Au royaume de l’amour
Derrière la porte de la chambre, Lance…
2
Derrière la porte de la chambre, Lance attendait, paralysé par l’indécision. Devait-il insister pour aider Victoria? Et, dans ce cas, serait-il capable de ne pas perdre la tête?
Cette femme le troublait tant qu’il en perdait son sang-froid.
Finalement, il lui sembla qu’elle était suffisamment bien pour trouver elle-même ses vêtements et s’habiller. Mieux valait retourner dans la cuisine réchauffer le potage qu’il lui avait annoncé... Quelques instants plus tard, un bol à la main, il rejoignit Victoria dans sa chambre. Vêtue d’un pantalon de toile écru et d’un léger sweater assorti, elle était occupée à se coiffer.
— Voici votre repas, Il m’a semblé que cela vous ferait du bien de prendre quelque chose de léger.
— Je vous remercie, répondit-elle, distante.
Lance s’assit au pied du lit et considéra longuement son invitée. Le soleil qui caressait ses cheveux faisait ressortir quelques mèches dorées dans les tresses sombres. Même sans le moindre maquillage, elle était très belle. Rien d’étonnant à cela, se remémora-t-il sèchement, c’était une Thorton, et sa mission était de la servir et de la protéger.
Consciente de l’examen qu’il lui faisait subir, Victoria but son potage à petites gorgées.
Puis, levant les yeux, elle déclara :
— Je voudrais rentrer chez moi, maintenant.
La réponse ne se fit pas attendre.
— Ce ne serait pas prudent que vous partiez déjà.
L’éclair de méfiance qui brilla alors dans les yeux bleus de la jeune femme inquiéta Lance au plus haut point. Pourvu qu’elle ne cherche pas à s’enfuir, ce serait une catastrophe ! Il fallait la rassurer au plus vite.
— Je vous garantis que je suis uniquement préoccupé par votre bien-être. C’est mon devoir d’assurer votre sécurité.
— Votre devoir?
De toute évidence, la jeune femme n’était pas prête encore à entendre toute la vérité.
Lance se contenta donc d’une réponse laconique :
— Oui, exactement.
Victoria essaya de se rappeler comment cet homme s’était présenté à elle dans la cahute, mais ses souvenirs demeuraient vagues et confus.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis le capitaine Lance Grayson, chef de la sécurité du royaume de Thortonburg. Ma mission était de vous retrouver.
Il n’avait pas l’air de mentir, mais ce qu’il disait était tellement étrange! Victoria hésitait encore à lui faire confiance.
— Avez-vous un document qui me prouve ce que vous avancez?
De sa poche, il sortit une médaille d’or enfermée dans un étui.
Cet insigne avait l’air parfaitement authentique, mais pour quelle raison un membre de la sécurité du palais aurait-il été chargé de veiller sur elle, Victoria Rockford ? Ce service avait pour mission de protéger la famille royale, pas le commun des mortels... Pourquoi cette perturbation de l’ordre des choses? Devant ce mystère qui s’ajoutait aux autres, la jeune femme s’impatienta.
— Maintenant que vous m’avez retrouvée, pourquoi ne pouvez-vous pas me ramener chez moi?
— Vos ravisseurs courent encore. Au cas, très probable, où ils chercheraient à vous supprimer de crainte que vous ne les ayez identifiés, il est plus sûr que vous restiez cachée.
Ce raisonnement paraissait plausible. Après tout, le service de sécurité de la famille royale était peut-être chargé d’intervenir dans les cas d’enlèvements? Cela se produisait si rarement dans leur petit pays ! Soudain, une intuition fulgurante traversa l’esprit de Victoria.
— Il s’agit d’une erreur, n’est-ce pas? Les ravisseurs se sont trompés de personne !
— Non, il n’y a pas eu d’erreur.
Elle considéra son interlocuteur d’un regard sceptique.
— Si c’est le cas, savez-vous pour quelle raison j’ai été enlevée ?
— Pour une rançon.
Cette fois, elle ne croyait plus un mot de ce qu’elle entendait.
— C’est absurde. Pour commencer, mon père n’est pas riche. Il n’est que proviseur de lycée. Ensuite, quiconque connaît un peu ma famille sait parfaitement qu’il ne versera jamais un sou pour que je retrouve ma liberté !
La gêne d’avoir avoué à un étranger à quel point les relations qu’elle entretenait avec son père étaient tendues la fit rougir de confusion. Mais son hôte ne laissa paraître aucune surprise.
— Pour réussir à capturer vos ravisseurs, j’ai besoin de savoir tout ce dont vous vous souvenez à propos de votre enlèvement.
Victoria aurait de loin préféré oublier l’épreuve qu’elle venait de vivre, mais elle voulait que justice soit faite. Le capitaine Grayson étant certainement la personne la plus à même de mener cette affaire à bien, il fallait qu’elle l’aide de son mieux.
— Je me souviens que je rentrais à Thortonburg. J’avais pris le bus depuis l’aéroport.
C’était tard. Très tard. Je marchais en direction de mon appartement lorsque quelqu’un m’a saisie...
A ce souvenir, elle s’arrêta un instant de parler, toute pénétrée encore de la terreur qui s’était emparée d’elle à ce moment-là.
— On a posé sur ma bouche et sur mon nez un tampon qui sentait très mauvais.
Lorsque je me suis réveillée, j’étais dans la cabane où vous m’avez trouvée, ligotée, bâillonnée, avec un bandeau sur les yeux.
Soudain, elle se rendit compte qu’elle n’avait pas la moindre idée du temps qu’avait duré sa captivité.
— Au fait, quel jour, sommes-nous ?
Après avoir écouté la réponse de Lance, elle murmura :
— J’ai donc été prisonnière pendant plus d’une semaine...
Puis, rêveuse, elle ajouta :
— En fait, il me semble que cela a duré des mois !
Sensible à l’anxiété que l’évocation de ces moments éprouvants suscitait chez la jeune femme, Lance continua son enquête sur un ton ferme, mais beaucoup plus doux.
— Quels souvenirs gardez-vous de votre captivité ?
De nouveau, Victoria lutta contre son envie d’oublier ce cauchemar. Ce fut la présence rassurante de son hôte qui lui donna le courage de revenir en pensée à ces journées abominables.
— Je me souviens qu’à mon réveil, mes poignets étaient attachés avec une corde.
J’avais presque réussi à m’en libérer lorsque le Chuchoteur est arrivé.
— Le Chuchoteur?
— C’est le surnom que j’avais donné à mon ravisseur parce qu’il ne parlait jamais à voix haute.
Elle frissonna.
— Il avait une façon horrible de chuchoter. Mauvaise. Perverse. Je suis sûre qu’il prenait plaisir à me voir à sa merci.
« Il s’amusera moins quand j’aurai mis la main sur lui ! » se jura Lance.
A voix haute, il poursuivit :
— Vous me disiez que vous aviez presque réussi à vous libérer quand celui que vous appelez le Chuchoteur est arrivé?
Victoria hocha la tête.
— Oui. Il m’a dit que j’avais beaucoup de chance qu’il soit arrivé avant que j’aie réussi à retirer mon bandeau parce que, si j’avais vu son visage, il aurait été obligé de me tuer. Et il a ajouté que ç’aurait été vraiment dommage, après tout le mal qu’il s’était donné pour éviter d’en arriver là.
Puis il m’a expliqué qu’il allait me faire prendre des tranquillisants, et que, dorénavant, je serais attachée avec des menottes.
— Est-ce que vous vous rappelez quelques indices susceptibles de permettre d’identifier le Chuchoteur?
Victoria étudia avec soin celui qui se présentait comme son sauveteur et, une nouvelle fois, considérant sa large carrure, elle se plut à penser que si cet homme était réellement de son côté, elle avait trouvé un défenseur impressionnant. Néanmoins, toute cette aventure continuait à ne pas avoir grand sens à ses yeux, et le fait qu’il refuse de la ramener chez elle nourrissait sa défiance. En outre, son comportement très raide, très officiel, l’intriguait au plus haut point. D’un côté, c’était plutôt rassurant. Mais, de l’autre, elle se serait sentie plus à l’aise s’il s’était comporté, ne serait-ce qu’un peu, comme s’il avait voulu devenir son ami. Tant qu’elle n’aurait pas compris exactement ce qui se passait, elle ne ferait confiance à personne. Et dès qu’elle en aurait la possibilité, elle se sauverait et chercherait elle-même le fin mot de toute cette histoire.
Forte de cette décision, elle revint en pensée au Chuchoteur. A force de réfléchir, des souvenirs commençaient à remonter à sa mémoire.
— Je ne me rappelle rien de vraiment précis, mais je sais qu’il venait me voir deux fois par jour, me détachait pour me conduire à la salle de bains et me donnait à boire un substitut de repas. Ensuite, il me forçait à avaler des comprimés. Au début, j’ai essayé de résister, mais il a appuyé le canon d’un revolver sur ma tempe, et je n’ai plus eu le choix...
Un frisson de dégoût la parcourut.
— A chacune de ses visites, je me sentais un peu plus faible.
Cette fois, elle refusa de plonger plus avant dans ses souvenirs et détourna les yeux.
— Puisque vous ne voulez pas me ramener chez moi, j’espère au moins que vous me laisserez sortir?
— Bien sûr ! répondit Lance en lui retirant le bol des mains et en lui offrant son bras pour la soutenir.
Tout en acceptant son aide pour se lever, la jeune femme envisagea un instant de s’emparer du revolver placé dans l’étui suspendu à l’épaule de son prétendu sauveteur.
Mais elle eut tôt fait de comprendre qu’elle n’y réussirait pas et, sans arme, elle n’avait aucune chance contre cette force de la nature. Pour l’instant, le plus sage était donc de continuer à jouer le jeu de son hôte, quelle que soit sa véritable identité.
Une fois debout, elle décida de se passer de son aide. Cet homme était peut-être son ennemi et le fait de le sentir si fort lui faisait perdre son courage. Mieux valait donc garder ses distances.
— Je peux me débrouiller seule ! déclara-t-elle.
Respectueux du désir qu’elle manifestait, Lance fît un pas en arrière et la laissa passer devant lui.
Elle avançait lentement. Pas seulement parce que son corps était faible et engourdi, mais aussi parce qu’elle voulait observer son environnement. La pièce qui se trouvait en face de la chambre ressemblait à un bureau. Debout dans l’embrasure de la porte, elle demanda :
— A qui appartient cette maison?
— A moi, répondit-il.
Cette information rassura la jeune femme. Il ne l’aurait sûrement pas amenée chez lui s’il avait l’intention de lui faire du mal, ce serait bien trop difficile ensuite de se débarrasser de toutes les preuves de la présence de la victime sous son toit. Tout en se demandant s’il allait la laisser poursuivre sa visite, elle pénétra dans le bureau, à la recherche d’indices qui lui permettraient de savoir s’il lui avait dit la vérité.
Attentif aux regards obliques qu’elle lui jetait de temps à autre, Lance avait bien compris qu’elle se méfiait encore de lui. Mais il ne lui en voulait pas. Ce qu’elle venait de vivre était terrible et elle avait toutes les raisons du monde pour être bouleversée. A sa place, il se serait comporté exactement de la même façon.
Brusquement, il se surprit à penser que si Malcolm Rockford estimait inutile de payer une rançon en échange de Victoria, la plupart des hommes trouveraient qu’elle valait tous les trésors de la terre. Une sorte d’aura émanait de cette jeune femme, illuminant tout autour d’elle. L’archiduc ne manquerait pas d’être enchanté quand elle lui serait présentée...
Dans l’espoir que son invitée lui accorderait un peu plus de confiance s’il la laissait libre de visiter sa maison, il demeura sur le seuil du bureau, sans faire le moindre geste pour la retenir.
Victoria entra donc, et s’arrêta devant une grande bibliothèque remplie de livres de toute sorte, depuis les grands classiques jusqu’aux romans les plus récents.
— Vous avez vraiment lu tous ces livres ?
— Oui.
Elle parut stupéfaite.
— Vraiment?
— Vraiment.
— Je suis impressionnée ! avoua-t-elle, avant de porter son attention sur les photographies disposées sur les étagères.
Son hôte y apparaissait en compagnie de Victor Thorton, archiduc de Thortonburg, du roi Philippe de Wynborough, et de certains membres de leurs familles respectives.
Diverses dédicaces le remerciaient pour ses bons et loyaux services. A côté, plusieurs plaques lui avaient été remises en honneur de son courage. Elle aperçut aussi deux écrins garnis de médailles militaires, dont deux rendaient hommage à sa bravoure. Impossible de douter davantage : cet homme ne mentait pas sur son identité.
Elle se tourna vers lui.
— Vous avez eu une carrière remarquable.
Le masque impassible que Lance s’était entraîné à conserver quelles que soient les circonstances demeura impénétrable, mais l’admiration sincère qui perçait dans la voix de la jeune femme lui causa un plaisir immense.
— Je prends mon devoir très au sérieux, vous savez. Victoria revint aux photographies. Partout, son hôte arborait la même expression de maîtrise de soi parfaitement contrôlée.
De nouveau, elle le regarda.
— Cela vous arrive-t-il de sourire, parfois ?
Lance savait bien qu’on le trouvait trop sérieux, mais il était à l’aise dans le comportement qu’il avait choisi. Bien que de nombreuses personnes le jugent froid, voire même détestable, c’était toujours vers lui qu’elles se tournaient lorsqu’elles avaient besoin d’aide.
— Jamais quand je suis en service commandé.
Victoria continuait à l’examiner, provocante.
— Vos muscles sont sans doute coincés maintenant. Peut-être que vous ne savez plus sourire !
Aussitôt, elle se mordit la lèvre, comme si elle regrettait de s’être laissée aller à cette remarque impertinente.
En fait, Lance trouvait la remarque plutôt drôle.
— C’est bien possible!
La jeune femme perçut la lueur d’amusement qui brillait dans ses yeux. Le fait qu’il soit capable de se moquer de lui-même le lui rendait soudain plus humain. Mais, très vite, cette étincelle disparut, faisant de nouveau place a la froideur coutumière du personnage. De toute évidence, il avait décidé de garder bien caché le côté aimable de sa personnalité.
— Votre maison est très confortable, déclara-t-elle en jetant un coup d’œil dans la cuisine tout en se dirigeant vers le salon. Très masculine, mais très agréable.
Cette fois encore, Lance, qui depuis fort longtemps avait cessé de se préoccuper de l’avis des uns et des autres, fut surpris de constater à quel point l’approbation de la jeune femme lui était précieuse.
— Je suis heureux qu’elle vous plaise. Vous serez moins contrariée d’y passer quelques jours si cela se révèle nécessaire...
Au lieu de répondre, Victoria ouvrit la porte-fenêtre lui donnait sur une véranda située face à l’océan. Cette maison ressemblait exactement à celle qu’elle espérait trouver un jour pour elle. Plus tard. Pour l’instant, il fallait qu’elle affronte le présent. Une fois déjà, très jeune, elle avait pris sa vie en main. Le moment était venu de recommencer.
A cette pensée, elle prit une profonde inspiration.
— Votre maison est très agréable, la vue est magnifique et vous avez été très aimable avec moi, mais je souhaite reprendre ma vie habituelle. J’avais demandé un congé après le décès de ma mère, et si je ne rentre pas maintenant, je risque de perdre mon emploi.
— Je vous ai déjà expliqué que, pour l’instant, ce n’est pas prudent de retourner chez vous.
Le souvenir de l’haleine fétide du Chuchoteur contre son visage remonta à la mémoire de la jeune femme. Un frisson de terreur lui courut entre les omoplates.
— Quand le danger sera-t-il écarté?
— Bientôt.
Une sorte d’intuition soufflait à Victoria que son interlocuteur ne lui disait pas tout.
Elle fît un pas sur le porche, envisagea de marcher jusqu’à la mer, mais la grande lassitude qu’elle éprouvait l’en dissuada.
— A votre avis, quel genre de drogue m’ont-ils fait avaler? Et jusqu’à quand vais-je en ressentir les effets?
Tout en parlant, elle s’était assise sur la balancelle qui meublait la pièce.
— Je ne sais pas exactement, mais c’étaient des calmants, à coup sûr. Vous êtes encore sous leur emprise parce qu’il y a eu un effet d’accumulation et que vous avez vécu dans une inactivité forcée. Le fait d’aller et venir en toute liberté vous aidera rapidement à vous sentir mieux.
Victoria avait beau être rassurée maintenant sur l’identité de son interlocuteur, elle n’en continuait pas moins à se sentir mal à l’aise. Son enlèvement était dépourvu de sens, son sauvetage par un commando royal davantage encore, et l’immense plage qu’elle parcourait des yeux lui semblait singulièrement déserte...
— Où sommes-nous?
— Au sud-ouest de Thortonburg.
— Vous habitez ici tout le temps ?
— Non, je dispose d’un appartement au château. Ici, nous sommes dans mon refuge privé.
C’était tout à fait vraisemblable, mais, malgré cette information, la solitude environnante oppressait énormément la jeune femme.
— Oui... Très privé, en effet.
— La propriété qui se trouve au nord appartient à sir Ralph Bryce. Celle qui s’étend au sud, au riche industriel Charles Howser.
Victoria avait entendu parler de ces deux hommes d’affaires dans les journaux. Elle savait qu’ils voyageaient beaucoup et devaient donc rarement occuper leur maison en bord de plage. Si jamais elle réussissait à s‘enfuir, elle ne trouverait personne pour lui venir en aide.
— Combien de temps pensez-vous que je devrai rester ici ?
— La rançon doit être versée demain matin, dans un parc du quartier de Mulberry.
Avec un peu de chance, votre ravisseur retournera à la cabane où il sera arrêté, à moins qu’il ne soit capturé au moment où il viendra prendre possession de l’argent.
Victoria ouvrit de grands yeux incrédules.
— Vous voulez dire que mon père a accepté de payer la somme demandée?
— Oui. Mais comme vous avez retrouvé la liberté, nous mettrons un leurre plutôt que de l’argent véritable.
La jeune femme écoutait à peine ce que Lance lui disait tant elle était stupéfaite d’apprendre que Malcolm avait accepté de verser la rançon.
— Êtes-vous sûr de ce que vous avancez? Je le croirais volontiers s’il s’agissait de ma sœur... Mon père a Ion jours adoré Rachel ! En revanche, il ne faisait pas grand cas de moi.
Pourtant, si en apprenant qu’elle était menacée de mort, Malcolm avait accepté de payer une rançon, c’est qu’il tenait à elle plus qu’elle ne le pensait! Cette idée emplit le cœur de la jeune femme d’une grande joie. Depuis sa plus tendre enfance, elle avait pris l’habitude tic se dire qu’elle n’avait cure des sentiments qu’il éprouvait à son égard, mais, en fait, elle réalisait aujourd’hui à quel point elle avait toujours souhaité gagner son affection.
Tout émue, elle proposa :
— Il faudrait que je lui téléphone...
— Cela ne me paraît pas une bonne idée.
Surprise, Victoria se remit immédiatement sur ses gardes.
— Et pourquoi donc ?
Lance s’était préparé à cette question.
— Son téléphone est certainement sur écoute et il ne faut pas que les ravisseurs sachent que vous avez été libérée.
— Vous pouvez très bien savoir s’il est ou non sur écoute ! Elle ressemblait à une panthère prête à bondir. Lance n’était pas du tout heureux d’être celui qui allait lui donner les informations dont elle avait besoin, mais il était grand temps maintenant de lui dire la vérité.
— Il y a un certain nombre de choses qu’il faut que vous appreniez...
Ces mots résonnèrent aux oreilles de Victoria comme un avertissement de mauvais augure. Dévisageant son interlocuteur, elle décela un profond malaise au fond de ses yeux gris. De toute évidence, il s’inquiétait de savoir comment elle allait accueillir ses paroles. Instinctivement, elle se raidit.
— Que faut-il que je sache ?
— C’est un peu difficile à exprimer..., déclara Lance.
« Il va me dire qu’il fait partie du clan des ravisseurs et que le moment est venu de me supprimer ! » songea-t-elle en serrant les poings. En tout cas, elle ne se laisserait pas faire sans se défendre !
— Allez-y, dites-moi tout.
— Malcolm Rockford n’est pas votre père.
Victoria eut un haut-le-corps.
— C’est absurde, voyons !
En la découvrant aussi bouleversée par cette révélation, Lance fit un pas en avant pour la soutenir au cas où elle s’évanouirait. Une fois près d’elle, le désir de prendre les mains de la jeune femme dans les siennes se fit très fort, mais il le refréna. Il avait une excellente raison pour s’interdire tout contact physique avec elle, si jamais il laissait Victoria Rockford le troubler davantage, la carapace derrière laquelle il dissimulait ses émotions risquait de se fissurer. Et ce risque-là, il ne pouvait pas le courir. Il ne voulait pas !
— Non, répondit-il calmement, c’est la vérité.
— Essayez-vous de me dire que j’ai été échangée contre un autre bébé à la maternité?
— Non.
Lance avait imaginé qu'une fois qu’il aurait dit le plus important, la suite viendrait facilement. Il n’en était rien. Son invitée, qui avait idolâtré sa mère, allait être profondément choquée par ce qu’il devait lui révéler.
Les sourcils froncés, Victoria essayait de comprendre.
— J’ai été adoptée?
— Non.
Un long moment, elle considéra son interlocuteur en silence. Puis, sèchement, elle déclara :
— Je sais que je suis née avant les neuf mois de mariage de mes parents. Ma mère disait que j’étais prématurée, mais mon poids de naissance était le même que celui de ma sœur qui est née à terme. J’ai toujours soupçonné ma mère d’avoir été enceinte au moment de son mariage avec Malcolm Rockford, mais j’ai aussi toujours supposé qu’il était mon père.
— Votre mère était effectivement enceinte au moment de son mariage, mais Malcolm Rockford n’est pas votre père.
La jeune femme devint toute pâle, puis se cala contre le dossier de la balancelle, releva ses jambes et les entoura de ses bras. Le menton posé sur les genoux, elle se mit à regarder fixement la mer.
Respectueux de son silence, Lance s’assit sur une chaise à côté d’elle. Il espérait que le pire était passé, mais savait que ce n’était pas le cas. Tendu, il attendait d’autres questions, tout en se disant qu’il ferait mieux d’ignorer les émotions qu’il éprouvait car elles ne pouvaient que compliquer la situation.
Les yeux perdus dans le vague, triste à mourir, Victoria revivait certaines scènes de son enfance, des scènes si pénibles que, jusqu’à ce jour, elle avait essayé de les chasser de son esprit. Elle avait toujours pensé qu’elle était une mauvaise fille puisque son père ne l’aimait pas. Sans cesse, il cherchait à l’humilier. Par exemple, lors de cette fête de fin d’année, à l’école... La maîtresse lui avait confié le rôle principal, elle connaissait son texte par cœur et le public des parents s’était montré enthousiaste. Bien sûr, même si elle avait été mauvaise, cet auditoire aurait applaudi quand même, mais, peu importe, elle était fière de son succès. Pourquoi avait-il fallu que, sur le chemin du retour, son père...
Malcolm, se mette à dénigrer tout ce qu’elle avait fait? Elle pleurait en arrivant à la maison. Sa mère avait essayé de lui faire comprendre qu’elle ne méritait pas ces critiques parce qu’elle avait fait de mon mieux, mais, avec un de ces regards hautains dont il avait le secret, son père lui avait répondu durement :
— Il faut toujours dire la vérité, même si elle n’est pas agréable à entendre.
A voix basse, Victoria murmura :
— C’était sa façon de reprocher à ma mère de lui avoir menti !
Lance profita de ces quelques mots pour intervenir.
— Je dois veiller désormais à ce que cet homme ne vous cause plus de tort.
Perdue dans ses pensées, c’est à peine si Victoria l’entendit. Les souvenirs douloureux continuaient à affluer à sa mémoire. Tant de fois sa mère lui avait demandé de ne pas faire cas des critiques de Malcolm ! Maribelle Rockford lui disait souvent que son mari était si exigeant que personne ne réussissait jamais à le satisfaire. Mais Victoria n’était pas sans remarquer que sa sœur, Rachel, obtenait toujours les félicitations de Malcolm.
Comme il se montrait jalousement possessif à l'égard de sa femme, Victoria se sentait rejetée comme une intruse du sein de cette famille.
Elle soupira et posa son front sur ses genoux.
Tant de tristesse mettait la rage au cœur de Lance. Elle n’était pas responsable des circonstances qui entouraient sa naissance, et pourtant, Malcolm s’était acharné à la faire payer... Il éprouva le besoin de la soutenir avec les moyens dont il disposait
— Est-ce que vous aimeriez une tasse de café ?
Victoria releva la tête, mais continua à regarder la mer.
Elle ne savait plus si le grand froid qu’elle ressentait était dû à l’air marin ou au choc qu’elle venait d’éprouver. En fait, elle n’arrivait plus à coordonner ses idées. Tout récemment, il lui avait fallu affronter la mort de sa mère, et maintenant, elle apprenait que cette dernière n’était pas la femme qu’elle croyait connaître.
En silence, elle hocha la tête.
L’état de prostration de la jeune femme inquiétait Lance au plus haut point. De plus, elle frissonnait comme si elle avait la fièvre. Il décrocha sa veste suspendue derrière la porte et la lui posa sur les épaules.
Au moment où les doigts de Lance l’effleurèrent, Victoria éprouva une délicieuse sensation de chaleur dans tout son corps. Exactement comme si ce simple contact lui avait communiqué une force nouvelle. Elle leva les yeux vers lui. Son visage arborait toujours une expression sévère, et malgré cela, il lui insufflait un profond sentiment de sécurité.
— Vous prendrez de la crème, du sucre, ou les deux ?
— Café noir, s’il vous plaît.
Le chagrin qui emplissait les yeux clairs de la jeune femme lorsqu’elle se tourna vers lui émut profondément Lance. Il mourait d’envie de la prendre dans ses bras, persuadé qu’il réussirait ainsi à chasser la peine qu’elle ressentait. Très vite, pourtant, un mouvement de colère contre lui-même dissipa ce désir. Était-il en train de perdre son bon sens ? Depuis des années, il avait banni de son cœur tout mouvement de tendresse. Et pourtant... Dès qu’il avait aperçu la photo de Victoria, il avait senti que ses émotions ne demandaient qu’à renaître. Or, cela, jamais il ne se le permettrait ! A l’avenir, il devrait se souvenir de toujours garder ses distances, se rappela-t-il en partant chercher le café.
Immédiatement, la jeune femme se sentit abandonnée, elle qui était si fière de son indépendance, si heureuse de n’avoir besoin de personne ! Ce qui la surprenait le plus, d’ailleurs, c’était l’attirance irrésistible qu’elle éprouvait pour cet homme qu’elle connaissait à peine. Tout cela ne lui ressemblait pas du tout.
Perplexe, elle aspira une grande goulée de brise marine et se figea, soudain pétrifiée, l’air bloqué dans les poumons : le capitaine Grayson venait de lui dire que son père avait fourni la rançon... Mais si Malcolm n’était pas son père, qui était-ce, alors ? Elle expira profondément et se leva, bien décidée à éclaircir tout de suite ce mystère, pour partir à la recherche du capitaine. Elle le croisa dans le salon alors qu’il revenait vers le porche, le café à la main.
— Qui est mon père ?
Lance hésita un court instant, puis répondit :
— C’est Victor Thorton, archiduc de Thortonburg.
Certes, elle avait de ses propres yeux vu les nombreuses photographies de son hôte accompagnant les dignitaires du pays, mais une telle réponse prouvait purement et simplement qu’il relevait de l’asile psychiatrique !
— C’est ridicule ! Comment voulez-vous que ma mère et l’archiduc... C’est impossible, voyons!
Victoria réalisa alors que les deux mains de son hôte étaient occupées à tenir les tasses à café. Sans hésiter, elle se jeta sur son arme et s’en empara. Lance laissa échapper un juron tandis qu’elle faisait un pas en arrière avant de pointer le canon vers lui.
— A partir de maintenant, vous feriez mieux d’arrêter de vous moquer de moi !
— Je ne me suis jamais moqué de vous.
Sa voix avait un accent de vérité, mais Victoria refusa de le croire. Inutile de prendre le moindre risque. Qui sait si Lance Grayson ne faisait pas partie de ces gens mentalement dérangés qui réussissent à tromper leurs interlocuteurs les plus avertis tant ils paraissent sincères?
— Les mains en l’air!
— Ah! ces femmes..., marmonna Lance en s’avançant vers elle et en refermant sa main sur le revolver. Rendez-moi mon arme.
Victoria s’intima l’ordre d’appuyer sur la détente. Peine perdue. Elle fut tout à fait incapable d’accomplir ce geste. Ses doigts venaient de rencontrer ceux de son hôte, et une onde de chaleur ardente, brûlante, la paralysait totalement. Incapable d’effectuer le moindre mouvement, elle le laissa reprendre son arme en retenant des larmes de frustration.
Quant à Lance, il était tout aussi contrarié qu’elle. Au lieu d’être furieux, comme il aurait dû, il était plein d’admiration pour le courage qu’elle venait de manifester. Voilà l’effet déconcertant que produisaient sur lui ce corps svelte, ce visage harmonieux, ces yeux si bleus et ces longs cheveux noirs... Hélas ! la pensée que n’importe quel homme normalement constitué aurait réagi de la même façon à sa place ne parvint pas vraiment à le déculpabiliser.
Comme il voyait des larmes briller dans les yeux de la jeune femme, il se laissa aller à une confidence :
— De toute façon, vous n’auriez pas pu tirer, j’avais mis le cran de sûreté.
— Si vous croyez que cela va me remonter le moral, vous vous trompez! s’exclama-t-elle, rouge de colère. C’était mon unique chance de pouvoir échapper au jeu que vous jouez, et je viens de la gâcher...
Il la fixa droit dans les yeux. Il fallait absolument qu’elle le croie.
— Je ne joue pas.
— D’accord, inutile de discuter. Vous n’êtes pas fou, et ceci n’est pas un jeu. Dans ce cas, dites-moi depuis combien de temps l’archiduc sait que j’existe ! Depuis ma naissance ?
Lance retint un sourire. Décidément, cette fille n’avait pas froid aux yeux ! Quel cran elle avait pour oser le provoquer ainsi... Bien peu de gens auraient eu le courage d’en faire autant.
— Non. Il a appris votre existence seulement quand la demande de rançon est arrivée.
De nouveau, le doute s’empara d’elle.
— Vous voulez dire que tout ce que vous avez comme preuve de ma naissance, c’est la parole de mon ravisseur? Vous croyez que cela va suffire à me faire croire que l’archiduc a avoué avoir eu une liaison avec ma mère et que je suis sa fille !
— Les choses ne se sont pas exactement passées comme cela.
Victoria croisa les bras d’un air résolu.
— Alors racontez-moi !
Au lieu de répondre tout de suite, Lance se laissa fasciner un instant par le bleu des yeux qui le fixaient. On aurait dit des lacs de montagne, clairs, lumineux, étincelants.
Puis, irrité de sa faiblesse, il reprit la parole.
— L’archiduc a reçu la demande de rançon accompagnée de votre photo. L’évidence sauterait aux yeux de n’importe qui : vous êtes une Thorton. Vous avez les mêmes pommettes, le même nez, les mêmes yeux. Vos lèvres sont peut-être un peu plus pleines...
Faites pour être embrassées, continua-t-il mentalement. Aussitôt, il se sentir rougir. Ce genre de réflexion relevait carrément de la faute professionnelle !
Heureusement, la jeune femme parut n’avoir rien remarqué.
— Le monde regorge de sosies. Je refuse de croire que l’archiduc m’a reconnue pour sa fille au simple vu d’une photographie.
— Il y avait autre chose aussi : la description d’une marque de naissance. Vous avez bien sur la hanche gauche une tache en forme de fraise?
— Oui, reconnut Victoria, écarlate à l’idée que son interlocuteur connaisse ce détail de son anatomie.
Avant de poser la question suivante, Lance chercha la façon la plus délicate de la formuler.
— Combien de personnes sont au courant de cette marque ?
— Ma mère, bien sûr, mais elle est morte. Restent mon pèr...
Elle s’interrompit avant de corriger :
— Malcolm, ma sœur, mon médecin et son infirmière. Je ne vois personne d’autre.
— Aucun de vos petits amis n’y a jamais prêté attention?
En prononçant ces mots, Lance éprouva un sentiment fort désagréable à l’idée qu’elle aurait pu avoir ce genre d’intimité avec un homme. Tout de suite pourtant, il se ressaisit et se moqua de lui-même : quelle importance de toute façon, puisque cette femme ne serait jamais sienne ! Il était complètement fou de laisser cette idée seulement traverser son esprit.
Avec un air de défi, Victoria releva le menton.
— Désolée de vous décevoir, mais j’ai des goûts extrêmement démodés ! Je me réservais pour mon mari.
La vérité était tout simplement qu’elle n’avait encore jamais rencontré un homme qui lui donne envie d’abandonner sa virginité. Agacée, elle se rappela les ondes brûlantes qui envahissaient son corps chaque fois que l’impassible capitaine Grayson posait la main sur elle. Aussitôt, elle cessa de le regarder. Ce qu’elle voulait, c’était rencontrer un homme chaleureux et tendre. Or, celui qui se tenait devant elle ne possédait aucune de ces qualités.
De son côté, Lance était tout heureux de la réponse de la jeune femme. Si heureux qu’une fois de plus, il se sentit exaspéré. La vie amoureuse de Victoria Rockford ne le concernait pas ! Tout ce qui comptait, c’est que cette information rétrécissait considérablement le nombre des suspects.
— Avez-vous déjà été hospitalisée?
— Non, jamais.
Une immense lassitude se peignait maintenant sur les traits de Victoria. Il lui faudrait du temps pour assimiler ce qu’elle venait d’apprendre. Mieux valait l’épargner et changer de sujet de conversation.
— Voulez-vous que j’aille vous chercher une tasse de café bien chaud?
Victoria se contenta de hocher la tête en silence. Un peu plus tard, Lance la regarda avaler le liquide brûlant sans prononcer un mot. Le silence qui les enveloppait était tendu, mais il n’y avait rien d’étonnant à cela car tout ce qu’elle venait de vivre était extrêmement traumatisant. Hélas! elle aurait dans les prochains jours bien d’autres émotions pénibles à affronter et il en était peiné pour elle. Jusqu’à présent, il avait toujours affronté la vie avec beaucoup de stoïcisme, mais, cette fois, de tout son être, il aurait aimé pouvoir protéger cette femme des atteintes du sort.
Une fois son café bu, Victoria se pelotonna sur le canapé et s’endormit.
Lance alla chercher une couverture et l'étala sur elle afin de la protéger de la fraîcheur qui venait de la mer. Puis, il ne put résister à l’envie d’écarter de ses doigts les cheveux qui retombaient sur le visage de la jeune femme. Sa peau était douce et soyeuse. Aussi tentante qu’une pêche veloutée.
— Bas les pattes ! murmura-t-il.
Et, résolument, il s’écarta d’elle.