Au royaume de l’amour

Susan Fox · Chapitre 9 sur 10

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Au royaume de l’amour

Victoria était assise au chevet de Lance…

9

Victoria était assise au chevet de Lance dans la salle de réveil. Même après avoir été rassurée sur l’issue de l’opération. elle avait refusé de partir. Elle voulait être là quand il reviendrait à lui afin qu’il comprenne qu’elle ne l’avait jamais quitté. De leur côté, l’archiduc et la duchesse s’étaient retirés, non sans lui avoir souhaité bon courage.

Ses valises avaient été transportées au château et Sara lui avait fait parvenir des vêtements propres. Ainsi, elle avait pu se changer sans quitter l’hôpital et reprendre sa garde immédiatement.

Les médecins lui assuraient que Lance jouissait d’une bonne constitution et que, puisqu’il avait survécu à l’opération, tous les espoirs étaient permis. Mais, malgré ces paroles apaisantes, elle continuait à avoir peur. Serrant la main du blessé dans les siennes, elle essayait de lui transmettre sa propre vie.

Un gémissement s’éleva du lit. Aussitôt, elle se pencha.

— Lance, c’est Victoria. Tout va bien...

Le malade entrouvrit les yeux et, après avoir réuni toutes ses forces, il réussit à articuler avec beaucoup de peine :

— Princesse, est-ce que Crenshaw vous a blessée?

Victoria ne put retenir un sourire. Lance ne changerait donc jamais ! Même dans l’état où il se trouvait, c’est à son devoir qu’il pensait d’abord...

— Non, rassurez-vous, je vais bien.

— Est-ce qu’il a parlé? Et ses complices, ont-ils été arrêtés ?

— Oui, tout est fini. Crenshaw a tout avoué pour essayer d’écoper d’une peine moins lourde. Il ressort de ses aveux que Malcolm et lui sont les deux seules personnes impliquées.

Satisfait de ce qu’il venait d’entendre, le capitaine se laissa de nouveau glisser dans l’inconscience.

Affolée, Victoria sonna l’infirmière de garde qui la rassura.

— Il dort calmement. Vous dites qu’il avait les idées claires quand il s’est éveillé?

C’est bon signe pour la suite.

Victoria remercia, soulagée, puis se pencha de nouveau sur le blessé.

— Je serai toujours près de vous, ne l’oubliez jamais !

La mâchoire de Lance se contracta légèrement, comme s’il éprouvait un léger malaise.

— C’est sûrement votre carapace qui est en train de craquer..., murmura-t-elle à son oreille.

Puis, profitant de ce qu’ils étaient seuls, elle l’embrassa sur la joue avant de se rasseoir.

Lorsque Lance s’éveilla la fois suivante, il aperçut Victoria à côté de lui. Cette présence le réconforta. Mieux que cela, elle lui donna le sentiment qu’il était attendu, désiré. Il lui semblait vaguement se souvenir qu’elle lui avait assuré qu’elle serait toujours près de lui... Ce n’était qu’un rêve, se dit-il, et elle ne tiendrait pas parole.

Se sentant observée, Victoria regarda dans sa direction. Son sourire exprimait le soulagement.

— Bonjour! Vous savez que vous m’avez fait drôlement peur?

La tendresse qui rayonnait sur son visage réchauffa le cœur de Lance, qui demanda :

— Vos appartements au château vous conviennent-ils?

— Je ne les ai pas encore vus. J’attendais votre réveil, parce qu’il faut que vous sachiez que je serai toujours là pour vous.

Lance soupira. Voilà qu’elle essayait à nouveau de le convaincre! Il est vrai pourtant que jamais personne encore n’était resté à ses côtés quand il traversait une épreuve.

— C’est très aimable, Princesse, mais ce n’est pas nécessaire. Il est grand temps pour vous de commencer votre nouvelle vie.

La garde-malade improvisée ignora superbement le conseil.

— Je refuse de partir.

— Mais vous n’êtes pas à votre place ici!

Elle le regarda d’un air contrarié.

— Vous êtes un homme très difficile à connaître et vous êtes têtu comme une mule, mais j’ai découvert quelque chose depuis que vous êtes blessé, quelque chose de très important : je suis amoureuse de vous.

Lance ferma les yeux. Jamais personne ne lui avait dit chose pareille! Les mots qu’il venait d’entendre heurtaient avec une force inouïe le bouclier derrière lequel il se protégeait depuis de si longues années. Si jamais il s’avérait qu’elle lui mentait, il ne s’en remettrait pas. Alors, le bouclier résista.

— Vous vous en remettrez !

La frustration que Victoria ressentit alors crispa son visage fatigué.

— Je ne suis pas si frivole !

Comme un mantra, Lance répéta ce qu’il croyait être la vérité.

— C’est de la gratitude que vous éprouvez envers moi, vous m’oublierez dès que vous vivrez au château.

Un énorme soupir échappa à la jeune femme.

— Je me trompais, tout à l’heure. Vous n’êtes pas difficile à connaître, vous êtes insupportable, tout simplement ! Mais je serai aussi têtue que vous.

Sur ce, elle retourna s’asseoir et fit mine de se plonger dans la lecture d’un magazine.

Lance se mit à fixer le plafond. Malgré lui, il imaginait un bal à la cour. Tous les princes d’Europe allaient la courtiser, et elle l’oublierait avant même que les douze coups de minuit aient sonné !

Comme il remuait ces tristes pensées, quelqu’un frappa à la porte. Victoria se leva et se précipita dans les bras de la jolie jeune femme auburn qui s’avançait vers elle.

— Rachel! s’exclama-t-elle en la serrant dans ses bras.

— Je suis si heureuse que tu ailles bien ! répondit cette dernière.

Les deux sœurs s’embrassaient affectueusement lorsque, par-dessus l’épaule de Rachel, Victoria aperçut un homme élégant, au noble port de tête.

— Vous êtes sans doute le prince Damon Montague?

Elle lui fit une légère révérence.

— Pour vous servir, Princesse, répondit-il avec un petit signe de tête.

— Je crois qu’il me faudra un peu de temps pour m’habituer à ce titre, confessa Victoria, un peu inquiète.

Peut-être aurait-elle mieux fait de lui tendre la main? Heureusement, le prince ne parut pas attacher à cela la moindre importance

— Tu t’y habitueras vite ! intervint Rachel. Du moins, c’est que pense Damon.

Puis, elle arbora un air mystérieux avant de continuer.

— Nous avions demandé au capitaine Grayson de garder notre secret parce que nous voulions t’annoncer la nouvelle nous-mêmes.

Rachel paraissait éclatante de bonheur.

— Un secret? s’enquit Victoria, qui devinait déjà et espérait ne pas se tromper.

— Damon et moi sommes mariés ! annonça Rachel avec un regard amoureux en direction de son mari.

Quel choc pour Victoria ! Des larmes de joie lui montèrent aux yeux. Elle attendait des fiançailles, et on lui annonçait un mariage...

— Comme je suis heureuse pour vous deux !

— Je trouve que j’ai beaucoup de chance, confia le prince.

Puis, il s’approcha du lit et s’adressa à Lance.

— Merci de tout cœur, capitaine Grayson, d’avoir ramené la sœur de Rachel en lieu sûr.

— Oui, merci infiniment, renchérit Rachel. Je n’oublierai jamais votre courage.

Visiblement très mal à l’aise sous cette avalanche de compliments, Lance répondit sur un ton presque cassant :

— Je n’ai fait que mon devoir.

— Cela n’empêche pas que je vous serai toujours reconnaissante de ce que vous avez fait.

Damon regarda tour à tour les deux sœurs.

— Nous n’avons que peu de temps à passer à Thortonburg, si vous profitiez de la petite pièce voisine pour vous faire quelques confidences?

— Oui, nous avons beaucoup de choses à nous dire, déclara Rachel en prenant sa sœur par le bras.

Cette dernière jeta un coup d’œil en direction de Lance.

— Ne vous inquiétez pas, je reviens tout de suite !

Dès qu’elles furent seules, Rachel interrogea Victoria.

— Ta promesse de retour ressemblait à une menace ! Que se passe-t-il entre le capitaine et toi ?

Victoria ne chercha pas à se dérober. Avec une grimace de frustration, elle expliqua :

— Je suis amoureuse de lui, mais il refuse de le croire. Il n’arrête pas de répéter que ce que j’éprouve pour lui est de la simple gratitude.

Rachel réfléchit avant de répondre.

— Tu as fait sa connaissance il y a peu de temps, et dans des circonstances vraiment particulières... Il se peut qu’il ait raison. J’ai connu ce genre d’engouement et je peux t’affirmer que c’est très décevant.

— Tu sais que je ne me suis jamais bercée d’illusions à propos de l’amour. L’histoire de notre mère m’a servi de leçon, et je suis bien décidée à ne pas me tromper. Il se trouve que je suis profondément persuadée qu’aimer Lance Grayson n’est pas une erreur.

Rachel se mit à sourire.

— Alors je suis sûre que tu réussiras à le convaincre !

Puis, son sourire s’évanouit pour laisser place à une expression contrariée.

— Ce que vient de te faire mon père me bouleverse. Je crois que je ne le lui pardonnerai jamais. Quant à Crenshaw, quel homme abominable ! C’est lui qui a pris ma déposition et, sans cesse, il essayait de déformer ce que je disais pour laisser entendre que tu menais une vie dissolue. Heureusement que Damon est venu à ma rescousse !

Mais Victoria n’avait pas envie de s’étendre davantage sur Malcolm ou Crenshaw.

— Parle-moi plutôt de ton prince ! D’après ce que j’ai lu à son sujet, il paraît que c’est un homme remarquable.

— Remarquable et merveilleux ! confirma Rachel.

— Et comment cela se passe-t-il pour Carly, mon adorable petite nièce? Est-ce que Damon apprécie d’être devenu père du jour au lendemain?

Rachel eut un sourire rassurant.

— Damon adore Carly qui le lui rend bien. Ils se sont entendus dès la première seconde.

Tout allait donc pour le mieux. Victoria se prépara alors à écouter tous les plans que Rachel et Damon avaient pour le futur.

Une heure plus tard, debout à la fenêtre du troisième étage où se trouvait la chambre de Lance, Victoria regardait sa sœur et Damon regagner leur voiture.

— Je suis si heureuse que Rachel ait trouvé l’amour! murmura-t-elle.

Puis, elle se tourna vers Lance et ajouta :

— Il me reste à vous convaincre que je ne me trompe pas sur la nature de mes sentiments...

— Partez vivre votre nouvelle vie. Vous vous rendrez vite compte qu’il n’y a pas de place pour moi.

Victoria ne répondit pas, elle se contenta de le regarder. Au bout d’un moment, elle s’approcha du lit.

— L’archiduc m’a invitée à dîner ce soir, je vais donc y aller. Mais je reviendrai demain matin.

Elle se pencha sur lui, déposa un baiser sur ses lèvres et quitta la pièce. Lance la regarda sortir, torturé par le désir de la serrer dans ses bras. Comme cela lui avait coûté de la renvoyer! Il était persuadé qu’elle était sincère quand elle disait qu’elle l’aimait, mais il était tout autant certain qu’elle se trompait. Pourquoi l’aimerait-on ? Cela ne lui était jamais arrivé !

Au moment où Victoria quitta la chambre de Lance, Hardcort se mit au garde-à-vous.

— Je dois me rendre au château, expliqua-t-elle.

Aussitôt, il utilisa son talkie-walkie pour demander qu’une voiture soit avancée pendant qu’on occuperait les journalistes massés à l’entrée principale en envoyant un porte-parole du château.

— Cela nous permettra de sortir sans être remarqués par les journalistes.

— Les journalistes ? Je n’y ai même pas pensé ! s’étonna Victoria.

Hardcort se mit à sourire.

— Ils vous ont dépeinte, ce qui n’est pas faux d’ailleurs, comme l’héroïne de l’aventure dont le capitaine Grayson est le héros. Tout le monde a pardonné à l’archiduc son erreur de jeunesse en voyant avec quel sérieux il assume ses responsabilités. Quant à la duchesse, il y a beaucoup de sympathie à son endroit, mais sans pour autant que cela s’accompagne de critiques ou de ressentiment à votre égard.

Soulagée d’un gros poids, Victoria commença à respirer plus facilement.

— Merci beaucoup pour ces précieuses informations et pour votre soutien.

Hardcort s’inclina. Une fois de plus, elle s’étonna de voir combien tout le monde acceptait facilement son nouveau titre alors qu’elle-même ne s’y était pas encore habituée.

Quelques instants plus tard, elle se trouvait installée à l’arrière d’une Rolls-Royce aux vitres teintées et en route vers le château, mais son esprit ne pouvait se détacher de Malcolm. Un certain nombre de réponses lui manquaient encore. Elle tapa à la cloison qui la séparait du chauffeur afin d’attirer l’attention de son garde du corps.

— Je veux m’arrêter pour parler à Malcolm Rockford avant d’aller au château.

— Mais... on y vous attend, répondit ce dernier qui, visiblement, n’avait aucune envie de satisfaire sa requête.

— Cela ne prendra que quelques instants, insista-t-elle, mais je dois le faire absolument.

— Bien, Altesse, je vais faire les arrangements nécessaires.

Arrivée à la prison, on la conduisit aussitôt auprès de Malcolm dont les yeux brillaient de haine.

— Tu es venue pour me provoquer?

— Non, pas du tout. Je veux seulement savoir depuis quand tu sais la vérité à mon sujet.

Cette fois, la méchanceté s’associa à la haine sur le visage de Malcolm.

— Pratiquement depuis le début. Tu n’avais rien d’un bébé prématuré, et je me suis tout de suite douté que tu n’étais pas ma fille.

— Est-ce que ma mère le savait?

— Oui. Elle l’a reconnu, mais a refusé de donner le nom de ton père. Je lui ai promis que si elle se conduisait en bonne épouse, je t’élèverais comme ma propre fille. Mais que si elle m’abandonnait, je clamerais bien haut son inconduite.

— Et quand as-tu entendu parler de l’archiduc?

— Sur son lit de mort, ta mère a enfin confessé qu’il était ton père, et que la preuve de ta filiation était cette marque de naissance que portent tous les Thorton.

Il redressa la tête fièrement.

— Ta mère m’avait gravement offensé. Il fallait que je me venge.

— Elle a pourtant passé toute sa vie avec toi, elle t’a donné Rachel... Il me semble qu’elle avait payé sa dette.

— Rien ne pouvait me dédommager de ce que cela a représenté pour moi de t’avoir sous mon toit tous les jours! Et l’archiduc aussi méritait un juste châtiment.

Victoria secoua la tête, indignée au plus haut point.

— Tant d’années gâchées à essayer de me faire aimer de toi !

Sans un mot de plus, elle demanda à sortir. On lui ouvrit aussitôt, et elle quitta la pièce, certaine qu’une page de sa vie venait de se tourner définitivement.

10

Victoria était assise sur l’immense lit à baldaquin, les bras enserrant ses jambes, le menton appuyé sur les genoux. Jamais elle n’avait été entourée d’autant de luxe. Son appartement au château comportait cinq pièces : un salon, un bureau, une chambre pour elle-même, une immense salle de bains et une suite pour sa camériste. Partout sur les murs, des tableaux peints par les meilleurs artistes... Quant aux meubles, ils étaient de pures merveilles, dignes d’un musée.

— C’est merveilleux..., murmura-t-elle, saisie d’une indicible émotion.

Soudain, elle consulta la pendule en porcelaine posée sur la table de chevet : il lui restait tout juste le temps de prendre son petit déjeuner avant le rendez-vous que la duchesse lui avait ménagé avec son couturier personnel, Charles Tobalt. Ce matin, ils devaient discuter ensemble de la composition de sa garde-robe.

Comme on le lui avait indiqué, elle pressa le bouton qui se trouvait à côté de son ht afin d’appeler sa femme de chambre attitrée. Quelques secondes plus tard, Mary, âgée de vingt-cinq ans à peine, à l’allure et au visage fort sympathiques, se présentait devant elle.

— Altesse, que puis-je pour vous ?

— J’aimerais prendre mon petit déjeuner.

En attendant le retour de Mary, Victoria passa un coup de fil à l’hôpital pour prendre des nouvelles de Lance. L’infirmière chef lui apprit qu’il avait passé une bonne nuit et dormait encore. Rassurée sur son état de santé, elle raccrocha sans demander à lui parler et alla faire sa toilette.

En s’éveillant, Lance chercha immédiatement des yeux la chaise de Victoria. Elle était vide. Il regarda partout autour de lui. Personne. Tout se passait bien comme il l’avait prévu. Elle vivait au château, maintenant, et elle n’avait plus de temps à perdre dans les chambres d’hôpital... Comme il avait bien fait de se montrer prudent ! Il se félicita chaleureusement de ne pas avoir laissé la jeune femme accaparer ses sentiments.

Pourtant, au fur et à mesure que la matinée s’écoulait, il se sentait de plus en plus affecté par l’absence de Victoria, mais refusait néanmoins d’admettre qu’elle lui manquait. A ses yeux, la situation était claire : il se sentait encore responsable d’elle et aurait aimé savoir si elle était enfin en sécurité. Tout simplement.

Le calme ne le gagna pas pour autant. Incapable de se reposer, il accueillit avec joie l’infirmière qui lui proposa de se lever pour faire quelques pas. Serrant les dents à cause de la douleur qu’il avait décidé d’ignorer, il se força à marcher dans le couloir, bien décidé à guérir le plus vite possible et à retrouver sa liberté. Déjà, il lui semblait que les murs se resserraient autour de lui jusqu’à F étouffer.

Un peu plus tard, de nouveau confiné dans son lit, il se rappela avec amertume les promesses que Victoria n’avait pas tenues. Heureusement qu’il ne l’avait pas crue ! se dit-il. Comme les autres, elle lui avait juré une amitié éternelle, puis, pas plus tôt les talons tournés, elle l’avait complètement oublié...

Soudain, il tendit l’oreille. La porte s’ouvrait doucement et, avant même d’avoir regardé, il sut que c’était Victoria qui entrait.

— Il paraît que vous allez bien aujourd’hui, dit la jeune femme en s’approchant du lit.

Hardcort la suivait, chargé d’un énorme bouquet de fleurs.

— Je suis heureux que vous vous sentiez mieux. Vos hommes vous envoient ces fleurs, avec leurs meilleurs vœux de rétablissement.

— Vous les remercierez de ma part, répondit Lance, surpris de cette attention.

Personne n’était venu le voir... Mais pourquoi l’aurait-on fait? Jamais il n’avait encouragé les relations personnelles entre ses collaborateurs et lui-même.

— Vos hommes éprouvent beaucoup d’admiration et de respect pour vous, expliqua Victoria après le départ de Hardcort. Comme je quittais le château aujourd’hui, plusieurs se sont approchés de moi pour me demander de vos nouvelles. Je leur ai suggéré de vous rendre visite, mais ils m’ont répondu que vous n’apprécieriez certainement pas une telle initiative. Apparemment, vous avez parfaitement réussi à persuader votre entourage que vous n’aviez nul besoin de son soutien !

— J’ai choisi ma voie, et j’en suis parfaitement heureux, répondit Lance qui refusait d’admettre que la présence de Victoria le rendait fou de joie.

Cette dernière poussa un énorme soupir et secoua la tête d’un air désapprobateur.

— De toute façon, il est hors de question que je vous laisse finir vos jours en vieil ermite aigri ! Compris ?

Soudain, tout s’éclaira dans l’esprit de Lance. Un défi ! Voilà ce qu’il était pour Victoria. Un défi et rien d’autre. Elle avait décidé de le transformer et c’est pour cela qu’elle s’acharnait ainsi sur lui. Ce genre de mésaventure lui était déjà arrivé autrefois, mais les candidates à sa métamorphose avaient fini par se fatiguer de son obstination. Il en serait de même cette fois-ci, il suffisait d’attendre patiemment que Victoria se lasse comme les autres.

Maintenant qu’il avait compris, il pouvait allègrement changer de conversation.

— Comment trouvez-vous vos appartements au château ?

— Il me semble vivre dans un musée ou une galerie d’art! J’ai presque peur de toucher les objets qui m’entourent.

— N’ayez crainte, vous vous habituerez très vite à ce luxe !

Elle lui adressa un sourire lumineux.

— En fait, votre cottage me manque beaucoup.

Son accent de sincérité le toucha. Il se rappelait combien la présence de la jeune femme avait rendu sa maison chaleureuse. Hélas ! sa place n’était pas dans un modeste cottage...

— Dans quelque temps, vous l’aurez oublié.

Victoria secoua la tête, puis sourit de nouveau.

— En fait, peu importe où je me trouve. Ce qui compte, c’est vous y soyez avec moi.

Quand elle le regardait de cette façon-là, Lance avait besoin de toute sa force de caractère pour ne pas craquer maintenant. Heureusement, il avait compris ce qui se jouait entre eux, ce qui l’aida considérablement à ne pas baisser sa garde.

— Vous rencontrerez d’autres personnes dont vous apprécierez encore davantage la compagnie.

Un pli irrité barra le front de la jeune femme.

— Que vous êtes têtu !

Puis, elle se détendit et changea de sujet.

— J’ai fait la connaissance de mes demi-frères hier soir.

— Comment les avez-vous trouvés?

— Très sympathiques ! Rafe et son jeune frère Roland m’ont accueillie avec beaucoup de gentillesse et vous adressent leurs meilleures salutations. Ils vous remercient aussi de m’avoir si bien défendue.

Lance se détendit. Ainsi, la famille de l’archiduc faisait preuve envers Victoria de sa légendaire générosité. Malcolm et Crenshaw se trouvaient derrière les barreaux. Il n’avait plus besoin de se faire de souci pour sa protégée.

— Je suis sûr que vous avez des choses bien plus importantes à faire qu’à rester à mon chevet..., suggéra-t-il.

Le ton ne laissa pas planer le moindre doute aux oreilles de Victoria : Lance était en train de la prier de partir.

— Si vous continuez à me rejeter, je vais peut-être me décourager et je ne reviendrai plus vous voir !

— C’est certainement ce que vous pouvez faire de mieux.

Ces mots lui brûlèrent la bouche, mais il devait les prononcer! Il sentait sa détermination faiblir de minute en minute et il ne fallait pas qu’elle le devine.

— Vous n’en avez pas fini avec moi pour autant ! jura la jeune femme en se levant.

Cette fois encore, elle l’embrassa avant de le quitter.

Lance se mordit la lèvre pour ne pas lui crier de revenir. Mais il fallait tenir bon.

D’autant plus qu’il connaissait les projets de l’archiduc pour Victoria. Soucieux de compenser tout ce qu’il n’avait pu faire pour elle plus tôt, ce dernier lui avait confié son intention de chercher un beau parti pour cette fille que le sort venait de lui faire découvrir. Il ne pensait certainement pas à un simple garde du corps !

Bien au calme dans ses appartements, Victoria essayait de mettre au point un plan concernant Lance lorsqu’on frappa à sa porte. Elle se préparait à aller ouvrir lorsque Mary se précipita. Victoria s’arrêta net dans son élan afin de la laisser jouer son rôle.

La camériste laissa entrer Sara à qui elle fit une profonde révérence.

— Bonjour, Votre Altesse.

— Je vous ai déjà dit que vous pouviez m’appeler Sara. Et puis... inutile de faire des formalités quand nous sommes dans l’intimité!

— Euh... oui. C’est un peu difficile pour moi de m’habituer à tout cela ! balbutia Victoria.

Sara lui adressa un sourire amical.

— Vous allez réussir, j’en suis sûre ! Voyons, comment s’est passée votre entrevue avec Charles Tobalt? Avez-vous aimé ses projets? Je lui avais donné votre photo il y a quelques jours en lui demandant de préparer des croquis à votre intention.

— J’ai été impressionnée par son talent, avoua Victoria.

Puis, comme Mary, debout au fond de la pièce, avait l’air d’attendre quelque chose, elle se souvint tout à coup des règles de politesse.

— Aimeriez-vous prendre une tasse de thé?

— Non, je vous remercie, répondit la duchesse. Je n’ai besoin de rien.

— Vous pouvez disposer, commanda Victoria à Mary, comme elle l’avait vu faire à Sara et Victor quand ils souhaitaient congédier leurs serviteurs.

Mary s’inclina et se retira.

Sara s’assit dans un fauteuil tendu de tapisserie et invita Victoria à prendre place à côté d’elle.

— Je suis très heureuse que vous appréciiez le travail de Charles, mais vous pouvez très bien choisir vous-même votre couturier si vous le désirez, ajouta-t-elle sur un ton maternel. Notre vœu le plus cher, à Victor et à moi, est que vous vous sentiez bien parmi nous. Pour vous faciliter les choses, lord Proford vous aidera à vous familiariser avec le protocole.

— Je vous suis très reconnaissante de cette idée. J’avoue que je me sens assez perdue.

Sara parut ensuite hésiter un moment avant de parler. Mal à l’aise soudain, Victoria se raidit sur son siège. Les problèmes avec la duchesse allaient-ils déjà commencer ? Heureusement, Sara surmonta rapidement son appréhension.

— Il me semble que vous vous êtes beaucoup attachée au capitaine Grayson, n’est-ce pas?

— Oui, confirma Victoria. Beaucoup.

— Et lui? Partage-t-il vos sentiments?

— Il prétend que non, mais je suis sûre du contraire.

— Vous venez de vivre des moments très difficiles, êtes-vous sûre de pouvoir vous fier à vos émotions ? Il ne faudrait pas que vous confondiez amour et reconnaissance...

— C’est exactement ce que craint le capitaine.

— Il faut aussi que vous sachiez que votre père avait le projet de vous voir épouser un prince de nos relations.

Victoria croisa les bras, prête à se défendre.

— J’imagine qu’il a deviné les sentiments qui m’attachent au capitaine et qu’il vous a envoyée me raisonner ?

— Pas du tout. Croyez bien que nous nous soucions avant tout de votre bonheur. Le capitaine Grayson peut se montrer très froid, êtes-vous certaine d’apprécier sa personnalité ?

— C’est vrai, mais j’ai appris à le connaître. Il cache soigneusement sa sensibilité par peur d’être déçu et de souffrir.

— Vous n’ignorez pas que l’amour peut faire beaucoup souffrir !

Victoria se sentait prise au piège.

— Je ne veux pas indisposer mon père si rapidement après nos retrouvailles, mais je dois avouer que je ne renoncerai pas au capitaine. Quand il a été blessé, j’ai souffert autant que si j’avais été blessée moi-même, et s’il était mort, c’est une partie de moi qui serait morte avec lui.

— Vous me paraissez très amoureuse! déclara Sara avec un sourire heureux.

Victoria se contenta de hocher la tête.

— Dans ces conditions, nous avons deux choses à faire, poursuivit la duchesse. Tout d’abord, convaincre Lance Grayson qu’il vous aime et qu’il ne peut pas se passer de vous. Ensuite, persuader l’archiduc que le capitaine est le meilleur mari que vous puissiez choisir. Vous assumerez la première tâche pendant que je me chargerai de la seconde.

— Vous voulez m’aider? demanda Victoria, tout étonnée.

Tout de suite après, pourtant, son enthousiasme disparut.

— J’apprécie beaucoup votre proposition, mais je ne veux absolument pas être une cause de dissension entre vous et l’archiduc.

La duchesse sourit d’un air entendu.

— Mon rôle sera très facile. Victor cherche un moyen de récompenser le capitaine de vous avoir sauvé la vie. Il me suffira de lui proposer de lui accorder le titre de chevalier.

Je sais qu’il approuvera cette idée. Ensuite, je lui suggérerai de vous laisser libre de choisir vous-même votre époux, en lui rappelant que nos fils ont fait des choix parfaitement judicieux en la matière. Pourquoi ne seriez-vous pas dotée d’autant de bon sens que vos frères ?

— Vous... vous pensez qu’il sera d’accord?

— Depuis qu’il a découvert votre existence, continua la duchesse, je vous avoue qu’il cherche à satisfaire mes moindres désirs !

— Comme vous êtes aimable avec moi ! s’écria Victoria.

— Je vais vous faire une confidence, avoua Sara. Mon mari et moi avons parlé d’amour pour la première fois quand il a été question de vous. Je l’aimais depuis longtemps, mais, de son côté, il n’éprouvait que de l’affection pour moi. A cette occasion, il m’a confessé que ses sentiments à mon égard avaient profondément évolué et que, au fil du temps, il avait senti son amour pour moi s’épanouir. Vous imaginez ma joie ! Toute ma vie en est transformée. Grâce à vous, mon bonheur n’a jamais été aussi total.

— J’en suis très heureuse, se réjouit Victoria. Il me reste donc à convaincre le capitaine Grayson qu’il ne court aucun danger en reconnaissant qu’il m’aime.

Une étincelle de malice brilla dans les yeux de la duchesse.

— J’ai une idée !

— J’apprécie toutes les suggestions, approuva Victoria qui trouvait la duchesse de plus en plus sympathique.

— Le capitaine connaît de près ou de loin tous les prétendants que l’archiduc vous proposera et dont je vais dresser la liste.

Victoria ne put retenir un large sourire : elle venait de comprendre l’astuce de la duchesse.

— J’imagine que tous ces hommes présentent un ou plusieurs défauts !

— Exactement ! Personne n’est parfait, mais les réactions du capitaine Grayson à propos de vos hypothétiques prétendants vous éclaireront sans doute sur les sentiments qu’il nourrit à votre égard.

Victoria était sans inquiétude. Dès qu’elle se rappelait la douceur qu’elle avait vue dans les yeux de Lance, elle ne pouvait plus douter de son amour.