Au pays de Sylvie
Chapitre V
Les jours ont tellement diminué que la chasse, hier, a fini en pleine nuit. On a sonné l’hallali dans l’ombre. Quelle fanfare tragique! Je suis rentré par la forêt, au milieu d’un silence horrible. J’aurais voulu crier, et je sais maintenant ce que doivent être les loups-garous: de pauvres diables que la nuit épouvante et qui hurlent pour se rassurer. Ne tremblez plus, si vous en rencontrez: ils ont bien plus peur que vous.
SECRET D’HIVER
Approchez-vous, que je vous confie un secret.
C’était à la fin de décembre. Nous revenions quatre en forêt, après une belle chasse. Nos chevaux fatigués marchaient au pas, tout doucement. Et nous ne parlions guère, tant par rêverie qu’à cause du ciel roux et triste. Il allait neiger, c’était certain.
Arrivés dans un carrefour, nous nous saluâmes: mes trois compagnons poursuivirent devant eux, sous la futaie; ma route au contraire était à droite, un chemin creux tout recouvert de branches fines qui, l’été, devaient former une charmille.
Par quel caprice, on ne sait, mais les veneurs qui me laissaient seul, m’envoyèrent en guise d’adieu les plus triomphales fanfares.
Elles retentissaient magnifiquement, et célébraient en s’éloignant, me semblait-il, l’agonie du jour. Car, le ciel s’assombrissant de minute en minute, la neige enfin se mit à tomber, tandis que les cors, là-bas, allaient se taire, se taisaient…
Et ce fut alors que j’entendis parfaitement les flocons frapper de toutes parts le branchage délicat; oui, que j’entendis de mes oreilles le bruit léger qu’ils font en descendant sur une forêt nue.
En vérité, la neige n’est donc point toujours silencieuse, je vous le dis. Mais n’abusez pas de ce secret.
LE BASSIN OU SONT LES CARPES DORÉES ET ARGENTÉES
Le bassin où sont les carpes dorées et argentées! Il figurait, ainsi nommé, sur les anciens plans. C’était une douve profonde, plus longue que large, qui séparait le Petit Château du grand. Cette douve est comblée aujourd’hui. Une cour s’étend, et l’on foule des pavés à la place où jadis l’eau frissonnait. Mais parfois, en ce même lieu, accoudé contre la pierre neuve, et rêvant au vieux Connétable ou à M. le Prince, si ce n’est à Sylvie, j’ai cru que le vivier n’avait point disparu. J’y distinguais soudain l’éclat brusque d’un poisson d’or. J’y voyais grandir la lune, poindre l’aube, tomber le crépuscule. A la fin, j’y pêchais un conte.