ce que cela signifie et je viendrai vous ouvrir.
– Merci pour Ascanio et pour moi ; je ne manquerai pas de lui faire part de votre offre complaisante, et il ne manquera pas d’en profiter.
294
– Allons, je m’en réjouis, dame Ruperte.
– Au revoir, dame Perrine ! Ravie d’avoir fait connaissance avec une aussi aimable personne.
– Je vous en offre autant, dame Ruperte.
Les deux commères se firent une profonde révérence et se séparèrent enchantées l’une de l’autre.
Les jardins du Séjour de Nesle étaient en effet, comme elle l’avait dit, arides et brûlés comme une bruyère d’un côté, frais et ombreux comme une forêt de l’autre. L’avarice du prévôt avait laissé inculte le jardin du Grand-Nesle, qui eût trop coûté à entretenir, et il n’était pas assez sûr de ses titres de propriétaire pour renouveler au profit de son successeur peut-être les arbres qu’il s’était hâté de couper à son entrée en jouissance. La présence de sa fille au Petit-Nesle l’avait engagé à y laisser les ombrages et les bosquets, seule récréation qui dût rester à la pauvre enfant. Raimbault et ses deux aides suffisaient à entretenir et même à embellir le jardin de Colombe.
295
Il était fort bien planté et divisé. Au fond le potager, royaume de dame Perrine ; puis, le long des murs du Grand-Nesle, le parterre où Colombe cultivait des fleurs, et que dame Perrine nommait l’allée du Matin, parce que les rayons du soleil levant y donnaient, et que c’était au soleil levant d’ordinaire que Colombe arrosait ses marguerites et ses roses. Notons en passant, que de la chambre située au-dessus de la fonderie, dans le Grand-Nesle, on pouvait sans être vu ne pas perdre un seul mouvement de la jolie jardinière. Il y avait encore, toujours suivant les divisions géographiques de dame Perrine, l’allée du Midi, terminée par un bosquet où Colombe aimait à aller lire ou broder pendant la chaleur du jour. À l’autre extrémité du jardin, l’allée du Soir, plantée d’une triple rangée de tilleuls qui y entretenaient une fraîcheur charmante, et choisie par Colombe pour ses promenades d’après souper.
C’était cette allée que dame Perrine avait jugée très propre à favoriser le rétablissement et à hâter la convalescence d’Ascanio blessé. Néanmoins elle s’était bien gardée d’instruire
296
Colombe de ses intentions charitables. Celle-ci, trop docile aux ordres de son père, eût peut-être refusé de prêter les mains à la désobéissance de sa gouvernante. Et que penserait alors dame Ruperte de l’autorité et du crédit de sa voisine ? Non, puisqu’elle s’était avancée, peut-être un peu à la légère, il fallait aller jusqu’au bout. Et la bonne dame était vraiment bien excusable quand on pense qu’elle n’avait, depuis le matin jusqu’au soir que Colombe à qui elle pût adresser la parole ; encore le plus souvent Colombe, absorbée dans ses réflexions, ne lui répondait pas.
On comprend quels furent les transports d’Ascanio quand il apprit que son paradis lui était ouvert et de quelles bénédictions il combla Ruperte. Il voulut sur-le-champ profiter de son bonheur, et Ruperte eut toutes les peines du monde à lui persuader qu’il devait au moins attendre jusqu’au soir. Tout lui disait, d’ailleurs, de croire que Colombe avait autorisé l’offre de dame Perrine, et cette pensée le rendait fou de joie. Aussi, avec quelle impatience, mêlée je ne sais de quel effroi, il compta les heures trop lentes. Enfin, enfin, cinq heures sonnent. Les
297
ouvriers partirent ; Benvenuto était depuis midi hors de l’atelier : on croyait qu’il était allé au Louvre.
Alors Ruperte dit solennellement à l’apprenti, qui la regardait comme elle ne s’était pas vu regarder depuis longtemps :
– Et maintenant que l’heure est sonnée, suivez-moi, jeune homme. Et traversant la cour avec Ascanio, elle alla frapper quatre coups à la porte du Petit-Nesle.
– Ne rapportez rien de ceci au maître, ma bonne Ruperte, dit Ascanio, qui savait Cellini assez railleur et fort peu croyant à l’endroit de l’amour, et qui ne voulait pas voir profaner par des quolibets sa chaste passion.
Ruperte allait s’informer du motif d’une discrétion qui lui coûtait toujours quand la porte s’ouvrit et dame Perrine parut.
– Entrez, beau jouvenceau, dit-elle. Comment vous trouvez-vous ? La pâleur lui sied, voyez donc, c’est un plaisir. Venez aussi, dame Ruperte ; prenez l’allée à gauche, jeune homme.
298
Colombe va descendre au jardin, c’est l’heure de sa promenade, et tâchez que je ne sois pas trop grondée pour vous avoir introduit ici.
– Comment ! s’écria Ascanio, mademoiselle Colombe ne sait donc pas...
– Ah bien oui ! Est-ce qu’elle aurait consenti à désobéir à son père ? Je l’ai élevée dans des principes ! J’ai désobéi pour deux, moi. Ma foi ! tant pis ; on ne peut pas toujours vivre comme des recluses non plus. Raimbault ne verra rien, ou s’il voit, j’ai les moyens de le faire taire, et au pis, j’ai tenu tête plus d’une fois à messire le prévôt, da !
Sur le compte de son maître, dame Perrine était fort verbeuse, mais Ruperte la suivit seule dans ses confidences. Ascanio était debout et n’écoutait que les battements de son cœur.
Pourtant il entendit ces mots que dame Perrine lui jetait en s’éloignant : – Voici l’allée où Colombe se promène tous les soirs, et elle va venir sans doute. Vous voyez que le soleil ne vous y atteindra pas, mon gentil malade.
299
Ascanio fit un signe de remerciement, s’avança de quelques pas, pour retomber dans ses rêveries et dans les molles pensées d’une attente pleine d’anxiété et d’impatience.
Cependant il entendit encore ces paroles que dame Perrine disait en passant à dame Ruperte :
– Voici le banc favori de Colombe.
Et laissant les deux commères continuer leur promenade et leur causerie, il s’assit doucement sans rien dire sur ce banc sacré.
Que voulait-il ? où tendait-il ? Il l’ignorait lui-même. Il cherchait Colombe parce qu’elle était jeune et belle, et qu’il était jeune et beau. De pensée ambitieuse, il n’en concevait pas. Se rapprocher d’elle, c’était la seule idée qu’il eût dans la tête ; le reste, à la grâce de Dieu ! ou plutôt il ne prévoyait pas de si loin. Il n’y a pas de demain en amour.
Colombe, de son côté, avait plus d’une fois songé malgré elle au jeune étranger qui lui était apparu dans sa solitude comme Gabriel à Marie. Le revoir avait été dès le premier jour le secret
300
désir de cette enfant jusque-là sans désir. Mais, livrée par un père à la tutelle de sa propre sagesse, elle était trop généreuse pour ne pas exercer sur elle-même cette sévérité dont les âmes nobles ne se croient dispensées que lorsqu’on enchaîne leur libre arbitre. Elle écartait donc courageusement sa pensée d’Ascanio, mais cette pensée obstinée franchissait le triple rempart élevé par Colombe autour de son cœur plus aisément qu’Ascanio lui-même n’avait franchi les murailles du Grand-Nesle. Aussi les trois ou quatre jours qui venaient de s’écouler, Colombe les avait-elle passés dans des alternatives étranges : c’était la crainte de ne pas revoir Ascanio, c’était l’effroi de se retrouver en face de lui. Sa seule consolation, c’était de rêver pendant son travail ou ses promenades. La journée elle s’enfermait, au grand désespoir de dame Perrine, réduite dès lors à un monologue éternel dans l’abîme de sa pensée. Et puis dès que la grande chaleur du jour était passée, elle venait dans cette fraîche et sombre allée baptisée par dame Perrine du nom poétique d’allée du Soir ; et là, assise sur le banc où s’était assis Ascanio, elle laissait
301
tomber la nuit, se lever les étoiles, écoutant et répondant à ses propres pensées, jusqu’à ce que dame Perrine vînt la prévenir qu’il était temps de se retirer.
Aussi, à l’heure habituelle, le jeune homme vit tout à coup apparaître, au détour de l’allée dans laquelle il était assis, Colombe, un livre à la main. Elle lisait la Vie des Saints, dangereux roman de foi et d’amour, qui prépare peut-être aux cruelles souffrances de la vie, mais non, à coup sûr, aux froides réalités du monde. Colombe ne vit pas d’abord Ascanio, mais en apercevant une femme étrangère auprès de dame Perrine, elle fit un mouvement de surprise. En ce moment décisif, dame Perrine, comme un général déterminé, se jeta hardiment au cœur de la question.
– Chère Colombe, dit-elle, je vous sais si bonne que je n’ai pas cru avoir besoin de votre autorisation pour permettre de venir prendre l’air sous ces ombrages à un pauvre blessé qui a été frappé pour votre père. Vous savez qu’il n’y a pas d’ombre au Grand-Nesle, et le chirurgien ne répondait de la vie de ce jeune homme que s’il
302
pouvait se promener une heure tous les jours.
Pendant qu’elle débitait ce pieux mais gros mensonge, Colombe avait de loin jeté les yeux sur Ascanio, et une vive rougeur avait subitement coloré ses joues. Pour l’apprenti, en présence de Colombe qui s’avançait, il n’avait trouvé la force que de se lever.
– Ce n’est pas mon autorisation, dame Perrine, qui était nécessaire, dit enfin la jeune fille, c’était celle de mon père.
En disant cela avec tristesse mais avec fermeté, Colombe était arrivée jusqu’au banc de pierre où était assis Ascanio. Celui-ci l’entendit, et joignant les mains :
– Pardon, madame, dit-il, je croyais... j’espérais... que votre bonne grâce avait ratifié l’offre obligeante de dame Perrine ; mais du moment qu’il n’en est pas ainsi, continua-t-il avec une douceur mêlée de fierté, je vous supplie d’excuser ma hardiesse involontaire et je me retire.
– Mais ce n’est pas moi, reprit vivement
303
Colombe émue. Je ne suis pas maîtresse. Restez pour aujourd’hui du moins, quand même la défense de mon père s’étendrait à celui qui l’a sauvé ; restez, monsieur, ne fût-ce que pour accepter mes remerciements.
– Oh ! madame, murmura Ascanio, c’est moi qui vous remercie du fond de mon cœur. Mais en restant ne vais-je pas troubler votre promenade ? D’ailleurs la place que j’ai prise est mal choisie.
– Nullement, reprit Colombe en s’asseyant machinalement et sans y faire attention, tant elle était troublée, à l’autre extrémité du banc de pierre.
En ce moment dame Perrine, qui était là debout et n’avait pas bougé depuis la mortifiante semonce de Colombe, embarrassée à la fin de son attitude immobile et du silence de sa jeune maîtresse, prit le bras de dame Ruperte, et s’éloigna doucement.
Les deux jeunes gens restèrent seuls.
Colombe, qui avait les yeux fixés sur son livre, ne s’aperçut pas d’abord du départ de sa
304
gouvernante, et pourtant elle ne lisait pas, car elle avait un nuage devant les yeux. Elle était encore exaltée, étourdie. Tout ce qu’elle pouvait faire comme d’instinct, c’était de dissimuler son agitation et de comprimer les battements précipités de son cœur. Ascanio, lui aussi, était éperdu, et avait éprouvé une douleur si vive en voyant que Colombe voulait le renvoyer, puis une joie si folle quand il avait cru s’apercevoir du trouble de sa bien-aimée, que toutes ces subites émotions, dans l’état de faiblesse où il se trouvait, l’avaient à la fois transporté et anéanti. Il était comme évanoui, et pourtant ses pensées couraient et se succédaient avec une puissance et une rapidité singulières. – Elle me méprise ! Elle m’aime ! se disait-il tour à tour. Il regardait Colombe muette et immobile, et des larmes coulaient sans qu’il les sentît sur ses joues. Cependant, au-dessus de leurs têtes, un oiseau chantait dans les branches. Le vent agitait à peine les feuilles. À l’église des Augustins, l’angelus du soir tintait doucement dans l’air paisible. Jamais soirée de juillet ne fut plus calme et plus silencieuse. C’était un de ces moments solennels
305
où l’âme entre dans une nouvelle sphère, qui renferment vingt ans dans une minute, et dont on se souvient toute la vie. Ces deux beaux enfants, si bien faits l’un pour l’autre et qui s’appartenaient si bien d’avance, n’avaient qu’à étendre leurs mains pour les unir, et il semblait qu’il y eût entre eux un abîme.
Au bout de quelques instants, Colombe releva la tête.
– Vous pleurez ! s’écria-t-elle avec un élan plus fort que sa volonté.
– Je ne pleure pas, répondit Ascanio en se laissant tomber sur le banc ; mais portant les mains à sa figure, il les retira mouillées de larmes. C’est vrai, dit-il, je pleure.
– Pourquoi ? qu’avez-vous ? Je vais appeler quelqu’un. Souffrez-vous ?
– Je souffre d’une pensée.
– Et laquelle ?
– Je me dis qu’il eût peut-être mieux valu pour moi de mourir l’autre jour.
– Mourir ! Quel âge avez-vous donc pour
306
parler ainsi de mourir ?
– Dix-neuf ans ; mais l’âge du malheur devrait être l’âge de la mort !
– Et vos parents qui pleureraient à leur tour ! continua Colombe avide à son insu de pénétrer dans le passé de cette vie dont elle sentait confusément que tout l’avenir serait à elle.
– Je suis sans mère et sans père, et nul ne me pleurerait, si ce n’est mon maître Benvenuto.
– Pauvre orphelin !
– Oui, bien orphelin, allez ! Mon père ne m’a jamais aimé, et j’ai perdu ma mère à dix ans, quand j’allais comprendre son amour et le lui rendre. Mon père !... Mais de quoi vais-je vous parler, et qu’est-ce que cela vous fait, mon père et ma mère, à vous ?
– Oh ! si. Continuez, Ascanio.
– Saints du ciel ! vous vous rappelez mon nom.
– Continuez, continuez, murmura Colombe en cachant à son tour la rougeur de son front dans ses deux mains.
307
– Mon père donc était orfèvre, et ma bonne mère était elle-même la fille d’un orfèvre de Florence appelé Raphaël del Moro, d’une noble famille italienne ; car en Italie, dans nos républiques, le travail ne déshonore pas, et vous verriez plus d’un ancien et illustre nom sur l’enseigne d’une boutique. Ainsi, mon maître Cellini par exemple, est noble comme le roi de France, si ce n’est encore davantage. Raphaël del Moro, qui était pauvre, maria sa fille Stéphana malgré elle à un confrère presque du même âge que lui, mais qui était riche. Hélas ! ma mère et Benvenuto Cellini s’étaient aimés, mais tous deux étaient sans fortune. Benvenuto courait le monde pour se faire un nom et gagner de l’or. Il était loin : il ne put s’opposer à cette union. Gismondo Gaddi, c’était le nom de mon père, quoiqu’il n’eût jamais su qu’elle en aimait un autre, se mit hélas à haïr sa femme parce que sa femme ne l’aimait pas. C’était un homme violent et jaloux, mon père. Qu’il me pardonne si je l’accuse, mais la justice des enfants a une mémoire implacable. Bien souvent ma mère chercha contre ses brutalités près de mon berceau
308
un asile qu’il ne respectait pas toujours. Parfois il la frappait, pardonnez-lui, mon Dieu ! tandis qu’elle me tenait dans ses bras, et à chaque coup, pour le moins sentir, ma mère me donnait un baiser. Oh ! je me souviens à la fois, par un double retentissement de mon cœur, des coups que recevait ma mère et des baisers qu’elle me donnait.
Le Seigneur, qui est juste, atteignit mon père dans ce qu’il avait de plus cher au monde, dans sa richesse. Plusieurs banqueroutes l’accablèrent coup sur coup. Il mourut de douleur parce qu’il n’avait plus d’argent, et ma mère, quelques jours après, mourut parce qu’elle croyait n’être plus aimée.
Je restai seul au monde. Les créanciers de mon père vinrent saisir tout ce qu’il laissait, et en furetant partout pour voir s’ils n’oubliaient rien, ils ne virent pas un petit enfant qui pleurait. Une ancienne servante qui m’aimait me nourrit deux jours par charité, mais la vieille femme vivait de charité elle-même, et n’avait pas trop de pain pour elle.
309
Elle ne savait que faire de moi, quand un homme couvert de poussière entra dans la chambre, me prit dans ses bras, m’embrassa en pleurant, et après avoir donné quelque argent à la bonne vieille, m’emmena avec lui. C’était Benvenuto Cellini, qui était venu de Rome à Florence exprès pour me chercher. Il m’aima, m’instruisit dans son art, me garda toujours auprès de lui, et je vous le dis, lui seul pleurerait ma mort.
Colombe avait écouté, la tête baissée et le cœur serré, l’histoire de cet orphelin qui, pour l’isolement, était son histoire, et la vie de cette pauvre mère qui serait peut-être un jour sa vie ; car elle aussi elle devait épouser par contrainte un homme qui la haïrait parce qu’elle ne l’aimerait pas.