Au pays de Sylvie

Marcel Boulenger · Chapitre 15 sur 25

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Au pays de Sylvie

Dans les Airs

Simon de Meilles s’était vêtu comme pour un mariage. Blanc depuis les souliers jusqu’au toquet, cambré, joyeux, l’épée dressée et le gant à la taille, il pérorait en plein ciel, sur la dernière plate-forme d’un vertigineux échafaud. Etienne Auxoust le fauconnier, son ami, l’écoutait en riant. Tout en bas, dans la cour du château, grouillaient les charpentiers et les maçons. Mais Simon ne pouvait même pas apercevoir, entre les poutres enchevêtrées, ces chétives fourmis. Il entendait seulement leur rumeur légère, jointe aux voix un peu plus proches d’autres manants qui garnissaient les toits. Tout ce monde s’apprêtait à hisser jusqu’au sommet de la plus haute tour une Vénus de marbre.

Et cette Vénus, Simon de Meilles l’avait glorieusement tirée d’un bloc énorme et rude. «Laissez-moi faire, Monseigneur, avait-il dit au Connétable. J’ai vingt-deux ans à peine, mais depuis le berceau, mon père m’apprit à dessiner et à ciseler. Je sais peindre un portrait, cuire un émail, lire en leur langue Tertullien et Cicero, dompter un cheval turc et pousser mon épée contre qui voudra. Je vous changerai ce marbre en une figure selon l’antique. Il convient que ce soit une Vénus, puisqu’elle doit couronner votre logis, qui est celui de Mars. Je lui mettrai dans les mains un miroir, mais son regard pensif poursuivra par les airs l’image du guerrier superbe.»

Or, aujourd’hui, l’oeuvre amoureusement terminée, la Cypris debout et rêveuse, mince, longue, et tenant son miroir comme une fleur fragile, la merveille enfin allait monter, monter, jusqu’au faîte du grand château, dans le firmament, aux pieds même de Simon de Meilles, qui ne se tenait plus d’orgueil! En vérité, oui, il se mariait… «J’épouse tout-à-l’heure la Renommée, avait-il dit à Etienne Auxoust, là-haut, tu vois, au milieu de l’azur et à deux doigts des douze grands Dieux! Il faut que tu sois de la noce…» Tous deux avaient ainsi grimpé jusqu’à cette plate-forme effrayante, où nul ne les voyait plus, et où les paroles pressées de Simon de Meilles se mêlaient aux cris déchirants des hirondelles.

«—Lève les yeux, Etienne, faisait-il, et dis-moi si tu ne perds la tête, à te trouver si près de l’Olympe éternel?

—Tu m’en contes, répondit l’autre. Ton ciel, je te le déclare, ne contient pas d’Olympe, mais toutes sortes de bestioles seulement: corneilles, palombes, alouettes et cailles, qu’il s’agit de prendre. Le plancher brûle, d’ailleurs, ici, et le soleil aveugle. Nous allons trépasser d’un coup de sang, si nos gens ne se hâtent, en bas. La Cyprine que tu sculptas m’a paru belle, Simon, mais elle est surtout terrestre, à ce qu’il me semble. Et, ma foi, elle a raison! La terre est un bon lieu de réjouissance, avec ses forêts où le gibier pullule, ses caves où le vin rafraîchit, ses dames qu’il fait bon rencontrer sous une courtepointe, et mille autres sujets de délectation.»

Tout le domaine de M. de Montmorency, en effet, s’étendait sous les yeux à perte de vue, touffu, vert et coupé d’eaux fraîches, l’air heureux. Au loin, des villages paisibles; tout près, des bâtiments neufs, des constructions, de la pierre amenuisée, à la dernière mode…

«—Tais-toi, répartit Simon, tu blasphèmes! Notre maître règne sur ses vassaux et mène le royaume; bon, qu’il se contente ainsi, puisque c’est son plaisir. Toi, tu es fauconnier de Montmorency, et tu dis que cela te suffit? Soit encore. Mais la beauté, sur mon âme, la beauté divine est ailleurs, elle existe, je l’ai vue, de mes yeux vue naître sur la mer et s’avancer vers nous! Car j’étais au port de Marseille, quand y accosta la flottille de M. le général des galères, dont les nefs contenaient huit grandes caisses mystérieuses, toutes chargées de sceaux, de chaînes et de cordes. Je me trouvais là lorsqu’on rompit les caisses en présence de Monseigneur le Connétable: et ce fut alors que, muet d’angoisse et de respect, j’en vis tirer ces débris sublimes, ces majestueuses figures de l’antique Italie, ces bronzes vénérables et ces marbres roux, ce Septime Sévère, ce Caracalla, ce Géta, ce Marc Aurèle, ce Vitellius, cet Hercule, et ce buste d’une femme inconnue que je n’ai plus cessé d’aimer…»

Etienne Auxoust avait fait trève à ses bouffonneries.

«—Simon, dit-il gravement, tu es mon frère d’armes, et je t’admire. Embrasse-moi!

—Ah! jurons, Etienne, jurons par le Styx en ce jour d’étonner le monde avec une amitié que les Homère, les Plutarque et les Virgile eussent chantée. Nous serons Achille et Patrocle, Oreste et Pylade, Nysus et Euryale…»

Mais à ce moment, un coup de sifflet, parti du sol, fit le silence comme par enchantement. Simon pensa que son coeur allait rompre. Trois grosses poulies, en face d’eux, gémirent. Des cordes s’étaient mises en mouvement. La statue montait.

Lentement, lentement, avec des à-coups, des arrêts, des repos, les cordes roulèrent, roulèrent. Tout allait bien. Un étage, deux étages, trois étages étaient dépassés sans doute…

Soudain, Simon pâlit. Il saisit son ami par le bras: «Regarde, regarde…» lui dit-il d’une voix étouffée. Une des dernières poutres, au-dessus d’eux, pliait horriblement. Si elle se brisait, l’une des poulies céderait, les cordes ne supporteraient point le choc, et la Vénus allait se fracasser sur le sol en mille morceaux…

Simon était livide. La sueur lui coulait du visage, et ses doigts se crispaient sur ses yeux. «Je ne veux plus rien voir, balbutia-t-il, les dents serrées, mais si la corde casse, je me jette…»

Fut-ce pour mieux se rendre compte et rassurer ensuite son ami? Fut-ce par vertige, par maladresse?… Le fauconnier, qui s’était un peu trop aventuré sans doute, eut comme un éblouissement, glissa, manqua du pied, tomba d’une planche sur l’autre, se retint à l’une des cordes, trébucha derechef et se trouva effroyablement suspendu dans le vide…

Simon ne pouvait venir en aide au malheureux: leurs mains ne se fussent pas rejointes.

D’ailleurs, il ne comprit pas tout de suite ce qui s’était passé. Il n’eut que l’idée de lever instinctivement la tête… et soudain, bondissant:

«—Ouvre les mains, hurla-t-il, lâche tout!!… La poutre se courbe, elle n’en peut plus, elle va rompre!!…»

Etienne étreignait follement au contraire la corde vacillante. Un craquement eut lieu. Simon de Meilles tira d’un seul coup son épée, dont il entailla si bien les poings d’Etienne Auxoust que celui-ci desserra les doigts et disparut…

Une immense clameur s’éleva du sol.

Puis, la déesse de marbre, longtemps immobile au niveau des toits, reprit majestueusement son ascension.

Quand le Connétable de Montmorency, revenant en ses terres, l’aperçut de loin, toute gracieuse et blanche, au faîte du château, il daigna sourire, le bourru seigneur, puis manda Simon de Meilles, lui fit présent d’un collier d’or, et jura qu’il parlerait d’une telle oeuvre en présence du Roy.

 

LE DERNIER JOUR DE THÉOPHILE

 

Voici Stéphane Gouche qui traverse la Seine en bac, et saute dans la boue au pied de la Tour de Nesle. On n’y voit goutte. Il s’est crotté des pieds au ventre. Mais peu lui en chaut. Il passe un petit pont, monte à la berge, gagne les maisons et s’enfonce dans la nuit. Suivons-le.

Après avoir longé quatre ou cinq ruelles noires, le poète Gouche (Stefano Guccio, de son vrai nom) aperçoit une auberge, qui de loin lui paraît incrustée d’escarboucles plutôt que de fenêtres, et que l’on entend bruire à la façon des ruches pleines.

C’est là qu’il se rend, au cabaret du Cerf-qui-brame. Quiconque joue, s’empiffre, s’enivre, crie, trousse les Muses et fait de l’esprit, quiconque tire pension de sa plume ou argent de ses moustaches, s’en vient au Cerf-qui-brame. Stéphane Gouche y traite ordinairement dix ou douze affaires dans sa nuit. Doit-on avouer qu’au fin matin, le plus souvent, il gît aussi sous la table? Bah! n’y composa-t-il point de bons sonnets, après tout? «Moi, je ne monte point au Parnasse, a-t-il coutume de dire, j’y descends.»

Bref, il a poussé la grand’porte: on l’acclame. Mais il salue sans répondre, et gravit l’escalier qui mène au premier étage; là, dans une soupente éclairée par deux grands flambeaux, Vortas, tout couvert de dentelles, et Benoît-donne-ton-verre, saccageaient plusieurs plats autour de flacons en nombre. Que la nappe eût naguère été propre, on le doit croire; mais qu’elle dégouttât déjà de sauces et de vins, bien que la soirée fût à peine commencée, cela ne se pouvait nier non plus. Et l’odeur des barriques et des graisses fondues se venait ainsi mêler brusquement à ce relent de musc et de petun que Benoît et Vortas traînaient partout. On les sentait à trente pas, ces nourrissons du dieu Phoebus.

Mais Gouche les regarde à peine, ne dit mot, sinon: «Faites-moi boire, je vous prie…» et s’assied vilainement à table, mange, s’essuie la bouche, mange encore… Il fallait pourtant parler à la fin.

«—Vous m’étonnez tous deux, s’écrie-t-il soudain. Vous restez-là, fiers comme des jars, à regarder mûrir vos goîtres et pousser vos estomacs… Mais, per Bacco! vous ne songez donc à rien, vous ne prévoyez jamais, vous ne vous enquérez pas?…»

Il vous a du reste une manière si bouffonne de prononcer ses mots à l’italienne, que les deux compères ne s’en tiennent pas de joie.

«—Oh, Dio mio! reprend-il, ils rient, ils rient!!… Mais il n’en sera plus de même quand ils tireront la langue devant des cuisines closes! Moquez-vous de moi, mes goinfres, et un jour cependant je vous verrai plus sages. Ce sera, Benoît et Vortas, au temps prochain, demain peut-être, où les stances et les chansons ne nourriront plus leur homme, où les pensions seront tombées à plat, où ducs et comtes rédigeront eux-mêmes leurs épitaphes, leurs poulets galants et leurs louanges grotesques… Ah, basta, basta, je n’en veux pas plus dire… Et cependant, la rage me pousse! Sans doute, vous croyez que cela sera toujours payé comptant, un sonnet, et or sur la table, un beau vers? Allons donc! tout, au contraire, s’en va, et l’on nous rogne de mieux en mieux les ailes. Les seigneurs ne cèdent plus même une bouteille en échange d’un distique qu’Homère n’eût point renié, et près des dames, vous ne gagnez plus seulement un souper pour toute une élégie. Une comparaison avec Cypris vaut un denier à peine; avec l’Aurore, une obole; avec les Nymphes, moins encore, et pas même un sourire s’il ne s’agit que de lys ou de roses. Est-ce un métier, cela, s’il vous plaît?

—Les dames, dit Vortas, sont bêtes à chagrins.

—Et elles nous assomment, ajouta Benoît, sous bien des abus.

—Des abus moins encore que des tyrans! répliqua le fougueux Gouche. Qu’est-ce, par exemple, je vous prie, que ce Théophile, ce pauvre sire, ce maître en mélancolie que nous nous sommes donnés à nous mêmes fort sottement, avouez-le—sinon un usurpateur, un despote, un Caligula, un Héliogabale? Madame de Montmorency, une italienne de mon pays pourtant, une femme du premier choix, payait bien, n’est-ce pas, et vous accueillait sans difficulté? Table ouverte à Chantilly, à Paris, en voyage, gîte et galanteries, une maison princière, des fêtes, du bruit, mille aubaines… Bon, Théophile survient, nous le faisons valoir, on l’encense, et voilà qu’il confisque la place: c’est lui qui nomme la dame Sylvie; M. le Duc trouve bon que l’on ne s’en puisse plus passer; et c’est le règne de Sylvie, les bois de Sylvie, le domaine de Sylvie, la chasse, la pêche de Sylvie, et le regard de Sylvie qui fait battre les poissons… Tout le temps encore que Théophile fut en prison, nous eûmes du repos: mais maintenant que l’en voici dehors, le tintamarre recommence. On l’héberge, on le choie, on l’environne là-bas; et ses odes font fureur ici, et Pyrame est criée par les colporteurs, et l’on nous aura bientôt rompu les oreilles avec sa Maison de Sylvie… Et est-il seulement un galant bien brave et reluisant, ce Théophile? Que nenni! Un pauvre ancien ivrogne, un grimaud tout hâve, tout cave, très mal en point du reste, paraît-il, mourant même—je l’espère.

—Il faudrait, dit sentencieusement Benoît, trouver quelque mérite de Sylvie à quoi il n’eût pas songé. L’a-t-il chantée toute entière, l’a-t-il seulement dévêtue en quatrains sans rien omettre, ni une grâce, ni un signe…

—Ni une fossette…

—Eh mais, s’écrie l’Italien, tu m’y fais penser, Vortas, une fossette…»

Puis un long silence s’ensuit. Les trois poètes méditent.

«—Voilà, reprend Gouche le premier, nous allons écrire un recueil de chansons, d’épigrammes et d’idylles. Il s’appellera Les fossettes de Sylvie. J’y sèmerai, moi, des vers toscans. Et chaque pièce célébrera quelque douceur cachée de l’ingrate qui nous a trahis. Nous placerons nos fossettes où il nous plaira, aux pires endroits pour la pudeur de Marie-Félice des Ursins, duchesse de Montmorency…

—M. le duc est homme à compter de clairs écus sonnants afin que l’ouvrage ne paraisse point.

—A moins qu’il ne nous fasse pourrir en geôle.

—En tout cas, observe Vortas en souriant, plus d’un sot nous tiendra pour frais échappés d’un des grands lits de France, et je sais des pécores qui en mourront…

—A ta santé, Vortas!

—A ta gloire, mon Gouche!

—Benoît, mon croquant, à ta pipe, à ton nez, que le choc de tant de verres aura rendu plus calleux qu’un poing de galérien! Appelle, veux-tu, il n’y a plus rien dans les cruches…»

Mais à ce moment, la tapisserie est brusquement soulevée, et un homme entre, qui reste debout. «Bonjour!» fait-il d’une voix étouffée. Et il prend, sans y songer, une coupe qu’on remplit.

«—Hélas, Des Barreaux, qu’y a-t-il donc?» demande le sensible Vortas.

Jacques de Vallée, seigneur des Barreaux, vide sa coupe, puis la laisse choir à terre; son beau visage fait pitié. A le mieux considérer même, les trois libertins comprennent qu’il a pleuré, lui, cet impudent sans respect ni foi!

«—Il y a, messieurs, répond-il gravement, il y a que tout-à-l’heure, avant souper, le grand Théophile vient de rendre l’âme. Oui, Théophile est mort en l’hôtel Montmorency, au crépuscule…»

A ce coup, Benoît, Gouche et Vortas penchent d’un même mouvement la tête. Déjà maint et maint vers mélodieux chante tout bas en leur mémoire. Déjà voici qu’ils adorent ce Théophile de Viau, qu’ils eussent crucifié vivant, ce Théophile qui, même en mourant, servait encore sa dame. Car il ne fut jamais question du recueil misérable. Et c’est très purement qu’à bien des années de là, les vers de Théophile éveillaient au seul nom de Sylvie

Ce bruit charmeur que les neveux Nomment une seconde vie,

cependant même que l’infortunée duchesse de Montmorency s’éteignait à Moulins, après l’aventure tragique de son époux, dans la retraite, la douleur et le deuil.

 

UNE PENSÉE

 

Il y avait promenade ce soir-là dans le Parterre de l’Orangerie. Les Altesses avaient décidé que chacun aurait le loisir d’errer à son gré sous la lune, qui était douce et ronde à merveille. La moindre contrainte, il est vrai, n’eût guère convenu par une si belle nuit. Couples et groupes allaient donc, de ci, de là, autour des bassins, parmi les pelouses, au bord des charmilles. Et n’eussent été les jets d’eau qui s’élevaient en suffoquant, n’eût été quelque rire menu, quelque éventail froissé, tantôt près, tantôt loin, l’on eût distingué, tel était le silence, jusqu’au plus léger souffle qui passait sur l’herbe, offensait une fleur ou touchait l’eau.

D’où vient qu’une femme pourtant, loin de goûter cet enchantement, versait des larmes? Un compagnon de mine peu galante, il faut l’avouer, lui parlait, assis près d’elle sur un banc. Le contraste était grand entre le buste délicat de la dame, entre les mains diaphanes qu’elle agitait au clair de lune, et l’habit rude, le rire sans complaisance, comme le geste assez brusque de ce gentilhomme.

«—Convenez cependant, madame, lui disait-il, que M. de Naives vivra fort bien dans sa trésorerie d’Auvergne. Il est astreint à y demeurer? Eh, le grand dommage, en vérité, si l’on songe qu’il s’y trouve également condamné à plusieurs mille livres de rentes, non moins qu’à loger en un des plus magnifiques hôtels de la ville, à posséder une maison des champs et le revenu de trois métairies! Il a dû s’y rendre sans délai? Certes, son départ fut soudain. Mais vous n’ignorez pas que M. l’évêque de Meaux lui-même, sur ma prière, fit donner cette charge à M. de Naives: or, ce prélat ne saurait s’accommoder d’un retard, que ferons-nous à cela? Il vous semble que votre amant soit exilé dans une province si éloignée? Que non pas, madame! M. de Naives reverra la Cour et vous-même, un jour, bientôt sans doute…

—Et vous prétendrez-vous toujours après cela, monsieur, lié d’amitié avec moi?

—Ah, tout beau! Je prétends que je vous ai naguère aimée, et c’est vous-même qui m’avez alors soigneusement défini votre ami, rien que votre ami, votre bien bon ami.

—Mais… n’ai-je pas reçu M. de Naives de votre main? Vous ne cessiez de me vanter son esprit, ses mérites, sa figure même.

—Il vous plaisait, tout votre coeur allait à lui. Je devais, par bon goût, vous entretenir honnêtement de celui qui m’était préféré. Et c’est pour m’en savoir gré, je pense, que vous m’avez traité, soit dit sans reproche, comme un bonhomme dont on se raille un peu, dont une femme aimée se dit impitoyablement l’amie…

—Vilaine et basse rancune aujourd’hui, que d’avoir fait chasser, à force d’intrigue, M. de Naives jusqu’en Auvergne!»

Et sur cette offense, vous eussiez vu la dame se lever tout d’un coup, essuyer ses dernières larmes, et s’éloigner sans un mot d’excuse à travers les méandres du Parterre.

Le gentilhomme ainsi malmené demeura là, pensif. Les groupes de promeneurs disparurent, les couples s’acheminèrent peu à peu vers les terrasses. Les jets d’eau retombèrent, épuisés, dans les bassins. Il n’y eut bientôt plus que les grands arbres en tout le parc dont une feuille frémît parfois.

Alors, notre homme quitta son banc, et suivit à son tour, tête basse, l’une des allées qui ramenaient au château. Ses talons y blessaient lentement le sable pâle et fin. En traversant l’eau, unie comme du vif argent, il s’arrêta sur la mince chaussée. Ses lèvres tourmentées murmuraient une phrase.

Puis il gagna les bâtiments, poussa des portes, franchit encore un pont, gravit des escaliers, enfila des couloirs, trouva sa haute chambre enfin, y entra, s’enferma; et tirant alors de sa poche une lettre, il commença de la relire à la lueur d’un flambeau:

«Vous seriez fort en peine, Monsieur, disait cette lettre, de rencontrer quelqu’un qui vous mandât plus vite que moi les nouvelles de Paris. Et encore ne vous conté-je pas de ces faits de guerre, de ces querelles publiques, ni de ces évènements mémorables enfin, dont chacun jase en tout lieu, et qu’un crocheteur ou un mendiant vous rapporterait aussi bien. Non, je vous apprends le meilleur, le singulier, le savoureux. Je vous fais savoir que madame de Nouvillon s’est débarrassée chez la Sombreuil d’un fardeau bien outrageant pour son veuvage; qu’elle était grosse enfin, et qu’elle ne l’est plus. Je vous découvre que M. le comte de Naives n’a point quitté de deux jours et d’autant de nuits la signora Emilia Garèse; que celle-ci vient de rendre un malheureux cornette tremblant de fièvre, couvert d’abcès, perdant ses cheveux et ses dents au régiment des cadets d’Anjou…»

M. de La Bruyère laissa tomber le billet… Il se pencha sur une feuille blanche, il écrivit:

«_C’est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup, de faire, par tout son procédé, d’une personne ingrate une très ingrate._»

Peu de moments ensuite, toutes chandelles soufflées, il était au lit, il dormait. Seule, sur sa table, caressée par un fil de lune, une plume courbe luisait.