Au cœur de nos âmes

Jane Yam · Chapitre 14 sur 68

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Au cœur de nos âmes

Chapitre 12

 

Thomas :

Le grand ménage d’Apolline

Dans un fracas inattendu, la porte du bureau s’ouvre pour terminer dans le mur, coupant notre duel à fleurets mouchetés. Agacé, je repousse ce malotru et demeure en équilibre instable. Je détourne la tête devant son regard concupiscent. Stupéfait, je concentre mon attention sur le couple qui s’engueule.

— Éric, hurle ma sœur, tu m’exaspères, dès le départ chacun restait libre, nous étions d’accord. Alors non, personne ne t’a mené en bateau. Et aucune chance que je change d’avis.

— Tu me jettes comme une merde et je devrais te dire merci.

— Regarde-moi bien, lis sur mes lèvres : Je. Me. Barre. Tu vas très vite trouver une remplaçante sur ta longue liste. Surtout, ne me raconte pas qu’elle n’existe pas, tu risquerais de t’étouffer avec ce mensonge.

Je n’ai jamais vu Apolline remontée à ce point, Éric devrait cesser de l’aiguillonner. Heureusement, pour de multiples raisons, à cette heure, la galerie est vide. Elle se retourne d’un bloc et se retrouve nez à nez avec moi et « feu au cul ». Pourvu qu’elle ne remarque pas mon état. J’observe ma sœur en furie se jeter directement sur « feu au cul ».

— Ma journée est complète, il ne manquait plus que toi, Gabriel. Décidément, vous faites la paire Éric et toi. Toujours en chasse ? Tu me rendrais service si ta vie privée n’empiétait pas sur ton travail pour la galerie. Je vois que tu as fait connaissance avec mon petit frère. Elle tourne la tête au risque d’attraper un torticolis et éructe vers moi. Putain, Thomas ! Tu ne dois pas te tenir debout sans tes béquilles, me hurle-t-elle dans les oreilles.

— Elles sont tombées, tu m’as l’air en pétard, mais ce n’est pas pour ça que tu dois t’en prendre à moi.

J’entends l’autre petit malin qui croit utile de ramener sa science.

— Belle Apolline, tu ne m’as jamais dit que tu avais un frère… aussi…

— Figure-toi que c’est pour une bonne raison, le coupe-t-elle, et puis en quel honneur te parlerais-je de ma famille. Mon rôle consiste à te pousser à terminer, en temps et en heure, ce dont j’ai besoin pour tes expos, ce qui implique de laisser ta queue dans ton pantalon.

— Ce beau spécimen ne m’a pas fait part de son nom.

Je m’aperçois que lui non plus ne m’a pas expliqué qui il était, j’adorerais lui faire avaler son foutu sourire. Mais, là, je veux juste rentrer et oublier ce maudit épisode.

— Permets-moi donc de te présenter ce vaurien, Gabriel Métayer. Crois-moi quand je te dis qu’il n’a rien d’un ange. Notre artiste aime vivre sur le fil du rasoir, sa seule chance demeure que ses œuvres s’arrachent à prix d’or. Il a tendance à se comporter comme une diva. Gabriel, je te suggère donc de te tenir le plus loin possible de mon frangin si tu souhaites garder ton trois-pièces intact.

— Tu sais parfaitement que je n’obéis pas souvent aux conseils. Qu’est-ce qui te rend si vindicative ?

— Un malentendu avec mon associé, d’ailleurs tu devrais aller le retrouver, il poireaute après toi. J’espère que les tableaux que tu nous as promis sont prêts.

Jugeant leur discussion terminée, Apolline tourne le dos au peintre et s’adresse à moi.

— Désolée pour l’attente Thomas…

— Pas grave, la coupe-t-il, ramenant sa fraise, ton frère et moi avons eu une conversation intéressante.

— Ah !… Bah… tant mieux, hésite-t-elle, son regard passe de connard à moi.

— GABRIEL ! hurle la voix contrariée d’Éric, depuis l’intérieur du bureau où il est retourné furax, ramène ton cul, je n’ai pas que ça à foutre.

— Sa Seigneurie me sonne si gentiment, poursuit le peintre en mimant une révérence. S’il est si fâché, c’est ta faute, princesse. Très cher Thomas, nous allons nous revoir, à très bientôt.

— Ça me surprendrait énormément, dans une autre vie peut-être et encore.

— Ne jamais dire, jamais, j’insiste.

Je le regarde sourire tout en portant son index au front en signe d’au revoir dans ce geste qui m’insupporte.

— Putain ! Gabriel, s’époumone Éric.

***

Quand il me dépasse, j’entends son rire bas, et remarque son clin d’œil vicieux. Malgré moi, je frissonne. Mon regard demeure vrillé sur la porte qui vient de claquer de nouveau. Engourdi, je finis par me tourner vers ma sœur.

— Putain de connard vaniteux ! m’énervé-je, ce mec est un enfoiré de première.

— Qu’est-ce qu’il t’a fait ? Tu ne sembles pas rentrer dans son fan-club. Ça a dû piquer son ego. À sa décharge, c’est un vrai génie. Bon, évitons le côté privé de l’homme, il fait de l’ombre au grand Casanova. Il appelle ça « mordre la vie à pleines dents », son lit ressemble à un hall de gare à l’heure de pointe, esquive-le le plus possible, c’est un nid à emmerdes.

— Pas de problème, revenons un peu à toi, l’engueulade est liée à ce mec ?

— Non, ma sauterelle, suis-moi, on sort d’ici. C’est plus une histoire de cul. Mon grand tort a été de coucher avec lui.

— Avec le peintre ?

Ma sœur part du principe que les femmes ont le droit de vivre de la même manière que les hommes. À trente-deux ans, sa beauté est éthérée, son caractère bien trempé. Ces derniers mois, je me suis un peu trop focalisé sur ma petite personne et je n’ai rien remarqué de ses possibles soucis.

— Mais non, idiot ! Pas lui, de plus, il préfère les mecs. C’est Éric, il est tombé amoureux, ça n’était pas dans le contrat. Il n’a pas trouvé du tout à son goût que je le largue, de ce fait, il choisit de se comporter comme un abruti. S’il s’est monté un film, c’est pas mon problème. J’espère juste que la galerie ne va pas en pâtir.

— Quel bordel !

— Ne te fais pas des nœuds au cerveau, c’est plus son orgueil qui souffre. S’il m’avait jetée, il estimerait ça normal.

— Excuse-moi, tu pratiques ça souvent ? Enfin, je veux dire, sauter d’un gars à un autre.

Je demeure interloqué, discuter de la vie sexuelle de ma frangine est surréaliste.

— Je suis ta jumelle, pas une bonne sœur, la sauterelle. Je tenais à expérimenter avant de me poser.

— Je ne te juge pas Polly. Pourquoi n’aurais-tu pas le droit de vivre comme tu l’entends ?

***

Nous entrons dans la voiture et continuons notre conversation sans quitter notre place de stationnement. Gêné, j’énonce la question qui brûle mes lèvres.

— C’est ton histoire et personne ne doit s’en mêler, cherches-tu vraiment une relation permanente ? As-tu pris tes précautions ?

— Tu es indécrottable, toi, se moque Apolline doucement.

— Indécrottable ? Je ne comprends pas.

— Tu es si fleur bleue dans l’âme.

— Ce n’est quand même pas idiot de vouloir se donner à un autre être toute ta vie, si ?! Tu sais, avant toute cette merde, avant de me brûler les ailes, mon rêve était de vivre l’histoire d’amour de nos parents.

— Je ne me moque pas, ma sauterelle, tu as raison, car je pense avoir trouvé la bonne personne. C’est récent et fragile, mais mon axe d’avenir n’est plus le même. Je veux lier ma vie à la sienne. Avec lui, les couleurs deviennent plus intenses, sauf que je suis morte de trouille.

Je suis heureux de cet intermède, de nous retrouver tous les deux comme avant. Ce gars doit être vraiment spécial si je me fie à son comportement. Apolline a les yeux qui brillent. Elle semble être aux anges.

— C’est dingue, on n’est plus sûr de rien lorsqu’on tombe amoureux, mais je suis certaine que c’est le bon. Avec lui, je ressens un chamboulement permanent, aucun de ceux qui ont traversé ma vie n’a allumé cette étincelle, tu comprends.

— Oui, est-il au courant pour ceux-là justement ?

— C’était impensable que je ne lui en parle pas. Sinon, nous deux, ça ne voudrait rien dire.

— Et… ça ne l’ennuie pas ?

— Je mentirais en te disant qu’il n’a pas un peu tiqué au début. D’un autre côté, à mon âge, il ne s’attendait pas à trouver une vierge. Tu sais qu’il te ressemble, lui aussi cherche du sérieux, d’où le ménage dans ma vie.

Soudain, la nervosité transparaît dans sa façon de se tenir. Je la vois chercher ses mots, chose inhabituelle chez elle.

— Tu l’as rencontré en fait, murmure-t-elle.

— Comment ça, qui est-ce ?

Je la sens hésiter, soudain elle lâche.

— C’est Gaétan.

— Mon kiné ? demandé-je, ébahi.

— Tu en connais d’autres ?

— Depuis quand cela dure-t-il ?

— Depuis qu’il est passé à la maison, avant ta sortie d’hôpital. Ne te monte pas le bourrichon, on a gardé ça pour nous, pour une bonne raison, ça nous paraissait malvenu d’étaler notre bonheur sous ton nez. Tu devais surmonter tant de choses, ta séparation, ta vie en lambeaux, ta rééducation.

— Je comprends et je suis heureux pour vous deux. Tu as expérimenté le coup de foudre. C’est un gars bien. Pour moi, ce n’est pas près de se produire et votre histoire n’est pas la mienne. Tu as averti les parents ?

— Je tenais à ce que tu sois le premier, et oui, même une réfractaire comme moi y succombe. Je ne saurais pas te l’expliquer, mais c’est mon évidence. L’espace d’un instant, je l’ai vu comme un énième coup de chaud, un plan cul. J’ai reçu un choc en le voyant sur le paillasson de la maison des parents, parfois je suffoque devant l’ampleur de mes sentiments pour lui.

— Maman va cesser de s’inquiéter pour toi et les parents l’adorent. En y réfléchissant, tu ne nous as jamais présenté personne. Prends soin de tout cela, ma puce, c’est important. Le bonheur, l’amour sont des fleurs fragiles. Apolline, si tu as trouvé la passion, bats-toi pour la garder.

Je l’embrasse sur la joue. Son visage irradie, elle me sourit et démarre la voiture. La pluie a cessé, la luminosité des rayons de soleil se reflète dans les flaques d’eau.

Mon cœur, trop blessé, se serre en sachant que mon tour est passé. Je retourne à mes idées moroses, ahuri et en rogne de penser à l’autre présomptueux de Gabriel tapi là, dans un coin. Ce démon, au regard étrange d’une couleur grise qui tire sur le bleu ardoise, ses cheveux blond cendré, que j’ai trouvé soyeux sous mes doigts ne quitte pas mon esprit. Je reste dérouté par ce qui s’est passé à la galerie.

Comment puis-je ressentir quoi que ce soit pour ce crétin qui ne souhaite que m’ajouter à son tableau de chasse ? Ça n’arrivera pas. J’ai déjà emprunté ce chemin, j’en suis sorti fracassé. Je parie ma chemise que ce trou du cul n’est pas capable de poser un nom sur un visage. Il a le droit de jouer au con, et moi, celui de l’ignorer.

L’homme heureux et insouciant que j’étais avant n’existe plus. Il est mort et enterré, ne laissant qu’une coquille vide. Un être mélodramatique l’a remplacé, dire que je croyais avoir découvert l’amour de ma vie, quelle bonne blague ! Je finis par penser que ça ne se trouve que dans les contes pour enfants.

 

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