Au pays malgache

Émile Blavet · Chapitre 3 sur 4 · partie 3/4

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Au pays malgache

Livre de Bord

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

De tout ce qui précède, il serait peut-être excessif de con-clure au blocus de Tananarive au Sud, à l’Ouest et au Nord.

 

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Mais de ces trois points, une menace permanente plane sur la capitale, et c’est déjà trop. Sur les quatre routes – ou ce qu’on nomme ainsi – qui mettent la Ville « aux mille villages » en communication avec la côte, une seule était demeurée libre, celle de l’Est, – la route de Tananarive à Tamatave… Or, la route de Tamatave à Tananarive est la seule ligne de ravitaillement de la capitale ; c’est par là que se fait le service postal, par là que montent les énormes convois d’argent expédiés par la métro-pole à la résidence. Cette route coupée, c’est nos colons et nos soldats sans vivres, c’est nos compatriotes sans liens d’aucune sorte avec la mère-patrie, c’est le trésor national mis au pillage, – c’est le blocus, en un mot.

 

La conclusion ?… Elle s’impose.

 

Madagascar, que nous avons acheté – ceux qui dorment dans le campo-santo de Majunga, dans les plaines empestées du Bouéni, sur les plateaux de l’Imerne, pourraient seuls dire à quel prix ! – ne sera définitivement « terre française » que le jour où il n’y aura plus trace de Fahavalos ou de rebelles, de quelque nom qu’on se plaise à les appeler.

Ce serait déjà chose faite, si on n’avait pas tenu pour pa-roles d’Évangile les affirmations du général Duchesne.

Pour expédier – et rapidement – ce nettoyage, il faut des soldats.

Il faut encore autre chose.

On lit dans toutes les gares anglaises cet avis dénué d’artifice :

Beware of pickpocket !

Nous disons, nous :

Beware of Hovas !

 

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Et concurremment :

Beware of Englishmen !1

 

1 Il n’est pas besoin d’insister sur le caractère quasi-prophétique des lignes qu’on vient de lire.

 

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II

 

 

LE BOURJANE

 

Au point de vue artistique, comme au point de vue indus-triel, Madagascar manque d’originalité. Cependant, grâce à leur organisation simiesque, à leur curieuse faculté d’assimilation, il n’est pas un de nos arts, une de nos industries, qui n’ait trouvé dans les Malgaches d’intelligents et fidèles copistes. Totalement dépourvus d’invention et d’esprit créateur, ils sont, par contre, doués d’un tour de main extraordinaire et susceptibles de chefs-d’œuvre, mais seulement d’exécution et d’après des modèles donnés. Ainsi, leurs dentelles, un des rares souvenirs que le voyageur puisse rapporter de là-bas : on pourrait les croire sor-ties des ateliers de Venise ou de Bruges ; mais, décalque servile de dessins envoyés d’Europe, si, par le fini du travail, elles attes-tent la virtuosité de l’ouvrier, l’âme de l’artiste n’y apparaît point.

Cela viendra, pourvu qu’on sache et qu’on veuille utiliser ce génie, inné chez les Malgaches, de l’ « interprétation ». Initiés à la plupart des industries que les peuples civilisés ont poussées à leur extrême perfection, il en est une, toutefois, qui, pour ce peuple enfant, est et restera longtemps lettre morte : celle de la carrosserie. Il n’a même pas la notion de ce véhicule primitif, le char attelé de quatre bœufs, qui,

 

D’un pas tranquille et lent,

Promenaient dans Paris le monarque indolent.

 

Cette ignorance tient à l’absence complète de voies de communication dans un pays où les voitures Lefèvre – là-bas on

 

– 67 – dit La Fièvre – devaient être, pour nos troupes en campagne, le plus funeste des impedimenta ; où villes et villages n’ont, entre eux, d’autre trait d’union que des sentes vagues, uniquement accessibles au pied humain dont l’action lente, continue, corro-sive comme celle de la goutte d’eau sur le roc, en a creusé, au flanc des mornes, les lacets fantastiques.

 

Le pied humain qui creusa ces sentes, artères par où la vie circule dans toute l’île, comme, dans notre organisme, le sang, de la côte vers les hauts plateaux, et vice versa, c’est le pied des bourjanes. Et c’est là ce qui constitue, pour cette classe tout à fait à part dans l’agglomération malgache, une véritable origina-lité.

 

On m’a donné tant d’explications diverses sur ce mot « bourjane » – en malgache borizana – que, dans l’incertitude de sa véritable origine, d’ailleurs indifférente, je crois plus sage de m’en tenir à sa définition. Le bourjane, c’est la machine vi-vante qui supplée à tous les instruments de locomotion et de transport en usage chez nous, et pratiquement inemployables dans la Grande Île : pour l’homme, il remplace le cheval et la locomotive ; pour les colis, le mulet et le camion. Sans lui, plus de circulation pour le voyageur ou le touriste, fussent-ils lau-réats du Club-Alpin ; plus de viabilité pour les marchandises, – partant plus de vie sociale, plus de transactions, plus de com-merce. Il est, si j’ose le dire, le grand ressort vital de Madagas-car. Son rôle, on le voit, est considérable et, en quelque sorte, de nécessité publique. Or, ce rôle, la conquête tend à l’amoindrir graduellement. Le jour prochain où des routes carrossables, ou simplement muletières, zigzagueront autour de ces montagnes abruptes et violeront le mystère de ces immenses forêts ; où le cheval et le mulet trouveront un terrain ferme et plane sous leurs sabots ; où les locomotives épandront du Nord au Sud, de l’ouest à l’est, leurs blancs panaches de fumée, le bourjane, n’ayant plus que la capitale pour champ d’opération, en sera

 

– 68 – réduit à l’humble condition de porteur de chaises. Et quand l’haussmanisation, qui commence à sévir à Tananarive, en aura ruiné tout le pittoresque, quand on aura comblé les fondrières, aplani les accidents naturels ou stratégiques qui font de ses bou-levards et de ses rues de dangereux casse-cou, quand la lumière Edison rendra facile aux honnêtes gens « qui vont à pied » les sorties nocturnes, le bourjane aura définitivement vécu. Avant donc qu’il ne soit allé rejoindre les vieilles lunes malgaches, qu’il ne soit plus qu’un souvenir préhistorique, un symbole vague d’une civilisation désaffectée, il convient d’en fixer, en quelques traits vivants, l’originale silhouette.

 

Le bourjane, avons-nous dit, constitue, parmi les Mal-gaches, une caste à part ; et cette caste, sous un vocable com-mun, se divise en deux castes distinctes, séparées par un fossé aussi profond que le faubourg Saint-Germain l’est du faubourg Saint-Antoine : le porteur d’hommes et le porteur de paquets. Le premier, comme insigne, a le filanzane ; le second, le bam-bou.

Je ne m’attarderai pas à décrire le filanzane, que tous les Parisiens ont pu voir, la saison dernière, fonctionner au Champ de Mars. Tous, ils ont pu faire, de ce véhicule sui generis, la fa-cile expérience. Ils se sont convaincus, comme moi, à l’encontre de certains voyageurs grincheux qui trouveraient incommodes les carrosses du Sacre, qu’entre tous les modes de locomotion celui-là est le plus reposant et le plus doux. Rien du trot dur et cuisant du cheval, rien de la trépidation énervante du chemin de fer, rien du tressautement cahotique du fiacre. On s’y oublie en une sorte de bercement rythmique qui vous emporte, parmi les régions du rêve, au-dessus des ordinaires réalités. Cette impres-sion se modifie avec la vitesse, mais on s’y fait à la longue. Et l’on éprouve, à se sentir emballé dans ce mouvement diabolique qui, aux endroits périlleux, se transforme en une véritable course à l’abîme, je ne sais quelle voluptueuse griserie.

 

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Aussi, les « porteurs d’hommes » sont-ils fiers de leur aris-tocratique filanzane et tiennent-ils en mépris le bambou rotu-rier aux deux bouts duquel les « porteurs de paquets » suspen-dent le viatique de leur « client ». La supériorité physique, intel-lectuelle et morale qu’ils reconnaissent au colis humain dont ils ont la charge, au vahazah, ils se l’attribuent à eux-mêmes sur ces infimes porte-balles. Et ils ne perdent pas une occasion d’affirmer que, s’ils sont les fils du même père, ils ne sont pas nés le même jour. Lorsque, en travers des sentes étroites, ils trouvent le chemin barré par quelqu’un de ces miséreux, pliant sous le faix, le bambou sur l’épaule gauche, s’appuyant de la main droite sur sa zagaie, avec le geste biblique des rois pas-teurs, ils crient d’un ton impérieux : « Filanzane ! » Et si l’obstacle ne s’écarte pas à ce premier appel, un coup de coude brutal envoie rouler dans la broussaille l’homme, les paquets et le bambou. Il n’y a pas d’exemple que le pauvre diable proteste. Il connaît la hiérarchie.

 

Et cependant, porteurs d’hommes et porteurs de paquets sont du même sang ; ils ont tous la même tare originelle : l’esclavage. J’étais curieux de savoir comment seraient accueil-lies par ces êtres naïfs les velléités d’émancipation qui commen-çaient alors à se produire au sein du Parlement français. Et j’interrogeai le commandeur de mes bourjanes, esclave comme eux, qui cumulait en même temps, auprès de moi, les fonctions d’interprète.

– Est-ce pour le compte du maître que vous travaillez, lui demandai-je, ou pour votre compte personnel ?

– Pour notre compte.

– Et sur les huit piastres – 40 francs – que vous toucherez de moi, il ne lui reviendra rien ?

– Pas un kirobo (quart de piastre) !

 

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– À quoi donc vous oblige, vis-à-vis du maître, votre condi-tion d’esclave ?

– À certaines corvées, comme, par exemple, la semaille et la récolte du riz.

– Et lui, le maître, à quoi ce titre l’oblige-t-il envers vous ?

– Quand nous chômons, il nous nourrit, nous, nos enfants et nos femmes.

– Maintenant que vous êtes Français, on parle de vous rendre libres… En seriez-vous heureux ?

– Libres …. Qui nous nourrira ?

Qui nous nourrira ?… Là est peut-être le nœud de cette grosse question de l’esclavage.

 

Le commandeur est comme qui dirait le chef d’escouade des bourjanes. Cette fonction, qu’il tient du suffrage universel, ne lui confère, au surplus, que des immunités purement plato-niques. Il ne touche pas un sou de plus que les camarades ; en revanche, comme le page de Marlborough, il ne porte rien, sauf l’argent et les armes du vahazah. Ce sont là deux charges dont il est très fier, et on le voit, de temps à autre, glisser un œil en des-sous vers le canon luisant de la carabine et palper amoureuse-ment la sacoche de cuir où les piastres tintinnabulent. C’est lui qui, aux approches de l’étape, devance la caravane pour faire évacuer la case où son « client » dormira d’un sommeil panaché de puces, de moustiques et d’autres insectes variés. Mon com-mandeur, un gaillard superbe du nom de Rabé, au visage éclairé par deux yeux magnifiques, à la mâchoire garnie de dents blanches et fines comme celles d’un jeune loup – tels, d’ailleurs, presque tous les bourjanes – m’avait pris en affection singulière. Si, après une nuit passée en des luttes inégales contre d’obstinés parasites, je m’éveillais, comme on dit, du mauvais œil et faisais grise mine à ses petits soins de valet de chambre attentif, il en restait triste tout le long de la journée. Sa large face ne

 

– 71 – s’épanouissait que lorsque, à l’heure du premier repas, je le complimentais sur l’excellence de sa cuisine. Car il était cuisi-nier, par surcroît. Et aussi masseur, comme tout bon noir qui se respecte. Un soir, à l’issue d’une rude étape accomplie avec des alternances de soleil torride et de pluie diluvienne, je m’étais endormi lourdement. Tout à coup, le long de mes jambes, je perçois un fourmillement significatif, précurseur du martyre nocturne. Je me dresse sur mon lit, en un sursaut, et que vois-je ? Mon Rabé qui, à deux genoux sur la natte, frictionnait mes tibias d’après la formule classique du hammam. Il vit mon geste d’impatience, et de sa voix chantante :

– Fatigué, le vahazah !… Moi masser lui !… Bon, massage… très bon !

 

Je tombais de sommeil. Ce chatouillement, qui voulait être hygiénique, m’était plutôt désagréable, presque hostile. Mais il y avait, dans l’œil du bonhomme, une telle bonté douce, une telle conviction de guérisseur, que je craignis, en le rudoyant, de lui causer du chagrin. Et je laissai faire.

 

Laisser faire ! c’est la formule qui doit présider aux rap-ports entre voyageurs et bourjanes. Créatures purement instinc-tives, le mieux, pour vivre avec eux en bonne intelligence, est de s’abandonner à leur instinct. Ce respect, nuancé d’affection, qu’ils ont pour le vahazah, est, à leur regard, la meilleure sauve-garde. D’ailleurs, d’une complexion plutôt conciliante, d’une rare égalité d’humeur, sensibles à la moindre prévenance qui emprunte à la modestie de leurs besoins le caractère d’un bien-fait, avec quelques distributions opportunes de manioc, quelques pièces de vingt centimes lâchées à la minute psycholo-gique, on fait de ces bipèdes sauvages des chiens fidèles et ca-ressants. Doués d’un vif sentiment du juste, s’ils acceptent les remontrances motivées par un manquement grave dans le ser-vice, ils s’insurgent contre les boutades injustifiées et sans rai-

 

– 72 – son plausible. Ce qu’ils ne pardonnent point, ce qui reste incrus-té dans leur mémoire comme la marque du fer rouge sur l’épaule du forçat, c’est le ressentiment des corrections ma-nuelles. Grondés, ils veulent bien l’être ; battus, non. Ces âmes d’esclaves ont des fiertés d’hommes libres. Et, chose étrange, ces brutalités sont moins le fait de leurs maîtres indigènes que des Européens. Rabé me racontait qu’il y a trois ou quatre ans, il avait été le bourjane d’un de nos confrères venu, pour le compte d’un grand industriel, à Madagascar, et rentré depuis dans la fournaise parisienne.

– Mauvais vahazah, M. X… ! me disait-il sur un ton de ran-cune mal dissimulé. Toujours taper !… toujours crier : « Hue ! hue !… bourjane !… Plus vite !… plus vite !… » Et les coups de canne de pleuvoir !

Si jamais notre confrère retourne dans la Grande Île, je l’engage à se méfier de Rabé. Il lui garde une de ces dents qui font époque dans la mâchoire d’un Malgache.

 

J’interromps ici cette monographie du bourjane, bien qu’elle soit loin d’être complète. Il y manque pas mal de détails caractéristiques pour donner à cette esquisse la valeur d’un por-trait. Mais ils se retrouveront quand j’essaierai de décrire le ver-tigineux trajet de Tamatave à Tananarive, fait en leur compa-gnie, et qui, lui aussi, grâce aux routes tracées, ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Et ce sera dommage pour ceux, du moins, qui ne croient pas payer trop cher d’un peu de fatigue le plus stupéfiant, le plus pittoresque, le moins « déjà vu », le plus inoubliable des spectacles.

 

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III

 

 

DE TAMATAVE À TANANARIVE

 

On m’avait donné toute sorte d’excellents conseils, de ceux que, pour une raison ou pour une autre, on est presque toujours dans l’impossibilité de suivre. On m’avait recommandé notam-ment de ne pas risquer l’ascension de Tamatave à Tananarive tant que durerait la saison des pluies, c’est-à-dire entre le 15 novembre et le 31 mars.

« L’humidité, m’avait-on dit, est le plus sûr agent de la fièvre, et le plus pernicieux, et c’est surtout à Madagascar que « les cataractes du ciel », chères aux poètes du cycle impérial, ne sont pas une vaine métaphore. Gardez-vous, comme de la peste, de l’humidité. »

On m’avait dit, d’autre part :

« Ne vous attardez pas à Tamatave. Tamatave est un bijou de petite ville où l’Européen, après une traversée de trois se-maines, trouve je ne sais quel charme reposant. Mais ce charme est un peu comme celui du mancenillier, à l’ombre traîtresse duquel le voyageur goûte un sommeil voluptueux qui, rappelez-vous l’Africaine, est infailliblement le dernier. Il y règne cou-ramment une chaleur de quarante degrés à l’ombre, et cette chaleur, combinée avec les miasmes paludéens, est le plus sûr agent de la fièvre, et le plus pernicieux. Brûlez Tamatave. »

On m’avait dit, enfin :

« Ne forcez pas les étapes. La tradition veut que le trajet de Tamatave à Tananarive s’accomplisse en sept jours et sept nuits. Mais cela ne s’obtient qu’au prix de fatigues sans nom, aux-quelles vingt-cinq jours de mer sont une préparation plutôt hos-

 

– 74 – tile. Or, la fatigue est le plus sûr agent de la fièvre, et le plus pernicieux. Évitez la fatigue. »

 

J’étais, comme on voit, bien loti, et à peu près aussi per-plexe, en débarquant, que dut être Hercule à l’intersection des deux chemins offerts à son choix. La saison humide battait en-core son plein quand je foulai, le 5 mars, les sables mouvants de Tamatave ; et aussi les quarante degrés et les miasmes promis. Opterais-je pour le soleil ou pour la pluie qu’on m’avait dénon-cés, l’un et l’autre, comme les plus sûrs agents de la fièvre, et les plus pernicieux ? Cette opinion eût fait hésiter de plus braves. Mais, mon objectif étant Tananarive, je n’eus pas l’ombre d’une hésitation. Quant à la fatigue, je n’y pensais même pas, tant la mer a pour moi de vertus réparatrices.

Aussi, sans m’oublier dans les délices de la Capoue mal-gache, je fis diligence pour recruter une petite équipe de bour-janes, et, après une fervente prière à saint Barnabé pour qu’il m’épargnât, dans la mesure du possible, les horreurs de la pluie, je m’engageai sur « la route funeste. »

 

Ces notes rapides ne prétendent pas à la précision du Joanne ou du Bædecker ; mais, dans l’intérêt de nos compa-triotes que le goût des affaires ou la soif de voir du pays amène-rait à Madagascar, quelques indications précautionnelles s’imposent.

 

On s’imagine communément que tout est dit et qu’on n’a plus qu’à resserrer les cordons de sa bourse lorsque, après avoir franchi deux mille cinq cents lieues de mer, on touche enfin la terre ferme d’un pied triomphant. Les deux cent quatre-vingts kilomètres qui séparent la côte de la capitale n’entraînent plus, semble-t-il, qu’une dépense médiocre. Ce serait s’exposer à de cruels mécomptes que d’établir son budget de voyage d’après ce

 

– 75 – fallacieux calcul. Comptons bien : huit porteurs de filanzane, se relayant, par quatre, de minute en minute, cela fait déjà, à 40 francs l’un, prix du jour, 320 francs ; huit porteurs de paquets, au même taux, 320 francs ; un commandeur, 40 francs ; le prix du véhicule, qui reste à votre charge, 25 francs ; plus, 150 francs pour l’achat des conserves, vins, eaux minérales, pour le manioc quotidien des bourjanes, la location des cases et les frais de route imprévus, soit, en tout, 855 francs, c’est-à-dire à peu près ce que coûte le paquebot de Marseille à Tamatave. Et notez que je table sur un voyageur léger de bagages, comme je l’étais, un voyageur à la Bias. Quant à celui qui traînerait après soi ses dieux lares et les meubles à la garde desquels ces icônes sont préposés, le devis ci-dessus comporterait de formidables ral-longes. Donc, avant toute autre question, celle qu’il vous faudra résoudre, et dans le sens le plus large, le plus fastueux, ô vous qui rêvez de la « Ville aux mille villages », c’est la question d’argent.

 

En avant, les bourjanes !

 

Dieu me garde d’entreprendre le topo de ce rude pèlerinage et de me faire la prolixe Schéhérazade de ces sept nuits plutôt… lancinantes succédant à sept jours plutôt… accidentés. Dix cha-pitres n’y suffiraient pas. Ce que je voudrais, c’est reproduire, telles que je les ai ressenties, les impressions, d’une infinie di-versité, qui font de cette route tour à tour âpre comme les gorges de Calabre, mélancolique comme un désert de la Beauce, riante comme un pâturage de Normandie, où saillissent des montagnes étagées comme les Puys d’Auvergne, où roulent des fleuves larges comme le Rhin, où miroitent des lagunes poé-tiques et farouches comme le lac des Quatre-Cantons, où ver-doient des forêts pleines du mystère et de la majesté druidiques, – qui font, dis-je, de cette route le plus mobile et le plus mer-veilleux des kaléidoscopes.

 

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Plaines, fleuves, montagnes, lagunes et forêts, toutes les formes que revêt la grande Nature pour nous charmer ou nous émouvoir, pour nous éblouir les yeux ou nous reposer l’âme, se succèdent, avec des alternances d’un pittoresque inattendu, le long de cette voie unique, à la fois Calvaire et Paradou. Ces plaines qui, de landes stériles, se transforment tout à coup en adorables parcs anglais, j’en respire encore le pénétrant parfum de serre surchauffée ou les sauvages senteurs de brousse. Ces fleuves, je les ai remontés ou descendus pendant des heures, tandis que, couché dans la svelte pirogue, mes bourjanes, mé-tamorphosés en rameurs, me berçaient de leurs étranges canti-lènes, longues comme le Petit Navire, impressionnantes comme, la nuit, au fond des bois, les vagues sonneries des cors. Ces montagnes, je les ai gravies en des courses folles, parfois les pieds en haut et la tête en bas, parfois dans une attitude ef-froyablement verticale, parmi les allées de bambous qui se courbent en arcs de triomphe et les massifs d’arbres-du-voyageur, qui, touffus sur les pentes, ressemblent à des trophées d’éventails, et, isolés sur les cimes, à des ostensoirs gigan-tesques. Ces lagunes, bordées de filaos monstres évoquant les vaporeuses frondaisons des paysages de Corot, j’y ai glissé mol-lement, avec des ressouvenirs de Lamartine sertissant pour El-vire un collier de quatrains immortels. Ces forêts, en Parisien un peu las de mouvement et de tumulte, j’en ai goûté voluptueuse-ment la paix éternelle et le silence obstiné, que troublent seuls les ululements des babakotos en rut et quelques bruits d’ailes éveillés par le passage de la trombe humaine… Et, en ces sept jours de joie, pas une goutte d’eau… pas une défaillance du ba-romètre !… Et cela se passait du 8 au 15 mars, en pleine saison des pluies ! Ô ironie des choses !

 

Voilà pour le paysage, et voilà pour les jours dont il fut l’enchantement. Raconterai-je les nuits angoissées, me répan-drai-je en lamentations sur ces corps à corps épiques, et tou-jours inégaux, avec des myriades d’ennemis invisibles, taquins, discourtois, ignorants des plus vulgaires notions de l’hospitalité,

 

– 77 – et que les donneurs de conseils ont oubliés, bien à tort, dans leur nomenclature des « plus sûrs agents de la fièvre, et des plus pernicieux ? » À quoi bon une tache noire dans ce radieux ta-bleau, une ombre sur cette lumière ? Pourquoi gâter par de fâ-cheuses réminiscences la vivante poésie du souvenir ? Mieux vaut, comme conclusion, détacher une feuille de mon carnet de route :

 

« Réveil à l’aurore. Je me sens devenir vertueux. Siroté le café réglementaire, en face d’un de ces levers de soleil comme on n’en voit que sous les tropiques. Même note pour les cou-chers. En route. Pas un nuage là-haut. Du bleu, du bleu, du bleu ! On ne trouverait pas dans tout le ciel de quoi faire un mouchoir gris. À Mahela, offert le manioc aux bourjanes. À Bé-dard, offert à moi-même un déjeuner sardanapalesque : sar-dines, œufs frais, entrecôte, foie gras, salade de pommes de terre, brie en conserve, bananes et mangues, café, cognac, cigare exquis. Courte sieste pour faciliter la digestion. Deux heures. À moi mon filanzane ! Ah ! le coquin de soleil qui vous pique droit sur la nuque comme un fil à plomb ! Et toujours pas le moindre grain en perspective. C’est la saison des pluies ! Ramassé pelle à la descente d’un ravin à pic opérée au pas de course. Bourjanes très joyeux. Moi pas. Arrivée à Béfourne vers sept heures. Commandeur fait évacuer la case du chef du village, qui s’exécute galamment et émigre, avec tout son fourbi, chez le voi-sin. Dîner frugal. Entré seul dans mon lit, m’y trouve légion. Me lève à l’aube. Trouve au seuil de la case mon hôte, la main ten-due. J’y dépose cinquante centimes. Il me baise les pieds, et me remercie pour cinquante francs. Café. Départ. »

 

Et ce fut ainsi sept jours durant, avec la même uniformité de programme et la même variété d’impressions pittoresques.

D’eau, toujours point. Pas même la menace d’une petite ondée rafraîchissante. C’est la saison des pluies !

 

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L’après-midi du septième jour, on atteint le village d’Alarobbia. On est en vue de la capitale – 18 kilomètres environ – mais à peu près comme Moïse en vue du Paradis terrestre : on la voit, on n’y touche point. Rien ne serait facile comme de fran-chir avant la nuit la faible distance qui nous en sépare. Les bourjanes, n’ayant fourni qu’un demi-effort, sont en excellente forme, en pleine fièvre d’entraînement. Ils doivent avoir, semble-t-il, la même hâte que moi d’arriver au port, la même soif de repos, le même besoin de détente. Plus encore peut-être, car, eux, ce qui les attend là-bas, c’est, avec les habitudes fami-lières, les intimes effusions et les chaudes caresses du foyer ; tandis que moi, c’est l’Inconnu, l’X mystérieux, avec ses incons-cientes appréhensions et ses instinctives angoisses. Il leur suffi-rait d’un coup de collier suprême pour rejeter ce harnais de ser-vitude sous lequel, depuis tant de jours, ploient leurs reins et s’essoufflent leurs poumons. Et ce coup de collier, ils le refusent. En dépit de mes protestations, de mes réserves à l’endroit du pourboire, on fait halte au village d’Alarobbia.

 

Cette halte, si cruelle au voyageur que tourmente la nostal-gie du sommier élastique et qu’affole la perspective d’une nuit de plus dans le pourchas des parasites énervants et l’horreur des promiscuités malsaines, cette halte est de tradition. Or, la tradi-tion, chez les Malgaches, est, comme la routine chez nous, irré-ductible. Il y a, dans ces êtres primitifs, un fond d’ingénu cabo-tinage, avec un goût inné de la mise en scène, une tendance ins-tinctive à l’effet théâtral. Leur ambition, après plusieurs se-maines d’exil, ne se borne pas à réintégrer Tananarive, furtive-ment, comme des mercenaires retour de la corvée ; ce qu’il leur faut, c’est y « faire une entrée », une entrée à sensation, à tin-tamarre, en plein soleil, dans l’émerveillement des foules accou-rues, battant des mains sur leur passage. Aussi, ni pour argent ni pour or, n’aurais-je obtenu qu’ils m’y introduisissent nui-tamment, comme font des contrebandiers d’une marchandise

 

– 79 – prohibée. Et, résigné, renonçant à vaincre ce parti pris de vanité enfantine, je m’armai de mon mieux pour le suprême combat nocturne.

Ce fut alors, vers le ruisseau prochain, une course folle, dans un tumulte de cris joyeux et de gestes délirants. Où cou-raient-ils ainsi, mes bourjanes ? Ils couraient vers le lessivage in extremis, et, semblables à des guerriers qui, à la veille du solen-nel introït dans la cité conquise, fourbissent leurs armures noir-cies par la mêlée, ils allaient fourbir leurs hardes souillées par la poussière et la boue de la route. En un clin d’œil, la petite troupe fut complètement dévêtue ; et, du haut de la côte où je m’étais assis, je suivais de l’œil ce spectacle singulier : mes porteurs, in naturalibus, accroupis le long de la rive comme des lavandières le long des bateaux-lavoirs, immergeant dans le flot purificateur leurs sarraus de rabane ternie et leurs lambas d’une blancheur problématique, et les tordant, pour les sécher, entre leurs doigts nerveux. Et ces nudités éparses n’avaient rien d’offensant ni de shoking, tant on sentait que, pour ces bipèdes antédiluviens, c’était là la parure naturelle. Ces bronzes vivants, sous leur pa-tine veloutée, avaient la beauté hardie des chefs-d’œuvre de la statuaire qui ornent nos squares et nos jardins. Et, à les voir ainsi, je me remémorais cette fable-express de notre La Fon-taine chatnoiresque :

 

Un nègre, étant prié chez son ambassadeur Et n’ayant pas d’habit, était fort ennuyé !

Il s’y rendit tout nu, bravant toute pudeur.

Moralité :

Le noir est toujours habillé !

 

L’usage veut qu’à l’étape finale le vahazah partage entre ses porteurs les reliefs de son viatique. Or, mes cantines avaient été si grassement pourvues au départ de Tamatave que, avec le su-perflu de ma faim et de ma soif abondamment satisfaites, il y

 

– 80 – aurait eu de quoi prolonger de plusieurs semaines le siège de Paris. Et, ma modeste part prélevée pour mon dernier menu, je fis à mon équipe l’abandon royal de ces dépouilles opimes. En un tour de main, sous l’œil impartial de Rabé, – tel un chef de bande faisant entre ses hommes le départ du butin – victuailles et liquides émigrèrent de ma case dans la case des bourjanes, aux parois de laquelle les rabanes et les lambas appendus, comme en un séchoir, donnaient des airs de gala. Puis, dans les âtres faits de moellons juxtaposés, les fagots de bois sec s’allumèrent. Et tandis que les uns vaquaient à la cuisson des viandes, au décorticage du riz, dressaient le couvert sur les nappes luisantes arrachées à l’arbre-du-voyageur, d’autres s’en allaient en chasse par les ruelles sombres où tombait la nuit, et s’en revenaient bientôt poussant devant eux des troupeaux de ribaudes réquisitionnées pour le plaisir, Hébés de rencontre promues à l’honneur de verser le nectar dans la coupe de ces Jupiters d’occasion. On aurait pu croire alors, que, parmi le si-lence et l’ombre épandus sur Alarobbia, tout le bruit et toute la lumière du village endormi s’étaient réfugiés dans cette case en goguette. Par les interstices des bambous flambaient des éclairs rougeâtres, et, à travers les cloisons mal jointes, avec les échos des chansons grasses et des toasts orgiaques, sourdaient des râlements de femelles au déduit et des vociférations de mâles en rut !… Cette nuit-là, je ne dormis guère…

Le lendemain, au petit jour, on se mettait en route, et, vers dix heures du matin, on entrait à Tananarive dans une apo-théose de hurrahs poussés par les bourjanes, ravis d’être au terme du voyage et fiers d’exhiber leur vahazah en un appareil triomphal…

Tananarive… 1,400 mètres d’altitude… Deux mois d’arrêt !

 

– 81 –

IV

 

 

DE TANANARIVE À TAMATAVE

 

Deux mois après, jour pour jour, je refis, en sens inverse, le même chemin.

 

C’était au milieu de mai, en pleine saison sèche, celle où la légende prétend que, dans la Grande Île, il ne tombe pas une goutte d’eau… Ô ironie des choses !

 

Nous étions à peine à 60 kilomètres de Tananarive, et nous franchissions les premiers massifs de la forêt d’Ankeramadinika lorsqu’une pluie diluvienne s’abattit sur nous avec la violence d’un mascaret, une de ces pluies qui évoquent des théories d’anges se passant de main en main des seaux puisés aux inex-haustibles réservoirs du ciel, et que les fortes têtes de l’hydrographie, pour la différencier de toutes les autres pluies connues, ont baptisée « la pluie malgache ».

Et cette pluie néfaste, sauvage, sans pitié, devait nous faire escorte jusqu’à Tamatave, avec seulement, à mi-route, quelques heures de délicieuse accalmie.

Mais ce fut assez de ces quelques heures pour me faire ou-blier les horreurs de cette traversée torrentielle.

… Le soir, à la nuit tombante… Nous devions coucher dans un petit village nommé Pantomaizina. Mais, dès la veille, un détachement d’Haoussas y avait pris ses quartiers. Il n’y avait plus une case logeable ; et j’obtins de mes bourjanes que nous pousserions jusqu’au hameau prochain d’Andranokoditra. Pro-chain est un euphémisme, car, pour atteindre cette halte noc-

 

– 82 – turne, il y avait deux heures de chemin à faire, dans les sables, entre la lagune et la mer. Le ciel s’était mis en dépense d’illuminations féeriques, comme si l’on eût fêté là-haut le 14 Juillet. Et, sous cette voûte qui pesait sur nos épaules, telle une chape sertie de diamants, avec, à droite, la mer phosphores-cente, et, à gauche, parmi les végétations issues de la lagune, des milliers de lucioles grosses comme des ballons lumineux et pareilles, non à des étoiles, mais à des planètes filantes, nous marchions comme à travers un formidable incendie. Oh ! l’inoubliable spectacle ! Tout à coup, à l’extrême horizon, je vois apparaître distinctement une sorte de char formé de quatre étoiles, que trois autres étoiles, attelées en flèche, semblaient traîner après soi. Pas d’erreur, c’était la Grande-Ourse. Depuis plus de trois mois, elle s’était dérobée à nos regards. Passé la Ligne, nous avions pris congé d’elle, et je ne l’avais plus revue. En retrouvant cette constellation familière, il me sembla qu’un rapprochement intime se faisait entre mon âme et l’âme des êtres chers que j’avais laissés derrière moi, et qu’à la même mi-nute leurs yeux y rencontraient les miens en une attraction ma-gnétique, comme dans cet adorable troisième acte d’Amants où le scepticisme blagueur de Maurice Donnay s’est mouillé d’une grosse larme ! C’était le firmament natal qui venait à moi, pré-curseur de la terre natale ! Et je sentis mon cœur monter à mes lèvres en un afflux de poignante émotion que, vivrais-je les an-nées de Mathusalem ou celles de Pierre, jamais, jamais je n’oublierai !

 

Mais tous les épisodes du voyage ne furent pas de cette mé-lancolique douceur. Il y eut, dans le parcours, des alternances de drame et de comédie, qui, lorsque je me ressouviens, évo-quent en moi les émotions rétrospectives les plus contradic-toires.

 

Le drame d’abord.

 

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Grâce au mauvais temps qui, des sentes à peine visibles, avait fait de dangereuses fondrières, délayant les terres friables en une glu rougeâtre où mes bourjanes enfonçaient jusqu’aux genoux, nous nous étions attardés, je pourrais dire égarés, dans la forêt d’Anahamazaotra. La nuit, la sinistre nuit malgache, sans crépuscule avant-coureur, s’était abattue, avec une fou-droyante rapidité, comme un rideau d’avant scène, sur les mas-sifs environnants. À la clarté douteuse du falot qui remplaçait pour nous l’étoile biblique, je consultai ma montre : elle mar-quait huit heures et demie… Et pas un murmure dans ce silence enténébré, pas une lueur dans ces ténèbres silencieuses !

 

La situation tournait au tragique. Nous savions que les Fa-havalos battaient le pays, qu’ils avaient, à plusieurs kilomètres de là, brûlé plusieurs villages, et que le poste de Béfourne avait eu maille à partir avec eux. La forêt était le repaire où, retran-chés comme en un inexpugnable bastion, ils défiaient toutes poursuites et toutes représailles. Et mes yeux fouillaient la couche d’ombre, et si, par aventure, une luciole affolée piquait la nuit d’un éclair fugitif, je croyais voir flamber la prunelle d’un de ces féroces out-laws.

 

Je n’avais pas à compter sur mes bourjanes : ils m’avaient, en plusieurs circonstances, donné la mesure de leur pusillanimi-té. À la première alerte, jetant bas le filanzane, désertant le de-voir, ils se fussent métamorphosés en lièvres. Et, quelque mé-pris du danger qu’on acquière en ces hasardeuses pérégrina-tions, je « n’en menais pas large », et j’éprouvais – je l’avoue sans honte – les premiers symptômes de cet état d’âme trou-blant que, par un euphémisme hypocrite, on appelle le trac.

 

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Tout à coup, je me sens emporté dans un mouvement ver-tigineux : ce sont mes bourjanes qui prennent leur course. La pluie avait fait trêve, et le brouillard, comme ces gazes de théâtre qui fondent sous les doigts des machinistes, s’était éva-poré. Et, par une large trouée de feuillages, je distinguais, à quelques portées de fusil, de petites lumières tremblotantes qui, dans l’opacité du noir ambiant, luisaient comme des feux de fournaise…

C’était Ambavaniasa ! c’était l’étape !… Sauvé, mon Dieu !

 

La pluie, un instant désarmée, ayant repris l’offensive, nous fîmes irruption dans la première case qui s’offrit à nous. Chambrée complète. Sur le parquet à claire-voie, une vingtaine d’ombres blanches gisaient pêle-mêle, épaves humaines dans un océan de colis. Il ne fallait pas songer à s’enquérir d’un autre gîte. Au dehors, c’était, parmi les éléments en révolte, le nau-frage certain. Force me fut de me résigner à cet encombrant voi-sinage. D’ailleurs, me disais-je, une mauvaise nuit est bientôt passée. Rabé, sur mon ordre, hâta les préparatifs nocturnes ; et, sa fonction de valet de chambre accomplie avec sa conscience coutumière, il se mit en posture de rattraper les heures de sommeil perdues.

 

La hantise des fahavalos m’avait repris. Ils opéraient dans la région, et je me demandais si nous n’étions pas inconsciem-ment tombés dans une embuscade. Étaient-ce bien de vrais porte-balles, ces porte-balles qui ronflaient tout autour de moi ? Leurs ronflements n’étaient-ils pas un piège ? Les bandits mal-gaches n’ont pas, comme les bandits d’opéra-comique, un uni-forme spécial… et rien ne ressemble au lamba d’un fahavalo comme le lamba d’un simple bourjane ! Cruelle perplexité !… Et tandis que me poignait cette inquiétante hypothèse, machina-lement, d’un geste très ostensible, je dressais ma carabine Sny-der à la tête de mon lit de camp ; et, sur la valise où brûlait mon

 

– 85 – falot, je posais bien en évidence, après en avoir bruyamment vérifié les charges, mon revolver américain à huit coups, d’un formidable calibre… Puis, sans me dévêtir, je m’étendis sur les couvertures, et j’ouvris au hasard le petit livre de chevet, qui compose toute ma bibliothèque de voyage, les Maximes de La Rochefoucauld.

Bientôt mes paupières s’alourdissent… le livre m’échappe des mains… Le sommeil me terrasse, un sommeil de plomb tra-versé de rêves farouches… Je me vois, les yeux grand ouverts, couché dans ce même caravansérail borgne, parmi des fantômes blancs jonchant le sol et comme immobilisés par la mort… Et voilà que la jonchée inerte s’anime, grouille, se met en mouve-ment, et tous ces blancs fantômes se changent en bêtes ram-pantes !… Elles rampent, elles rampent, resserrant leur cercle autour de moi, avec des yeux rouges de fauves et des rires gouailleurs de démons !… Je veux bondir hors de mon lit… une force supérieure à ma volonté m’y recouche, m’y cloue !… Je veux saisir mon revolver… mon bras, comme frappé de paraly-sie, ne peut qu’esquisser un geste vague !… Et les fantômes rampent toujours !… Et soudain, autour de mon cou, je sens l’étreinte de deux mains pareilles à des serres et des morsures d’ongles aigus comme des griffes !… Un cri rauque s’échappe de ma gorge… Je m’éveille, le front en sueur…

… Le commandeur était devant moi, m’offrant, toute fu-mante, ma tasse de café matinal, avec la formule quotidienne :

– Il est l’heure, vahazah bé !

 

Je me frottai les yeux pour en chasser la vision sinistre et jetai tout autour de la case un regard défiant… Elle était vide… Les porte-balles – car mes compagnons de chambrée étaient bien d’honnêtes porte-balles et non des fahavalos – s’étaient, éternels pèlerins, remis en marche dès l’aube.

Les fahavalos, c’était mon Carcassonne, à moi !… Je ne de-vais les voir… qu’en rêve !

 

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La Comédie maintenant.

 

Deux jours après, on arrive à la nuit, sous l’averse, au petit village d’Ambatoharanana, où l’on campe, l’état des chemins et de l’atmosphère ne permettant pas de pousser jusqu’à la station plus confortable de Bédard. Un vrai nid d’orfraie, cet Ambato-haranana, perdu dans la brousse. Exténué de fatigue, tombant de sommeil, j’eus bientôt fait de choisir un gîte parmi ce quarte-ron de cahutes branlantes où vivait, si cela peut s’appeler vivre – grouillait serait plus exact – un innombrable bétail humain. Mais, comme une dizaine de porte-balles en avaient déjà pris possession, je donnai l’ordre au commandeur de faire illico mai-son nette. L’évacuation, en dépit des formes diplomatiques qu’y déploya Rabé, toujours moelleux dans les rapports avec ses congénères, n’alla pas sans un peu de contrainte ni de mauvaise humeur, – je crois même qu’il dut appuyer sa diplomatie d’arguments plus persuasifs. Mais, finalement, je restai maître de la place. Et, sans les âcres relents de piétons surmenés qu’y avaient laissés les premiers hôtes, j’aurais plus pleinement sa-vouré l’exquise solitude de corps et d’âme dont, pour la pre-mière fois depuis mon départ de Tananarive, je goûtais l’intime volupté.

 

Il faut, pour l’intelligence de ce qui va suivre, se faire une idée exacte du décor et, comme disent les machinistes, de la plantation. Un carré long, de cinq mètres sur quatre. Dans un angle, une étroite logette, close de bambous, sans issue appa-rente sur la case, et seulement accessible du dehors. Je dressai mon lit de camp tout contre la frêle cloison, et m’y accommodai pour le sommeil réparateur, tandis que Rabé, roulé dans son lamba comme dans une couverture de voyage, une de mes can-tines sous la tête en guise d’oreiller, se couchait, comme tous les soirs, en travers de la porte.

 

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Je m’endormais à peine, dans l’immobilité presque absolue de mes membres aveulis, anesthésiés, lorsque des bruits vagues, exhalés du mystérieux petit local où s’accotait ma couchette, m’éveillèrent en sursaut. Ces bruits, je les percevais ainsi que dans un rêve : c’étaient comme des monosyllabes échangés à la sourdine, à bouches mi-closes, des craquements d’herbes sèches foulées, des sifflements d’haleine confondues, des halètements entrecoupés de râles, des gloussements de poule livrée au coq, – des alternances d’onomatopées telles qu’il n’était pas permis de se méprendre longtemps sur la destination du louche réduit où s’épanouissaient ces fleurs de rhétorique !… Pas de doute pos-sible… je voisinais avec la Tour de Nesle, une Tour de Nesle dont les murs, minces comme une gaze, n’étouffaient pas les amoureux sanglots, n’absorbaient pas les extatiques agonies !

 

D’un bond, je m’élançai vers le commandeur qui dormait avec la sérénité d’un sage revenu des faiblesses humaines. Et, violemment :

– Là, là, lui dis-je, le doigt tendu vers la logette… qui couche là ?

– Le vahazah bé le sait bien, me répondit-il, ennuyé… c’est la femme !

– La femme !… Je m’en doutais un peu. Mais elle n’est pas seule ?

– Naturellement !

– Et qui lui fait compagnie ?

– Vos bourjanes, parbleu !

– Mes bourjanes !… C’est donc ici la maison Tellier ?

Comme s’il eût compris, la large face de Rabé s’éclaira d’un sourire anacréontique.

 

– 88 –

J’étais hors de moi.

– Tu vas dire à cette cateau qu’elle aille ailleurs exercer son commerce !

– Impossible, vahazah bé !

– Impossible !… et pourquoi ?

– C’est la propriétaire de la case !

Tableau.

 

Le commandeur avait dit vrai : je ne pouvais décemment expulser de son logis l’hôtesse qui m’y donnait une hospitalité quasi-écossaise. La tête basse, je regagnai mon lit de camp ; et, de minuit à cinq heures du matin, je subis ce supplice tantalique d’entendre, à des intervalles presque égaux, la porte extérieure de la logette s’ouvrir et se refermer… dix-sept fois !… Juste au-tant que j’avais de bourjanes !

 

J’eus, avant le départ, la curiosité de contempler en face l’héroïne de cette nuit de Valpurgis. J’imaginais, en addition-nant ses exploits, une virago robuste, haute en couleur, au cor-sage opulent, aux hanches rebondies, aux yeux flambants de luxure… Je ne trouvai devant moi, la main tendue pour recevoir son modeste loyer, qu’une créature maigrelette, d’une pâleur livide, à la poitrine plate, à la taille déprimée, aux regards éteints… et, pour le surplus, je ne sais quel sinistre compromis entre une sorcière de Macbeth et l’ « horrible compagnonne » dont l’auteur de Ruy Blas a buriné la macabre silhouette !…

Horreur !

 

Mes bourjanes, eux, étaient là, frais, dispos, guillerets, avec, aux lèvres, un sourire ricaneur et des petits airs de Ro-

 

– 89 – méos et de Lovelaces !… Ils ne flânèrent pas en route, ce jour-là !

 

Cent cinquante kilomètres séparent Ambatoharanana de Tamatave, où nous entrâmes, trois jours plus tard, avec le même cérémonial qu’à Tananarive…

 

Et la pluie tombait toujours !… C’était la saison sèche, celle où la légende prétend qu’il ne tombe pas une goutte d’eau dans la Grande Île !… Ô ironie !

 

Le soir même, j’embarquais à bord de l’Amazone, et le len-demain, au petit jour, nous voguions vers la France.

 

Paris !… Tout le monde descend !

 

– 90 –

V

 

 

LA VILLE AUX MILLE VILLAGES

 

De tous mes souvenirs de voyageur, le plus vivace, le plus enraciné dans les couches profondes de ma mémoire, celui qui me hante avec le plus d’obstination en ces heures lasses où le déplacement nous apparaît comme un remède souverain au mal d’ennui, c’est le souvenir de Venise.

L’irrésistible charme qui fait de cette « reine des eaux », malgré la gallophobie régnante, le but invariable de mes an-nuels loisirs, ne se définit par aucune des attractions qui pous-sent vers d’autres points du globe, en bataillons compacts, la clientèle panachée de l’Agence Cook. L’attraction qui s’en dé-gage est d’une essence plus personnelle et plus intime : on peut la comparer à celle qu’exerce sur les âmes tendres et rêveuses la tombe d’un être passionnément aimé.

 

Il est d’autres villes d’où s’exhale, avec une poignante in-tensité, le même parfum de choses mortes, pèlerinages fameux par les grandeurs lointaines qu’ils évoquent : telles Rome, Athènes et Jérusalem. Mais, dans les deux capitales du paga-nisme, un épanouissement de vie moderne trouble la majesté morne, le silence plein d’antiques rumeurs des Colisées, des Parthénons et des Acropoles. Dans la capitale du christianisme, où la sublimité du Temple est avilie par le mercantilisme impu-dent des vendeurs, le Golgotha, funiculaire à part, n’est plus qu’un simple Righi, et le Labarum qu’un vulgaire bouchon de paille. À Venise, cette dualité n’attiédit pas la ferveur de nos admirations ; aucune main profane n’a chiffonné sa robe bap-tismale et dérangé l’harmonieuse élégance de ses plis. Ce qu’elle fut, elle l’est toujours, après la course dévastatrice des siècles

 

– 91 – qui, des chefs-d’œuvre de l’art architectural, fait des monceaux de ruines, et à ces ruines, belles encore dans leur désolation, juxtapose les pauvres monuments des architectures décadentes. On y a la sensation de l’immuable, sensation grandiose et trou-blante comme celle de l’éternité. Rome, Athènes, Jérusalem sont des villes rares ; Venise, c’est la ville unique.

 

La ville unique ?… Avant d’avoir vu Tananarive, j’en eusse juré par Mercure, dieu des voyageurs. J’ai vu Tananarive, que ne reverra plus ce pauvre Rainilaïarivony, et cette sensation d’immuable, d’exceptionnel, de non éprouvé, de non vu, d’unique, en un mot, je l’y ai retrouvée aussi aiguë, aussi intense qu’à Venise.

 

Il faudrait ne pas avoir feuilleté le Magasin pittoresque pour ne pas connaître le Stromboli, ce cône prodigieux, émer-geant, comme un formidable pain de sucre, de l’écume des flots tyrrhéniens. Imaginez trois Strombolis accolés les uns aux autres par une fantaisie du Chaos, avec, au lieu de vignes, une mêlée tumultueuse de bâtisses rougeâtres grimpant, en étages, jusqu’aux sommets, et vous aurez Tananarive.

 

Cette triple excroissance, dont la masse lourde des palais royaux – le rova – écrase l’un des faîtes, le plus élevé, jaillit des entrailles d’une plaine immense, où l’Ikopa déroule son large ruban de moire argentée, où les rizières étalent leurs mouvants tapis d’émeraude, et que sangle, comme une vierge guerrière en son corselet de fer, une ceinture de montagnes aux violentes colorations d’ocre et de forêts d’un vert opaque et velouté. De loin, – le rova se distingue à deux journées de marche, – on a l’intuition vague de quelque chose de colossal, et, à mesure qu’on approche, le sentiment précis de quelque chose d’inaccessible. Et, de fait, on n’entre pas à Tananarive, on l’escalade, on la prend d’assaut, on l’enlève comme une re-

 

– 92 – doute ; on ne s’y installe pas comme en un caravansérail hospi-talier, aux portes largement ouvertes, on en prend possession comme d’un pays conquis !

 

C’est après avoir franchi cette redoutable succession de dé-fenses naturelles, après avoir atteint ce nid d’aigle où des cœurs amis avaient ouaté mon lit de voyageur, que je me suis rendu compte de la sublime folie que fut cette glorieuse colonne vo-lante, digne et noble sœur de la légion thébaine, et de combien peu il s’en était fallu que cet Austerlitz ne se changeât en Water-loo.

 

Comment cette poignée de braves, sans munitions, sans souliers, sans vêtements, anémiés par des mois de souffrances sans nom, grelottant la fièvre, crevant la faim, finit-elle par planter l’étendard aux trois couleurs sur ces cimes inviolées, – ceux-là qui survivent se le demandent encore. Un soir, à table, le général Voyron, un des rares qui peuvent dire : « J’y étais ! » nous initiait, avec l’éloquence sobre et pittoresque du soldat, aux angoisses de cette suprême journée.

 

« Nous étions sur nos boulets, nous disait-il, éreintés de corps et d’âme… Nos hommes n’avaient plus, chacun, que douze cartouches à brûler… Nous avions grignoté notre dernier bis-cuit. Pris entre la famine et l’impuissance absolue de lutter, nous étions acculés à cette alternative : vaincre ou mourir ! Et, revenus de tous les espoirs chimériques, nous nous disposions à vendre chèrement notre peau… Tout à coup, là-haut, là-haut, vers le rova, parmi les vapeurs intermittentes de la canonnade et de la mousqueterie, je crois distinguer quelque chose qui flotte… Par tous les diables, c’est le drapeau blanc !… Le dra-peau blanc, quelle chimère !… Et voilà que la chimère prend corps et que la chose flottante semble venir à nous, et pas seule, mais se dédoublant, se décuplant, se centuplant à mesure

 

– 93 – qu’elle approche ! Et c’est bientôt, autour de nous, un tumul-tueux frisson de loques blanches, qui claquent au vent parmi les cris de paix et de miséricorde, et les attitudes de vaincus qui demandent l’aman !… Était-ce un piège, une de ces ruses fami-lières à ces moricauds astucieux ? J’en eus, tout d’abord, l’appréhension… mais devant ces adjurations pacifiques, ces attitudes humiliées, le doute n’était plus possible… Tananarive était à nous !

» Voici ce qui s’était passé :

 

» Une batterie, qu’on avait hissée – au prix de quels ef-forts ! – jusqu’à l’Observatoire, et mise en position à l’abri de ses ruines, avait ouvert le feu sur la ville et pris le rova comme principal objectif. Un premier obus à la mélinite troue la façade du Manjakamiadana, éclate et pulvérise dix-huit personnes, groupées sur le terre-plein, près de la chapelle. Un second obus, de plus longue portée, atteint le palais de la Reine, et, en rico-chant, foudroie six autres victimes dans son entourage immé-diat !… Le premier obus fait dresser l’oreille à Ranavalo… le se-cond l’affole. « Assez, assez ! s’écrie-t-elle, qu’on hisse le dra-peau blanc ! » Puis elle donne l’ordre à ses officiers de courir, en hâte, au-devant des Frantzay, et de demander grâce !… Avec la vélocité de lapins que menace le canon d’un fusil, ces braves gens ramassent dare-dare ce qui leur tombe de linges blancs sous la main, et détalent au pas de course, recrutant à tous les coins de rue des parlementaires de bonne volonté. Ils étaient légion quand ils furent devant nos lignes. Et ça nous levait le cœur de voir toutes ces couardises, toutes ces frousses exaspé-rées !… C’est égal, nous étions bien contents tout de même… La ville était rendue… Finie la campagne ! Ouf ! »

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