Au pays de Sylvie
Cacoua
Mon cheval trottait haut, régulièrement, infatigablement. J’étais en selle depuis déjà longtemps, j’allais, j’allais…
Bah! j’avais rencontré par mégarde, la veille, à Paris, ma belle amie en flagrant délit de trahison. Mais quoi! cela n’arrive-t-il pas à chaque instant, et à tout le monde?
Et puis, au diable cela! c’était plutôt l’orage qui me serrait le coeur. Quand je débouchai sur la bruyère désolée, quand j’eus gravi la Butte-aux-Gendarmes, je levai la tête en frissonnant. Le ciel descendait sur la terre. On étouffait.
Partout, sous les nuages de plomb, les champs pâlissaient. Les sombres cimes d’Ermenonville ressemblaient à l’Enfer: «Laissez toute espérance, vous qui entrez!» Ma foi, je tournai bride et revins à travers la plaine.
Une lueur enfin fendit le ciel, et le tonnerre suivit. Je me mis au pas. J’attendais la pluie. Mon cheval tremblait et ruisselait de sueur: il en est, vous le savez, que l’orage met au supplice.
A quelques pas de là, justement, je voyais un pur sang au pré, qui, comme poursuivi, trottait en rond, galopait, puis s’arrêtait soudain, hennissait et repartait. Il semblait soit inquiet, soit furieux. C’était un grand diable entièrement noir, aux mouvements sournois, et qui portait mal une tête farouche. Comme je m’étais arrêté, il me considéra de travers, puis se dressa brusquement vers le ciel dans un élan de révolte incroyable, et s’enfuit à l’autre bout de l’enclos.
Mais ici la grêle fit rage, se ruant contre le bouquet d’arbres qui m’abritait. Quelle tempête! Le tonnerre se brisait, redoublait, toujours plus près. Il s’approchait, il devait être sur nos têtes. Après un dernier éclair qui m’aveugla, le fracas fut abominable. Oh! cette fois, la foudre venait sûrement de tomber. Je me retournai: le grand cheval noir, inanimé, gisait au milieu du champ.
Quelque Zeus irrité n’attendait-il donc que d’avoir foudroyé cette bête? Aussitôt, en effet, une éclaircie se produisit: tout le bruit s’apaisa, et la pluie se mit à tomber doucement, heureusement. L’orage fondait. Je revins bon train vers Chantilly.
Quand j’eus quitté péniblement mes bottes et changé de vêtements, je descendis au bar, afin de m’y réchauffer de la bonne manière. «Garçon, du sherry! Non, toute la bouteille. Posez-la devant moi. Là, c’est bien.» J’en avalai coup sur coup deux fameux verres, puis écoutai résolument les discours que l’entraîneur Foggs tenait à ses amis.
«—Oui, disait M. Foggs, Cacoua, c’était un nom ridicule, j’en conviens. Mais le baron Joseph, propriétaire du cheval, et l’homme le plus entêté de France, l’avait choisi; c’était donc irréparable. Et je dis bien: irréparable, car vraiment, on peut croire que ce nom-là, voyez-vous, fit le malheur du poulain. Allait-on le voir à la prairie, on commençait à ricaner, à crier des «Cacoua!… Cacoua!…» Le petit animal effarouché vous regardait, s’énervait, prenait la peur du genre humain. En box, pas un imbécile de lad qui ne lui cornât des «Cacoua!…» aux oreilles, comme pour mieux l’épouvanter encore. Si bien que la première fois qu’on voulut passer un licol au pauvre poulain, ce fut une scène désastreuse; il se débattit, voulut mordre, et resta méchant toute sa vie.
Et s’il n’avait été que méchant! Mais il lui arrivait des accidents à vous faire mourir de chagrin, il avait la guigne, croyez-moi. A deux ans, il reçoit une poutre sur le dos, et casse en ruant la figure d’un passant. A trois ans, il éborgne un vétérinaire. A l’entraînement, il met le pied dans un trou, et le malheureux gosse qui le conduit se rompt les deux jambes. Enfin on l’amène un jour à Longchamp. C’était un bon cheval. Mais tout le monde le tournait en dérision: «Cacoua!…» Eh bien, mille mètres après le départ, mon sauvage trouve moyen de désarçonner son jockey qui se tue net.
Il ne reparut qu’en obstacles un an après. On n’osait plus se moquer de ce nom-là. Or, vous vous rappelez l’aventure: Mac Tory qui le montait fut rapporté avec le crâne en bouillie. On entendit alors une clameur d’effroi quand on ramena au pesage la terrible bête: «Cacoua!… Cacoua!»
—Il n’a plus couru depuis!
—On a bien essayé. Le baron Joseph ne pouvait se résigner à abandonner son cheval tragique. On le rembarque donc un beau jour pour Auteuil. Bon! en plein Paris, il sait si bien glisser et s’abattre qu’il cause le plus bel accident d’automobile de l’année. Un mécanicien et une dame y sont restés. Ah! Cacoua… Le voulez-vous, il est à vendre?
—Qu’en avez-vous fait, Monsieur Foggs?
—Nous l’avons mis au vert dans un enclos, près de la Butte-aux-Gendarmes. C’est un grand diable de cheval, entièrement noir, brusque d’allures, et qui porte assez mal une tête maudite.»
Moquez-vous de moi, si bon vous semble, mais je crois à la Fatalité. Chacun a son mauvais destin. Ainsi, moi, mes belles amies me trahissent. Mais je leur en veux le moins possible. Ce n’est pas de leur faute. C’est inévitable. C’est écrit.
L’ABRICOT
Confortablement vêtue de lierre en toute saison, la maison de Thomas Foggs, entraîneur opulent, s’élevait à Chantilly au bout de «la pelouse»: c’est ainsi qu’on nomme galamment le champ de courses, dans ce pays où la forêt elle-même est un parc et la campagne un jardin.
Devant la maison de Thomas Foggs, il y avait quelques massifs de rosiers et un abricotier sans importance, dont nul habituellement ne se souciait, mais qui venait pourtant de faire naître cette année un abricot miraculeux.
Or, à peine l’innombrable famille Foggs se fut-elle aperçue d’un tel prodige que tous, filles et garçons, se réunirent au pied de l’arbre: «Vous avez vu, Maud?—Quelle merveille, Kate!—Il sera mûr pour dimanche.—Dans quinze jours seulement, damné Bob!—Je le donne pour dimanche. Trois contre un?—Six.»
Le petit Sam, arrêté comme les autres, déclara: «C’est de la bonne terre que nous avons là.» Et la mémorable madame Foggs, survenant à son tour: «Louons Dieu, mes enfants. Dieu fait bien ce qu’il fait.» Courte allocution qu’elle prononçait avec tact chaque fois que la Providence ne lui inspirait pas de paroles plus précises, c’est-à-dire le plus souvent.
Puis on ne parla pas davantage du bienheureux abricot, parce qu’il y a tout de même d’autres soucis dans la vie. Mais on ne l’oublia qu’en apparence, et chaque matin, quiconque fût passé devant la grille de l’entraîneur, eût pu voir quelqu’une des demoiselles Foggs, ou Bob, ou le petit Sam, qui, négligemment et comme en flânant, venait vérifier que tout était dans l’ordre et que l’arbre ne manquait de rien. M. Foggs, au repas du soir, n’omettait pas d’en demander des nouvelles. Les serviteurs commençaient à s’y intéresser. Et il n’était pas enfin jusqu’à miss Elena elle-même, la fille aînée de Thomas Foggs, qui parfois ne se dérangeât de ses songeries pour aller s’assurer doucement que le fruit déjà tendre avait encore mûri depuis la veille.
On s’était en effet concerté afin que seule Elena eût le droit de toucher à l’abricot sacré, puisque seule elle avait le geste assez délicat, et des doigts légers à ne pouvoir gâter la chair la plus sensible. Et miss Elena se sentait infiniment flattée qu’on ne lui confiât jamais ainsi que des besognes de princesse.
Un soir pourtant, son père lui dit:
—Il faut pourtant que vous vous décidiez, Elena. Ned vient encore de me parler pour vous. Il vous aime, ce garçon, ma fille, et il est honorable et riche.
—Voulez-vous me faire mourir, papa?
—Non, mais je voudrais une réponse, voyez-vous.
Et là-dessus Elena, outrée, monte dans sa chambre sans dîner. C’était par un beau crépuscule de juillet, propice aux larmes. Accoudée à sa fenêtre, Elena pleura délicieusement jusqu’à ce qu’elle aperçût Ned Collins qui s’en venait sur la pelouse, poussait la grille et entrait au jardin: car elle devait se tenir coite maintenant, si elle ne voulait pas que le fâcheux garçon l’entendît soupirer comme une petite fille. Il faisait un silence extrême.
Pauvre Ned! Il n’était ni commun, ni laid, certes: son seul défaut, c’était qu’il entraînât, lui aussi, comme M. Foggs, au lieu de n’aller aux courses que pour se distraire, au lieu de pouvoir passer gracieusement des journées dans l’oisiveté. Du moins entraînait-il sa propre écurie, car il faisait courir, et le plus souvent montait ses chevaux. Mais enfin, Ned avait un métier, Ned travaillait: cela nuit dans l’esprit des femmes. Pauvre Ned!
Il vit le jardin désert: les Foggs achevaient de dîner. Une douloureuse angoisse le saisit en songeant que miss Elena l’avait peut-être encore refusé. Il eut soudain très chaud, très soif, et comme le gras abricot était là, tout près, à portée de sa main, que voulez-vous—il le cueillit machinalement, l’ouvrit et le mangea.
Le premier après cela qui s’aperçut du désastre, fut le petit Sam. Il s’élançait en gambadant dans le jardin, quand, arrivé devant l’abricotier, encore visible dans le jour tombant: «Hallo!» s’écria-t-il interdit. «Qu’arrive-t-il!» firent toutes les filles avec horreur, et madame Foggs ajoutait, consternée: «En vérité, en vérité!» Puis le silence renaquit, terrible.
Ned venait de comprendre soudain l’étendue de son méfait. C’était plus qu’une étourderie et moins qu’une indélicatesse, c’était une faute obscure, nouvelle, dérisoire, indicible et irréparable pourtant. Celui qui l’avait commise devenait un mélancolique lourdaud. Qu’il eût fallu d’esprit pour se tirer de là! Or, Ned, éperdument amoureux, ne pouvait songer à l’esprit; et d’ailleurs il ne ressentait plus que le violent besoin, après cette bévue ineffaçable, de commettre sur le champ quelqu’un de ces éclats qui vous relèvent un homme et font dire partout: «Il est fou!» On est sauvé dès qu’on est fou.
Aussi, quand M. Foggs, traduisant l’indignation publique, lui eut exprimé d’un ton glacial: «Franchement, mon garçon, vous auriez pu faire attention!» Ned n’essaya-t-il même pas de murmurer un mot—à quoi bon? Mais il se retourna tout d’un coup, sortit du jardin et partit dans la nuit.
Rentré chez lui, il réunit ses lads et leur dit: «Je vous donne vos huit jours à tous. Allez-vous-en.»
Ensuite, il prit une chambrière, marcha vers les écuries, ouvrit tranquillement les boxes et chassa tous ses chevaux sur la pelouse. Puis il se munit de billets de banque, et sans que rien pût l’arrêter, prit le train de 10 heures 36 pour Paris, où il se mit le soir même à se perdre frénétiquement de réputation.
A Chantilly, ce fut toute la nuit une galopade extravagante à travers le champ de courses. Des hommes avec des torches cherchaient à reprendre vainement les chevaux épouvantés. Un escadron de Walkyries semblait avoir lâché sur l’herbe noire une troupe éperdue de cavales et d’étalons tragiques. Et miss Elena, transportée par ce spectacle romanesque, songeait qu’elle avait été bien sotte et que jamais elle ne retrouverait un pareil fiancé.
C’est pourquoi elle attendit assez longtemps, mais finit par épouser Ned Collins qui, à jamais oisif désormais et dégoûté de tout travail, la fit languir de chagrin, la trompa, la ruina et la quitta.
«Louons Dieu, mes enfants, ne cessait pourtant de répéter Madame Foggs. Dieu fait bien ce qu’il fait.»
«HANDS UP!»
«Hands up! Hands up! Haut les mains!» On n’entendait plus que ce cri-là dans les écuries de Thomas Foggs, l’entraîneur, depuis que ce mauvais Trench y était entré. Ce Trench d’ailleurs était encore un cadeau du révérend Isaac Foggs, le frère aîné de Thomas, et celui-ci eût bien dû se méfier des envois fraternels. Il n’y avait pas quatre ans en effet que le révérend avait ainsi envoyé à son cadet de France une vingtaine d’actions pour une oeuvre pieuse au Cambodge, et dix mois à peine qu’il venait de l’intéresser dans la fondation d’une nouvelle église en Australie… Mais qu’importe! rien ne pouvait altérer la vénération du pieux entraîneur pour le chef auguste de sa famille, un révérend, un saint.
Trench, qui ressemblait à un petit Sioux farouche et se donnait pour ancien cow-boy, était donc arrivé à Chantilly avec une lettre d’Isaac, et Thomas, malgré sa répugnance instinctive, l’avait embauché de suite. Or, Trench ne se trouvait pas dans l’écurie depuis une semaine, que déjà tous les lads affolés se boxaient toute la journée, lançaient le couteau contre toutes les portes, et commençaient pour la plupart à se servir assez proprement d’un lasso; en outre, il n’y en avait pas un qui ne fît des économies pour s’acheter à Christmas un revolver pareil à celui de Trench. Car ce dernier en possédait un, qu’il s’était bien gardé de montrer à M. Foggs, son patron, mais dont en secret il faisait merveille. A la moindre heure de liberté, les lads considéraient comme une rare faveur de s’aller promener avec Trench en forêt, afin de l’y voir casser si adroitement des branches avec son prestigieux revolver, et de l’entendre conter ses épouvantables histoires d’outre-mer, où des héros cruels finissaient toujours par triompher durement de leurs adversaires. Et toujours les premiers avaient crié aux seconds, avant le combat, ce fameux: «Hands up! Haut les mains!», c’est-à-dire: «Bas les armes! Rendez-vous!»
Et voilà pourquoi le «Hands up!» retentissait maintenant à tout propos dans l’écurie de Thomas Foggs. Exclamation menaçante et formalité de guerre, après laquelle naissaient les batailles. Trench reconnaissait et honorait le droit du plus fort.
«Hands up!» avait crié le petit Jack au petit Tod, avant de lui casser quatre dents à propos d’un balai. «Hands up!» avait ordonné un jaloux au pauvre Billy qui, dans un cirque forain, caressait le bras nu de la jongleuse: Billy eut le front fendu d’un coup de gourdin. «Hands up!» gronda enfin cette brute de Joë qui, sur un faux coup de dés, troua de son couteau la main du partenaire déloyal.
Thomas Foggs, furieux, supportait tous ces méfaits, sachant bien à qui s’en prendre pourtant, et qu’il fallût renvoyer Trench, mais ne l’osant à cause du chagrin et du scandale qu’il causerait au révérend Isaac. Car imagine-t-on le trouble du digne pasteur, s’il eût reçu cette lettre: «Mon cher frère, je vous renvoie votre protégé, qui fait régner dans toute ma maison un esprit de violence, de ruse et de meurtre…?»
Une fois pourtant, l’entraîneur sut se montrer inflexible envers ce Trench, qui avait eu vraiment l’audace de lui demander non seulement huit jours de congé, mais encore cent francs. «Vous me les retiendrez sur mes gages, avait-il dit.—Vous n’aurez ni congé, ni argent, répliqua Foggs. Et rentrez maintenant!»
Le soir de ce jour-là, Thomas Foggs faisait au cercle son poker coutumier. Quoique la demie après dix heures n’eût point encore sonné, tout Chantilly dormait. Il ne restait plus au cercle désert que nos joueurs et un garçon qui somnolait dans un coin de la salle. Le bar du rez-de-chaussée était clos, et n’eût été le bruit des jetons ou les vains monologues des joueurs, vous eussiez entendu le clair de lune qu’il faisait au dehors, sur la pelouse et la forêt prochaine.
Thomas Foggs déclara: «Allons, finissons. Il faut se lever demain matin.» Mais soudain: «Hands up!» crie une voix. Et l’on voit Trench qui, debout sur le seuil, le revolver au poing, tient en joue toute la table.
«—Haut les mains! fait-il. Si l’un de vous appelle ou baisse un bras sans que je lui commande, je tire. Alors, on me prend, mais je tue. Voilà, c’est compris. Maintenant, monsieur Foggs, mettez votre argent sur la table: non, pas la montre. Gardez les montres. Elles trahissent. L’argent seulement. Et allez dans le fumoir, là-bas, monsieur Foggs; allez, vous dis-je!»
M. Foggs, naturellement rouge de figure, était devenu fort pâle. Il ne tremblait du reste pas moins de peur que de colère, et sa petite main trapue jeta sur la table un billet de cent francs et trois louis d’or comme s’il eût pensé les lancer ainsi au visage de cet impudent misérable de Trench, lequel, sans s’arrêter à considérer ce geste de rage, sans sourire, sans crâner, en plein travail enfin et tout à son affaire, attendit que Foggs fût entré dans le fumoir, et s’adressant alors à son voisin de jeu:
«—A vous, monsieur. Veuillez mettre l’argent et rejoindre M. Foggs. C’est bien. A vous maintenant, monsieur… A vous… à vous… mettez l’argent…»
MM. les entraîneurs, muets d’émotion, se dépouillent sans hésiter—le pouvaient-ils?—et se retirent auprès de Foggs, ceux-ci serrant les poings, ceux-là courbant la tête, mais tous dans la crainte évidente que le damné revolver ne parte à la fin.
Quand ils se trouvent réunis dans le fumoir, Trench tourne son arme contre le garçon épouvanté et le conduit à son tour, le revolver aux yeux, vers la petite salle, où il enferme tous ses prisonniers à double tour. Puis il escamote tout ce qui se trouve sur la table, descend quatre à quatre, retrouve dehors son ami Joë qui, monté lui-même sur une des plus belles juments de Foggs, tient en main le fameux cheval Cérisoles et attend tranquillement.
«—Hop! Joë…» fait Trench en sautant en selle. Et tous deux, penchés en avant, volent comme deux grands oiseaux nocturnes sur la pelouse inondée de lune.
A ce moment, les prisonniers appelaient au secours et défonçaient la porte. Des têtes commençaient à se montrer par toutes les fenêtres. Chantilly s’éveillait. Mais il était trop tard: connaissant la forêt sente par sente, tenant bien leurs bêtes et fuyant vertigineusement vite, les deux malandrins filaient sur les allées d’entraînement, unies, hersées, couvertes cette nuit-là d’un sable lumineux, et droites à l’infini.
Arrivés à la voie ferrée: «Les chevaux claqueront», dit Joë. Son compagnon ne répond pas. Dans la mauvaise descente, sous le viaduc, Cérisoles bute et tombe. Comme Joë s’arrêtait: «Imbécile, tu manqueras le train si tu m’attends! Sauve-toi!…» fait Trench. Et déjà relevé, il repart au trot.
Bref, avant d’atteindre la station, les compères mettent pied à terre, débrident leurs montures et les chassent sous bois. Ils prirent le train à Orry-la-Ville, et nul ne les revit jamais.
On retrouva le lendemain, aux étangs, Cérisoles couronné et la jument claquée. Le baron Joseph, propriétaire des deux malheureuses bêtes, retira sa confiance à Thomas Foggs, et celui-ci, comprenant que son écurie entière avait dû se faire sournoisement complice de Trench, licencia tous ses gens. Alors, devant les boxes vides et la cour déserte, le pauvre homme sentit lourdement le poids de sa faute: mais dans son héroïque respect fraternel, il craignait sincèrement que les journaux n’apprissent le scandale au révérend Isaac, et il lui écrivit seulement qu’il s’était décidé à renvoyer Trench parce que celui-ci avait donné un galop de trop à Cérisoles.
CROQUIS D’AUTOMNE
A Romain Coolus.