Asile du Nord Tome 1 - Camille
Partie 1
Seuls les soirs d’Halloween et les vendredis 13 lui permettent de vivre sa passion au grand jour. Mais ce vendredi, c’est spécial, car les filles ont décidé d’organiser un party de peur… même si ce n’est pas un vendredi 13! Au programme: souper pizza entre copines, visionnement du film
L’exorciste1 (un classique), partie de Ouija (un autre classique) et toutes sortes d’histoires de peur, qu’elles se raconteront autour d’une chandelle maladroitement placée au centre de la table pour créer de l’ambiance. C’est toujours Camille qui a les meilleures histoires, comme si elle connaissait tout ce qui s’est passé d’étrange dans cette ville depuis sa fondation!
La soirée se déroulera chez Sophie. En fait, toutes les soirées se passent chez Sophie, puisque ses parents n’ont jamais d’objection à ce qu’elle invite des amis, filles comme garçons, fête ou pas!
Bien installée sur le plancher de sa chambre, Camille termine sa table de
Ouija2 faite maison avant de se rendre chez son amie. Elle prend une vieille boîte de carton qu’elle découpe grossièrement et, avec un crayon noir, elle y inscrit les lettres de l’alphabet et les chiffres de zéro à neuf. Tout en bas, elle écrit les mots «oui», «non» et «au revoir», comme elle l’a vu faire sur Internet. Ne lui reste plus qu’à trouver un objet pour fabriquer la planchette, L’opinion de Camille à ce sujet est nuancée. Elle aime bien sa petite ville, où tous les enfants circulent librement dans les rues dès leurs premiers pas. Mais d’un autre côté, elle voudrait qu’il y ait plus d’action! Quand elle regarde le bulletin de nouvelles de la région à la télévision, elle a l’impression que tout se passe toujours ailleurs: les émissions, les galas, les spectacles! Chez elle, il n’y a que les accidents de la route et les soupers spaghetti qui attirent l’attention… Camille sait qu’elle quittera sa ville natale pour aller vive à Montréal l’été prochain, après sa cinquième secondaire. Parce qu’étudier dans le domaine du cinéma en Abitibi, c’est comme étudier la foresterie dans le désert… Mais pour le moment, septembre vient à peine de se terminer et elle est bien loin, la fin de l’année!
Un petit caillou rebondit sur la fenêtre. Camille se lève: c’est le signal du départ. Elle saisit son sac à dos, y range sa table de Ouija, descend le petit escalier, salue son père et saute sur son vélo pour rejoindre son amie. Tout en pédalant, Virginie annonce à Camille:
— Les gars ont dit qu’ils viendraient peut-être
faire un tour ce soir!
Vic? Non! C’est encore pire! Camille sera gênée avec Victor. Amoureuse de lui depuis toujours, elle ne lui a pourtant jamais révélé ses sentiments. Elle ne se les avoue pas à elle-même non plus, d’ailleurs. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que Victor l’aime tout autant. Donc, pour assouvir leur besoin l’un de l’autre, Roméo et Juliette se cachent derrière une prétendue amitié, et ils sont bien les seuls à ne pas remarquer l’amour dans le regard de l’autre!
Mais en cette soirée de soirée de peur, bien que Victor soit son «meilleur ami», Camille n’a nullement envie de le voir! Heureusement pour elle, à leur arrivée, les deux amies sont accueillies par Sophie et Geneviève; aucun garçon à l’horizon. Une bonne chose!
Ce qui est bien chez Sophie, c’est qu’elle est enfant unique et qu’elle a tout le sous-sol pour elle, avec sa propre entrée indépendante! Ses parents ne sont presque jamais là, ce qui transforme le sous-sol de Sophie en un endroit parfait pour les partys, les soirées de filles ou le cinéma maison, pendant lequel les amoureux peuvent s’embrasser plus qu’ils ne regardent le film…
Peu de temps après leur arrivée, les filles s’installent devant la télé, pizza à la main, le film L’exorciste dans le lecteur DVD. Camille connaît si bien
— Je vais peut-être arriver à communiquer
avec ma mère!
La mère biologique de Camille est décédée dans un accident de voiture (enfin, c’est ce qu’on lui a raconté) alors que Camille n’était encore qu’un bébé. Le désir de connaître sa vraie mère l’habite depuis très longtemps. Elle avait quatre ans quand son père s’est remis en couple avec une femme malheureusement infertile: Nicole. Même si Camille ne l’a jamais appelée maman, elle la considère comme telle. Enfant unique, Camille ne peut compter que sur son chat obèse complètement antisocial pour combler son besoin d’avoir une véritable fratrie.
Geneviève, plutôt sceptique, l’interroge:
— Tu penses vraiment que ce truc-là va te
permettre de communiquer avec ta mère? Et
tu vas lui dire quoi?
— Ouais, je connais! C’est vrai que c’est bon!
Et puis, de toute façon, ma pisse serait
meilleure que de la bière…
Les filles s’esclaffent; Geneviève, la pince-sans-rire redoutable, reste sans émotion. Il n’y a que ses amies proches qui ne ressentent pas de malaise devant ses supposées blagues, dont elle ne rit d’ailleurs jamais elle-même.
Camille n’est pas certaine que ce soit une bonne idée de boire avant de communiquer avec les morts. Mais il semblerait qu’elle soit la seule à espérer que le Ouija soit plus qu’un simple jeu. Elle se laisse quand même tenter. Une ou deux coupes de vin plus tard, les quatre filles ont les doigts posés sur le couvercle de beurre d’arachides déguisé.
Les yeux fermés, Camille commence:
— Esprit, esprit, es-tu là?
Ses trois comparses pouffent de rire (même Geneviève, cette fois).
Geneviève est sceptique:
— Naaah… Qui fait bouger la planchette?
Camille essaie de détourner l’attention:
— Arrête, Gen, ça fonctionne pour vrai! Allez!
On lui pose une question!
Sophie enchaîne:
— Esprit, veux-tu une coupe de vin?
Toutes éclatent de rire, sauf Camille, qui cherche une question flippante pour captiver ses amies. Elle ferme les yeux, toujours avec l’intention de leur ficher la trouille:
— Maman, est-ce que c’est toi?
S-Y-L-V-I-E
Virginie lâche la planchette et proteste, mi-apeurée, mi-offusquée:
— Camille, on sait que c’est toi qui fais bouger
la planchette. Retire tes mains.
Pour rassurer son amie, Camille les enlève et continue de jouer le jeu:
— Je vous dis que ce n’est pas moi!
Même si Camille a ôté ses doigts, laissant Sophie et Geneviève aux commandes, la planchette continue de bouger, sélectionnant les lettres et formant un autre nom:
B-D-O-Y-O-N
Camille demande:
— Est-ce que je peux remettre mes doigts,
maintenant?
Les autres acceptent, et Virginie se joint à elles.
Camille a toujours eu mille questions à poser à sa mère, mais maintenant qu’elle semble être en contact avec elle, elle ne sait plus quoi lui demander.
Sophie l’encourage:
— Allez, pose-lui une question!
La gorge de Camille se serre; Virginie, voyant la détresse de son amie, décide de mettre fin au jeu. Elle enlève ses doigts de la planchette en ordonnant:
— Ça suffit! On ne joue plus!
Les yeux de Camille semblent vides.
Geneviève insiste à son tour:
— Camille, ce n’est pas drôle, arrête!
Sophie touche le bras de Camille et, aussitôt, la planchette est projetée contre le mur; Camille tombe sur le dos. Les filles poussent un cri de terreur et, au même moment, la porte extérieure s’ouvre! Toutes poussent un deuxième cri de terreur, qui leur revient en écho. Ce sont les garçons qui se moquent d’elles. Les filles sont soulagées de savoir que ce ne sont que les gars qui arrivent. Puis, elles entendent un rire en provenance du sol où Camille, encore couchée, rigole, les yeux fermés.
Craintive, Virginie demande:
— Ça va, Camille?
Camille ouvre les yeux et s’exclame en riant:
Martin lance à la blague:
— Elle rêve de toi, Vic!
Victor prend un ton cynique:
— Ha, ha! Très drôle!
Camille renchérit:
— Nah! Je m’amusais, c’est tout!
Tommy s’approche de la planche de Ouija:
— Houuuu… Vous appelez les esprits?
Camille se défend:
— C’est juste pour rire.
Camille ne comprend rien à ce que raconte Sophie; elle regarde autour d’elle et constate que le couvercle gît à l’autre bout de la pièce; il a même perdu son papier d’aluminium. L’impact a dû être drôlement fort. Pourtant, elle ne se rappelle pas du tout l’avoir lancé. Tout ce dont elle se souvient, c’est que les filles se sont retirées du jeu et qu’elle est restée un peu plus longtemps que les autres les doigts collés à la planchette. Cette curieuse histoire a sûrement un lien avec le vin qu’elle a bu plus tôt et qui lui est monté à la tête, on dirait!
Virginie est déjà sur le divan à embrasser Yuri avec fougue. Les jumeaux, eux, ont la tête dans la boîte de pizza, en quête de restes… Camille se dit que sa soirée du faux vendredi 13 est officiellement tombée à l’eau. Victor s’approche d’elle.
— C’est Yuri qui a insisté pour qu’on vienne.
Camille se tourne légèrement vers lui:
— Ça va. De toute façon, les filles sont trop
trouillardes pour se faire une vraie soirée de d’école pour être à ses côtés ce matin même, mais elle était loin de se douter qu’elle partirait aussi vite.
Camille a toujours habité avec sa grand-mère. Après la mort de sa mère, la vieille dame est venue s’installer chez eux pour aider son fils, le père de Camille, et elle n’est jamais repartie. Au fil des années, sa mère ayant gagné en âge, Daniel en est venu à prendre soin d’elle à son tour. C’est ce qu’on appelle le retour du balancier.
À la suite de cet appel, Camille se sent tout à l’envers. Elle est soulagée de savoir que sa grand-mère ne souffre plus, mais elle ressent aussi un vide immense à l’intérieur d’elle.
Camille regarde Victor et lui dit, la voix tremblante:
— Je dois rentrer, ma grand-mère vient de
mourir.
D’un coup, un grand silence envahit la pièce. Les gars ont beau être envahissants par moments, ils sont quand même très sensibles aux autres. respective… Quand ils entendent la porte se refermer, tous se retournent vers Camille.
— Mais non, tu ne la dérangeras pas, voyons!
Propose-lui au moins d’aller la reconduire.
Victor regarde Yuri, qui semble approuver les filles. Il ramasse son manteau et court rattraper sa meilleure amie.
— Cam, attends!
Camille se retourne, les yeux au bord du naufrage.
Victor lui dit:
— Je vais aller te reconduire.
La ville n’est pas grande, et l’adolescente aurait bien pu rentrer à vélo, mais l’idée d’être assise sur le trois-roues de Victor, bien collée contre lui, lui réchauffe le cœur. De toutes les personnes au monde, à ce moment-là, il est le seul qu’elle a envie de voir. Elle accepte donc son offre. Elle reviendra chercher son vélo un autre jour.
La jeune fille se sent sur la défensive:
— Quoi?
Daniel s’avance vers elle. Elle sait très bien qu’il va lui annoncer que sa grand-mère est morte. Il ne l’a pas encore dit officiellement, mais ces choses-là se sentent. Son père n’arrive tout simplement pas à prononcer le mot «morte»; il se contente de dire:
— C’est fini, elle est partie.
Le père et la fille se serrent dans les bras l’un de l’autre, puis Camille fait l’accolade à ses oncles, dont elle est très proche. Pas de pleurs; dans cette famille, on ne pleure pas beaucoup. Il n’y a pas de raison précise, c’est comme ça: les larmes, ce n’est pas dans leurs gènes, apparemment.
Camille demande:
— J’aurais voulu lui dire au revoir.
— Tu as passé une bonne partie de la matinée
avec elle, je suis certain qu’elle sentait ta
présence.
— Est-ce que ma tante Jeanne était là quand
elle est…
— Oui, elle était là.
Apprendre que sa grand-mère ne s’est pas éteinte toute seule, sans personne à ses côtés, réconforte Camille, qui prend une grande inspiration:
— OK, c’est bon, on y va.
Une fois à l’intérieur du centre de soins palliatifs, Camille se sent soudain veut produire des films d’horreur, on réfléchit plus que la moyenne des gens à ce genre de choses.
Camille prend donc son courage à deux mains et demande à l’une des responsables si elle peut avoir un moment avec sa grand-mère. La femme regarde le père de Camille, en quête d’approbation. D’un hochement de tête, Daniel indique qu’il consent à la demande de sa fille.
Une fois seule dans la chambre, Camille devient plus calme. Elle peut presque sentir la présence de sa grand-mère. Un drap camoufle cette dernière jusqu’à la poitrine. Elle s’approche du corps et s’assoit sur la chaise tout près de la tête blanche. Doucement, la jeune fille avance sa main vers celle de la vieille dame. Elle tient à la toucher une dernière fois. Elle soulève la couverture qui recouvre sa main froissée; celle-ci est placée paume vers le haut, comme si elle attendait qu’on la prenne. Camille glisse sa main chaude dans celle de sa grand-mère, maintenant dure et froide.
Vide de toute émotion, l’adolescente se dit que ce doit être ça, la mort: la fin de toute sensibilité. Elle reste là quelques minutes tout au plus, le temps de chuchoter un dernier au revoir:
a une blessure fraîche en forme de huit sur l’intérieur de son poignet. «Bizarre, se dit Camille, la peau semble avoir été gravée ou grafignée. Qu’est-ce qui a bien pu lui arriver?»
L’adolescente sort de la chambre et se dirige vers sa tante pour lui demander si elle a remarqué la plaie sur le bras de la vieille dame. Mais Jeanne est en larmes et n’arrive pas à répondre clairement à Camille. Elle est l’exception à la règle familiale: c’est une sentimentale, qui s’émeut ou s’attriste pour un rien, qui pleure toutes les fois qu’elle assiste à un mariage et qui aime tous ses neveux et nièces comme ses propres enfants. Entre ses pleurs et ses reniflements, Camille entend vaguement sa réponse:
— C’est… elle… qui se… l’est infligée.
La jeune fille voudrait en savoir plus, mais elle réalise que ce n’est pas le moment de poser d’autres questions. Étourdie par la situation, elle se dirige vers les toilettes. Un peu d’eau fraîche lui fera du bien.
Debout devant le lavabo, elle passe ses mains sous l’eau glacée et s’en rafraîchit le front, les tempes, les joues et la nuque.
Avant de dormir, Camille prend son journal pour y rédiger quelques mots, une habitude qu’elle a depuis qu’elle a appris à écrire. Elle s’adresse à sa mère et lui raconte sa journée, comme si celle-ci était encore en vie.
1 L’exorciste est un film d’horreur américain
réalisé par William Friedkin, sorti en 1973. Il
s’agit de l’adaptation cinématographique du
roman du même nom paru en 1971, écrit par
William Peter Blatty.
2 Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette
histoire n’est absolument pas liée au fait qu’une
jeune adolescente a joué au Ouija. Le Ouija, c’est
comme un jeu de Monopoly: c’est inoffensif…
tant que le mal ne rôde pas autour! Et quand le
mal rôde, eh bien, même le jeu de Monopoly peut
devenir dangereux!
3 En 1999, aucun adolescent n’avait de téléphone