Au royaume de l’amour

Susan Fox · Chapitre 1 sur 10

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Au royaume de l’amour

Éclairé seulement par la pleine lune, Lance…

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Éclairé seulement par la pleine lune, Lance Grayson avançait à pas prudents à travers bois. Destination : la petite cahute qu’il apercevait là-bas, droit devant lui, avec son auvent effondré d’un côté et ses fenêtres condamnées par des planches. Tout autour, les mauvaises herbes, le sous-bois et les arbustes rivalisaient d’ardeur pour reprendre leurs droits sur la clairière où elle avait été construite. L’oreille aux aguets, il fit une pause et inspecta la scène qui s’offrait à lui avec ses jumelles à vision nocturne. L’endroit paraissait complètement désert. En silence, il laissa échapper un juron. Victoria Rockford devait être retrouvée au plus vite, et cette piste avait tout l’air de ne mener à rien...

Il régla ses jumelles et scruta les bois qui entouraient la cabane en rondins. Quatre de ses hommes les plus sûrs l’avaient encerclée. A voix basse, dans son casque équipé d’un micro, il les appela l’un après l’autre par leur nom.

Chacun d’entre eux répondit :

— En position...

« Bon, se dit-il en s’efforçant de voir le bon côté des choses, je constate au moins que nous sommes parfaitement entraînés pour les expéditions nocturnes ! » Hélas ! ce n’était pas très utile et Lance en était d’autant plus affecté que le visage de Victoria Rockford le hantait. Sur la photo qu’il avait glissée dans la poche de sa veste, la jeune femme paraissait pleine de vie, débordante d’entrain. Son visage aux traits fins incarnait à la perfection la légendaire beauté des Thorton et l’idée qu’elle risquait de mourir s’il ne la retrouvait pas rapidement lui déchirait le cœur. Mais il y avait quelque chose d’autre aussi, qui le contrariait au plus haut point. C’était de sentir que cette mission le touchait de façon si personnelle, si pressante, lui qui, en temps ordinaire, était un modèle de calme et de détachement.

A voix plus haute, il ordonna :

— Restez à vos places. Nous avons toutes les chances d’être bredouilles, mais je vais tout de même aller y voir de plus près.

Avec mille précautions, il s’avança jusqu’à l’une des fenêtres et risqua un regard à travers les planches qui la condamnaient. Le rayon de lune qui éclairait l’unique pièce ne lui permettait pas d’y voir avec beaucoup de précision et il s’apprêtait à porter ses jumelles à ses yeux lorsqu’il entendit un faible gémissement. Le cœur battant, il se hâta d’achever son geste et se mit à scruter l’intérieur de la pièce. Dans le coin le plus éloigné, une jeune femme était allongée, prisonnière sur un lit de cuivre. Ses mains étaient attachées aux barreaux de la tête du lit par des menottes et ses pieds à ceux du bas par la grosse corde qui ligotait ses chevilles.

— Finalement, nous ne rentrerons pas aussi bredouilles que je le pensais..., annonça-t-il aux autres. On dirait que la princesse est seule. J’y vais !

Victoria Rockford luttait de toutes ses forces contre les drogues qui lui avaient été administrées pour la faire dormir, mais ses efforts pour rassembler ses idées dans son esprit embrumé demeuraient vains. Son besoin de replonger dans le sommeil était de plus en plus fort. Avec des mouvements lents et mal coordonnés, elle referma ses mains sur les barreaux de cuivre et donna une secousse à la corde qui maintenait ses chevilles attachées au lit. Elle avait déjà tenté cette manœuvre une centaine de fois, avec l’espoir fou que quelque chose finirait par céder sous sa poussée, et qu’elle pourrait se sauver. En vain. Si seulement elle avait pu hurler sa frustration! Mais c’était impossible à cause du bâillon plaqué sur sa bouche. Dans son for intérieur, elle maudit « le Chuchoteur », surnom qu’elle avait donné à son ravisseur, et se jura de se venger si jamais elle retrouvait un jour sa liberté. Quand elle retrouverait sa liberté, corrigea-t-elle aussitôt, refusant qu’il puisse en être autrement.

Un bruit de pas sur le porche la paralysa d’angoisse. Son geôlier venait deux fois par jour lui apporter de la nourriture et lui permettre d’aller aux toilettes. Aveuglée par son bandeau qui l’empêchait de distinguer le jour de la nuit, elle avait perdu la notion du temps. Pourtant, il lui semblait bien qu’il était encore trop tôt pour que ce soit lui, Normalement, à l’heure où il lui rendait visite, les calmants avaient perdu de leur effet et elle se sentait plus vigoureuse. Peut-être allait-elle enfin savoir pourquoi on l’avait enlevée? Une peur atroce la taraudait, mais, résolument, elle serra les mâchoires : non, elle n’abandonnerait pas sans s’être battue.

La porte grinça. Parfaitement immobile, la jeune femme rassembla toute son énergie pour une ultime bataille. Les pas qui s’approchaient étaient plus légers, plus prudents que d’ordinaire. Son geôlier aurait-il envoyé un émissaire à sa place? Qu’arriverait-il si ce dernier s’avérait plus terrible que le précédent? Elle frissonna.

Une voix d’homme, inconnue, se fit alors entendre.

— Mademoiselle Rockford, je suis le capitaine Lance Grayson... Je suis ici pour vous aider, ajouta-t-il en la libérant de son bandeau.

Victoria cligna plusieurs fois des yeux avant d’être capable d’y voir. Et même alors, la pâle clarté de la lune ne lui permettait guère de distinguer l’homme qui venait de pénétrer dans la cabane. Il était tout de noir vêtu et arborait un casque semblable à ceux qu’elle avait vus sur la tête des héros des films policiers. Malgré les paroles rassurantes qu’il venait de prononcer, elle demeura sur ses gardes. Son enlèvement était totalement dépourvu de sens. Quel profit son ravisseur espérait-il en tirer? Jamais son père, Malcolm Rockford, ne verserait le moindre centime pour sa rançon! Aussi, tant qu’elle ne saurait pas exactement de quoi il retournait, elle préférait demeurer vigilante.

L’homme lui retira son bâillon puis sortit de sa poche un petit attirail de serrurier avec lequel il entreprit de déverrouiller les menottes. Tout en travaillant, il s’assura auprès de ses hommes que la voie était libre et ordonna qu’on amène sa Jeep devant la cabane.

Victoria se demandait si tout cela n’était pas un rêve provoqué par les drogues qu’elle avait prises. A moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une hallucination? Elle avait peut-être perdu la raison...

L’homme venait de réussir à lui libérer les mains. Maintenant, à l’aide d’un couteau, il coupait la corde qui lui ligotait les pieds.

— Vous sentez-vous capable de vous asseoir? demanda-t-il en l’aidant à se relever.

La tête de Victoria bourdonnait. Une nausée lui souleva le cœur. Non, il ne s’agissait pas d’un rêve. D’un cauchemar, peut-être...

— Je ne me sens pas très bien, murmura-t-elle en s’accrochant au bras de son sauveur.

Ses doigts découvrirent des muscles durs comme du granit. Même dans l’état où elle se trouvait, elle ne put s’empêcher de le remarquer et cela déclencha en elle un réflexe de terreur. Si jamais cet homme décidait d’utiliser sa force contre elle, elle n’avait guère de chances de survivre ! Elle maudit sa faiblesse et son incapacité à coordonner ses mouvements convenablement. En vain. Sa tête bascula en avant contre le bras auquel elle était cramponnée.

— Ne vous inquiétez pas, tout ira bien, assura l’homme en la soulevant pour la transporter jusqu’au véhicule qui les attendait au-dehors.

La force de ce dernier la stupéfia, ainsi que la chaleur de son corps, qui se communiquait à elle, plus forte que le froid de la nuit. A partir de cet instant, elle ne douta plus de son existence : bien que dotée d’une imagination fertile, jamais elle n’aurait été capable d’inventer pareil sauveteur !

Tout en luttant contre une nouvelle vague de faiblesse, elle dévisagea ce dernier pendant qu’il l’installait sur le siège avant. Ses traits aigus, son expression sévère où ne perçait aucune douceur lui donnaient plutôt l’air d’un adversaire que d’un ami. Un frisson de peur la parcourut, qu’elle dissimula de son mieux.

— Ses bagages sont dans la cabane, expliqua Lance Grayson à l’homme qui se tenait près de la voiture. Allez les chercher et mettez-les à l’arrière.

Victoria regarda le nouveau venu. Lui aussi était vêtu de noir des pieds à la tête. Dans son demi-sommeil, il lui apparut comme une ombre, semblable à celles qui glissent dans les cauchemars et plongent le malheureux rêveur dans l’épouvante la plus totale. De nouveau, elle entendit celui qui prétendait venir la sauver s’adresser à ses collaborateurs en parlant dans un petit micro. Elle jeta un regard en direction des bois mais n’aperçut personne. Avait-il réellement des acolytes, ou bien cherchait-il à l’impressionner?

Impossible de savoir... De toute façon, elle était incapable de raisonner normalement.

Comme elle était lasse ! Elle se cala dans son siège et ferma les yeux, essaya de résister au sommeil. Peine perdue. L’épreuve se révéla trop fatigante, elle n’avait pas la force de lutter. L’obscurité l’enveloppa.

Dans l’espoir qu’au moins l’un des ravisseurs viendrait jusqu’à la cabane, Lance ordonna à ses hommes de rester à leur poste et de surveiller les lieux.

— Par contre, nous partons tout de suite vous mettre en sécurité, expliqua-t-il à Victoria en s’installant au volant.

Comme aucune réponse ne lui parvenait, il se tourna vers sa passagère, qui s’était écroulée en avant. Affolé, il lui prit le pouls et constata qu’il battait faiblement, mais régulièrement. La respiration aussi était bonne.

— Mademoiselle Rockford...

On aurait dit que les paupières de la jeune femme étaient trop lourdes pour se soulever.

— De l’eau..., réclama-t-elle d’une voix rauque.

Lance s’empara d’une gourde et la présenta aux lèvres de sa passagère.

Sans ouvrir les yeux, elle but longuement puis se laissa de nouveau aller dans son siège. Persuadé qu’elle était seulement plongée dans un sommeil artificiel, Lance fit démarrer la voiture et s’éloigna de la cabane. Chemin faisant, il ne pouvait s’empêcher de l’observer. Peut-être souffrait-elle d’autre chose que de l’effet de somnifères? Malgré lui, l’inquiétude le gagnait peu à peu. Fort mécontent de constater qu’il était en train de perdre son calme, il fronça les sourcils. Pour la première fois de sa vie, ses émotions lui brouillaient les idées au cours d’une mission et il n’aimait pas cela. Pas du tout, même. Il se remit à scruter la route et continua à conduire. Elle était en mauvais état. Un nid-de-poule ébranla la voiture, ce qui fit grogner Victoria.

— Oh! ma tête...! gémit-elle.

La minute d’après, elle était de nouveau endormie.

— Il faut que j’en aie le cœur net ! grommela le sauveteur, incapable de maîtriser la panique qui le gagnait à l’idée que la jeune femme était peut-être plus mal qu’il ne le pensait.

Il gara la voiture et recommença à vérifier le pouls et la respiration de sa passagère.

Soulevant ses paupières, il dirigea la lueur de sa torche vers les pupilles qui réagirent normalement. Il lui semblait reconnaître les symptômes liés à l’absorption de médicaments, mais il voulait être parfaitement sûr de son diagnostic.

De nouveau, Victoria revint à un état semi-conscient, et aussitôt, son attitude manifesta de la peur.

— Que se passe-t-il?

— Je suis seulement en train de m’assurer que vous allez bien.

Victoria referma la bouche, comme pour se défendre de parler.

Lance ne put s’empêcher de penser que les lèvres de la jeune femme paraissaient faites pour être embrassées. Puis, aussitôt, il se ressaisit. Où avait-il donc la tête ? Des idées de ce genre n’étaient absolument pas professionnelles ! Il fit un effort pour se concentrer sur son investigation.

— Est-ce qu’on vous a frappée?

La jeune femme réfléchit un moment avant de répondre :

— Je ne crois pas.

Lance lui passa la main dans les cheveux, à la recherche d’éventuelles plaies à la tête.

Au moment où les longues tresses noires caressèrent ses doigts, il eut toutes les peines du monde à se souvenir qu’il était en mission commandée. Aussi, dès qu’il fut rassuré sur l’état de santé de la jeune femme, il la retira vivement.

Le léger massage prodigué par les doigts de Lance avait produit un effet si apaisant sur Victoria que lorsqu’il s’arrêta, elle éprouva un désagréable sentiment de manque.

Aussitôt, elle essaya de se défendre contre la délicieuse sensation qui avait provoqué chez elle une baisse de vigilance. Il était peut-être seulement en train de s’assurer qu’elle était en assez bon état pour continuer à subir tout ce qu’il avait l’intention de lui infliger... Cette pensée la glaça.

Pourtant, nul sévice ne s’ensuivit. Au contraire, il ouvrit une gourde d’eau et la lui tendit.

— Buvez! ordonna-t-il.

Cette fois, la prudence fut plus forte que la soif.

— Non.

— Vous avez besoin de boire beaucoup pour éliminer les somnifères que vous avez pris.

Victoria avait de plus en plus soif mais elle refusait encore de faire confiance au personnage inquiétant qui se tenait à côté d’elle. Pourtant, elle avait déjà bu tout à l’heure et ne s’en était pas mal portée...

— Buvez d’abord!

Un sourire éclaira le visage sévère de l’homme, comme s’il approuvait la prudence dont elle faisait preuve. Élevant la gourde jusqu’à ses propres lèvres, il s’exécuta.

Convaincue maintenant que l’eau n’était pas droguée, Victoria se décida à boire à son tour. Tout de suite après, ils reprirent la route. Il lui semblait qu’elle avait l’esprit un peu plus clair, comme si l’effet des calmants commençait à s’atténuer. Elle remua sur son siège pour voir si son corps lui obéissait mieux que tout à l’heure. Hélas! cette tentative lui demanda beaucoup d’énergie et fut suivie de peu de résultats. « J’ai seulement besoin d’une petite sieste », se dit-elle en fermant les yeux. Et elle se rendormit.

Le jour se levait lorsque Lance arriva à son cottage de la côte nord-ouest de l’île de Thortonburg. Personne ne savait qu’il possédait cette petite maison. C’était un pan de sa vie qu’il avait gardé complètement secret.

De nouveau, il prit Victoria dans ses bras pour la porter à l’intérieur. Il aimait la sentir abandonnée contre lui, mais, aussitôt, il se blâma pour cette pensée. Ce n’était pas le genre de réflexion qu’il pouvait se permettre à propos de cette femme !

— Salle de bains..., murmura Victoria contre son épaule.

Devant la porte, il aida la jeune femme à se mettre sur ses pieds. Elle chancela un instant avant de s’avancer dans la petite pièce. Inquiet, Lance demeura derrière la porte, puis, lorsqu’elle l’appela, il la rejoignit à l’intérieur. Elle se cramponnait au lavabo, prête à s’effondrer. De nouveau, il la prit dans ses bras et la conduisit dans la chambre. Là, il l’étendit sur le lit, lui retira ses chaussures et déposa sur elle une couverture légère. Puis, il sortit chercher ses bagages et les porta dans la chambre.

Debout à côté d’elle, il la regarda dormir un long moment. Il lui semblait qu’elle retrouvait ses couleurs et que sa respiration se faisait plus profonde. Avec un peu de chance, elle aurait bientôt éliminé les substances qui l’avaient plongée dans ce semi-coma.

Rassuré sur le sort de son invitée, il alla prendre une douche rapide et revêtit un jean et un polo. Après avoir constaté qu’elle dormait encore à poings fermés, il alla se préparer un petit déjeuner. Mais au lieu de le prendre dans la cuisine, il le monta dans la chambre.

Là, il s’assit sur une chaise et se mit à contempler Victoria Rockford tout en mangeant.

Sa colère à l’égard des ravisseurs ne cessait de croître. Il se jura qu’il ne connaîtrait pas de repos tant que Malcolm Rockford et ses complices ne seraient pas sous les verrous.

Car Lance et tous les Thorton étaient sûrs que c’était lui qui avait organisé l’enlèvement.

Une fois de plus, l’idée qu’il prenait cette affaire beaucoup trop à cœur le contraria. «

C’est mon devoir de retrouver ces hommes ! » murmura-t-il à voix basse, comme pour s’assurer que l’élan qui le poussait était bien légitime : Victoria Rockford était et ne serait jamais que la femme que son métier l’obligeait à protéger.

Victoria se tourna sur le dos et s’étira. Elle venait de rêver qu’on l’avait libérée. Un visage aux traits irréguliers, mais étrangement beau malgré sa froideur, occupait ses pensées. Était-elle libérée, ou bien l’avait-on seulement changée de prison ? Elle fronça les sourcils, déçue. Idiote! Triple idiote! Il ne s’agissait que d’un rêve... De nouveau, elle s’étira et sa respiration resta bloquée dans ses poumons. Elle avait bougé librement!

Ouvrant les yeux, elle leva les mains et les regarda : ses menottes avaient disparu...

De plus en plus consciente maintenant, elle réalisa qu’elle était allongée sur un lit bien plus moelleux que le précédent, dont les draps fleuraient bon la lessive. A plusieurs reprises, elle ouvrit et ferma les yeux. La lumière du soleil entrait à flots par la fenêtre ouverte, la brise qui pénétrait avait l’odeur de la mer. Était-elle encore en plein songe?

Son regard fit le tour de la pièce. La décoration en était virile et assez austère, mais elle lui plaisait bien. Elle tourna la tête vers la droite, et soudain, tout son corps se raidit. Là, assis sur une chaise à côté du lit, se tenait l’homme dont elle avait rêvé. Il n’était plus vêtu de noir, maintenant, et s’était débarrassé de son casque, mais ce visage... ce visage sévère... c’était bien le même! En outre, il était armé. Il portait pendu à l’épaule un étui de cuir qui contenait une arme d’allure extrêmement dangereuse. Au moment où il se leva, il sembla à la jeune femme qu’elle apercevait un éclair de soulagement dans ses yeux gris, mais elle ne relâcha pas sa vigilance pour autant.

— Désirez-vous un peu d’eau? demanda-t-il.

Elle se souvint alors qu’il lui avait déjà donné à boire et qu’elle pouvait accepter cette proposition sans danger, mais, quand elle voulut se redresser pour s’asseoir sur le lit, un vertige la saisit. Aussitôt, elle ferma les yeux dans l’espoir de le surmonter.

— Vous vous sentez bien? demanda son gardien d’une voix calme, presque froide.

— J’ai le vertige, répondit-elle à grand-peine.

— C’est normal quand on a été drogué.

Il s’assit au bord du lit et la soutint par les épaules afin de l’aider à avaler.

— Buvez, cela vous fera du bien.

Victoria obéit. Au fur et à mesure que son malaise se dissipait, elle prenait conscience de la force de celui qui la soutenait. Si cet homme était de son côté, elle n’avait plus rien à craindre !

Il attendit patiemment qu’elle ait fini de se désaltérer, puis l’aida à se recoucher.

— Comment vous sentez-vous, maintenant?

— Il me semble que je pèse deux tonnes ! répondit-elle avec franchise, car le moindre mouvement lui coûtait encore des efforts surhumains.

— Cela aussi est normal. Je vais vous chercher un peu de potage.

Encore une fois, son hôte cherchait l’efficacité. Le ton adopté était poli, mais dénué de la moindre émotion. Ami ou ennemi ? Elle se le demandait encore ! En tout cas, il ne paraissait pas craindre qu’elle prenne la fuite puisqu’il quitta la pièce sans l’attacher.

Le moment était venu de retrouver ses forces, au cas où elle devrait se battre pour sa liberté. Elle se força à s’asseoir au bord du lit et laissa ses jambes pendre sur le côté.

C’était bon de bouger. Son corps lui paraissait un peu plus léger, mais son cou demeurait si faible qu’elle avait du mal à garder la tête droite.

Pourtant, elle essaya de se lever, et même de marcher, bien que ses jambes lui paraissent être en coton. Très vite, elle vacilla et dut se raccrocher au pied du lit pour ne pas tomber.

— Zut! Mille fois zut! s’écria-t-elle, déçue et furieuse.

Lance était en train de verser la soupe dans une casserole quand il l’entendit. Il se précipita aussitôt vers la chambre, plein d’inquiétude. La jeune femme était aussi pâle qu’un linge et paraissait prête à s’écrouler sur le sol.

— Vous n’êtes pas encore assez forte pour marcher seule ! s’écria-t-il en s’avançant vers elle à grandes enjambées.

— C’est ce que j’ai cru remarquer, répliqua-t-elle sèchement.

— Il faut retourner vous coucher, insista Lance, en essayant de la ramener dans le lit.

Victoria résista de toutes ses forces.

— Je veux aller à la salle de bains.

— Vous ne manquez pas de courage... Dans votre état, le commun des mortels appellerait à l’aide avant de remuer le petit doigt ! Je vais vous accompagner.

Intensément consciente du bras de son hôte autour de sa taille, elle accepta de se laisser conduire, revigorée par ce contact, exactement comme si elle y puisait une force nouvelle. Aussi, quand il plaça son autre main devant elle, de manière à lui offrir un appui supplémentaire, elle n’hésita pas à l’accepter et commença à traverser la pièce, surprise de découvrir une étonnante douceur chez un homme aussi fort que lui.

Au moment où elle se redressait pour conserver son équilibre, les yeux de la jeune femme se posèrent sur l’arme suspendue à l’épaule de cet étrange garde-malade. «

Attention ! se dit-elle. Impossible de faire confiance à cet homme. Il a peut-être tout simplement pour mission de vérifier dans quel état de santé je me trouve en ce moment.

» Pourtant, lorsqu’elle abandonna le support de ses bras pour pénétrer dans la salle de bains, elle se sentit étrangement faible et abandonnée. Malgré tout, il lui semblait que ses mouvements se faisaient plus précis, plus efficaces.

— Je veux prendre un bain, déclara-t-elle d’une voix qui ne supportait pas de réplique.

Le silence que lui opposa son hôte en disait long sur la réticence qu’il éprouvait envers cette idée, mais il finit par répondre :

— Si vous avez un malaise, appelez-moi aussitôt.

Avec des gestes lents, Victoria commença à se déshabiller, jetant un à un à côté d’elle ses vêtements au fur et à mesure qu’elle les retirait. Elle avait envie de les brûler ! Il lui semblait bien avoir aperçu tout à l’heure ses bagages dans un coin de la chambre. Si elle s’était trompée, elle demanderait à son hôte de lui prêter quelque chose, mais pour rien au monde elle ne remettrait les habits qu’elle venait de retirer.

Une fois sous la douche, elle laissa l’eau chaude ruisseler sur son corps et il lui sembla que jamais rien, de toute sa vie, n’avait été aussi agréable. Elle se sentait encore bien faible, et lorsqu’elle se pencha pour attraper la bouteille de shampooing, un nouveau vertige s’empara d’elle. Sagement, elle s’assit dans la baignoire et attendit que le malaise se dissipe avant de se savonner les cheveux.

— C’est le luxe! murmura-t-elle avec un soupir de plaisir en rinçant ses cheveux et en se savonnant le corps. Le luxe total, parfait, absolu !

Debout derrière la porte, une serviette éponge à la main, Lance guettait le moindre signe de la part de la jeune femme. Si jamais elle avait besoin de lui, il fallait qu’il soit là immédiatement. Au bout d’un moment, inquiet de ne rien entendre d’autre que l’eau qui coulait, il pénétra dans la pièce. Le rideau de la douche l’empêchait d’apercevoir son invitée, mais le souvenir du corps souple et léger qu’il avait porté-dans ses bras suffisait à nourrir ses fantasmes. Il imaginait ce corps nu, luisant, émergeant de la mousse du bain. Un feu ardent s’alluma en lui. Il n’était pas question de continuer à délirer ainsi !

s’ordonna-t-il aussitôt.

— Tout va bien ? demanda-t-il sur un ton aussi indifférent que possible.

Surprise par cette voix si proche, Victoria se recroquevilla sur elle-même et risqua un œil sur le côté du rideau.

— Qu’est-ce que vous faites ici?

Lance dut faire un effort surhumain pour afficher un comportement calme et un visage indifférent.

— J’ai pensé que si vous aviez un malaise, je ne serais pas d’un grand secours en restant dans le couloir!

Sa voix égale, presque cérémonieuse, ne laissait en rien deviner le combat qu’il livrait contre l’élan de désir qui le traversait. Jamais il n’en avait connu d’aussi fort.

Sans répondre, la jeune femme disparut de nouveau et prit un moment pour se rincer.

Ensuite, sans se montrer, elle tendit un bras de derrière le rideau et demanda :

— Vous pouvez me passer une serviette, s’il vous plaît?

Lance posa la serviette dans la main qu’elle lui tendait. Elle devait être en train de sécher ses cheveux, de frictionner son corps... Il secoua la tête, fort mécontent de lui une fois de plus. Son imagination lui jouait des tours pendables! Cela ne lui ressemblait pas du tout d’éprouver autant de difficulté à rester concentré sur son travail. Même dans les situations qu’il ne maîtrisait pas totalement, il avait toujours conservé le contrôle parfait de lui-même. Il devait se rendre à l’évidence : Victoria Rockford le troublait profondément.

— Je suis sûre de pouvoir regagner la chambre toute seule, annonça-t-elle sans se montrer.

Lance aurait bien aimé obéir au congé qui lui était ainsi signifié, mais il n’en était pas capable.

— Je préfère rester dans les parages, de manière à m’assurer que vous n’avez besoin de rien.

La serviette soigneusement enroulée autour de son corps, Victoria tira le rideau et sortit de la baignoire.

Lance éprouva alors un sentiment de paralysie totale. Cette femme était encore plus belle qu’il ne l’avait imaginé ! « Attention, mon vieux ! se sermonna-t-il, la seule chose qui compte, c’est la mission qui t’est confiée. » Il fit un pas en arrière pour la laisser passer, puis, en la voyant tituber légèrement, il la saisit par le coude. Ce simple contact suffit pour qu’un courant brûlant lui traverse le corps.

Intensément consciente de cette main sur sa peau, Victoria réalisa avec stupéfaction qu’elle n’avait aucune envie de s’écarter. Bien au contraire, elle éprouvait une sensation de sécurité. Et pourtant, il fallait continuer à être vigilante ! Il s’était montré à visage découvert. Ce qui signifiait que, s’il appartenait à la bande des ravisseurs, il avait décidé de la tuer! Cette déduction lui glaça les sangs et le sentiment de tranquillité qu’elle avait éprouvé un instant auparavant s’évanouit.

Lorsque son hôte la lâcha dans le couloir, Victoria constata qu’il ne l’avait soutenue que le temps strictement nécessaire pour lui permettre de retrouver son équilibre. En lui jetant un coup d’œil furtif, elle découvrit son visage dur et fermé, ce qui ne fit qu’augmenter sa peur. Il prenait grand soin d’elle, et pourtant, son attitude délibérément glaciale montrait bien qu’il n’avait aucune envie de nouer la moindre complicité avec elle. Comme c’était étrange !

Ce fut donc par ses propres moyens qu’elle parvint à sa chambre et referma la porte derrière elle. Bizarrement, la présence silencieuse de son hôte lui manquait. « Tu ne sais vraiment plus où tu en es ! » se dit-elle en se moquant d’elle-même. Ami? Ennemi? Elle était toujours incapable de trancher. Mais, pour l’instant, elle penchait plutôt pour la première hypothèse.