Au cœur de nos âmes

Jane Yam · Chapitre 6 sur 68

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Au cœur de nos âmes

Chapitre 4

Thomas :

Un pavé dans la mare

Quand je reprends conscience, la totalité de mon monde n’est plus la même. Mes rétines sont en feu. À l’intérieur de mon crâne, des piverts donnent un concert.

— Monsieur Ducruet, vous m’entendez ?

Nom d’un têtard ! Cette putain de voix va-t-elle me lâcher ? Mon corps ne représente qu’un amas de douleurs diffuses, ma bouche ressemble à du papier buvard. Je souhaite que l’on me fiche la paix.

J’essaie de monter un album de mes souvenirs épars, mais rien, le néant. Mon esprit paraît avoir été totalement vidé de toute substance. Où suis-je ? Pourquoi ai-je tellement mal ? Qu’est-ce qui m’empêche de bouger ? Je veux de l’eau, si j’arrive à en demander ! Dans un effort, du moins je le crois, je m’évertue vainement à lever ma main. Qu’on me laisse replonger un instant dans le cocon du sommeil, à mon réveil tout se passera mieux.

— Thomas, restez avec moi.

— Pas…

— Si vous le pouvez, demeurez tranquille, tout va bien. Vous vous trouvez aux soins intensifs depuis trois jours. Avez-vous des maux de tête après cette explosion ?

— Oui.

Une explosion ? J’avais plus l’impression d’avoir perdu un match contre un semi-remorque. Ma souffrance évoque plus un calvaire lancinant pour moi. Je n’arrive pas à soulever mes paupières. Nom d’une pipe ! Qui va venir fermer le clapet à ces saloperies de bip qui vrillent mon cerveau ?

— Mal… Tête…

— D’un à dix ?

— Douze…

— Ajoutez du Perfalgan en alternance avec la morphine, Catherine.

— Pourquoi… là ?

— Vous souvenez-vous de quelque chose ? insiste l’homme.

— Rien… Vide…

— Vous étiez en mission sur une prise d’otages.

Curieusement, mon instinct de flic reprend le dessus.

— Morts… combien ?

— Aucun, vous êtes la seule victime.

Je suis lessivé après cette presque conversation. Je sombre à nouveau dans les limbes du sommeil, sans avoir tenté d’ouvrir les yeux durant celle-ci.

Mes périodes d’éveil ne me laissent pas suffisamment conscient pour que l’inquiétude s’empare de moi. Pendant ces courts moments, je m’efforce de rassembler mes idées.

Lors de l’une d’elles, du fond de mon obscurité, je perçois un entretien surréaliste. Je reconnais la voix de ma sœur et je ne comprends pas pourquoi elle montre une telle colère ni contre qui. Je m’efforce de garder l’esprit en alerte et ce n’est pas facile.

— Je vous interdis de vous approcher de mon frère, assène-t-elle, furieuse.

— Je vous ai expliqué mes regrets, répond une voix d’homme trop basse pour que je la reconnaisse.

— Tout est de votre faute, il refusait de croire que vous ne divorceriez jamais. Vous êtes un menteur sans couilles, j’y pense, félicitations pour votre future paternité.

— Vous êtes pareils, vous n’écoutez pas. Vous jugez sans savoir.

— Oh non ! Je ne suis pas mon frère. Je m’en tape le coquillard de vos excuses à la mords-moi-le-nœud. Le temps et l’envie me manquent pour ça. Si vous passez outre l’interdiction de pénétrer dans cette chambre, je vous botte le cul avec un vrai plaisir.

Plus personne ne parle, l’ambiance se manifeste réfrigérante. Polly redémarre sèchement.

— Vous seriez très zélé de vider l’appartement, et ce, rapidement avant que je ne m’en charge. Dégagez d’ici, mes parents vont arriver. Tout ce que j’espère, c’est qu’un jour la note pour tout ce mal que vous avez provoqué, vous revienne en pleine gueule.

— Je l’aime.

— Vous n’avez aucune idée de ce que ce mot veut dire. Vous appréciez surtout la bonne poire que vous pouvez baiser à volonté en même temps que votre pouffiasse. Vous êtes un porc, un…

— Chéri, que raconte cette femme ? Qui est cette bonne poire ? Je ne comprends rien.

— Le colocataire de votre mari, son petit ami depuis un an, lance méchamment ma sœur.

La nouvelle venue parle avec une voix de crécelle. Apparemment, elle vient de surprendre une partie de la conversation. Faussement compatissante, Apolline lui répond ironiquement.

— Désolée, vous devriez vous asseoir, dans votre état, vous êtes toute pâle. Voilà ce qui arrive lorsqu’on vit dans les bobards, persifle Apolline.

— Co… Comment pouvez-vous raconter de telles horreurs ? Vous êtes immonde ! Mon mari dort CHEZ lui, pas AVEC lui. Nous attendons notre bébé, un gay ne fait pas d’enfants et c’est tant mieux, continue-t-elle bravache. Si vous voulez tout savoir, nous faisons l’amour chaque fois qu’il revient à la maison. Contrairement à certains, ce n’est pas un pervers, il a reçu une bonne éducation, LUI.

— Madame, ne vous risquez pas sur ce terrain, vous et votre esprit étriqué, stéréotypé. Niveau éducation, la nôtre est sans défaut, elle n’inclut pas le mensonge. Oui, mon frère est homo, il ne l’a jamais caché et notre famille est fière de lui. Qu’est-ce que vous croyez ? Que je balance des accusations au petit bonheur la chance ?

La réponse attendue ne venant pas, ma sœur fonce de plus belle.

— Non, madame, je dispose de preuves, si une personne raconte des cracks ici, ce n’est pas moi. Vous devriez questionner le futur papa, lui demander ce qu’il fabrique avec son engin et avec qui ? J’avoue, je suis curieuse d’entendre sa réponse.

Je suis épuisé, mais je dois rester éveillé pour piger. Soudain, la voix de mon père coupe la conversation.

— Apolline, que se passe-t-il ? Les infirmières menacent d’appeler la sécurité. C’est quoi tout ce cirque ?

— Il se passe, monsieur, que cette femme diffame mon mari. Elle prétend qu’il aime les hommes, c’est une pure invention. Votre fils a raconté n’importe quoi. Vous avez tout gobé, la ligne et l’hameçon. Qui croira une telle énormité ?

— Ainsi, c’est vous, celui qui oblige mon garçon à intégrer ce foutu placard par amour ? Vous avez trompé tout le monde avec une certaine dextérité, je l’avoue. Résultat, le voilà dans ce lit, en soins intensifs parce que sa tête était à votre séparation et pas à son travail.

Un ange passe, tous semblent muets. J’attends la suite avec angoisse et impatience, malgré mon manque de concentration.

— Eh oui, ne me fixez pas de cet air idiot, il m’a appelé avant votre mission. Je vais donc vous intimer l’ordre de quitter les lieux, de disparaître du paysage. Je suis avocat, je vais vous garder à l’œil. Madame, je vous souhaite bien du plaisir, je doute qu’un jour votre mari se trouve une paire de bonbons.

— Ce sont des menaces, gronde la crécelle. Mon époux n’est pas un criminel, le pervers ici, c’est l’autre, là. C’est lui qui a appâté mon Christophe, il a essayé de l’attirer dans ses filets. Je ne serais pas surprise qu’il l’ait drogué pour pratiquer ses cochonneries. Vous devriez l’enfermer

pour qu’il se fasse soigner. Vous savez, il existe des centres de conversion3 dans certains pays très religieux, où les lois pour les interdire ne sont pas passées et où ils se montrent très actifs, contrairement à notre pays où on a voté un décret pour y mettre fin. Envoyez-le là-bas pour le faire soigner. Que vous bougiez ou pas, votre fils est un monstre. Il ne doit plus s’en prendre à un autre homme et nous allons porter plainte, sachez-le.

— Oh ! Mais c’est parfait, ainsi votre charmant époux sera obligé d’avouer la vérité au juge devant un tribunal plein et face à tous ses collègues. Je vous en ficherais moi, de ces endroits à la con ! Pour vous, ce ne sont pas les centres qu’il vous faut, croyez-moi. Pour ma part, je suis seulement un père qui en a plus qu’assez d’écouter toutes les saloperies que vous débitez. C’est incroyable une telle homophobie ! Et vous, allez-vous enfin admettre face à votre harpie ce que vous êtes en réalité ?

Un silence lourd et bref se fait entendre.

— Clémentine… Je suis… je suis…

— Tu es quoi ? Merde à la fin ! Tu vas terminer ta putain de phrase. Ce sont des bobards, dis-leur bon sang !

— Homosexuel, je suis homosexuel, je l’ai toujours été, même si tu as préféré refuser de te poser des questions. Mes parents m’ont poussé à t’épouser, pour eux ça passerait, je me cherchais, soi-disant. En fait, ils ne voulaient pas savoir, surtout ne pas voir l’opprobre sur eux à cause de leur fils.

Un sanglot traverse ma nuit, quel comédien ! Les pièces du puzzle commencent à s’emboîter.

— Cette bagarre était perdue d’avance, encore plus quand j’ai rencontré Thomas. Tu ne peux pas lui reprocher quoi que ce soit, c’est moi qui suis allé vers lui. Même si c’est trop tard, c’est lui que j’aime. Avec toi dans ma vie, on me fout la paix, plus de suspicions, s’énerve-t-il. Tu as dû te douter que je ne suis pas un hétéro, lors de notre mariage, je t’ai avertie que je restais libre et que tu avais le droit de voir ailleurs.

— Non, non, non, je suis sûre que ces gens te font peur. Oui, tu tenais à ta marge de manœuvre, mais c’était pour rencontrer d’autres femmes. Tu n’es pas ce que tu dis, tu ne peux pas coucher avec un… avec un homme, c’est un péché. Voyons, tu m’as fait un enfant !

— Tout homme est capable de faire un gamin, toi, tu m’as dupé, quand tu as pigé que je t’échappais, tu as choisi de tricher pour ne rien perdre.

— Mais tu as toujours voulu un gosse, qu’importe la manière. Je sentais qu’il y avait une autre personne. Je croyais que c’était une maîtresse, pas un… enfin pas lui. Tu n’es pas…

— Pas quoi ? gronde Apolline. Encore une fois, prenez garde à vos propos, ils sont punis par la loi, pas assez, mais ils le sont.

Ma jumelle, mon aînée de sept minutes, sept minutes auxquelles elle tient, me soutient et me défend toutes griffes dehors depuis toujours. Gare à celui qui ne le comprend pas assez vite.

— Tu mens, crisse la voix de la crécelle.

— Tout est réel, sans ta grossesse, je serais déjà parti. Me voilà à la fois désolé et soulagé de pouvoir clamer qui je suis.

— Désolé ? Mais mon pauvre vieux, tu ne connais pas la force de ce mot. Je ne veux plus que tu m’approches. Je vais m’arranger pour que tu le sois vraiment, tu vas vite comprendre. Cet enfant, tu ne l’élèveras pas, tu ne le verras jamais. Quand tes parents vont être au courant, tu ne vas pas rester longtemps dans le luxe qu’ils t’offrent. Ton père va te mettre minable, te renier pour ce que tu lui imposes et me soutiendra.

L’air devient électrique, l’hostilité suinte de cette mégère que la rage étouffe.

— Avant d’avoir dit ouf, tu seras SDF, on va te rayer de nos existences. Désolé ? Tu vas regretter de m’avoir plongée dans la honte. Tu n’as pas fini d’être désolé, je vous hais, bande de dégénérés.

 

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